Chapitre 5

.

Le service des urgences de l'Hôpital Militaire d'Itandir ressemblait à n'importe quel service des urgences de n'importe quel hôpital : il était encombré de patients fatigués, traversé de personnel médical pressé, et il y flottait une odeur rémanente de médicament et de maladie.

La secrétaire en poste à l'accueil luttait vaillamment pour traiter de front une pile de dossiers imprimés sur plexifeuille, une communication en visio et un interne de toute évidence surmené.

— Euh… Bonjour ? Excusez-moi ?

Ray se fendit de son meilleur sourire tandis qu'il passait outre les froncements de sourcils réprobateurs de la file d'attente qu'il venait allègrement de couper.

— Ray Shel't, se présenta l'Illumidas. Vous devez avoir admis un humain du nom d'Harlock…
— Je ne vois pas, coupa sèchement la secrétaire. Consultez les bornes d'informations.
— … qui s'est crashé pendant la course de l'École Militaire il y a moins d'une demi-heure, termina le cadet.
— Ah. Oui, effectivement.

La secrétaire se tourna vers un écran sur la gauche de son bureau.

— Chambre 702, lâcha-t-elle. Il vient d'arriver.

Ray la remercia d'un hochement de tête et s'éloigna tout en ignorant le « pas de visites pour l'instant ! » que l'on criait dans son dos. Emeraldas l'attendait dans le hall d'entrée.

— Alors ? lui demanda la rousse dès qu'il arriva à ses côtés.
— Septième étage, répondit-il. On prend l'ascenseur.

Et tant pis pour le « pas de visites ! ». Une fois là-haut, il ne doutait pas qu'Emeraldas trouverait un moyen de contourner le problème si un obstacle se présentait.

Allongé dans un lit médicalisé au-dessus duquel clignotaient des diodes et défilait un nombre impressionnant de courbes, Harlock explorait son environnement des yeux dans l'espoir de dénicher une sortie secrète. En vain : la chambre et ses murs blancs déprimants étaient dénués de toute fioriture en mesure de faciliter les évasions.

D'autre part, la pièce n'était pas vide.

— Votre exploit mérite l'exclusion, cadet Harlock.

Il fallait s'y attendre. Peut-être aurait-il dû tenir jusqu'à la fin de sa période probatoire. Peut-être aurais-tu pu patienter jusqu'au début des cours pratiques de pilotage, lui souffla sa conscience. Mel allait le tuer.

Au pied du lit, l'amiral Zeda le dominait de toute sa taille. Harlock se demanda s'il était judicieux de répondre. Ce n'était pas de sa faute, merde ! C'était Emeraldas qui l'avait entraîné dans cette galère ! Mais ajouter « contre son gré » ne serait probablement pas du meilleur goût, songea-t-il. Tout bien réfléchi, il était peut-être même préférable qu'il se taise. Son sort était joué, de toute façon. Inutile d'aggraver les choses.

L'adolescent pinça les lèvres et ancra son regard quelque part sur les plis des draps. Il sentait Zeda l'évaluer. C'était désagréable. « Ne bouge pas », se répéta-t-il. « Ne dis rien. » Zeda était amiral et lui, un simple cadet en période d'essai. Un élève en sursis. Ses protestations ne feraient qu'empirer la situation. Et puis quels arguments pouvait-il opposer à son « exploit », comme l'avait nommé Zeda ? Si les première année étaient autorisés à courir, on n'en serait pas là ? N'empêche que j'ai gagné ?
… Pour être franc, il ne savait toujours pas s'il avait gagné ou non, d'ailleurs.

— Vous êtes convoqué à un conseil de discipline, reprit Zeda. Il va falloir statuer sur votre avenir, jeune homme.

Une belle correction de la part de Mel, voilà ce qui se profilait pour son avenir. La patience du contrebandier avait ses limites. Harlock retint une grimace à cette perspective. Devait-il réclamer à Zeda une seconde chance ?

