Chapitre 6

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Le temps était à l'orage. Depuis deux jours, les rumeurs se propageaient, se déformaient, s'auto-alimentaient et enflaient de manière exponentielle. Aucune des assertions qui se chuchotaient n'avait été confirmée. Ni démentie, d'ailleurs, songea Morgane. Et il était impossible pour un observateur averti de ne pas déceler les signes précurseurs d'une catastrophe. Alors okay, la néo-humaine était peut-être légèrement paranoïaque, elle le reconnaissait volontiers (qui ne l'aurait pas été après ce qu'elle avait traversé ?), mais la plupart des yachts de luxe avaient disparu de l'astroport et elle se refusait à croire qu'il s'agissait d'une coïncidence.

Shark était nerveux également.

— C'est trop tôt ! marmonnait-il tandis qu'il descendait de ses appartements à l'étage du Metal Bloody Saloon d'un pas pressé, encadré par deux sbires à l'air inquiet. Nous ne sommes pas prêts !

Morgane doutait que quiconque d'autre qu'elle l'ait entendu. Elle avait l'ouïe fine, davantage même que la majorité des autres néo-humains. Une des nombreuses « altérations incontrôlées » avec lesquelles les habitants des Colonies Radioactives avaient appris à composer, mais qui se révélait utile, pour une fois. Morgane se força à ne pas penser à ses autres « particularités ». La phosphorescence ne présentait aucun intérêt, par exemple. Elle grogna.

— Un problème ? lui demanda-t-on.

La néo-humaine leva les yeux. Par-dessus le comptoir du bar, elle plongea son regard dans celui de Bob, l'Octodian qui tenait ce tripot. Puis elle esquissa un mouvement de menton en direction de la sortie où Shark avait disparu. En réponse, Bob pinça les lèvres.

— J'ai vu, murmura-t-il. Merde.

Morgane était redevable de beaucoup de choses envers l'Octodian (de la vie, notamment). Elle savait qu'elle pouvait lui faire confiance. Elle savait aussi qu'il n'était pas « juste » un barman, et qu'il possédait des qualités que nombre de combattants lui envieraient. L'instinct, en premier lieu.

Elle le suivit donc sans hésiter lorsqu'il reposa les verres qu'il nettoyait et sortit dans la rue sans un mot.

— Un problème ? lui renvoya-t-elle.

Au loin, Shark et ses deux gorilles, à pied, disparaissaient au coin d'un building décrépi. Bob fronça les sourcils.

— Merde, répéta-t-il.

Il se tourna vers elle et ajouta un laconique :

— Le Phényx.

Morgane n'avait pas besoin de plus pour comprendre. Elle haussa les épaules.

— Hardner ne vendra jamais son vaisseau.
— S'agit pas de le vendre, rétorqua Bob. Il s'agit de monter dedans et de partir d'ici.

Le barman secoua la tête.

— Shark a tenté par tous les moyens de persuader Mel de s'associer à lui… continua-t-il.

Bob laissa sa phrase en suspens. Y compris faire pression sur un Octodian plein de bras, compléta Morgane. Elle n'avait pas été témoin de la dernière « altercation » au Metal Bloody Saloon, mais ce qui s'en racontait lui suffisait : le barman était un adversaire à ne pas sous-estimer qui, tout comme Hardner, détestait qu'on lui force la main. Et si personne n'avait encore été abattu sommairement dans cette affaire, c'était parce que Shark possédait assez de bon sens pour ne pas essayer de régler leurs différends autrement qu'à coups de poings. Ils étaient tous plus ou moins dans le même camp, après tout.

La néo-humaine croisa les bras.

— Okay, et alors ? rétorqua-t-elle crânement. Si Shark veut se tirer, je suis sûre que ce ne sont pas les taxis qui manquent par ici !

Justement si , corrigea-t-elle in petto en même temps que Bob se fendait d'une moue sceptique.

