N°3
Agence des Détectives Armés. 19h13.
- « Un suicide, seul, c'est d'une vaine tristesse. Mais se suicider à deux, c'est infiniment mieux. »
Dazai rabâchait les mêmes paroles en boucle depuis près de trois quarts d'heure et il ne restait que peu d'agents qui n'étaient pas sur le point de devenir fous. Kunikida avait déjà brisé deux de ses stylos préférés, à bout de nerfs, Yosano s'était retranchée dans son cabinet en entendant le premier couplet, Tanizaki faisait de son mieux pour étouffer la voix de Dazai sous la capuche de son sweat et même Fukuzawa avait craqué et fermé la porte de son bureau, alors qu'il ne le faisait jamais.
Seuls Kenji et son optimiste résistant à tout épreuve, Ranpo et son indifférence légendaire et Atsushi et son incapacité à tenir tête à Dazai, semblaient encore tranquilles à l'idée de l'écouter fredonner sa chanson préférée.
Tournoyant sur sa chaise de bureau, son casque sur les oreilles, le grand brun se souciait peu de l'enfer qu'il faisait vivre à ses collègues et augmenta même d'une octave en entamant le refrain.
- « Un suicide amoureux, à deux c'est beaucoup mieux. Un suicide amoureux, tout seul, c'est malheureux. »
- Retenez-moi ou je le tue, menaça Kunikida.
- Fais-toi plaisir, répliqua simplement Ranpo.
- Ooh soyez sympas les gars, intervint Kenji. Chanter, ça éveille la bonne humeur.
- Pas quand il s'agit d'une chanson sur le suicide ! osa rétorquer Tanizaki.
Dazai ne manquait pas une pièce du spectacle et sourit en les entendant débattre de son sort. Il chantait dans le vide depuis un moment et le casque présent sur ses oreilles n'était là que pour la forme : aucune musique n'en sortait. Il pouvait donc à sa guise écouter les plaintes de ses collègues comme la plus douce des mélodies.
Dazai avait toujours été taquin et au fond, ses amis l'aimaient autant qu'ils le détestaient pour ça.
- Difficile de croire que vous fassiez de bons partenaires quand on vous voit si à cran rien qu'en l'entendant chanter, fit remarquer Atsushi à l'intention de Kunikida.
- En effet, approuva ce dernier malgré lui. Parfois, je me demande comment il était avec son ancien partenaire de la Mafia Portuaire.
- Nakahara ? Celui qui peut garder la tête à l'envers sans faire tomber son chapeau ? demanda Kenji, des étoiles pleins les yeux.
La simple mention du nom de Chûya suffit à sortir Dazai de sa transe musicale et il retira son casque pour mieux entendre.
- Vous parlez de la limace ? demanda-t-il naturellement.
- Tu nous écoutais ? s'exclama Kunikida.
- Vous semblez vous interroger sur mon passé, je viens seulement apporter les réponses à vos questions, petits ignorants.
- Est-ce que je suis le seul qui ne se sente absolument pas concerné par cette conversation ? voulut savoir Ranpo en lâchant son journal des yeux.
Ils purent presque entendre leur patron soupirer d'exaspération depuis son bureau. Il aimait beaucoup ses employés, mais parfois ils l'épuisaient.
- On se demandait comment ça se passait avec votre ancien partenaire, lorsque vous faisiez encore partie de la Mafia, reprit Atsushi.
-Il y a temps à dire sur Chûya et moi que je ne saurais même pas par où commencer.
- Et si tu ne commençais nulle part ? proposa Kunikida. On a des rapports à bouclés.
Dazai fit mine de réfléchir.
- Aussi étrange que cela puisse paraître et j'en suis le premier étonné, je préfère parler de Chûya que d'écrire ces fichus rapports.
Kunikida soupira, mais finit par relativiser. Bon, au moins l'entendre parler valait toujours mieux que de l'entendre chanter.