Non. Jamais.

L'Illumidas leva un sourcil à l'intention du médecin qui l'accompagnait.

— S'il ne répond pas, c'est parce que vous l'avez abruti de médicaments, ou dois-je prendre ça comme de l'insubordination caractérisée ?

Harlock se raidit. Puisque Zeda le provoquait de la sorte, alors tant pis pour ses résolutions. Putain, il endurait leur foutue discipline depuis trois mois, et il se voyait encore taxé d'« insubordination » ?

— Vous ne m'avez pas posé de questions, siffla-t-il.

Il hésita.

— … Monsieur, lâcha-t-il finalement.

Le coin des lèvres de Zeda se souleva en un demi-sourire presque imperceptible. Ce qui traversait l'esprit de l'Illumidas à cet instant relevait du mystère : était-ce de la moquerie ? Exultait-il de bientôt pouvoir renvoyer Harlock de sa prestigieuse école ?

— Cadet, pour vous ce sera « amiral », corrigea Zeda. Mais vous avez raison, aucune de mes phrases n'attendait de réponse. … Le conseil de discipline se tiendra demain à quatorze heures, ajouta-t-il après une légère pause. Votre présence est requise, évidemment.

Évidemment.

Sans changer d'expression, l'amiral fit lentement demi-tour. Il stoppa alors que le médecin lui ouvrait la porte et l'invitait avec déférence à sortir.

— Oh, à propos… Vous avez doublé Nekar juste avant de franchir la ligne d'arrivée, jeune homme. Une victoire impressionnante, je dois l'avouer. Au résultat, vous avez battu le record du tour de presque vingt secondes.

Zeda plissa les yeux tandis qu'il fixait Harlock sans ciller.

— Sans tenir compte de votre propension à désobéir, je suis curieux de découvrir s'il s'agissait d'un coup de chance ou si vous êtes capable de réitérer une telle prouesse, jeune homme, termina-t-il tout en tournant les talons.

La porte se referma sur lui avant qu'Harlock ne puisse réagir.

Ray se figea au garde-à-vous lorsque l'amiral Zeda le croisa au sortir de l'ascenseur. Zeda ne lui accorda pas un regard, mais le jeune Illumidas ne se faisait pas d'illusions : le vieux avait enregistré sa présence, celle d'Emeraldas, et il avait sûrement déjà tiré les bonnes conclusions quant à leurs rôles respectifs dans cette affaire.

Ray hésita. Une convocation dans les formes l'attendrait à son retour à l'École, il en était certain. Devait-il aller plaider sa bonne foi auprès de Zeda dès à présent ou devait-il faire confiance à sa chance pour passer à travers la punition, les jours d'arrêt, voire la mise à pied ? Devait-il insister sur le fait que les torts se partageaient exclusivement entre Emeraldas, qui avait fourni le jet, et ce petit szelak qui était monté dedans ? En clair, devait-il abandonner Harlock et Emeraldas à leur sort ?

Si tu restes, tu es complice, se répéta-t-il. Et il ne s'était jamais autant amusé depuis le début de son cursus militaire. Ces deux-là possédaient un grain de folie qui tranchait avec la rigueur routinière ambiante. Il n'allait pas les lâcher maintenant. Après tout, il n'y avait pas mort d'homme. Et il avait gagné, cet idiot.

Le cadet llumien haussa les épaules. Les officiers instructeurs rabâchaient à l'envi que l'initiative et la prise de risque étaient fondamentales dans l'exercice du commandement… Une maxime qu'Harlock venait donc brillamment de mettre en pratique.

Cette course usurpée ne porterait pas préjudice à sa carrière, Ray en aurait mis sa main à couper.

— On y va ? lança-t-il à Emeraldas.

