Bonjour, je vous présente une histoire se déroulant à la Ligue de Kalos. La fonction de Maître peut se réléver ardue... surtout quand les requins rodent. Bonne lecture !


Dîner d'affaire

— Je t'ai apporté à dîner.

Séréna remercia l'attention d'un signe de tête sans quitter des yeux la liasse de papiers qu'elle épluchait depuis des heures. Elle avait travaillé d'arrache pied toute l'après-midi, s'acharnant à croiser les travaux de ses différentes équipes. Elle avait prit l'habitude d'avancer de front sur les dossiers importants : chaque case s'imbriquait pour lui brosser un tableau d'ensemble de la situation géopolitique de Kalos. Heureusement, elle avait depuis longtemps remis sous clef le rapport d'Astera concernant les cellules survivantes de la Team Flare lorsque Malva était entrée avec un sac de nourriture.

La jeune présentatrice ne se formalisa pas de cet accueil laconique : elle savait d'expérience que le Maître de Ligue sera plus chaleureuse dès qu'elle aurait fini sa page. Cette gamine avait du mal à jongler entre discussion et lecture, une grave lacune à leurs niveaux -encore une.

Enfin, Séréna repoussa ses feuilles. Elle prit quelques secondes pour se composer, puis se tourna vers Malva avec un sourire poli.

— Merci, je n'avais pas vu l'heure.
— Ça devient une mauvaise habitude, ces sushis, répliqua l'autre. Ce n'est pas bon pour la ligne.
— Je ne me vexerais pas si c'est une salade la prochaine fois, à condition que tu laisses la vinaigrette, lanca-t-elle en étirant son sourire.

Malva esquissa une moue éloquente : quoiqu'elle en dise, cette jeune première apprendrait à ses dépends la nécessité de soigner son apparence. La beauté et le charme étaient deux atouts indispensables pour évoluer dans les hautes sphères de l'élégante Kalos.

Son regard scrutateur glissa sur le dossier étalé devant son interlocutrice. Le cas Alola, évidemment.

— Alors, quoi de neuf ? demanda-t-elle en désignant la pile de papiers.
— D'après le Professeur Pokémon, la construction de la Ligue avance correctement malgré quelques contretemps.
— Je pensais plutôt aux pupilles d'Euphorbe.

Séréna ne répondit pas tout de suite. Elle avait fait glisser jusqu'à elle le sac en papier de son dîner avant de tiquer sur le logo. Malva lui apportait toujours des makis de son restaurant préféré, un petit bar à sushis perdu dans les ruelles de la capitale. Cependant, ceux-ci provenait d'une nouvelle enseigne à Illumis. Un simple regard sur les mets choisis confirma ses prémonitions : un chirashi et des yakitoris. Précisément ce que Kalem avait commandé la veille lors de leur dîner, le même menu, le même restaurant.

Comment pouvait-elle savoir ? Ils avaient décidé de cette sortie sur un coup de tête. Avec l'heure tardive, ils étaient les derniers clients. Aucun badaud ne les avait reconnus, elle en avait l'intime conviction.

Pourtant, Malva savait. Tout ceci pour elle n'était qu'un jeu, un vaste échiquier enflammé où elle manœuvrait ses pions d'une main de maître. Elle se savait gagnante. Ce repas n'était qu'une pique pour lui rappeler l'étendue de sa puissance et de son influence. Elle adorait jouer ainsi avec ses proies, les garder aux abois et les pousser dans leurs retranchements jusqu'à ce qu'ils produisent l'étincelle qui la divertissait - ou ne s'immolent sur le bûcher de son plaisir.