- On s'est rencontré à la Mafia, à l'âge de quatorze ans, et on ne sait jamais vraiment bien entendu. J'étais plutôt du genre enjoué et joueur, quand il n'était qu'un gamin distant et torturé. J'ai piqué une crise à Mori lorsqu'il nous a affecté ensemble en tant que partenaires, l'année suivante. Nous n'avions même jamais fait la moindre mission ensemble, j'étais juste forcé d'être avec lui parce que mon pouvoir pouvait l'empêcher de mourir. Autant vous dire que c'était sacrément maigre et frustrant comme raison.
- Bien sûr, que vaut la vie des autres face à ton bon plaisir, Dazai ? répliqua Kunikida.
L'intéressé balaya sa réplique d'un revers de main, sans prendre la peine de répondre.
- Le fait est que nous avons appris à travailler ensemble, forcés de respecter les ordres du parrain. Et même si nous n'étions jamais d'accord sur rien, nous n'avons raté aucune de nos missions. C'est ce qui nous a valu le surnom de Double Noir.
- Eh bien, qui l'aurait cru ? lâcha Tanizaki.
- Personne. Après tout il est petit, pas très musclé, nerveux et il a vraiment mauvais goût en matière de vêtements. Moi-même je n'aurais jamais cru pouvoir faire équipe avec un type pareil.
- Comment est-ce que vous avez pu vous supporter durant toutes ces années ? l'interrogea Kenji.
Dazai réfléchit quelques secondes à la question. Si au début, il avait commencé à parler avec amusement, il était impossible de manquer la mélancolie qui brillait désormais dans ses yeux et il marqua une pause tandis qu'un sourire triste s'étirait sur ses lèvres.
- Parce qu'il est aussi la personne la plus forte que je connaisse, dit-il le regard dans le vague. Il n'a peur de rien et il est capable de tout pour protéger ceux auxquels il tient. Il était également ma plus grande source d'inspiration en matière de taquineries. Et malgré nos différends, il est devenu la personne en qui j'ai le plus confiance en ce monde et la seule à qui je confierai ma vie, sans la moindre hésitation. Sans vouloir t'offusquer, mon cher Kunikida !
- Je ne m'offusque pas, répliqua ce dernier. Tu as raison de ne pas me faire confiance sur ce point, avec les deux heures quotidiennes de chansons morbides que je dois me taper à cause de toi.
Dazai lui lança un clin d'œil, avant de se perdre à nouveau dans ses souvenirs.
- Il aura beau prétendre le contraire de son côté, moi, ça me manque de travailler avec lui parfois. Et je sais que …
Dazai fut interrompu par une mélodie provenant de l'ordinateur de Kunikida et signalant un appel vidéo. Il était extrêmement rare qu'ils en reçoivent. En général, il s'agissait du patron qui utilisait les joies de la technologie pour pouvoir réclamer quelque chose à ses employés, sans avoir à sortir de son bureau, mais le logo vide de toute photo et l'inscription « inconnu » signalait qu'il ne s'agissait pas de Fukuzawa et ne présageait rien de bon.
Tous les agents présents se rassemblèrent autour de l'ordinateur par curiosité, peinant à tous rentrer dans le cadre de la caméra. Mais seul Dazai réagit lorsque Kunikida répondit à l'appel et que le visage de Fyodor Dostoïevski apparut à l'écran.
- Fyodor … murmura-t-il.
Ce sorcier. Dazai n'avait eu l'occasion de le croiser qu'une seule fois, mais c'était le genre de personnage qui laissait une assez forte impression, en vous mordant d'un froid si intense qu'il vous suffisait de revoir son visage pour être parcouru de frissons.
- Dazai, ça faisait longtemps.
- Et comment ! Moi qui pensait que toi et tes rongeurs, vous vous étiez entre-dévorés comme les animaux primitifs et sauvages que vous êtes.
- Tu me vexes, là. Alors que je me faisais une joie de te revoir.
Les autres assistèrent en silence à cet échange, ne sachant pas vraiment de quelle façon intervenir. Dazai semblait se trouver face à un adversaire au caractère presque similaire au sien et la manière dont ils se renvoyaient la balle était assez intrigante à regarder.
- Pour quelle raison ? Tu as perdu ta baguette magique ? Ton balai volant ? Le pauvre petit sorcier que tu es n'a plus de quoi faire joue-joue avec la magie depuis que ses alliés de la Guilde se sont fait écrasés comme des moucherons ?