La rousse acquiesça d'un signe de tête et le laissa pénétrer en premier dans la chambre 702. Un seul des deux lits qui y étaient installés était occupé. Ray se fendit d'un grand sourire : Harlock était conscient, et il ne semblait pas sérieusement blessé. Tant mieux. L'Illumidas s'en serait voulu, dans le cas contraire.

— Hey, pilote ! Remis de tes émotions ?

Harlock se redressa sur son matelas pour mieux exhiber les pansements sur ses coudes et ses avant-bras.

— Que des éraflures ! fanfaronna-t-il. Tu vois ? Et la prochaine fois, j'suis sûr que je peux encore améliorer mon temps !

Ray manqua une respiration.

— Attends… Tu as l'intention de recommencer ? Tu as failli y rester !
— Ben quoi, je m'en suis tiré, non ?
— Tu imagines que le directoire de l'École va te laisser recommencer ? corrigea Ray. Tu as intégralement cramé un de leurs Phantoms !

L'Illumidas croisa les bras.

— … et tu as pas mal bousillé les infras autour de la piste, aussi, termina-t-il.

L'information fut reçue avec une moue dont la signification était on ne peut plus claire : ce szelak n'en avait rien à foutre.

— Il a gagné, lui glissa Emeraldas d'une voix neutre.

Oui, pas la peine de le lui rappeler, il savait. En revanche, qu'Emeraldas n'aille pas croire qu'il allait encourager Harlock à poursuivre ce genre de conneries. Les défis potaches, okay. Mais là…

— Ce qui est sûr, c'est que les jets ne poussent pas sur les arbres, champion, se moqua-t-il. Tu vas plomber le budget de l'École si tu considères ça comme du matériel consommable.
— Je ne compte pas détruire un appareil à chaque fois, protesta Harlock.

De toute façon, Harlock n'avait pas du tout besoin qu'on l'encourage pour qu'il poursuive ce genre de conneries, constata Ray. Et de ce que l'Illumidas entendait, son imagination à ce sujet était débordante.

— J'ai une convocation chez Zeda demain à quatorze heures, expliquait Harlock, et j'ai pas vraiment envie de passer la nuit ici. On peut sortir par la fenêtre, vous croyez ?
— On est au septième étage, szelak, soupira Ray. Tu ferais mieux de prendre ton mal en patience, si tu veux mon avis.

Harlock ne voulait pas de son avis. Personne ne voulait de son avis, à vrai dire : Emeraldas était déjà en train d'ouvrir la fenêtre.

— On est au septième, répéta-t-il.
— … et l'encorbellement est assez large pour qu'on atteigne l'escalier de secours sans problème, compléta Emeraldas. Il y a une dizaine de mètres à franchir.

Elle leva un sourcil interrogatif.

— Tu te sens d'attaque ?

C'était probablement à Harlock qu'elle s'adressait, déduisit Ray, mais ça n'allait pas l'empêcher de râler.

— Non, je ne me sens pas d'attaque pour aller faire le mariolle sur une corniche au septième étage ! répliqua-t-il. Vous êtes intenables, tous les deux !

Et Harlock vacillait légèrement, remarqua-t-il. Tu m'étonnes. Tu t'es crashé avec ton Phantom, szelak ! Tu ne me feras pas croire que tu t'en es tiré sans dommage !

La perspective de sortir par la fenêtre du septième étage alors qu'il n'était de toute évidence pas très solide sur ses jambes ne paraissait toutefois pas le perturber outre mesure. Et cela n'avait pas l'air d'inquiéter Emeraldas, même si Ray était toujours à la peine pour deviner à quoi pensait exactement la rousse.
Le cadet llumien roula des yeux tandis qu'Harlock lui lançait un « tu viens ? » avant de disparaître à la suite d'Emeraldas. Bon. Eh bien puisqu'il était là, autant qu'il les accompagne, non ? Peut-être pourrait-il les empêcher de déclencher une autre catastrophe…

Dans le cas contraire, il serait au moins aux premières loges pour profiter du spectacle, décréta-t-il en enjambant à son tour le rebord de la fenêtre. Il n'allait pas non plus manquer ça.

