N°2
Bureau de l'Angence. 17h08.
- Même pas en rêve, décréta Dazai.
- C'est hors de question, approuva Chûya.
- Plutôt mourir.
- Tu aimerais bien, hein ?
- Qu'est-ce qu'il raconte, le nain ? Tu es trop bas, je ne t'entends pas.
- Espèce de sale maquer …
Un violent bruit les interrompit dans leur dispute. Les deux hommes tournèrent vivement la tête vers leurs supérieurs respectifs. Mori avait la mine grave, et Fukuzawa, le poing toujours fermé, venait de frapper un grand coup sur son bureau en bois, récupérant l'attention de leurs subordonnés.
- Vous avez terminé ? leur demanda le patron de l'Agence.
Son ton froid ne laissait clairement pas de place à une quelconque réponse, alors Dazai et Chûya se contentèrent de baisser les yeux, le premier en croisant les bras sur son torse, et le second, en enfouissant ses mains dans ses poches.
- Bien, reprit Fukuzawa. Pardonnez-moi cette méprise, mais je ne crois pas que nous vous ayons laissé le choix. Il ne s'agit pas d'une proposition que nous vous faisons : c'est un ordre.
- Rassembler le double noir pour une mission ? Sérieusement ? Patron, vous savez que je n'ai jamais eu besoin de ce boulet pour réussir quoi que ce soit, lâcha Dazai d'un air suffisant.
- Est-ce que tu te fiches de moi ? s'écria Chûya. Et combien de fois est-ce que ma Corruption t'a sauvé la vie ? Hein ? Tu peux me le rappeler ?
- Elle n'aurait servi qu'une seule fois, si je n'avais pas eu la bonté d'âme de t'arrêter après coup. Si le double noir a fonctionné par le passé, c'est grâce à moi.
- Je vais le tuer.
Mori bâilla sans chercher à se faire discret. Il était las des disputes qui animaient constamment ces deux-là. Il en avait déjà fait l'expérience alors que Dazai faisait encore partie de la Mafia Portuaire et au fond, il avait toujours trouvé cette dynamique amusante. Mais alors même qu'ils n'étaient plus forcés de se côtoyer tous les jours, la simple hypothèse qu'ils retravaillent ensemble suffisait à les rendre dingues.
- Il ne s'agit que d'une soirée, déclara le parrain. Et ce n'est qu'une simple affaire d'espionnage. Vous avez déjà accompli bien plus que cela en une nuit.
- Si ce n'est qu'une « simple affaire » pourquoi vous ne la confiez pas à quelqu'un de moins expérimenter ? demanda Chûya.
- Parce qu'il ne s'agit pas de s'attaquer à un petit poisson, déclara Fukuzawa. George Orwell est l'un des plus grands représentants de la Trinité. Cette organisation nous dépasse en nombre et pourrait nous faire tomber si nous n'y sommes pas préparés.
- Qu'est-ce que vous attendez de nous, exactement ? voulut savoir Dazai en se grattant la nuque.
Mori sortit alors un prospectus de la poche intérieur de son grand manteau noir et le fit glisser sur le bureau, à la vue de Dazai et Chûya. Une publicité pour un bar que le jeune membre de l'Agence ne connaissait que trop bien.
- Le Lupin ?
- Orwell est un fervent amateur de jazz, expliqua le parrain. Le Lupin fait venir quelques artistes ce soir pour une soirée spéciale. Nous pensons qu'il s'y rendra.
- Et vous voulez qu'on y aille aussi ? s'enquit Chûya.
- Pour savoir ce qu'il trafique, précisé Fukuzawa. S'il est ici, à Yokohama, ce n'est certainement pas pour faire du tourisme. Et je veux connaître les réelles raisons de sa visite.
Chûya et Dazai laissèrent échapper un long soupir.
