Deux point deux : Kei

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Disclaimers : la jeune fille blonde qui erre dans ces coursives appartient à M. Matsumoto.

Chronologie : juste après le chapitre deux point un.

Notes de l'auteur : j'ai définitivement renoncé à emmener cette histoire là où j'avais décidé de l'emmener. Et c'est tant mieux, figurez-vous.

Le réveil avait sonné peu avant deux heures du matin. Kei l'avait éteint à tâtons tandis que son esprit hébété flottait toujours dans un demi-sommeil. Elle avait traîné. Elle était en retard.

Bien sûr ce n'était pas « grave ». À bord de l'Arcadia, aucun régime de quart n'avait été fixé de façon formelle. Le pseudo-système de bordées qui prévalait était simplement dû au fait que certains membres de l'équipage étaient d'anciens marins, civils ou militaires, qui avaient conservé leurs petites habitudes. Le capitaine n'était pas très regardant sur la question.

Kei hésita lorsqu'elle déboucha de l'échappée montant aux quartiers officiers de l'arrière. À partir de ce point, elle devait suivre la coursive principale vers l'avant du vaisseau, elle le savait, mais à quel endroit devait-elle bifurquer ?

Elle marcha quelques secondes, s'interrompit. L'éclairage de nuit noyait les panneaux techniques dans des ombres rougeâtres, fondait chaque coursive secondaire en une même bouche béante d'obscurité, brouillait les repères et affolait les sens. N'avait-elle pas déjà trop avancé ?

« Foxtrot » annonçait la porte étanche la plus proche. Encore une tranche.

Elle quitta la coursive principale une vingtaine de mètres plus loin, après avoir buté contre la porte de la tranche Delta, avoir brièvement paniqué, puis être revenue sur ses pas en vérifiant soigneusement le marquage sur les parois. Certaines inscriptions disparaissaient presque derrière des installations absconses. Placards incongrus, fils électriques anarchiques, barres métalliques arrimées à l'horizontale… Ce n'était pas du tout fair-play. Comment était-elle censée se repérer dans ces conditions ?

Kei envisageait de crier pour exprimer sa frustration (où se planquait cette foutue coursive, merde !), voire de retourner se coucher (ce n'était pas une heure décente pour se perdre dans les dédales de l'Arcadia, elle réessaierait en journée), lorsqu'elle aperçut enfin ce qu'elle cherchait. « Écho 03 ». La travée technique n'était balisée que par des leds minuscules au ras du sol. Au plafond, nappes de câbles et collecteurs couraient en désordre sur plusieurs couches, parfois jusqu'à effleurer son crâne.

Kei se voûta tandis qu'elle progressait avec prudence. Si la configuration générale du vaisseau pirate lui était désormais familière, les recoins les moins fréquentés restaient malgré tout… imprévisibles. S'agirait pas qu'elle s'assomme sur un bout de métal saillant.

Elle parvint à destination un peu plus de dix minutes après l'heure théorique de relève.
Ce n'était pas grave, se répéta-t-elle. Après tout, elle ne relevait personne. Elle avait juste été… invitée.

— Ah, m'selle Kei, vous voilà ! J'allais juste commencer ma ronde !

Cody l'accueillit d'un sourire resplendissant. Effectuer le quart en double avec la mécanicienne serait bon pour sa formation, avait décidé Kei lorsque Cody avait lancé l'idée la veille au soir. Quoi de mieux qu'une mise en situation pour acquérir des connaissances pratiques essentielles ? Même si le capitaine ne lui avait confié que « le radar », la jeune femme sentait confusément que la polyvalence était la clé si elle voulait progresser.

— Suivez-moi, m'selle, continuait Cody. Vous avez votre lampe ?

Non. Elle n'en possédait pas. Et eût-elle pensé que cela puisse être nécessaire, à qui en aurait-elle réclamé une ? Au professeur Oyama ? Au capitaine ? Avait-elle même la légitimité de réclamer quoi que ce soit ?

— Vous en faites pas, m'selle. Prenez la mienne, j'en ai une de secours.

Avait-elle même la légitimité de se faire donner du « mademoiselle » par tout l'équipage ?
Avait-elle la légitimité d'être à bord ?

Elle se posait trop de questions. Elle se posait toujours trop de questions. Hélas, comparés à elle, les autres avaient l'air tellement sûrs d'eux ! Ne pouvait-elle pas simplement ressentir la même confiance ?