Devenir Maître et dissoudre la Team Flare, c'était plus qu'il n'en fallait pour attiser les faveurs de Malva, Séréna en faisait les frais. Elle avait dû apprendre sur le front à anticiper ses pièges les plus évidents, à lire entre les lignes le double sens de la moindre de ses paroles. En un éclair, elle analysa d'un tout autre point de vue leur discussion : la mauvaise habitude dont Malva parlait n'était pas la nourriture en tant que telle, mais ses entrevues de plus en plus fréquentes avec Kalem. Y voyait-elle un ragot à livrer aux magazines ? Avait-elle deviné que son vieil ami enquêtait à sa demande sur la disparition de Belladonis ? Se sentait-elle menacée et menaçait-elle à son tour ?

Séréna plongea la main dans le sac et en sortit le plateau repas avec un naturel déconcertant. Elle avait mené sa réflexion en une fraction de seconde et enchaînait la suite de la conversation avec fluidité : l'instant de flottement avait été presque imperceptible. Elle ne ferait pas à Malva le plaisir de perdre ses moyens face à son offensive. Elle était éprouvée à ce genre de surprise.

— La jeune fille poursuit son tour des îles avec un chrono record, paraît-il, et le petit-fils de Pectorius de Mele-Mele la suit de peu. Je pense qu'ils ont le potentiel de traverser la route Victoire.
— Ils n'ont même pas douze ans !
— Red n'était pas plus vieux.

Malva pinça les lèvres à l'évocation du dresseur de légende. Cet argument massue l'agaçait mais il était difficile d'y répondre avec tact. Les exploits de Red restaient en tout lieu auréolés d'une sainte admiration. Pourtant, la jeune femme restait intimement convaincue que pour un seul enfant prodige on ne pouvait pas justifier les actes de dizaines de gamins ambitieux. Le miracle avait eu lieu, il ne se reproduirait plus.

— Red avait déjà affronté huit champions d'Arène formés par la Ligue de Kanto avant de se lancer sur la route Victoire, répliqua-t-elle avec précaution. Ce n'est pas leur cas.
— Ils doivent battre les Doyens, tout de même.

Malva haussa dédaigneusement les épaules. D'après ses sources, les Doyens étaient choisis par les Pokémon Légendaires d'Alola mais elle doutait que cela soit un gage de leurs capacités au combat. Devinant ses pensées, Séréna jeta un coup d'œil sur ses papiers.

— Alyxia d'Alaka a fait parler d'elle quand elle a rendu visite à Pierre de Hoenn. Sa victoire contre Adriane de Vermilava a fait couler beaucoup d'encre.

La présentatrice se dérida d'un sourire mi figue, mi raisin.

— Adriane manque encore d'expérience. Elle fait honte aux spécialistes de type feu ; se faire battre par des type roche !

Séréna nota que sa collègue était déjà parfaitement renseignée sur cette Alyxia ; sinon, comment aurait-elle pu deviner sa spécialité ? Cette constatation lui ouvrit un nouveau champs d'interrogations : pourquoi Malva s'intéressait-elle à la situation d'Alola ? L'entrée de l'archipel dans la politique internationale devait attiser sa soif de pouvoir. Peut-être envisageait-elle d'infiltrer la Ligue, voire même de briguer la place de Maître.

Malva se redressa de toute sa hauteur, étirant ses longs bras blancs au dessus de sa tête avec nonchalance.

— Je vais rentrer, Séréna. Tâche de ne pas trop te torturer les méninges.

Avec un sourire satisfait, la présentatrice traversa la pièce jusqu'à la porte au rythme du claquement de ses talons. Elle se délectait bien sûr du labyrinthe de déductions où elle venait de larguer sa proie avec une bonhomie factice. Elle se retourna sur le seuil pour surprendre la figure pensive de Séréna : elle découvrit la jeune dresseuse préparant placidement son dîner avec une concentration presque comique. Se heurter à ce masque ingénu savamment calculé la ravit et l'enragea tout à la fois : sa rivale apprenait vite et se débattait joliment entre ses griffes.