— Tu connais beaucoup de taxis qui soient capables de forcer un blocus ? lâcha-t-il d'un ton rogue.

Morgane grimaça. La question à elle seule confirmait ses soupçons.

— On raconte qu'Itandir fait partie des options de conquête de Promethium, avança-t-elle histoire de valider une bonne fois pour toutes le scénario qu'elle pressentait.
— Itandir ne fait pas « partie des options », corrigea Bob. Elle est sur le chemin.

Oui. Effectivement. Le système planétaire était coincé entre de jeunes étoiles très actives dont les abords étaient impropres à la navigation. Et depuis le fief de Promethium, pour rejoindre les Planètes Centrales, l'Empire Illumidas ou la Fédération, Itandir était sur le chemin.

Le problème en réalité, comprit-elle, n'était pas de savoir si les troupes mécas s'arrêteraient sur Itandir, mais de déterminer quand.

— Qui est en mesure de nous donner un préavis ? demanda-t-elle.

Bob dévoila ses dents en un rictus amer.

— Shark, répondit-il. Qui vient de partir beaucoup trop vite pour que je ne m'inquiète pas.

L'Octodian agita une main avec ce qui pouvait passer pour une mimique d'excuse.

— Et Mel, reprit-il après une hésitation manifeste. Qui m'a dit ce matin que ce n'était plus qu'une question d'heures.

Morgane écarquilla les yeux.

— Quoi ? Attends, si Hard' a les moyens de se barrer, qu'est-ce qu'il fout encore ici, dans ce cas ?
— C'est de la stratégie, a priori. – Une pause – … J'y comprends rien, mais 'semblerait que le Phényx a plus de chances de s'en sortir en un seul morceau s'il décolle au moment où les autres commencent à descendre.

La néo-humaine réfléchit un instant. Oui, ça se tenait. Si les troupes de Promethium lançaient une invasion, elles seraient mathématiquement moins nombreuses en orbite pour faire du tir au pigeon sur les fuyards.

Ça restait malgré tout plutôt précaire, comme plan. Mais elle n'allait pas commencer à s'en plaindre si elle pouvait en profiter.

— Bon, statua-t-elle. On dirait bien que le début des festivités ne va plus tarder. Mais c'est pas grave, je n'ai pas de bagages.

Elle adressa un sourire enjôleur au barman.

— Tu m'amènes au Phényx maintenant, Bob ?

À l'École Militaire, Harlock n'avait pas besoin de signaux d'alerte extérieurs pour paniquer. Pour être franc, il n'aurait d'ailleurs absolument rien remarqué si Emeraldas n'était pas venu l'arracher de force à son terminal informatique.

— À part ramer pour rattraper ton retard dans des matières qui ne sont pas de ton niveau, tu t'es un peu intéressé à l'actualité ces derniers temps, le gremlin ? se moqua-t-elle.

L'adolescent l'ignora. Il devenait très fort pour ignorer les piques de ce genre, même si in fine, Emeraldas s'avérait la seule à douter ouvertement de ses compétences. Les autres semblaient se satisfaire de la poudre aux yeux qu'Harlock s'employait à lancer à tous vents pour camoufler le désastre. Ray avait même affirmé la veille qu'il « se débrouillait comme un chef ». Ou alors le cadet llumien voulait signifier par là qu'il était très fort pour faire illusion, mais Harlock n'avait pas osé lui demander de précisions. Il n'avait pas le temps, de toute façon. Il avait une montagne de connaissances à ingurgiter. Il se sentait de plus en plus au fond du gouffre, et malgré ses efforts il ne discernait aucun réel espoir d'en sortir.

Je ne vais jamais tenir , se répéta-t-il pour au moins la millionième fois depuis que Zeda l'avait « récompensé ». Je vais devoir revoir mes ambitions à la baisse.

— Eh ! insista Emeraldas. Tu m'écoutes ? Le directoire a fini par valider l'évacuation, ça y est !