L'extrémité du hall du bâtiment principal de l'École Militaire était flanquée d'une grande horloge lumineuse. Harlock la fixa tout en étouffant un bâillement. La nuit avait été courte, et la matinée pénible. Après avoir échappé aux sbires de l'hôpital et esquivé les vigiles aux portes de l'École Militaire, Harlock avait suivi Ray et Emeraldas dans la salle de détente des troisième année, où ils avaient partagé une bouteille issue des stocks secrets des cadets « pour fêter ça ». Au matin, l'adolescent s'était éclipsé pour une petite sieste avant la reprise des cours et avait (presque) réussi à passer inaperçu lors de l'appel.

Son exploit de la veille était sur toutes les lèvres, hélas, et les regards qu'il s'attirait étaient immanquablement teintés d'inquiétude. Toute l'École avait vu l'état du Phantom après la rencontre de l'appareil avec le mur du stade, et personne ne semblait trouver normal qu'il se balade le lendemain sur ses deux jambes comme si de rien n'était. Il avait arrêté de répondre « oui, je vais bien » au bout de la quatrième fois. Il allait bien, merde ! Okay, il avait des bleus partout, mais pas la peine non plus d'en faire tout un plat !

Pire, les profs de physique et de stratégie militaire avaient tous les deux insisté pour qu'il prenne du repos à l'infirmerie plutôt que d'assister à leur cours, alors qu'il avait préparé avec application les devoirs qu'ils lui avaient donnés. À force de persuasion, il était parvenu à échapper à l'infirmerie, mais il n'avait pas été question de le laisser présenter quoi que ce soit debout face à la classe. Tout le monde avait eu l'air de vouloir le ménager… Il n'était pas en sucre, putain ! Et puis il avait horreur de travailler pour rien.

Il renifla. Il avait travaillé pour rien, se rappela-t-il. Il n'était pas en train de faire le pied de grue pour recevoir les félicitations du jury. L'adolescent repensa aux paroles de Ray, la nuit précédente : « jusqu'ici, tu t'en es bien tiré avec les cours, szelak », avait-il dit. « Et en plus, tu as gagné ! Ils ne peuvent pas te virer ! »

Ray avait argué de sa propre expérience pour justifier ses propos : d'après ses dires, il avait été repêché de justesse à l'oral l'année précédente, collectionnait les jours d'arrêt pour « conduite inappropriée », et son premier trimestre en troisième année n'avait pas été une franche réussite. « Mais ils m'ont fait savoir que j'étais un bon pilote », avait-il expliqué. L'Illumidas s'était montré confiant. « S'ils m'ont gardé moi, je ne vois pas pourquoi ils ne te garderaient pas toi ! »

Certes.

Harlock doutait toutefois que son cas soit identique à celui du cadet llumien. En premier lieu parce qu'il était humain, lui.
L'adolescent regarda à nouveau l'horloge. Heure pile moins une minute.

Il était temps.

Lorsqu'il entendit le chuintement de la porte, l'amiral Zeda reposa sa tablette de données et l'aligna soigneusement avec le sous-main, les deux crayons et le tas de plexifeuilles disposés devant lui. Il ne leva pas les yeux.

— Je ne crois pas vous avoir entendu frapper, dit-il.

La salle de réunion attenante à son bureau avait été réorganisée pour accueillir le conseil de discipline concernant « le cas Harlock ». Les tables avaient été déplacées pour former un « U » à l'extrémité duquel il siégeait. De part et d'autre étaient répartis les professeurs en charge des première année ainsi que les principaux cadres militaires. À l'autre bout, immobile devant la porte qui venait de se refermer dans son dos, se tenait Harlock.

— Vous avez dit « quatorze heures », répliqua l'adolescent. Il est quatorze heures.