Les paroles de Dazai étaient crues et respiraient le sarcasme, mais contrairement à l'effet intimidant qu'il pouvait avoir sur la plupart des gens, Fyodor ne se laissa pas démonter et un sourire narquois à glacer le sang, fendit son visage. Une réaction qui ne rassura pas Dazai le moins du monde.
- Je te conseille de changer de ton, Osamu, lui dit le russe.
- Sinon quoi ? répliqua le suicidaire sans prendre sa menace au sérieux.
- Sinon, je torture ton cher et tendre partenaire jusqu'à ce qu'il me supplie de l'achever.
Les mots eurent à peine le temps de prendre un sens dans l'esprit de Dazai, que Fyodor se décalait de sa propre caméra, laissant entrer la silhouette fine de Chûya en plan arrière. Le jeune mafieux avait les bras étendus de part et d'autre de son corps, les poignets capturés entre des chaines de fer qui paraissaient aussi lourdes que rouillées.
- Chûya …
Le sang de Dazai ne fit qu'un tour et son cœur cessa de battre quelques secondes. Il n'était plus question de jouer. Il sentit des sueurs froides glisser le long de son dos et s'efforça de serrer les dents pour ne pas exploser de rage.
Il agrippa si fermement les bords du bureau que ses collègues eurent peur de voir le bois se briser sous ses doigts. Il fixait l'écran avec un mélange de peur et de colère, ses pupilles noircies comme jamais. Dazai était un sacré personnage et il avait tendance à tout prendre à la légère, avec sa confiance en soi inébranlable et ses années d'expériences. Et pourtant, jamais personne de l'avait vu pris d'une telle fureur.
- Oh, reprit Fyodor, amusé. On dirait que j'ai touché un point sensible.
- Espèce de sale fils de pu…
- Dazai … Il me semblait t'avoir dit de changer de ton.
Il le vit abaisser un levier dans l'angle droit de la caméra et la seconde suivante, les chaines autour des poignets de Chûya se mire à s'enrouler sur elles-mêmes tendant encore davantage ses bras dans des directions opposées. Il ne manqua pas d'entendre le geignement de douleur étouffé de son ancien partenaire qui, aux vues de son visage fatigué, devait subir ce petit jeu depuis déjà un moment.
Dazai ancra ses ongles dans le bureau. À cet instant, il aurait tout donné pour avoir la capacité de traverser les écrans. Mais ne pouvant rien faire d'autre que d'écouter ce que Fyodor avait à lui dire, il se fit violence pour se contenir.
- À quoi est-ce que tu joues, exactement ? lâcha Dazai entre ses dents.
- Je n'en sais trop rien, à vrai dire. Pour tout t'avouer, lorsque j'ai préparé cette petite vengeance pour nous avoir ridiculiser la Guilde et moi, j'ai d'abord pensé à enlever ton précieux tigre, ou encore ton petit protégé de la Mafia au manteau noir.
Atsushi se raidit malgré lui en s'imaginant à la place de Chûya. Akutagawa lui, aurait probablement fait des pieds et des mains pour tout détruire, mais rien n'aurait garanti qu'il s'en serait mieux sorti que Chûya.
- Mais difficile d'approcher l'un de ces deux-là, sachant qu'ils sont constamment confrontés l'un à l'autre et étant donné leurs prouesses communes face à Fitzgerald, poursuivit Fyodor. J'ai beaucoup réfléchi, jusqu'à ce que John Steinbeck me rapporte leur échec, à lui et à Lovecraft, face à ceux que l'on appelle le Double Noir.
Dazai repensa à cette fameuse nuit où lui et Chûya s'étaient retrouvés pour une mission, pour la première fois depuis son départ de la Mafia, quatre ans auparavant. Il aurait aimé dire tant de choses à son partenaire ce soir-là, mais comme toujours il n'avait su s'exprimer qu'à travers ce jeu d'insultes et de taquineries et qui leur était propre à tous les deux.