Harlock tiqua. Valider quoi ? Il y avait certainement une réflexion plus pertinente à formuler, mais sur le moment son cerveau engorgé d'équations mathématiques se borna à produire un :

— Ça veut dire que le devoir de physique est reporté ?

Emeraldas lui asséna une tape derrière la tête.

— Ça veut dire qu'il faut que tu arrêtes de penser comme un écolier, idiot ! J'te parle d'une guerre, là !

Le mot sortit Harlock de son hébétude. Il savait ce qu'était une guerre, merci. Il en avait déjà traversé une. L'adolescent effleura la balafre sur sa joue gauche d'un geste machinal. La cicatrice sembla un instant pulser.

— Nous ne sommes pas en guerre, objecta-t-il.

Le regard d'Emeraldas se perdit dans le vague.

— Non, pas encore, répondit-elle. Mais ils arrivent et, si tu ne fais pas confiance aux infos officielles, eh bien j'ai… d'autres sources.

Des « sources » que la jeune femme avait déjà évoquées et qui l'embarrassaient, nota Harlock. Ce n'était pas la première fois qu'Emeraldas les mentionnait et elle éludait de manière systématique toute ébauche de développement à ce sujet. Cela concernait un pan de son passé qu'elle souhaitait occulter, l'adolescent aurait parié son brevet de pilote là-dessus.

Il ne poserait pas de questions. Il y avait maintes fois réfléchi. Elle ne l'embêtait pas sur son passé non plus.

Il se redressa.

— Du coup, on fait quoi ? lâcha-t-il.

La rousse leva un sourcil. Oui okay, d'habitude il mettait un point d'honneur à ne pas se comporter en suiveur, mais les maths l'épuisaient mentalement. De toute façon Emeraldas se débrouillait très bien pour prendre des décisions et diriger son monde (et elle aimait ça, en plus) alors bon, pour une fois…

— J'le sens pas, grimaça Emeraldas. Il y a quelque chose qui cloche.

Harlock haussa les épaules. « Quelque chose clochait », hein… C'était souvent le cas. Toujours, même. L'Univers était taquin, les jeux du Destin cyniques : tout ce qui pouvait mal tourner, tournait mal. On pouvait l'accepter ou se rebeller. Se satisfaire de son sort ou se battre. Être un mouton ou un loup.

— Et du coup on fait quoi ? répéta-t-il.

Il faisait confiance à Emeraldas. La rousse n'avait rien d'un mouton.

Elle hocha la tête.

— Suis-moi, décréta-t-elle. J'ai une idée.

Il n'avait pas le choix.

L'amiral Zeda referma le poing sur l'accoudoir de son fauteuil de commandement. L'État-major avait tranché. Ils évacuaient. Les ordres reçus camouflaient habilement l'humiliation de la retraite en une manœuvre tactique orchestrée avec soin. Se rassembler pour mieux contre-attaquer, disaient-ils. La perte d'Itandir n'impactera pas nos défenses.

Non, en effet, songea Zeda. Et pourtant, quelque chose clochait. L'impression, tenace, ne le quittait pas.

Il serra le poing plus fort. En d'autres temps, il aurait imposé ses vues, il aurait fait valider un plan audacieux, incisif, en d'autres temps il aurait frappé avant de prendre le premier coup.

Hélas, l'État-major l'avait écarté du processus décisionnel des années auparavant. L'époque du jeune commandant Zeda, fougueux, impétueux, était révolue. Il était désormais bien trop engoncé dans les carcans procéduriers pour trouver l'énergie – le courage ? – de se dresser contre des décisions davantage politiques que militaires.

Il soupira. La flotte de Promethium avait été localisée à l'intérieur du système planétaire, mais rien n'avait été détecté en orbite et toutes les analyses de trajectoire concordaient : l'ennemi n'était pas encore en portée d'Itandir. Les meilleures IA avaient confirmé les calculs. Il restait assez de temps pour que les vaisseaux impériaux llumiens parqués sur l'astroport militaire décollent en sécurité.