Lorsque Cody lui tendit sa lampe et que la main de la mécanicienne effleura la sienne, Kei se rappela soudain qu'elle n'avait pas seulement accepté de venir « pour sa formation ». Une curiosité un peu plus, hem, charnelle la titillait.
Elle rougit.

— On va contrôler les tableaux d'alimentation des tourelles, m'selle. Suivez-moi !

Cody n'avait jamais reparlé de cette soirée où, passablement éméchée, elle avait gratifié Kei d'un numéro de drague on ne peut plus direct. Kei savait que la mécanicienne avait ensuite été recadrée par à peu près tous les membres de l'équipage – les filles de sa chambrée, le chef machine, Miss Masu et même (si elle en croyait les rumeurs du mess) le professeur Oyama.

Elle savait aussi que cette remise dans l'axe n'avait rien d'anodin, et était essentiellement due au fait que le capitaine était inclus dans l'équation.

Le capitaine… ou, plus exactement, le cosmodragon du capitaine.

Kei frissonna malgré elle. Peut-être qu'elle n'avait tout simplement pas de chance, peut-être était-elle condamnée, à chaque fois qu'elle entrait dans un bar, à attirer à elle les gros lourds pots-de-colle, les ivrognes aux mains baladeuses et autres pervers dégoûtants, mais toujours est-il que le capitaine et son cosmodragon s'étaient fait une habitude de tapisser les murs avec les tripes et/ou la cervelle des types qui l'avaient approchée d'un peu trop près, et forcément ce n'était pas le genre de hobby qui passait inaperçu.

Une fois, c'était « chevaleresque », en quelque sorte. Deux fois, ça pouvait passer pour une coïncidence. Trois fois, et les gars à bord avaient commencé à utiliser le mot « flippant ». À partir de quatre tout le monde avait unanimement décidé d'adopter avec elle une distance de sécurité d'au moins trois mètres, et mine de rien cela devenait un peu pesant, à la longue.

Ça, et le fait que les visions répétitives de mecs découpés en deux dans une mare d'hémoglobine n'amélioraient pas vraiment la qualité de son sommeil.

— … distribution depuis les tableaux principaux. Vous voulez essayer, miss ?

Kei cilla. Elle n'avait rien suivi aux explications de Cody (il fallait avouer que l'heure indue n'était pas favorable à une bonne concentration), et bredouilla un « non non vas-y, je regarde » qui, elle l'espérait, ne sonnait pas trop angoissé.

Cody ne s'en formalisa pas. Sans cesser de babiller sur chacun des gestes qu'elle exécutait, la mécanicienne actionna des interrupteurs, désigna des diodes qui s'allumaient ou s'éteignaient, et nota avec application les résultats sur sa holo-tablette de contrôle.
Aucune anomalie détectée, pour ce que Kei en comprenait.

Cody et elle visitèrent ensuite d'autres tableaux électriques, un panneau d'affichage tactile et, bizarrement, un ventilateur. « Pour le refroidissement », précisa Cody. Kei se contenta de hocher la tête. La fatigue la rattrapait.

— Et on termine par le plus intéressant ! annonça soudain Cody sur un ton enjoué.

D'un geste théâtral, la mécanicienne grimpa sur un escabeau qui passait par là et ouvrit une trappe dont Kei n'aurait même pas soupçonné l'existence la minute d'avant. Le trou béant dans le plafond dévoilait un boyau étroit le long duquel courait une échelle tout aussi étroite.

— Suivez-moi, m'selle ! reprit Cody. Vous allez voir, c'est l'endroit le plus formidable du bord !

Kei en doutait. La passerelle, ça c'était l'endroit le plus formidable du bord !… Ou les quartiers du capitaine, si elle laissait s'exprimer ses envies personnelles plutôt que professionnelles. Mais sûrement pas ce conduit exigu qui aboutissait Dieu sait où.

Elles montaient. Kei leva les yeux pour évaluer la distance restant à parcourir, les posa sur les fesses de Cody. Rougit.

