Un point deux : Harlock
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Disclaimers : aucune des filles n'appartient au pirate.
Chronologie : le chapitre deux point deux a été la goutte qui a fait déborder le vase. Enfin… Disons « les suites » du chapitre deux point deux.
Notes de l'auteur : ce capitaine est ridicule.
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Il aurait dû s'en douter.
— Capitaine, le fait d'être capitaine ne vous donne pas le droit de terroriser vos membres d'équipage féminins, capitaine !
Astéria l'avait coincé en salle de briefing juste après une réunion ennuyeuse à laquelle il n'avait pu échapper (à vrai dire, il avait joué sa présence à pile ou face contre Tochiro et il avait perdu). Harlock se serait enfui si la pièce avait possédé plus d'une issue. Hélas, ce n'était pas le cas.
Bien sûr, il pouvait très bien forcer le passage, mais cette solution était peut-être un peu extrême. Peut-être.
— Vous devriez réunir l'équipage pour clarifier votre position, capitaine !
Ou peut-être pas.
Astéria adorait les réunions presque autant que lui-même les détestait. Elle avait déjà organisé des réunions de formation, des réunions de concertation, des réunions de planification, et il était quasi certain que cette réunion dont l'essentiel avait été de fixer la date d'une autre réunion s'était également tenue sur son initiative.
Alors non, il n'allait pas encore réunir l'équipage pour clarifier… pour clarifier quelle position, d'ailleurs ?
Harlock leva un sourcil qui, il l'espérait, se monterait à la fois perplexe et réprobateur. La manœuvre ne convainquit toutefois pas Astéria de s'écarter, pas plus qu'elle ne généra d'explications quant à la position qu'il était censé clarifier. En revanche, elle provoqua de la part de la jeune fille un tressaillement d'épaules et la prise d'une posture qu'il pouvait qualifier de « défensive », signe que son sourcil avait été davantage réprobateur que perplexe.
Ou alors c'était parce que sa main était posée sur la crosse de son cosmodragon. Il avait tendance à l'appuyer là parce qu'il avait horreur de rester les bras ballants, mais il s'était aperçu récemment que le geste rendait les gens nerveux y compris quand il n'avait pas vocation à être menaçant.
Harlock pinça les lèvres, agacé. Oui ben flûte, hein…Il n'allait pas non plus laisser son artillerie au placard sous prétexte que certains à bord étaient plus émotifs que d'autres.
— C'est important, capitaine !
Tout était toujours important avec Astéria. Elle avait des idées bien arrêtées sur la façon dont devait fonctionner un vaisseau spatial (les tours de quart, le recrutement, la hiérarchie, et à peu près n'importe quoi qui concernait la gestion de l'équipage), et elle n'hésitait jamais à venir chouiner dans son bureau pour lui faire part de son opinion. Non pas que ce soit dépourvu d'intérêt, d'ailleurs (en général ses réclamations s'avéraient tout à fait pertinentes, et un très bon indicateur du moral du bord), mais parfois c'était… pénible à supporter.
En plus une fois sur deux il ne voyait pas où elle voulait en venir au premier abord, et ça avait le don de la mettre en rogne.
— Vous n'avez pas besoin d'être formel, capitaine, poursuivait Astéria. Passez au mess un soir, faites une petite annonce, tournée générale, et au moins on saura tous à quoi s'en tenir avec Miss Kei.
La fille haussa les épaules comme si elle énonçait des évidences.
— Ça servira aussi aux gars, termina-t-elle.
Bon. Bien. Okay. Pas de panique. De quoi parlait-elle ?
Quand Astéria avait évoqué le fait de « terroriser du personnel féminin », Harlock avait tout de suite pensé à la petite blonde aux ratons laveurs, là… Marjan. Il avait toujours l'impression qu'elle allait s'évanouir de frayeur quand il la croisait, et ces derniers temps il ne parvenait même plus à la croiser – et ce n'était pas faute d'essayer, mine de rien il aimerait bien réussir à la remercier de son aide après cette embarrassante affaire de coup de soleil.
Sauf que Kei n'avait rien à voir là-dedans.
Il fit « euh ». Bien évidemment cette réponse très mal argumentée ne plut pas à Astéria.
— Faites un effort, capitaine ! râla-t-elle.
Bleurgh.
Une « petite annonce », qu'elle disait. Une petite annonce sur quoi ? Pour autant qu'il sache, il ne terrorisait pas Kei. Enfin, il ne pensait pas. Il en était sûr. Ou presque. Avait-il dit ou fait quelque chose qui puisse être interprété comme tel ? se demanda-t-il soudain pendant qu'il fouillait sa mémoire avec une pointe d'angoisse.