Et pourtant…

Le barman retrouva Shark et ses deux sbires au pied de la coupée du Phényx. Hardner leur barrait l'accès.

— Il faut décoller maintenant, espèce de crétin obtus ! criait Shark. Nous n'avons plus de temps !

En face, Hardner avait sorti la grosse artillerie. La seule vue du fusil à canon dispersif était dissuasive, d'ordinaire. Mais pas cette fois.

— Je décollerai quand je l'aurai décidé, répliqua Hardner froidement.
— Non ! Il faut décoller maintenant !

Il y avait une once de panique dans la voix du contrebandier, constata Bob. Ce n'était pas du tout dans ses habitudes.

— Pourquoi t'es aussi pressé, Shark ? lança-t-il.

Le contrebandier lui lança un regard acculé. Le tableau était à la fois étrange et un peu effrayant.

Pas du tout dans ses habitudes, se répéta Bob. Dans un instant, lui et ses gorilles forceraient le passage, fusil dispersif ou non. Mel parut le comprendre lui aussi.

— Je n'ai rien détecté, grogna celui-ci tandis qu'il baissait légèrement la visée de son fusil. Si on se précipite sans réfléchir, ils nous tireront comme à la fête foraine.

Hardner fixa Shark, puis le barman, fronça les sourcils lorsqu'il aperçut Morgane et ajouta :

— Je décollerai derrière la flotte llumienne pour profiter de leurs dispositifs de brouillage. Il y a une dizaine de vaisseaux qui ne vont plus tarder à partir, ça devrait me permettre de passer relativement inaperçu.

Silence.

— … à moins que tu n'aies quelque chose à m'apprendre, Shark…

La phrase resta en suspens. Elle sonnait comme une accusation. Shark ne soutint le regard inquisiteur d'Hardner que deux ou trois secondes avant de se détourner, clairement agacé de devoir céder.

— J'ai donné à Promethium les codes de brouillage llumiens, grogna-t-il. Ils vont se faire canarder dès qu'ils décolleront.

Le contrebandier agita un bras avec une nonchalance affectée qui ne parvenait pas à camoufler sa nervosité.

— … faut qu'on parte maintenant, répéta-t-il encore. Il reste peu de temps avant qu'il ne commence à pleuvoir.
— Et tu ne t'es jamais dit que ce n'était peut-être pas la meilleure des idées de proposer aux Mécas de bombarder la planète sur laquelle tu te trouvais ? persifla Hardner.
— Alors premièrement, il n'a jamais été question de bombardement planétaire. Ensuite, j'attendais un transport d'évacuation léger. Il aurait dû arriver juste avant l'avant-garde de Promethium, mais il a été… retardé.
— … ou il a été détruit, compléta Mel. Tu penses que l'Empire Méca a eu un jour l'intention de négocier avec toi ? Et tu penses qu'ils vont se contenter de tirer sur les Illumidas ? T'es vraiment un crétin.

Le barman ne broncha pas, mais il ne partageait toutefois pas le jugement lapidaire de son compagnon. Shark n'avait rien d'un crétin. Déjà parce qu'il possédait des codes llumiens que Mel, malgré ses relations, n'avait jamais réussi à obtenir, ensuite parce que son réseau de contrebande s'étendait sur plusieurs quadrants et tenait depuis presque cinq ans, une performance que personne d'autre n'avait réussi à atteindre.

Alors d'accord, peut-être Shark s'était-il fait surprendre par la rapidité des mouvements des troupes de Promethium, mais c'était en réalité leur lot à tous. L'Empire Méca avançait vite, trop vite, et faussait toutes les projections tactiques.

Au pied de son vaisseau, Hardner avait semblait-il pris sa décision.

— Très bien, lâcha-t-il avec un dédain palpable. Montez, et ne venez pas vous plaindre quand vous vous apercevrez que le blindage du Phényx est moins solide qu'un abri souterrain.