En effet. Quatorze heures pile. Ce garçon était diabolique. Il ne cilla pas tandis que Zeda relevait la tête et le fixait droit dans les yeux. L'amiral poursuivit son examen de longues secondes durant, curieux de voir si ce petit imbécile allait finir par détourner le regard.

Ce ne fut pas le cas. Zeda se permit un bref sourire.

— Une logique imparable si l'on ne tient pas compte des règles de bienséance et des conventions hiérarchiques, répondit-il.

En face, Harlock ne broncha pas. Zeda se demanda quelles étaient les attentes du garçon. Espérait-il encore poursuivre son cursus ou avait-il déjà renoncé ?

— Je suppose que vous vous doutez de la raison de ce conseil, cadet, continua-t-il d'un ton posé.

Les lèvres d'Harlock se pincèrent. Zeda pouvait lire sur le visage de l'adolescent le combat intérieur qu'il livrait : accepter son sort avec humilité ou leur cracher le fond de sa pensée (et les insulter tous, probablement).

— Vous l'avez évoquée hier, finit par lâcher Harlock entre ses mâchoires serrées. Monsieur, ajouta-t-il avec une réticence visible.

Zeda hésita à reprendre (à nouveau) l'adolescent avec un « pour vous ce sera amiral, cadet ». Le fait que le garçon se contienne, même difficilement, indiquait toutefois qu'il n'avait pas abandonné l'idée de rester. Et qu'il n'avait aucune idée de la réalité de la situation géopolitique actuelle, songea Zeda en retenant un sourire amer.

L'amiral se saisit de la pile de plexifeuilles, la maintint à la verticale quelques secondes et la tapa deux fois sur son bureau. Le bruit claqua tel un couperet.

— Voici votre ordre de mouvement, déclara-t-il en prenant soin de rester impassible. Vous êtes admis en troisième année, spécialisation « opérations », et affecté à l'escadron des Phantoms.

Une pause.

— Effectif immédiatement, termina-t-il. Vous pouvez rompre.

Harlock luttait pour ne rien laisser transparaître, mais le gamin possédait bien moins d'expérience que lui en la matière.

— Euh… Merci ? bafouilla-t-il avant de refermer précipitamment la bouche, de toute évidence mortifié par ce qu'il devait considérer comme un aveu de faiblesse.

Zeda découvrit ses dents en un rictus sarcastique.

— Il ne s'agit pas d'une récompense, jeune homme. Vous vous en apercevrez bien assez vite.

L'amiral se leva et tendit la liasse de plexifeuilles.

— Vous pouvez rompre, répéta-t-il.

Harlock quitta la salle après un dernier regard perplexe à Zeda. Lorsque la porte se referma sur l'adolescent, l'un des instructeurs militaires renifla.

— Je ne suis pas certain que cette solution soit très… productive, grogna-t-il.

Zeda haussa les épaules. La fin approchait. Dans cette salle, tous le savaient.

— Qui nous le reprochera ? rétorqua-t-il. Voilà dix jours que les lignes de communication subspatiales sont brouillées.
— Nous ferions mieux d'organiser nos défenses ! objecta un autre.

Zeda balaya la phrase de la main.

— L'état-major s'en occupe.
— … et oublie les effectifs dont il dispose ici, apparemment, maugréa un troisième. À moins que cette… mise à l'écart soit intentionnelle. Vous comptez rester planqué, amiral ?

L'amiral vint lentement se placer à l'endroit qu'Harlock venait juste de quitter et toisa ses subordonnés avec froideur. Il connaissait leurs états de service : des civils et des réservistes, pour la plupart. Peu d'entre eux étaient encore des militaires d'active. Aucun ne possédait les épaules pour encaisser le chaos qui s'annonçait.
S'entendre accusé de lâcheté dans ces conditions en devenait presque risible. En d'autres circonstances, Zeda aurait viré l'impudent dans l'instant, avec une mutation aux frontières des Colonies Radioactives en sus… mais il était trop tard pour ce genre de broutilles, à présent. Ne restait que l'espoir de limiter la casse.