En face, Astéria croisa les bras et prit l'air sévère d'une maîtresse d'école sur le point de gronder un élève indiscipliné, une image qui déclencha chez Harlock des réminiscences désagréables de sa propre scolarité.
Il grimaça. D'un moment à l'autre, Astéria allait perdre patience et l'envoyer au coin, peut-être en le privant de dessert, et s'il voulait échapper à pareille humiliation il ne lui restait comme seules options que : 1) utiliser son cosmodragon en mode « menaçant » pour briser le blocus avant de courir se calfeutrer chez lui, ou 2) concéder une « petite annonce » en rapport avec Kei et le fait de ne pas terroriser les filles du bord.
Et, sachant que l'option 1) n'était pas du tout viable (connaissant Astéria, elle camperait devant la porte de ses quartiers jusqu'à ce qu'il en sorte), il ne lui restait en réalité qu'à définir les termes de « la petite annonce ».
Donc à déterminer « sa position vis-à-vis de Kei », couplée aux mots « terroriser » et « fille ».
Pff.
D'accord, il devait admettre que Kei trouvait toujours le moyen de se fourrer dans des situations impossibles avec tous les chauds lapins de tous les bouges sordides de toutes les planètes qu'elle visitait, mais d'abord il n'avait pas terrorisé ces connards (ou alors uniquement durant les quelques secondes précédant leur mort), et ensuite aucun d'entre eux n'était une fille, encore moins une fille du bord. Merde, il s'en serait aperçu quand même, s'il avait surpris Kei avec une…
Oh.
C'est vrai.
Cody.
Cody qu'il avait interceptée deux jours auparavant dans la dernière coursive du château arrière – celle qui passait devant chez lui et surtout, celle qui menait chez Kei – à une heure où les excuses du type « c'est pour le travail, capitaine » n'étaient pas recevables.
En toute honnêteté, il n'avait pas terrorisé Cody, il lui avait juste glissé comme ça au passage que ce serait mieux qu'elle aille se promener ailleurs… Avait-il la main sur la crosse de son cosmodragon à ce moment-là ? Il ne s'en souvenait plus.
Et puis bon…
— Kei fait ce qu'elle veut avec qui elle veut, grogna-t-il.
La liberté, tout ça… C'était important, la liberté. Le principe fondateur de l'Arcadia, la liberté. Pour tout le monde. Sans distinction. Grmf.
— Oui enfin si vous êtes jaloux ça va vite devenir invivable, hein… rétorqua Astéria.
Elle renifla. Harlock ne parvint pas à décider s'il s'agissait de sarcasme ou de reproche.
— Si vous veniez plus souvent au mess, capitaine, peut-être même que vous vous seriez rendu compte à quel point les gars trouvent ça, euh… un peu flippant. C'est l'expression la plus communément utilisée, en tout cas.
Silence. Les yeux d'Astéria ne reflétaient désormais plus la maîtresse d'école mais la directrice d'école. D'un moment à l'autre, il allait se faire exclure pour une semaine avec cinq cents lignes à copier et des devoirs supplémentaires. Il frissonna.
— À combien de cartons en êtes-vous, capitaine ?
Harlock aurait pu répondre « oh, je ne compte pas, tous ces cadavres autour de moi sont d'une banalité affligeante », mais c'était faux : il comptait très bien, surtout quand cela concernait Kei. Et puis le spectre des cinq cents lignes planait toujours et il ne tenait pas du tout à revivre une expérience aussi horrible, surtout à son âge.
— Dix-sept, lâcha-t-il.
Les yeux écarquillés d'Astéria lui indiquèrent que, peut-être, ce nombre était légèrement trop élevé. Mouais. Alors voyons… Kei avait embarqué depuis environ six mois. Une rapide division du nombre de jours par le nombre de morts lui apprit donc qu'il avait en moyenne tué une personne pour Kei tous les dix jours. Ou plutôt, s'il fallait être rigoureusement exact, il avait explosé la tête du premier salopard à avoir menacé Kei il y avait à peu près trois mois… Un mort tous les cinq jours, donc.
Certes.
Quand on y repensait c'était effectivement « un peu flippant ».
— … mais il y a eu un soir où ils étaient neuf en même temps, se défendit-il. Du coup ça fausse les stats.
Sauf que cela revenait à avouer qu'il avait tué neuf personnes en une seule fois. Pour Kei. Était-ce mieux ?… Non, probablement pas.
« Un peu » flippant, hmm ?
Quoi qu'il en soit, ce n'était visiblement pas encore assez flippant pour faire fuir Astéria. Bras croisés, lèvres pincées, dressée sur ses ergots, son interlocutrice le toisait avec hauteur et toute son aura de maîtresse d'école diabolique. Il se surprit à baisser le nez. C'était très curieux, comme sensation.