- Écoutez, repris le patron de l'Agence. Nous savons que si la mission tourne mal, vous serez les seuls à pouvoir gérer. Il ne s'agit pas de vous réunir par plaisir, croyez bien que Mori et moi, nous nous passerions bien de devoir collaborer. Mais il s'agit de la Trinité. Si Orwell a de mauvaises intentions, elles ne concerneront pas que l'Agence, ou la Mafia. C'est toute la ville qui sera en danger.
Les deux subordonnés échangèrent un regard. Sur ce point, ils s'entendaient très bien. Ils aimaient leur ville et ils feraient n'importe quoi pour la protéger. Y compris reformer le double noir, le temps d'une nouvelle nuit.
- Vous avez déjà fait vos preuves, ajouta Mori. Par le passé, comme plus récemment avec Lovecraft et Steinbeck. Je sais que vous ne nous décevrez pas.
Il suffit à Dazai et Chûya de se regarder pour parvenir à se mettre d'accord.
Une soirée. Une seule. Après cela, ils reviendraient à leur haine respective et feraient en sorte de ne plus jamais avoir à travailler ensemble.
Le Lupin. 21h45.
- Tu t'es pris pour quoi ? l'interrogea Dazai. Une dominatrice d'un genre douteux ?
- Va te faire voir, le suicidaire.
- Sérieusement, ce pantalon en cuir appelle à la débauche. Les hommes comme les femmes ne vont pas cesser de te reluquer. Et je te rappelle qu'on était censés se faire discrets. Tu veux qu'on se fasse repérer ?
- Tu remarqueras, Dazai, que tu es le seul à me reluquer depuis qu'on est arrivés.
L'intéressé déglutit en observant la salle blindée du Lupin. En effet, personne ne prêtait attention à eux. Chûya n'avait décroché de regard lubrique que de la part du barman et d'un duo de jeunes femmes en train de discuter autour d'une table, un peu plus loin. Un mystère pour Dazai, lui qui était bien incapable de détacher ses yeux de son partenaire.
Chûya avait revêtu ce pantalon en cuir noir qu'il arborait déjà à l'époque où ils faisaient tous les deux, partie de la Mafia Portuaire et qui moulait le bas de son corps comme rien d'autre. Dazai n'avait pas cherché se cacher. Aussi fort pouvaient-ils se haïr, il avait toujours trouvé Chûya magnifique et ça aurait été mentir que de dire que leur mésentente changeait quelque chose à cela.
- Difficile de m'en empêcher, répondit Dazai.
Le roux, lui, n'avait jamais pris au sérieux les regards insistants de son ancien ami. Il leur était déjà arrivé de flirter, de nombreuses fois, mais dans sa tête, cela relevait davantage d'un jeu, que d'une réelle tentative de séduction. Dazai se fichait déjà assez de lui, il n'avait pas l'intention de tomber là-dedans et de finir le cœur brisé. Il avait suffisamment souffert.
- Concentre-toi plutôt sur la raison de notre présence ici, conseilla Chûya.
Alors que nos deux acolytes bavassaient au comptoir du bar, George Orwell, lui, se trouvait assis à la table la plus proche de la scène, à écouter avec attention les musiciens qui enchainaient les morceaux de jazz depuis une trois-quarts d'heure, déjà.
- Tu sais tout aussi bien que moi, qu'on n'apprendra rien en restant à l'observer, répliqua Dazai.
- Qu'est-ce que tu suggères, alors ?
- Qu'on fouille.
Chûya fronça les sourcils. Il n'était pas certain de savoir où Dazai voulait en venir.
- J'ai passé suffisamment de temps ici avec Odasaku et Ango pour savoir où se trouve les vestiaires. On y file et on fouille dans sa veste. Les hommes d'affaires dans son genre cachent toujours leurs secrets dans leurs poches.
- Tu crois vraiment qu'il serait stupide au point de laisser traîner des informations compromettantes dans la poche d'un manteau ?
- En tout cas, aux vues de sa tenue, il n'a rien sur lui en ce moment, alors autant tenter le tout pour le tout.
Dazai engloutit le reste de son whisky et sauta de son tabouret, avant de lancer une main chevaleresque vers Chûya.