Morgane ne se fit pas prier et embarqua avant même que Shark et ses acolytes n'aient réagi.

Lorsqu'il passa à son tour devant Hardner, Bob croisa une paire de bras. N'oubliaient-ils pas quelque chose ?

— Et qu'est-ce qu'on fait du gamin ? demanda-t-il. On le laisse là-bas ?

Harlock calqua ses pas dans ceux d'Emeraldas et ne rebrancha son cerveau qu'au moment où la rousse se planta devant les doubles portes coulissantes du hangar de l'école d'aviation.

— Aide-moi ! lui demanda-t-elle en même temps qu'elle s'arc-boutait sur l'un des lourds battants.

L'adolescent réagit avec un temps de retard.

— Tu n'avais pas parlé d'évacuation ? On ne devrait pas plutôt rejoindre l'astroport ?
— Pas confiance, grogna Emeraldas.

Ah. Très bien. Harlock réfléchit au sujet quelques secondes avant de poursuivre :

— Il y a autre chose que des Phantoms là-dedans ?
— Non.

Okay… Et comme Emeraldas ne semblait pas décidée à développer son propos, il ajouta :

— Ils vont réussir à faire autre chose que des tours de circuit ?

La rousse renifla avec dédain.

— Les Phantoms sont des chasseurs spatiaux, idiot !
— Oui, je sais…

Harlock se renfrogna. Il savait. Le Phantom était un modèle extra-atmosphérique conçu pour la défense planétaire. Obsolète, il avait été déclassé au profit d'appareils mieux équipés. Les forces armées utilisaient des jets de deux à trois générations plus récentes, à présent.

— … mais ceux-là sont bridés, termina-t-il. Ils ne pourront jamais quitter l'orbite.

Il était bien placé pour le savoir. Il se souvenait encore de l'enfer qui s'était déchaîné quand il avait passé outre la butée de puissance. Il se souvenait que le moteur avait explosé. Ce n'était peut-être pas une bonne idée de leur en demander trop. En plus…

— Et en plus, leur générateur d'oxygène est démonté.
— Ça se remonte, rétorqua Emeraldas.

Elle posa ses mains sur ses hanches, contempla d'un air satisfait les portes ouvertes, le hangar désert et la douzaine de jets alignés dans leurs racks, puis lui désigna un escalier d'un geste du menton. À l'étage, une mezzanine courait sur deux côtés du hangar et était encombrée d'innombrables caisses de tailles diverses.

— Allez viens ! l'enjoignit la rousse. Les kits extra-atmosphériques et les scaphandres doivent être rangés par ici !

Mel Hardner ne cessa pas de pester tandis qu'il enclenchait un à un les systèmes du Phényx. Il était bousculé dans ses plans. Il n'aimait pas ça.

— Accrochez vos ceintures, on décolle ! lança-t-il vers l'arrière de l'habitacle.

Et il emportait des passagers qu'il n'aurait eu aucun scrupule à abandonner en bas.

— C'est bien parce que plus rien d'autre que ton tacot n'était disponible, Hard' ! lui cria Shark.

Hardner ne prit pas la peine de répondre. Il désapprouvait le chemin que Shark avait pris et il ne le cachait pas, mais tous deux possédait un passé commun… Entre vétérans, il fallait se serrer les coudes, non ?

Il crispa son poing sur la manette des gaz. Il avait tablé sur la protection indirecte de la flotte llumienne pour esquiver Promethium, mais si Shark disait vrai, cette option était désormais compromise.

— Décollage ! annonça-t-il.

Il ne leur restait que peu de temps pour encore avoir une chance de s'en sortir entiers.

Sauf que… Mel croisa le regard de Bob. La question que l'Octodian lui avait posée flottait toujours entre eux deux.

Et le gamin ? On le laisse là-bas ?