Séréna leva les yeux quand elle entendit la porte se refermer. Elle attendit quelques instants, puis sure d'être tout à fait seule, elle poussa un profond soupir. Ses entretiens avec Malva étaient épuisants : contrôler le moindre muscle de son visage lui demandait une énergie incalculable. Avec lassitude, la jeune dresseuse effleura une Pokeball sur son bureau et libéra son Prismillion. Le gracieux insecte étira ses ailes avec un grésillement de plaisir, puis vint se percher sur le bras de son humaine pour quémander une caresse. Séréna se leva et se posta face à la baie vitrée, gratouillant distraitement la tête de son ami. L'effleurement léger des ailes de soie sur sa cheveulure avait le don de l'apaiser.

— Tu sais, Pri', si c'est vraiment un enfant qui devient Maître, les autres comme Malva vont n'en faire qu'une bouchée, soupira-t-elle.

Elle-même avait été baladée comme une proie facile les premiers mois de son mandat. Heureusement, Dianthéa avait joué à la fois le rôle de mentor et celui de grande sœur ; elle l'avait formée à la politique, l'avait protégée des courtisans, lui avait accordé le temps nécessaire pour qu'elle se sente prête à assumer son rôle. Cependant, à Alola il n'y aurait pas de précédent Maître pour soutenir le nouveau venu. Y avait-il au moins un adulte responsable dans cette île pour envisager confier une tâche aussi rude que la sécurité géopolitique de l'archipel à un enfant ? De plus, comme l'avait souligné Malva, si le futur Maître n'avait pas le niveau pour tenir tête aux dresseurs de talent, comment empêcher un coup d'état ? L'occasion serait trop belle pour la Team Rocket, qui n'attendait qu'une occasion pareille pour rassembler ses cellules éparses.

La jeune dresseuse se mordit la lèvre, inquiète. Si seulement Giovanni était la seule menace... D'une légère impulsion, elle donna l'élan à son Pokémon de s'envoler dans la pièce. Elle le regarda un instant piailler de plaisir, hésitant manifestement à revenir à son bureau. Elle se dirigea finalement vers l'un des tiroirs qu'elle déverrouilla puis activa son double fond. Elle en tira un dossier qu'elle ouvrit, les sourcils froncés. Elle n'était pas adepte de ces méthodes, mais sa position de Maître l'obligeait à scruter la scène internationale et Alola avait attiré l'attention de la Ligue de Kalos. C'était Lem qui avait noté d'étranges commandes de hautes technologies aux usines de Kalos par une fondation purement caritative. Le jeune Champion se penchait depuis sur la question, mais ses recherches butaient pour progresser. Quoiqu'il en soit, ses quelques découvertes restaient trop troublantes pour être ignorées. Séréna était presque ravie d'avoir bientôt son pendant Alolien pour éclaircir le sujet. Malgré quelques Champions et Maîtres bienveillants, elle manquait d'alliés dans la sphère internationale, et les intrigants avaient les dents longues. Ils ne feraient d'une bouchée d'un jeune Maître propulsé seul à la tête de la Ligue d'une région entière.

Séréna pinça les lèvres. Elle n'était pas sure que cela soit très prudent, mais elle ne pouvait se résoudre à laisser le prochain Maître livré à lui-même. Il risquait au mieux d'être un pantin, au pire de finir écrasé par les traîtres et les courtisans. À la réflexion, c'était servir les intérêts de Kalos que suivre son élan instinctif d'épauler son futur égal et empêcher Alola de tomber en de mauvaises mains.

Un coup d'œil à son agenda acheva d'ordonner ses pensées : elle prenait un café avec Dianthéa le lendemain. Ce serait parfait pour prendre son avis et organiser son remplacement durant le séjour qu'elle prévoyait à Alola. Elle serait peut-être le seul Maître à faire le déplacement, la presse jaserait, qu'importe : elle devait suivre sa conscience. Elle avait failli abandonner sa carrière de dresseuse devant les attaques de ses rivaux comme Malva en accédant au titre suprême et elle ne souhaitait cette épreuve à personne.

Fin


Merci d'avoir lu ! S'il vous prend la fantaisie de me laisser une review, j'y répondrais avec plaisir par MP. Bonne continuation !