À cet instant, il regretta. S'il arrivait quelque chose à Chûya sans qu'il n'ait pu lui parler, il ne le supporterait pas.
- John n'a pas les talents d'orateur de Poe lorsqu'il s'agit de raconter des histoires, mais il a très bien su me décrire votre complicité cachée, votre harmonie. Et la façon dont vous comptiez l'un pour l'autre. De la façon dont Chûya s'est retrouvé paniqué et a accouru jusqu'à toi, après que Lovecraft t'ait porté deux coups qui auraient pu t'être fatals. Je me suis dit que ce besoin de protéger l'autre devait marcher dans les deux sens.
Fyodor laissa échapper un sourire machiavélique sur sa peau blanche.
- Et à en juger par la peur qui règne sur ton visage, je crois que j'ai eu raison.
- Bordel, Fyodor, qu'est-ce que tu veux ?
- M'amuser un peu.
Il tira une énième fois sur son levier et les chaînes s'entortillèrent un peu plus, étendant davantage les bras de Chûya qui, cette fois-ci, ne put retenir un cri de douleur. Dazai écarquilla les yeux, horrifié. Il ne supporterait pas une seconde de plus de savoir le roux en train de souffrir.
- Merde, Fyodor, arrête !
- Tu vas devoir t'en charger tout seul.
- Qu'est-ce que tu racontes ?
- Je vais laisser les chaînes s'enrouler en continue, jusqu'à ce qu'elles arrachent les bras de ton petit partenaire. S'il veut vraiment s'échapper, rien ne l'en empêche. Il lui suffira d'utiliser sa corruption.
Dazai comprit. Il sut où Fyodor voulait en venir et la colère le submergea jusqu'à déborder.
- Tu ne lui donnes aucune porte de sortie, sale enfoiré, murmura Dazai, à bout de nerfs. S'il se laisse torturer, il mourra de douleur et s'il utilise sa corruption, il mourra d'épuisement. Parce que je ne serais pas là pour l'arrêter.
- Sauf si tu le retrouves à temps, chantonna Fyodor.
Dazai n'avait pas la moindre idée d'où se trouvait Fyodor et Chûya. Et malgré les tentatives adjacentes de Tanizaki pour tracer l'adresse IP de l'ordinateur du sorcier, ses recherches étaient vaines.
- Dazai …
L'intéressé releva vivement la tête en entendant la voix affaiblie de Chûya résonner dans son micro. Son cœur se fendit en voyant la fatigue sur son visage, et les tremblements de son corps.
- Chûya, je vais trouver une solution, je te le promets.
- Arrête, imbécile … lâcha-t-il avec autant de conviction que possible. Ne rentre pas dans son jeu. Il n'attend que ça.
- Tu rêves si tu crois que je vais t'abandonner.
- Ça ne serait pas la première fois.
Ces paroles brisèrent le brun, mais il fut bien forcé d'admettre qu'il les méritait. Fyodor s'amusait visiblement beaucoup de la situation et cela ne fit qu'énerver Dazai encore plus. Il eut à peine le temps de réagir que le russe abaissait complètement le levier et déclarait :
- Tu as environ quinze minutes pour le trouver avant que la douleur ne devienne réellement insupportable. Bonne chance, Dazai.
Et l'appel se coupa.
Dazai n'avait jamais été aussi alarmé, aussi dépourvu et perdu quant à la marche à suivre. Il n'avait aucun moyen de savoir où était Chûya et jamais quinze minutes ne lui avaient paru aussi court.
- Merde, paniqua Dazai. Comment est-ce que je …
- Il est à la consigne abandonnée de la gare, déclara Ranpo.
Tous se tournèrent vers le jeune détective au cheveux noirs de jais.
- Comment est-ce que vous … ? commença à demander Atsushi.
- Ma super hypothèse, gamin, répliqua-t-il comme une évidence. Même quelqu'un sans mon pouvoir aurait pu le deviner. Les chaînes utilisées par Fyodor sont vielles et usées et correspondent à celle que l'on utilisait pour attacher les caisses lors des transports de marchandises sur les trains de livraison, s'il on croit les numéros d'inscriptions gravés dessus. On constate aussi, d'après la luminosité de la pièce et la position du soleil en pleine descente de cette heure-ci, que c'est un endroit qui se trouve au sud-ouest de la ville. Et si on s'en réfère au courant d'eau que l'on pouvait entendre en fond sonore, Fyodor n'a pu conduire Chûya qu'à la gare abandonnée de Yokohama.