L'amiral llumien soupira. Sauver ce qui pouvait l'être… Une belle utopie. Et un combat perdu d'avance.

Mais puisque ce petit voyou d'Harlock semblait posséder un beau potentiel aux commandes d'un Phantom, alors autant lui donner une chance de tirer son épingle du jeu.
On ne savait jamais.

Harlock se retrouva dehors sans avoir compris ce qui lui arrivait, et autant dire qu'il détestait ça. Incrédule, il relut encore et encore les plexifeuilles que Zeda lui avait remises, avec le secret espoir que les mots se réorganiseraient soudain en des phrases plus logiques.

Peine perdue. « Troisième année », « spécialité opérations », « cursus pilote »… le narguait la feuille. C'était tout ce qu'il désirait, et pourtant il ne parvenait pas à s'en réjouir.

— Pourquoi, bordel ! lança-t-il au plafond.

Un groupe d'étudiants lui jeta un regard en coin avant de s'éloigner en chuchotant. Harlock les ignora.

— Pourquoi, répéta-t-il entre ses dents tout en agitant les feuilles.

La liasse resta muette. S'il voulait des réponses, il devait user d'autres méthodes, songea-t-il. Peut-être en réclamant un entretien en tête-à-tête avec Zeda ? Aurait-il les nerfs assez solides pour cuisiner le vieil amiral ?
Probablement pas, non. Zeda s'était révélé un maître dans l'art du bluff, il fallait bien l'admettre. Et si l'Illumidas n'avait pas lâché au premier abord les raisons qui l'avaient poussé à octroyer à Harlock une promotion plutôt qu'une exclusion, alors il y avait peu de chance qu'il le fasse lors d'une discussion privée.

Si ça se trouve, il est sincère et il pense vraiment que tu es un pilote prodige, lui suggéra sa conscience. Il souffla. Ce serait formidable, oui, mais il n'y croyait guère. Une victoire usurpée en course ne suffisait pas : le pilotage c'était bien beau, mais le reste ? Les cours théoriques, la stratégie navale, les maths ? Il n'avait pas le niveau pour tenir en troisième année. Surtout en maths. Il était impossible que cela ait échappé à Zeda. Une punition plutôt qu'une récompense, hein ? Espèce de salaud.

L'adolescent donna rageusement un coup de poing dans le mur le plus proche. L'amener à l'échec par saturation, c'était une manière élégante de le virer. Très vicieuse, aussi. Et pourtant…

Pourtant, il y avait eu comme un sentiment d'urgence lorsque Zeda lui avait annoncé son « ordre de mouvement ». L'amiral llumien avait semblé pressé par le temps. Comme si un facteur très précis avait forcé son choix.

Restait à trouver lequel.

La mécanique quantique était loin d'appartenir au podium des matières préférées d'Emeraldas… d'où sa présence au cours, d'ailleurs. Elle grimaça. Allons, du courage ! se morigéna-t-elle. Tout ceci lui serait utile si jamais elle se retrouvait un jour seule sur un vaisseau en rade entre deux systèmes solaires. Trois rangs sur sa gauche, Ray lui fit un clin d'œil tout en mimant une corde de pendu autour de son cou.

Elle sourit. Idiot.

Son attention revint vers le professeur alors que celui-ci interrompait soudain son exposé monocorde. Nom de… Harlock ? Qu'est-ce que tu fous là ?

L'adolescent tendit une feuille au professeur, qui hocha la tête. Un murmure diffus parcourut la classe lorsqu'Harlock alla s'asseoir sans un mot derrière le bureau libre à droite d'Emeraldas. La jeune fille se demanda si elle tiendrait jusqu'à la pause pour le harceler de questions. Non, décida-t-elle.