Bien sûr, elle ne niait pas avoir craqué sur le charme ténébreux d'Harlock, mais bon… Le capitaine… c'était le capitaine, hein. En plus de cet épineux problème de gens découpés en deux, pour lequel restait encore à déterminer s'il s'agissait ou non d'une méthode particulièrement tordue de séduction (et Kei espérait vraiment que ce ne soit pas le cas), le trait de caractère le plus notable d'Harlock demeurait son côté pour ainsi dire… pas du tout expansif.

Alors évidemment avec un peu de pratique il était facile de déceler « des indices », mais Kei avait depuis longtemps conclu que si elle voulait savoir une bonne fois pour toutes ce qu'Harlock pensait d'elle, elle devrait aller le lui demander en face. Et elle ne se sentait pas prête pour ça. Pas encore. À cause de « cet épineux problème », notamment.

En revanche, avec Cody…

— On est arrivé !

Certes, mais où ?

Désarçonnée par la configuration très exotique du local dans lequel elle venait d'émerger, Kei plissa les yeux dans une vaine tentative de se repérer. Hélas, la faible luminosité ambiante n'aidait pas à se représenter mentalement les lieux.

En face, le mur était trapézoïdal, encombré de boîtiers métalliques de toutes tailles et de câbles de tous diamètres. Au-dessus, le plafond était à peine assez haut pour qu'elle se tienne debout. À gauche, le fouillis électronique était tel que Cody s'y faufilait de justesse. Et au fond, coincé entre un calculateur informatique ronronnant et un panneau de contrôle bardé de boutons-poussoirs et de cadrans, trônait un unique fauteuil.

— Bougez pas, m'selle, fit Cody. J'ouvre.

Il y eut un « clac » brutal, puis le volet devant le fauteuil se releva. Kei retint son souffle. Les ouvertures sur l'extérieur étaient rares sur l'Arcadia : comme sur n'importe quel vaisseau, un hublot n'était in fine rien d'autre qu'une vulnérabilité inutile. Sur la passerelle, les vitres en plexiblindage renforcé pouvaient éventuellement se justifier. À la poupe, les immenses baies d'observation des quartiers du capitaine étaient un luxe que peu d'appareils spatiaux se permettaient. Tous les autres locaux du bord étaient aveugles. Tous… sauf celui-ci, donc.

La vue maintenant dévoilée révéla à Kei sa position.
La tourelle.
La première, celle qui était la plus près du bloc passerelle.
La meurtrière étroite se tapissait sous les trois imposants canons. L'ombre des affûts était écrasante, la ligne de visée infinie.

— Cody pour la passerelle, autorisation de balancer la tourelle en local.
— Accordé, crachouilla l'intercom au bout d'une poignée de secondes.

Le fauteuil était assez large pour que Cody et elle puissent s'y installer toutes les deux… à condition de se serrer un peu, évidemment. Ce n'était pas pour déplaire à Kei.
Lorsque Cody posa la main sur sa cuisse, elle tressaillit, hésita une fraction de seconde, sourit. Cody ne s'y trompa pas, et sa main s'enhardit.

— Allez viens princesse. Je vais te faire manœuvrer mes canons.

L'« épineux problème » du cosmodragon d'Harlock flotta un instant entre elles. Il y avait un soupçon d'appréhension dans les yeux de Cody, Kei en était certaine, comme il devait rester un éclat d'inquiétude au fond des siens. L'ombre du capitaine planait partout sur ce vaisseau, même ici.

Connaissait-il l'existence de ce local ? se demanda Kei. Oui, évidemment. Y venait-il parfois ? Peut-être. Risquait-il d'y venir maintenant ?

— Tu es prête ?

Elle était prête.

Depuis l'extérieur tombait un rai de lumière froide, baignant la pièce de la clarté diffuse et envoûtante des étoiles.
À l'intérieur, le dossier incurvé et les accoudoirs du fauteuil formaient comme un cocon protecteur, les baies informatiques en activité rayonnaient une chaleur confortable, le local minuscule était un refuge parfait.

Risquait-il d'y venir maintenant ? se répéta Kei. Non, probablement pas. Et quand bien même, elle n'avait de comptes à rendre à personne, ni à lui ni à quiconque.

Elle frémit, de peur et de plaisir mêlés. Elle était libre, c'était ce qu'il répétait toujours. Libre de choisir, libre de suivre son chemin, libre d'en profiter.

Elle se laissa aller. Libre de vivre.

Elle oublia le reste. Cody avait raison.

C'était l'endroit le plus formidable du bord.