Lorsque Ray entra dans le hangar, il trouva Harlock en équilibre précaire sur une aile de Phantom avec un tournevis, et Emeraldas à plat ventre sur le fuselage, la tête en bas, en train de bidouiller la connectique à l'intérieur du cockpit.

Tree'tchn ! Qu'est-ce que vous foutez là tous les deux ? Vous croyez que le transport va vous attendre ? Dépêchez-vous !

Harlock se contenta de tendre son tournevis à Emeraldas, qui s'enfonça un peu plus dans le cockpit, offrant par là même à Ray une vue imprenable sur la partie inférieure de son anatomie. L'Illumidas cilla, avant de s'apercevoir qu'il avait gardé la bouche ouverte. Emeraldas n'avait heureusement rien remarqué.

La rousse émergea enfin du Phantom et lança à Ray un regard impassible.

— On a encore le temps d'en monter un troisième, dit-elle.

Le Phényx s'arracha du sol dans un hurlement de moteurs antiques. Indifférent au vrombissement, aux vibrations du tableau de bord et aux jurons de Shark à l'arrière, Mel cala sa radio sur la fréquence de travail llumienne. Elle était cryptée. Ce n'était pas un problème.

Plus loin, sur la partie militaire de l'astroport, les escorteurs légers de la flotte llumienne s'élançaient un par un vers l'espace. Trois frégates se maintenaient au point d'attente à l'entrée de la piste. Sur le tarmac, deux transports de troupes, soutes ouvertes, embarquaient encore un flot continu de soldats. À cette distance, il n'était pas possible de distinguer les cadets de l'École Militaire des autres.

Hardner orienta la caméra du Phényx vers les escouades rangées en bon ordre qui attendaient docilement leur tour pour monter à bord des vaisseaux. On pouvait faire confiance aux officiers de l'Empire Llumien pour ne pas laisser leurs hommes céder à la panique, songea-t-il. Il pinça les lèvres. Harlock se trouvait-il quelque part là-dedans ? Avait-il déjà pris place dans un transport ? Avait-il obéi aux ordres, pour une fois ?

— J'espère que ce petit con s'est mis en sécurité, grommela-t-il.

C'est à ce moment que le premier obus à fragmentation laser explosa.

La déflagration secoua le hangar, arracha les plaques de tôle du toit et renversa les caisses de matériels les plus instables. La structure tint toutefois bon dans son ensemble.

— Putain, c'était quoi, ça ? jura Ray.

L'Illumidas se rua à l'extérieur, revint aussitôt.

— C'est tombé sur l'astroport, annonça-t-il, livide.

L'information ne parut pas émouvoir Emeraldas. Pire, l'information ne parut même pas étonner Emeraldas, remarqua Harlock. Jusqu'à quel niveau la rousse était-elle impliquée dans les événements ?

Dehors, d'autres explosions se firent entendre. Par les portes du hangar ouvertes, Harlock aperçut un escorteur traverser le ciel en flammes et s'écraser dans les faubourgs.

— C'est impossible ! continuait Ray. Les départs groupés comme celui-ci se font toujours sous camouflage, ils ne devraient pas pouvoir nous détecter au radar !… Et ne me parlez pas de détection optique, ajouta-t-il, il y a toujours des nuages sur cette foutue planète !

Le soupir agacé d'Emeraldas réduisit Ray au silence. Puis, avec un regard qui aurait glacé n'importe quel ennemi, la rousse leur désigna du doigt une caisse oblongue. L'inscription en llumien indiquait « matériel spatial, manipuler avec précaution ». L'intérieur révéla des scaphandres autonomes encore soigneusement rangés dans leur emballage d'usine.

— Équipez-vous, les garçons. Faut qu'on s'arrache.