Dazai aurait volontiers embrassé le détective pour cette analyse brillante (et à laquelle il serait sûrement aussi parvenu, s'il n'avait pas été si perturbé), mais il ne perdit pas une seconde de plus et s'élança vers la porte pour quitter l'Agence.
En courant vite, il pourrait atteindre la consigne de la gare en douze minutes.
- Tiens bon, Chûya, murmura-t-il.
Gare ferroviaire abandonnée de Yokohama. 19h45.
Les calculs de Dazai étaient justes. Il arriva devant la consigne de la gare, onze minute et trente-sept secondes après avoir quitté l'Agence. Il n'avait jamais été du genre sportif et il se serait sans doute plaint de la façon dont ses poumons le brûlaient s'il n'avait pas été si préoccupé par Chûya, pour s'en soucier.
Il arrivait trop tard. Le jeune mafieux n'avait pas pu supporter la douleur et déjà de longues traînés de fumées noires s'échappaient du bâtiment abandonné et désormais, pratiquement réduit à l'état de cendre.
Une nouvelle explosion retentit quelques mètres plus loin, déchirant le silence environnant. Au milieu de cet amas de débris et de poussière, Dazai aperçu la silhouette de son ancien partenaire. Pris aux griffes de sa propre Corruption, Chûya laissait libre court à ses pulsions destructrices et incapable de s'arrêter, il envoyait des regroupements de gravitons autour de lui, massacrant tout ce qui se trouvait sur son passage.
Ne pensant qu'à la survie de son ami, Dazai se précipita jusqu'à lui.
- Chûya, hurla-t-il.
L'intéressé se figea et pendant un court instant de folie, Dazai crut que le simple fait d'entendre sa voix dire son prénom, suffirait à le ramener à la raison. Une pensée utopique dont le brun prit rapidement conscience en voyant le roux se tourner vers lui, les yeux vides et un sourire fou sur les lèvres.
La seconde qui suivait Chûya prenait Dazai pour cible et manqua plusieurs fois de le faire exploser, si le détective de l'Agence n'avait pas eu de bons réflexes. Il vit Chûya perdre de sa précision au fur et mesure de ses attaques et Dazai paniqua davantage. Le mafieux allait bientôt arriver au bout de ses forces et mourir de fatigue, sous les yeux de sa moitié.
Dazai refusa de croire à la fin du Double Noir et s'élança droit sur Chûya, en oubliant son risque d'y rester, lui aussi.
- Chûya, arrête ! C'est moi !
Mais c'était comme s'il ne l'entendait pas. Il était en train de rassembler la plus grande masse de gravitons que Dazai ne l'avait jamais vu créer et profita de cet instant pour traverser les quelques derniers mètres qui les séparaient, et prit le visage de Chûya en coupe entre ses mains.
- C'est moi, Chûya ! Regarde-moi !
Le manipulateur de gravité avait atteint une phase si intense de sa Corruption, qu'il fallut quelques secondes au pouvoir d'annihilation de Dazai pour faire effet. Chûya se paralysa sous le toucher de son ancien partenaire et bientôt les stries rouges sur sa peau disparurent et ses yeux blancs et fous retrouvèrent leur bleu naturel que Dazai aimait tant.
Ses jambes cédèrent sous lui et il tomba à genoux, entraînant Dazai au sol, avec lui. Son corps tremblait violemment, comme s'il mourrait de froid et il mit un moment avant de parvenir à reprendre suffisamment de son souffle pour pouvoir prendre pleinement conscience de la présence de Dazai à ses côtés, lequel n'avait toujours pas lâché son visage.
- Espèce de crétin … parvint à murmurer Chûya.
Il s'accrocha à son épaule pour ne pas s'effondrer complètement. Il refusait de s'évanouir avant d'avoir pu dire à Dazai sa façon de penser.