- Me feriez-vous l'insigne honneur de m'accompagner, cher et tendre partenaire d'un soir ?
Le jeune mafieux ignora le sous-entendu et lâcha un léger rire moqueur, mais pas moins sincère, puis balaya doucement la main tendue de Dazai, avant de se lever et de le contourner pour sortir de la salle.
Le Lupin. 22h00.
Ils n'eurent aucun mal à soudoyer le gérant des vestiaires. Le simple fait de voir la plaque de l'Agence de Dazai et le poignard que Chûya portait à sa ceinture, suffit à le faire déguerpir, laissant toute liberté aux deux jeunes hommes.
Ils rentrèrent dans la cabine étroite servant de rangement aux différents vêtements, et se retrouvèrent alors encerclés de tout un tas de vestes, plus semblables les unes que les autres.
- Et comment est-ce qu'on est censé savoir laquelle est la sienne ? demanda Chûya déjà exaspéré par la situation.
- Celle dans laquelle on trouvera des choses compromettantes.
- Tu te fiches de moi ? Tu es en train de me dire qu'on va devoir fouiller chacune de ses vestes.
- Je vois que la perspective de passer ta soirée dans un placard en ma compagnie t'enchante, lâcha Dazai avec un sourire provocateur.
Chûya serra les dents, énervé par son comportement.
- J'ai déjà du mal à te supporter lorsque tu te trouves à trois kilomètres de moi, alors coincé ici, je ne te garantis pas que je puisse me contenir.
- Te contenir ? Dois-je y voir une quelconque allusion ?
- Tu es impossible !
Dazai répondit par un sourire aussi radieux que suffisant. Chûya ignorait s'il rêvait de le lui arracher ou de l'admirer.
Il secoua la tête et se mit à fouiller, en espérant que cela suffirait à ne pas penser à son incorrigible partenaire.
Ils passèrent une bonne vingtaine de minutes en silence, à tourner et retourner les différents vêtements pendus dans cette petite pièce, sans rien trouver. Nombreuses étaient les vestes qui reposaient désormais par terre, grâce aux légendaires bonnes manières de Dazai, qui préférait balancer les choses plus tôt que de les ranger.
- Ça ne mène à rien, finit par dire Chûya, désespéré.
- Ne te décourage pas, petite limace. On a fait que la moitié du vestiaire.
- On perd du temps. Qui sait ce qu'est en train de manigancer Orwell, pendant qu'on se prend la tête à farfouiller dans ces manteaux ? Qu'est-ce que ça nous apprend ?
- Qu'une certaine Mademoiselle Kishiro a prévu de finir la soirée complètement ivre, annonça Dazai en sortant un portefeuille et une boite d'aspirine de la poche d'un blouson en daim.
Chûya soupira en passant une main contre son visage. La soirée promettait d'être encore longue, alors il se remit à fouiller de son côté. Une petite minute de silence s'écoula, puis il n'entendit plus Dazai remuer la pile de vêtements qu'il avait accumulé par terre.
Il tourna la tête pour découvrir le jeune homme recouvert de bandage, les yeux rivés au sol, un sourire triste sur le visage.
- Ça me manque, déclara-t-il soudainement.
- De fiche le bazar dans les fringues de parfaits inconnus ?
- De travailler avec toi.
Chûya se figea et sentit son cœur se serrer. À quoi jouait, Dazai ? Ça l'amusait de se moquer de lui comme ça ?
- Arrête, dit-il plus comme une supplication que comme un ordre.
- Quoi ? Tu ne veux pas l'entendre ?
- Pas de la part d'un menteur dans ton genre.
- Je ne mens jamais sur ce type de chose. Et tu le sais, très bien.
En effet. Lorsque Dazai se laissait aller à des confessions pareilles, il ne faisait aucun doute qu'il était sincère. Chûya n'avait juste pas envie de reconnaître le poids de sa dernière déclaration.