À bord d'un des deux transports de troupes, l'amiral Zeda observa avec un abattement fataliste trois des huit escorteurs du contingent d'Itandir disparaître sous le feu des canons orbitaux ennemis. En pleine manœuvre de décollage, leurs boucliers magnétiques n'étaient tout simplement pas encore activés, et les tirs lasers transpercèrent leur blindage comme s'il n'était agi que d'une vulgaire plexifeuille. Les frégates n'étaient pas en meilleure posture : pilonnés, les grands aéronefs effilés luttaient en vain pour sortir de la ligne de visée adverse. Seule l'une d'entre elles réussit à décoller. Les deux autres slalomaient maladroitement au sol pour s'aligner sur la rampe de lancement.

Promethium et sa flotte étaient de toute évidence bien plus près, bien plus agressifs et bien mieux renseignés que ce que l'État-major llumien avait escompté.

— Les conduites de tir méca restent verrouillées sur nos vaisseaux, constata-t-il tout haut. Le brouillage est inopérant.

En d'autres termes, ils étaient condamnés. Si l'évacuation llumienne se poursuivait selon les ordres reçus (et ce serait le cas, Zeda connaissait bien la rigidité de ses compatriotes), elle ne tarderait pas à se transformer en boucherie.

— Où en est-on de l'embarquement ? demanda-t-il.

D'autres obus à fragmentation étaient tombés, semant la panique sur l'astroport. Les escouades alignées s'étaient dispersées. Les morts gisaient par dizaines sur le tarmac.

— Effectif à quatre-vingt-sept pour cent, amiral, répondit un opérateur.

Zeda ferma les yeux. Il risquait la Haute Cour Martiale Impériale pour ce qu'il s'apprêtait à faire.

— Fermez les portes ! ordonna-t-il. Décollage immédiat !

Je rêve de voler.

Ce n'était pas vraiment ce qu'il avait imaginé. Lorsque les trois Phantoms sortirent du hangar, qu'Harlock s'aligna derrière Emeraldas et qu'il poussa les gaz dès que l'appareil de la rousse quitta le sol, l'air était lourd de fumée et de poussières en suspension. Les tirs ennemis étaient proches, trop proches, et chaque impact soulevait quantité de débris.

Je rêve de voler.

C'était la première fois. Ça aurait dû être merveilleux. Évidemment il avait déjà piloté avec Mel, évidemment il était déjà monté dans un chasseur biplace, évidemment il connaissait les sensations d'un vol en atmosphère, combien elles étaient différentes d'un vol en plein espace et combien il préférait ce deuxième cas. Mais aujourd'hui, il pilotait seul. Il n'avait pas usurpé sa place.

Ça aurait dû être merveilleux.

— Prenez garde aux tirs indirects ! transmit Emeraldas par radio.

Harlock pesta tandis qu'il luttait avec les palonniers pour contrer les mouvements de lacet erratiques du Phantom. Cet engin était décidément très pénible quelle que soit sa configuration. Putain, ce truc était censé être un chasseur « de défense planétaire » ! Pourquoi avait-il la manœuvrabilité d'une brique ?

Il se tendit quand un tir orbital leur coupa la route. L'obus à fragmentation explosa à peine plus haut que les gratte-ciel du quartier d'affaires, libérant sur les bâtiments et les rues en contrebas une pluie de tirs laser. Harlock vira brutalement de bord. « Laissez-moi profiter de mon premier vol solo en paix, merde ! » songea-t-il en même temps qu'il zigzaguait au petit bonheur avec l'impression tenace de faire n'importe quoi.

Je rêve de voler.

— Quel est l'incapable qui vise, là-haut ? s'énervait Ray sur la fréquence. C'est la ville qu'ils sont en train de toucher !
— Oh, tu crois que Promethium se soucie des civils ? lui répondit Emeraldas.

Silence. Harlock pouvait presque voir le regard glacial de la rousse le transpercer.

— … Idiot.

L'adolescent déglutit. Il connaissait la guerre et ses « dommages collatéraux ». Il s'était trouvé sur le champ de bataille, il savait que les civils étaient les premières victimes. Il l'avait vu. Il s'était persuadé que ceux qui dirigeaient tout ça faisaient de leur mieux pour éviter des chiffres trop élevés.