— Franchement capitaine, si vous éprouvez des sentiments pour elle, sortez-vous un peu les doigts et allez le lui dire, mais arrêtez de passer vos nerfs sur les pauvres gars qui osent lui faire un compliment… Et arrêtez de passer vos nerfs sur Cody, capitaine !
Eh, il ne passait pas ses nerfs sur les « pauvres gars qui lui faisaient des compliments », il passait ses nerfs sur les crétins qui la menaçaient ! Et il n'avait pas passé ses nerfs sur Cody ! Il avait juste… été particulièrement froid quand il lui avait adressé la parole ce matin. Et hier. Et quand il l'avait désignée pour la corvée de nettoyage des cuves à huile. Et pour faire partie de l'équipe de ravitaillement. Et…
Hmrf.
Oui okay.
D'accord.
Harlock se renfrogna, vaguement vexé. Astéria possédait des opinions bien tranchées sur la façon dont il était censé diriger son vaisseau, et elle n'hésitait jamais à les lui jeter à la face. Le problème, c'était qu'elle avait souvent raison. Toujours, même.
Et donc, non content de se prendre régulièrement des leçons de commandement par cette fille, voilà qu'il se prenait maintenant une leçon de… de… Son esprit se figea tandis qu'il se repassait avec une incrédulité horrifiée le début de la dernière réplique d'Astéria. Attends voir, ce n'était pas du tout une leçon de commandement, ça !
Était-ce d'ailleurs une manière de s'adresser à son commandant ?
— Vous n'êtes pas d'accord avec moi, capitaine ?
Alors si, mais insister pour qu'il l'avoue, ça c'était vicieux.
Il fixa Astéria en face. Dans la bataille silencieuse qui s'ensuivit, le regard dit « de la maîtresse d'école » écrasa sans sourciller celui qui faisait la fierté d'Harlock (le fameux dit « du psychopathe »), à un point tel que le capitaine en vint à se demander s'il ne s'était pas transformé par inadvertance en bisounours.
Heureusement, Loop, le chef pilote, se découpa à cet instant dans l'encadrure de la porte, et le demi-tour express qu'il effectua (assorti d'un « je reviendrai plus tard, captain, ce n'est pas urgent ! ») rassura Harlock sur sa capacité à diffuser des ondes de pirate sanguinaire avec un minimum d'efficacité. Même si le pauvre Loop n'était initialement pas visé, mais il fallait bien avouer que ce n'était pas facile de cibler quoi que ce soit avec des ondes de pirate sanguinaire.
Mais bref, tout ceci ne résolvait pas son problème : ondes de pirate sanguinaire ou non, Astéria était toujours là. Et comme elle ne risquait pas de disparaître dans l'immédiat (à moins qu'il ne la jette par-dessus bord, mais il n'était pas pirate sanguinaire à ce point), il ne lui restait en conséquence plus qu'une solution : céder.
— Si, bien sûr, dit-il.
Il déglutit.
— Je vais… voir pour faire ça.
La concession était vague, et Harlock craignit l'espace d'une seconde qu'Astéria n'exige de lui un engagement écrit, détaillé et signé. Par chance, elle s'en contenta.
— C'est parfait, capitaine.
Il ne savait pas trop comment elle s'y prenait pour obtenir un tel résultat, mais il estima que le sourire qu'elle lui adressa recelait davantage de menaces que sa main lorsqu'il la posait sur la crosse de son cosmodragon.
Son propre sourire était quant à lui beaucoup trop crispé, il le sentait.
Lorsqu'Astéria prit enfin congé – formelle jusqu'à l'exagération, comme à son habitude –, il décida de s'octroyer une pause. Chez lui. Au calme. Porte verrouillée. Et avec un petit verre de brandy.
Lorsqu'il se resservit un deuxième verre, il se demanda fugitivement si Astéria possédait vraiment les moyens de le menacer autrement que par des mots. Non, évidemment, décida-t-il. Rien ne l'empêchait de faire exactement ce qu'il voulait pour gérer cette affaire – c'est-à-dire rien, pour être honnête.
Il caressa l'idée quelques secondes avant de la rejeter. Il n'avait qu'une parole, de toute façon, concession vague ou non. C'était ainsi qu'il fonctionnait : puisqu'il avait annoncé « voir pour faire ça », alors il s'exécuterait. D'une manière ou d'une autre.
En premier lieu, cela consistait donc à aller voir Kei pour discuter « sentiments éprouvés » et « nombre indécent de gens sauvagement tués ». En même temps.
Et tout en étant douloureusement conscient que ce n'étaient pas ces dix-sept malheureux macchabées qui le mettaient le plus mal à l'aise.
Argl.