- Ça ne te manque pas, à toi ? demanda Dazai.
- Qu'est-ce qui pourrait me manquer, dis-moi ? La façon dont tu fichais constamment de ce que tu faisais, le nombre de fois où tu t'es fait enlever, le divertissement que tu tirais de ma corruption, tes tentatives de suicide à répétition ?
Dazai ne fut pas vexé par sa réponse. Il le méritait.
- Ou ton départ de la Mafia sans même prendre la peine de me dire au revoir ? acheva Chûya.
Sans même sans rendre compte, le roux s'accrochait désespérément à la veste qui se trouvait devant lui, comme pour s'empêcher de se retourner et d'avoir à affronter le regard de Dazai. Il n'eut pas à le faire, car le jeune membre d'Agence vint se placer lui-même dans son dos. Il était si proche que Chûya pouvait sentir son souffle contre sa nuque.
- Chûya …
- Arrête ! répéta-t-il plus fort.
Il finit par se tourner pour faire face à son ancien partenaire. Dazai le dominait de ses vingt centimètres de plus, mais Chûya n'avait pas l'intention de se soumettre pour autant.
- Qu'est-ce que tu veux, exactement, Dazai ?
- Savoir que je ne suis pas le seul à regretter la belle époque.
- « La belle époque » ? répéta Chûya dans un rire sans joie. Pour qui ? Parce que pour ma part, je n'ai le souvenir que d'une période sombre durant laquelle tu te plaisais à me considérer comme un moins que rien.
- Tu étais mon partenaire, Chûya. Tu as toujours été mon égal.
- Vraiment ? Parce que j'avais plutôt l'impression que tu te plaisais à me rappeler que je n'étais qu'un incapable sans toi.
Dazai baissa les yeux, la mine triste. Jamais Chûya ne lui avait vu une expression pareille. Était-il sincère ou est-ce que ce n'était qu'une énième façon de se payer sa tête ?
- Chûya, je n'ai jamais voulu te faire sentir mal.
- C'est pourtant exactement ce que tu m'as fait ressentir durant toutes nos années passées ensemble.
- C'est juste que … Je ne savais pas comment …
- Comment quoi ?
- … Comment te faire comprendre que je …
Ils furent interrompus par des bruits de pas se rapprochant de la pièce.
Ils baissèrent tous les deux les yeux et aperçurent plusieurs ombres se former sous la porte, tandis que des voix s'élevaient à l'extérieur.
- Alors, ce concert, George ? Qu'en avez-vous pensé ? lança une femme.
- Une vraie merveille. Les japonais ont une façon de jouer le jazz qui n'a pas son pareil.
- Vous resterez bien boire un dernier verre ? proposa un homme.
- Malheureusement, j'ai des affaires importantes qui m'attendent demain matin. Et je m'en voudrais d'y arriver avec la gueule de bois.
Les trois personnes se mirent à rire.
Toujours immobiles dans le vestiaire, Chûya sentit une perle de sueur couler entre ses omoplates, tandis que Dazai serrait les dents, énervé contre lui-même. Il s'était laissé aller à discuter avec Chûya au point d'en oublier sa mission.
- On est foutus, murmura son partenaire. Orwell va débarquer récupérer sa veste et on sera repérés.
Dazai réfléchit à toute vitesse, à la recherche d'une solution. Le double noir s'était déjà sorti de situations bien plus compliquées que celle-là, il n'était alors pas question de se faire prendre aussi bêtement.
Une idée, complètement dingue, lui traversa l'esprit.
- Pas forcément, chuchota-t-il. Il n'est pas forcé de savoir que nous étions là pour fouiller.
- Ah oui ? Et qu'est-ce que tu veux qu'il imagine ? Qu'est-ce qu'on pourrait bien faire dans le vestiaire d'un bar, au milieu d'un tas de fringues, à part fouiner ?
Dazai n'eut pas le temps de lui expliquer son plan, qu'il vit la poignée de la porte s'abaisser, signe que George Orwell était sur le point de rentrer dans la pièce.
