CHAPITRE 85
Do you love me ?
Sirius ne réalisait pas encore que son petit frère était bel et bien vivant. Il réalisait encore moins que Regulus n'était pas son ennemi mais son allié. Pour la première fois depuis des années, ils étaient dans le même camp. Cela rendait presque supportable d'être revenu au 12 Square Grimmaurd. Presque. Il n'avait quand même pas voulu s'aventurer plus loin que l'entrée, les yeux ostensiblement baissés vers le sol pour éviter d'avoir à regarder les têtes d'elfes empaillées et accrochées au mur. Il s'était également arrangé pour ne pas être dans le champ de vision du tableau de sa mère. Précautions qui s'étaient avérées superflues lorsque Regulus l'avait interpellé du haut de l'escalier, informant ainsi Walburga Black de la présence dans la maison de son traître à son sang de fils. Les hurlements ne se firent pas attendre apportant dans leur sillage les insultes qu'il avait voulus s'épargner. Il soupira, se détachant du mur contre lequel il était nonchalamment appuyé pour rejoindre son petit frère à l'étage. Il se laissa aller à saluer Walburga, ce qui ne sembla pas la calmer le moins du monde.
– Tu nous l'as mise en colère, soupira Sirius à la fois amusé et ennuyé, entrant dans la chambre de Regulus après avoir lancé un regard vers la sienne sans pour autant faire mine d'y aller.
Le garçon ne lui répondit pas. Le sujet de leur mère avait toujours été tabou. Bien qu'ils aient grandi dans la même maison, leurs expériences respectives avaient été diamétralement opposées. Regulus avait été aimé, choyé, respecté tandis qu'il avait pour sa part écopé de la haine inconditionnelle de sa mère et de la plus parfaite indifférence de son père. Il n'avait jamais été jaloux de son petit frère. Il n'aurait souhaité voir personne dans sa situation. Pas même son pire ennemi et encore moins la personne qui avait rendu son quotidien supportable. Lorsque Regulus était venu au monde, Sirius avait craint qu'il ne lui faille ajouter le garçon à la longue liste des membres de sa famille qui le voulait mort. Il s'était bien planté puisqu'avec Regulus il avait pu inaugurer une nouvelle catégorie : celle de ceux qui l'aimaient. Elle s'était étoffée avec le temps mais pendant une éternité il n'y avait eu que lui et ce n'était pas une chose que Sirius pouvait oublier.
– Tu as trouvé quelque chose ? demanda l'ainé des Black tout en évoluant gracieusement dans la pièce, touchant à tout et s'attirant un regard menaçant de son cadet sans que cela l'arrête pour autant. J'ai faim.
Encore une fois, Regulus décida de l'ignorer. Il n'était pas vraiment étonné de ce choix d'attitude. Le taciturne garçon avait toujours ostensiblement refusé de s'épuiser à lui faire remarquer son attitude irresponsable, irrespectueuse ou encore, comme en cet instant, son insouciance manifeste. Il n'avait jamais été bien bavard ou même très expressif. C'est peut-être ce qui, à terme, les avait éloigné. Une fois à Poudlard, il s'était mis à fréquenter un James très démonstratif et un Remus dont la timidité n'atténuait aucunement la tendresse. En comparaison, Regulus était froid... indifférent. Il s'était mis à douter de son amour. Pour être honnête, il en doutait encore en cet instant.
– Est-ce que tu m'aimes ? demanda-t-il de but en blanc.
Regulus s'étouffa. C'était mieux que rien. Mieux que de se voir ignorer. Et au moins il serait fixé une bonne fois pour toutes. Il tapota le dos de son frère qui repoussa sa main en continuant de recracher ses poumons. Il n'avait aucune idée de l'instant précis où Regulus avait cessé d'être un pot de colle ambulant. Toujours était qu'il se souvenait d'une époque où il ne dormait jamais seul, se faufilant dans son lit à la nuit tombée, blottissant son corps glacé contre le chauffage ambulant qu'était son ainé. Il se souvenait de sa main dans la sienne. De sa présence derrière la porte du grenier. De sa voix qui lui disait qu'il était là. Que leur mère était en colère mais qu'elle finirait par le faire sortir d'ici. De sa respiration lorsqu'il finissait par s'endormir à même le plancher pour ne pas le laisser seul.
– On devrait descendre manger, lâcha Regulus en se dirigeant vers la porte.
– Réponds-moi, le contra Sirius en lui barrant la route et ne le laissant pas le contourner.
– C'est ridicule.
– Je le sais ! Mais j'en ai besoin ! protesta Sirius avec un mélange de colère et de détresse.
– Et toi ? demanda Regulus en enfonçant son petit poing contre le torse de son grand frère. Et toi ? répéta-t-il en réitérant son geste, sa voix bien moins assurée et presque brisée.
Sirius se souvint de la première colère du garçon lorsqu'il n'était rentré chez eux ni à Noël, ni à Pâques la première année. Il se souvenait de sa seconde colère lorsqu'il avait décidé de passer le mois d'août chez les Potter. Il se rappelait parfaitement des brimades injustes des Serpentards lors de sa rentrée, sous le seul prétexte qu'il était le petit frère du traître à son sang. Il se souvenait des reproches... De sa demande d'être plus discret. De son propre refus de se brider pour une bande d'imbéciles aux idées archaïques. Du regard de Regulus et de cette phrase : "fais le pour moi Sirius !" qu'il avait ignoré. Il se souvenait de leur première dispute concernant les nouveaux "amis" du cadet des Black. Il se souvenait d'une autre phrase : "c'est à cause de toi Sirius !". Mais encore une fois... il l'avait ignoré.
– C'est ridicule, murmura Sirius à son tour.
– Vraiment ? Une fois qu'il y a eu Potter et les autres, je n'existais plus ! Tu m'as laissé tout seul dans cette affreuse maison avec père, mère et ...
Le visage de Regulus s'éclaira d'un sourire. Sirius était tellement perturbé par ce brusque revirement dans l'humeur de son petit frère qu'il se laissa écarter du passage sans esquisser le moindre geste. Il se reprit à temps pour le voir disparaitre dans l'escalier. Il le poursuivit mais ne pu que ralentir en comprenant vers où son frère se dirigeait.
– Je t'ai déjà dit qu'il était mort ! lâcha Sirius cruellement, ayant l'impression que Regulus l'avait amené jusqu'ici pour se venger et lui faire mal.
Il aurait dû prévoir que ce n'était pas le cas. Malgré ce que Walburga pouvait dire, la personne qui lui ressemblait le plus n'était pas Regulus mais bien Sirius. Il était celui qui était petit, mesquin, rancunier, cruel, dramatique... Son petit frère partageait plus de traits de personnalité en commun avec leur père. Plutôt calme, voir indifférent, il ne se laissait pas diriger par ses émotions. Il se figea en entendant distinctement la voix de la créature qui avait été de nombreuses fois chargée de lui infliger une correction et qui l'avait fait avec un plaisir certain.
– Super il est vivant aussi, marmonna Sirius qui se demandait vraiment pourquoi il se cassait le c… à payer l'entretien d'une tombe vide.
– Peut-être que ceci te remontera le moral, lâcha Regulus en souriant en s'avançant vers lui, l'elfe de maison sur ses talons, et le médaillon de Salazar Serpentard à la main.