— Qu'est-ce que tu fous là, le gremlins ?

Harlock répondit d'une grimace. On sentait très nettement la panique poindre sous sa nonchalance affichée habituelle, nota Emeraldas. Elle ne compatirait pas (surtout pas), mais à un moment ou à un autre, ce petit imbécile allait finir par ne plus tenir la pression et leur claquer dans les pattes.

— Zeda m'a fait passer en troisième année, lui glissa-t-il. Validé sur Phantom.

Le juron étouffé qui échappa à Emeraldas lui valut un regard noir du professeur et des ricanements appuyés de la part des autres élèves. Lesquels ne perdaient rien pour attendre, se promit-elle. Personne ne se moquait d'elle impunément. Sa cible du moment restait Harlock, toutefois.

— Sérieux ? siffla-t-elle. Alors que t'es probablement même pas majeur ? Tu n'étais déjà pas crédible en première année !

Elle se fendit d'un rictus hautain.

— Quelle est la somme que tu as versée pour parvenir à tes fins, le gremlins ?

C'était une provocation gratuite, elle le savait : l'administration llumienne ne fonctionnait pas aux pots-de-vin… Enfin, si, mais en tout cas pas lorsqu'il s'agissait d'un morveux humain comme Harlock. Comment se le serait-il payé, d'ailleurs ? Les passes-droits pour court-circuiter le cursus normal de l'École Militaire d'Itandir devaient être hors de prix.

Harlock ne semblait cependant pas avoir envie d'argumenter.

— Chut, répliqua-t-il.

Il fixa le tableau en plissant les yeux, pinça les lèvres, puis lorgna sur le pupitre holo d'Emeraldas.

— C'est quoi, ce cours ? demanda-t-il d'un ton que la jeune fille, si elle avait voulu se montrer mesquine, aurait qualifié « d'implorant ». Tu peux me prêter tes notes ?

Elle soupira.

— Mécanique quantique, lâcha-t-elle.

Comment espérait-il s'en sortir ? se demanda-t-elle. Le programme était dense et la formation exigeante. Personne n'avait encore songé à lui dire qu'il n'avait aucune chance de rattraper son retard ?
Elle soupira à nouveau avant de lui tendre sa tablette de données. Comment parvenait-il à convaincre tout le monde qu'il réussirait quoi qu'il arrive ? corrigea-t-elle in petto.

— Chapitre six, ajouta-t-elle.

Il répondit d'un sourire crispé et glissa le doigt sur la tablette pour revenir en arrière. L'écran afficha « chapitre un » et Harlock, une expression déterminée.

Emeraldas le considéra pensivement tandis qu'il se plongeait dans la lecture. Il n'avait aucune chance, se répéta-t-elle.

Et elle n'en croyait rien.

Harlock sortit du cours la tête emplie d'équations quantiques dont il n'avait pas saisi la moitié de leur signification, et le sentiment tenace que Zeda voulait sa mort. Heureusement, le planning annonçait à présent « simu ». Un peu de pilotage, c'était parfait. Ça allait le détendre.

— J'te prends comme ailier, décréta Emeraldas. Démerde-toi pour me coller aux basques et ne pas être un boulet.

Harlock acquiesça et espéra qu'il n'avait pas l'air trop horrifié. Jusqu'à quatorze heures aujourd'hui, il avait clamé à qui voulait l'entendre qu'il contrôlait le cours de son destin… puis Zeda l'avait propulsé en troisième année. Cela faisait maintenant deux heures qu'il avait l'impression de chuter dans un puits sans fond, et la mécanique quantique n'avait pas arrangé les choses.

L'adolescent suivit Emeraldas comme un automate. Dans une minute, quelqu'un allait crier à l'imposture et le foutre dehors, anticipait-il. Et il l'aurait mérité.

— Eh, Phantom ! T'as l'intention de nous montrer à nouveau comment sortir de piste en cassant tout ? Fais-toi plaisir, c'est de la simu !