Ni une, ni deux, Dazai passa une main glacée dans le cou de Chûya, déposa la seconde sur hanche, et le plaqua contre le mur avant de venir capturer les lèvres de son partenaire entre les siennes.
Le jeune mafieux se figea sous la douce sensation de la bouche de Dazai. Bon sang, mais que fabriquait cet abruti ? Chûya sentit la colère monter en lui, en se disant qu'il ne devait s'agir que d'un nouveau jeu pour lui. Pourtant, il fut incapable de se débattre, de contrer le corps glacé de son partenaire collé à lui. Il se contenta de fermer les yeux et apprécia, malgré lui, le goût exquis des lèvres de Dazai plaquées contre les siennes.
- Au fait, j'ai oublié de vous dire …
Ils entendirent tous les deux la poignée de la porte être relevée, sans que cette dernière n'ait été ouverte, alors que George Orwell reprenait la conversation avec ses accompagnateurs.
Dazai et Chûya détachèrent leurs bouches l'une de l'autre, mais la main du premier demeura sur la hanche du deuxième. Ils se regardèrent fixement, incapable de prononcer le moindre mot. Dazai était si proche que Chûya pouvait sentir le parfum alcoolisé de son haleine. Dazai lui, pouvait sans peine percevoir les battements de cœur affolés de Chûya contre sa propre poitrine.
- Je … Il fallait faire diversion, murmura Dazai, le souffle court.
- Oui, se contenta de répondre son acolyte.
Les deux hommes détachèrent brièvement leurs regards pour fixer la porte toujours fermée, par-delà laquelle résonnaient les voix d'Orwell, de l'homme et de la femmes inconnus.
Chûya fut le premier à reporter son attention sur son partenaire, les yeux rivés sur cette bouche tentatrice qui reposait contre la sienne quelques secondes plus tôt. Il se mordit la lèvre inférieure pour refreiner son envie de l'embrasser à nouveau.
Qu'est-ce qui lui prenait ? Il n'avait jamais été question de sérieux avec Dazai. Alors pourquoi en avait-il autant besoin ?
Dazai le regarda à son tour et Chûya sentit les ongles du suicidaire s'ancrer dans la peau de sa hanche, à travers le fin tissu de son débardeur noir.
- Il va revenir, murmura Chûya.
- Oui, c'est sûr, répondit Dazai sans cesser de fixer les lèvres du roux.
- Il ne faut pas qu'il nous démasque.
- Surtout pas.
- C'est pour la mission.
- Pour la mission, oui.
Et la seconde suivante, ils s'embrassaient comme si le lendemain n'existait pas. Dazai enveloppa le corps de Chûya entre ses bras, tandis que le roux enfouissait ses doigts dans les cheveux bruns en bataille de son collègue.
Il ne s'agissait pas du baiser chaste qu'ils avaient partagés quelques minutes auparavant. Cette fois-ci, ils laissèrent libre court à cette passion dévorante qui les travaillaient depuis quatre ans et qui se manifestait sous forme de haine chaque fois qu'ils se voyaient.
Leurs lèvres mouvaient avec expertise en une symphonie parfaite de dents qui s'entrechoquent et de langues qui s'entremêlent, comme si leurs bouches avaient été façonnées l'une pour l'autre. Dazai osa glisser ses mains à moitié bandées sous le haut de Chûya, caressant sa peau aussi brûlante que ses baisers.
Le roux lâcha un léger gémissement en sentant les doigts de son partenaire caresser ses hanches avec avidité, et Dazai en profita pour mordiller sa lèvre inférieure. Jamais aucun d'eux n'avait expérimenter un baiser d'une telle ferveur. Ils quémandaient cette sensation plus que leur prochain souffle.
Perdus dans l'intensité du moment, ils n'entendirent même pas la porte s'ouvrir, laissant apparaître le fameux George Orwell de l'autre côté, l'air aussi surpris que gêné.