- Je t'avais dit de ne pas … Entrer dans son jeu … C'est ce qu'il voulait … Que tu viennes … Et que je te tue … Je n'aurais pas … Je n'aurais jamais pu me … Dazai ? Bordel, tu pleures ?
Et c'était le cas. De longues larmes de soulagement roulaient sur le visage du détective et seule sa mâchoire contractée au possible l'empêcher d'éclater en de lourds sanglots.
Chûya usa du peu de force qu'il avait encore, pour venir porter sa propre main à l'une des joues de Dazai et en essuyer les quelques perles salées, du bout des doigts. La chaleur de la peau du roux contre la sienne, fit trembler Dazai, à son tour et il relâcha un côté du visage de Chûya pour venir amener sa main sur la sienne. Il tourna légèrement la tête et embrassa le creux de la paume de son partenaire.
- Dazai … commença Chûya.
- J'ai eu tellement peur … le coupa ce dernier. Tellement peur de te perdre.
Jamais Dazai n'avait formulé ces mots à voix haute et pourtant, c'était un sentiment qui ne le lâchait plus depuis des années. Depuis la formation du Double Noir, et qu'il avait pris conscience de l'importance de Chûya dans sa vie, sans jamais réussir à le lui avouer.
- Qu'est-ce que tu racontes ? murmura le mafieux.
- Je suis désolé, répondit Dazai, la voix prise de secousses. J'aurais dû arriver plus tôt. Si j'avais été plus attentif, j'aurais su que Fyodor …
- Eh, tout va bien … le rassura Chûya.
Dazai se rapprocha et l'attira contre lui, dans une étreinte puissante et douloureuse.
- Dazai, je … commença le roux en voulant se détacher.
- Laisse-moi juste te serrer dans mes bras.
Jamais Chûya n'avait vu son ancien partenaire dans un tel état de détresse. Dazai qui était d'ordinaire si imbu de lui-même, sarcastique et impossible à perturber, se retrouvait en larmes devant lui, à l'étreindre comme s'il n'y aurait pas de lendemain. Il ne comprenait pas vraiment sa réaction, alors qu'il avait toujours pensé que Dazai le détestait et ne voyait en lui qu'une source de taquineries inépuisable et un punching-ball fait pour encaisser ses sarcasmes, sans jamais faillir.
Mais cela aurait été mentir de dire que Chûya ne sentait pas terriblement bien au creux des bras de Dazai. La fraîcheur de son corps irradiait autour de lui et l'apaisait d'une façon unique. Alors, ravalant sa fierté, Chûya se laissa aller contre lui et enfouit sa tête entre son cou et son épaule. Il était épuisé, et jamais aucun autre endroit que le corps de Dazai ne lui avait paru aussi agréable et paisible. Il ne rêvait plus que de s'endormir ici, oubliant l'environnement apocalyptique qui les entourait.
Il se laissa glisser dans ses bras et Dazai déposa un baiser tremblant sur son front.
- Tu es vraiment bizarre aujourd'hui, le maquereau, soupira Chûya.
Dazai lâcha un léger rire à travers ses larmes.
- Repose-toi, chuchota-t-il.
Chûya cessa de se poser des questions et vint essuyer une nouvelle fois les joues mouillées de Dazai, avant de s'autoriser à fermer doucement les yeux.
- C'est pour cette même raison, que je ne voulais pas que tu viennes … murmura faiblement Chûya.
Dazai écarquilla doucement les yeux, sans comprendre.
- Moi non plus, je ne voulais pas prendre le risque de te perdre …
Ce fut sur ces derniers mots que Chûya s'endormit dans les bras du détective. Dazai laissa couler ses dernières larmes, qui atteignirent la commissure de ses lèvres fendues en un sourire sincère. Chûya était là, contre lui, en sécurité. Et intérieurement, il se fit la promesse de toujours le protéger, désormais et de lui dévoiler tout ce qu'il avait sur le cœur à son réveil, pour ne plus jamais risquer de se quitter sur le plus grand des malentendu.
- Tu ne me perdras pas, partenaire.