— La grande reine Promethium méprise les êtres organiques, continuait Emeraldas d'un ton amer. Les vaisseaux vont raser la ville. Ensuite, les troupes d'invasion descendront au sol. Simple et efficace.

Pourquoi ?

Parce que tu n'es qu'un enfant. Parce que la réalité est cruelle. Parce que la mort nous entoure. Parce que les adultes ne rêvent plus.

— Allez, on quitte l'orbite ! Suis-moi, le gremlin ! Ray, tu couvres notre flanc !

Je rêve de voler.

Les vaisseaux s'échappaient en pagaille. Le bel ordonnancement militaire de l'armée impériale llumienne n'était plus.

— Rapport des dégâts ! ordonna Zeda. Et affichez-moi la situation tactique sur l'écran principal ! Que disent les radars spatiaux ?
— Brouillés par l'atmosphère, amiral, répondit l'opérateur. Et les radars atmosphériques ne détectent rien !

Zeda repoussa l'information d'un geste agacé. Bien sûr que les radars atmosphériques ne détectaient rien ! Les bombardiers orbitaux mécas ne s'étaient sûrement pas risqués en atmosphère !

Il grogna. Il était aveugle, et il n'aimait pas cela. Sans un positionnement précis des forces ennemies, comment pouvait-il conduire son vaisseau à l'écart de la mêlée ?

— Nous sommes parés au combat, amiral ! annonça l'officier artilleur avec une note de fierté martiale dans la voix.

Zeda retint à temps le commentaire acerbe qu'il s'apprêtait à formuler, mais ne put empêcher ses lèvres d'esquisser un sourire narquois. Parés au combat, hmm ? Culturellement, c'était parfait : c'était ce pour quoi tous les Illumidas étaient formatés. Tactiquement, c'était stupide : le transport ne possédait qu'une dizaine de batteries de canons légers pour sa défense rapprochée. Vouloir combattre dans ces conditions s'apparentait au suicide.

L'amiral llumien se redressa de toute sa taille tandis qu'il s'avançait au milieu de la passerelle d'un pas martial. Suicide ou non, aucun des hommes sous ses ordres ne se comporterait en couard.

— L'Empire compte sur votre courage, diffusa-t-il par l'intercom général. L'ennemi nous barre la route et espère nous détruire lâchement en restant hors de portée !

Zeda s'interrompit. S'il fallait mourir ce jour, il mourrait en héros.
Culturellement, c'était ce à quoi il était préparé.
Tactiquement, il aurait préféré l'éviter. Les morts devaient toujours être évitées.

— Nous allons forcer ce blocus ! termina-t-il. Combattez avec honneur !

Il ne fallut à Harlock que quelques minutes pour maîtriser les spécificités « extra-atmosphériques » du Phantom. C'était simple. C'était un peu décevant. Ça n'empêchait pas cette saleté de machine d'avoir la manœuvrabilité d'une brique (pas étonnant que le modèle n'ait été produit qu'en quantités limitées).

Harlock se tordit le cou pour essayer d'appréhender le tableau qui l'entourait dans son ensemble. Ça ressemblait à un affrontement majeur. Une de ces batailles que retient l'Histoire. Pourquoi avait-il l'impression d'être détaché des événements qui se déroulaient sous ses yeux ?

Des panaches de fumée striaient le ciel, des vaisseaux en perdition tombaient, d'autres tentaient leur va-tout vers l'espace. Les lasers orbitaux frappaient sans discontinuer, brisant les boucliers, déchirant les coques. Les bombes tombaient à l'aveugle pour cracher leur déluge de mort. Dessous, la ville disparaissait dans un déluge de flammes. Le cœur de l'adolescent se serra.

Le Metal Bloody Saloon. Bob. Le Phényx.

Mel.