Dazai et Chûya se détachèrent vivement l'un de l'autre, lorsque la lumière de la pièce adjacentes les aveugla. Les lèvres rougies et le souffle court, Chûya baissa les yeux, tandis que Dazai prenait la parole.
- Oh mon dieu, pardonnez-nous mon cher monsieur. Je crois que nous nous sommes laissé emporter, fit-il dans un rire nerveux assez convaincant.
- Non, ce n'est rien, répondit George en bafouillant légèrement. Je viens juste récupérer mon manteau.
Dazai se décala sur le côté pour laisser passer l'homme, qui vint récupérer l'un des vêtements que les deux compères n'avaient pas encore eu le temps d'examiner.
Orwell partit sans demander son reste, visiblement pressé de quitter cette pièce, laissant les deux jeunes hommes seuls dans le vestiaire. L'ambiance fut assez lourde après cela, aucun ne sachant comment réagir après ce baiser échangé, et qui était loin de les avoir laissés indifférents.
- On ferait mieux de rentrer, finit par dire Dazai.
Chûya approuva vivement d'un signe de tête, sans savoir réellement quoi faire d'autre.
Rue de Yokohama. 22h52.
Le roux accueillit avec bonheur la brise fraîche de l'extérieur, après avoir eu le sang bouillonnant à l'intérieur. Il passa distraitement ses doigts sur ses lèvres encore enflées et se surprit à sourire tout seul.
Il secoua la tête. Non, mais quel idiot faisait-il … Ce n'était qu'une ruse, une distraction pour éviter à Orwell de comprendre la réelle raison de leur présence dans ces vestiaires. Pourtant, il ne put s'empêcher de repenser à la langueur avec laquelle Dazai l'avait embrassé, à la pression de ses mains sur le creux de ses reins … Son abruti de partenaire suicidaire était-il bon comédien à ce point ?
- Je ferais mieux de rentrer à l'Agence et de faire un rapport au patron.
La déclaration de Dazai sortit Chûya de ses pensées. Il sentit un pincement au cœur à l'idée que cette mission avait été un échec sur tous les plans. Il n'avait pas réussi à découvrir ce que George Orwell fabriquait à Yokohama et sa relation avec Dazai ne se retrouvait qu'encore plus perturbée qu'avant. Maintenant il était bien incapable de savoir s'il le détestait ou non et le fait que Dazai veuille déjà partir, signifiait qu'ils allaient être, une nouvelle fois, séparés.
Pour deux semaines, six mois, ou encore quatre nouvelles années ? Qui savait ? Peut-être qu'ils ne parleraient jamais de ce baiser et qu'ils emporteraient cet instant avec eux dans la tombe.
- Je vais … Je vais y aller, reprit Dazai.
Mais le regard triste du jeune brun poussa Chûya à ne pas en rester là.
Il serra les poings et inspira l'air frais comme si ce dernier était imprégné de courage et expira longuement. Il se tourna face à son acolyte, de dos, déjà trois ou quatre mètres devant lui.
- Dazai !
Ce dernier se retourna doucement et si Chûya avait voulu se désister, il en aurait été bien incapable face à ces deux grands yeux sombres et brillants.
- Si à l'époque, on avait partagé le même genre de choses que ce qui vient de se passer dans ce vestiaire, alors oui : ça me manquerait.
Dazai sentit sa poitrine se gonfler d'une chaleur bienveillante et il fut incapable de trouver les mots adéquats pour répondre à cela et exprimer ce qu'il ressentait à ce moment précis. Mais un jour, il trouverait ces termes qui lui permettraient de parler à Chûya et de lui dire ce qu'il avait sur le cœur et la place qu'il y occupait depuis plus de six ans.
Alors, en attendant, il se contenta de sourire. Sincèrement, comme il ne le faisait plus depuis longtemps. Et il suffit de cela pour que Chûya comprenne qu'il n'avait pas à s'en faire.
Ils se reverraient très bientôt. Et pas en tant que maquereau et limace. Rien que Dazai et Chûya.