Emeraldas renifla avec dédain et poursuivit sa route, sans se soucier de l'interjection qui ne lui était de toute façon pas destinée. Harlock quant à lui se raidit dans l'attente de la suite. Emeraldas le jugeait « pas crédible », l'avis des autres cadets ne devait pas différer.

— Paré à nous faire des tonneaux avec un jet bridé, Phantom ?

L'adolescent haussa un sourcil circonspect. Point un : il semblait qu'il ait gagné un nouveau surnom. Pourvu que les oreilles de Ray ne traînent pas dans les parages, pria-t-il.

— Pffrt. Phantom.

Comme s'il n'avait attendu que cette pensée, le cadet llumien se matérialisa soudain à côté de lui et le gratifia d'un coup de coude.

— Ça te va bien, szelak. J'adopte.

Merde.

Point deux : le ton des étudiants était moqueur, mais pas hostile. Harlock y décelait de la jalousie, c'était évident, mais aussi… de l'admiration. Un troisième année que le garçon ne connaissait ni d'Ève ni d'Adam s'approcha en catimini, lui jeta un « faudra que tu m'expliques comment tu fais ça », et s'éclipsa aussi rapidement qu'il était apparu.

Harlock sentit les yeux glacés d'Emeraldas lui vriller la nuque.

— Ne prends pas la grosse tête juste parce que tu as impressionné quelques aspirants pilotes avec des acrobaties stupides, grogna-t-elle.

Oui, enfin il avait impressionné toute une école, élèves et professeurs inclus, a priori. Y compris Emeraldas (et, si Harlock discernait bien les nuances dans le comportement de la rousse, cela l'agaçait prodigieusement).

— Phantom ! maugréait-elle. N'importe quoi !

Bien sûr, c'était pénible tous ces surnoms, mais celui-là possédait un avantage non négligeable par rapport aux autres : il ne reflétait pas le manque de considération que ses interlocuteurs avaient de ses compétences. Au contraire.

Harlock retint un sourire. La panique qu'il avait ressentie après l'entrevue avec Zeda s'estompait. Okay, il avait des lacunes en mécanique quantique, en physique multi-dimensionnelle, en maths et dans à peu près les trois quarts des matières qu'il était censé maîtriser, mais in fine ça ne comptait pas : qui avait besoin d'équations quantiques pour piloter, après tout ?

S'ils ne veulent plus de moi ils me le diront, songea-t-il. Mais qu'ils ne s'attendent pas à ce que j'abandonne de mon propre chef.

Tant que je gagne, je joue.

Bip.

Ici Hardner.
Amiral Zeda. La ligne est sécurisée ?
Qu'est-ce que…

Un silence. Un grésillement.

Elle l'est maintenant. Qui t'a donné cette fréquence, Zeda ?
J'ai de bons informateurs.

Pause.

Je ne suis pas censé te communiquer ça, Mel, mais le contingent militaire est prévu de faire retraite en évitant le combat. La décision est tombée à l'instant.
Mais… que comptez-vous faire pour les civils ?
Je n'étais pas censé te communiquer ça, Mel.

Silence.

Zeda, les dernières détections de l'avant-garde la mettaient à deux jours d'ici ! Si les troupes llumiennes n'offrent pas de résistance…
Si nos troupes résistent, elles se feront massacrer, Mel. L'État-major a décidé l'évacuation, et franchement… si j'avais été à leur place, j'aurais pris la même décision.

Un temps.

Sauf en ce qui concerne le sort des civils.
Bon sang ! Tu sais ce qu'on raconte sur Promethium ! Ça revient à les envoyer à la mort ! Et ça ne te révolte pas ?
C'est pour ça que j'ai appelé. En souvenir… du bon vieux temps.

Crachotis, parasites. Longue interruption.

Merci. Hardner terminé.

Fin de transmission.