N°4

Agence des Détectives Armés. 18h30.

- Avoue simplement que tu l'as fait exprès pour me prendre la tête, lâcha Chûya au bord de la crise de nerfs.

Dazai se contenta de continuer à pianoter sur son clavier et ignora la plainte de son associé d'un soir, comme toutes les précédentes qu'il avait formulé depuis une heure. Il s'efforçait de garder une expression neutre, alors que les réclamations énervées de Chûya ne lui donnaient qu'une seule envie : exploser de rire.

Les bureaux de l'Agence étaient vides et seuls les deux anciens collègues étaient encore présents, alors que le soleil commençait doucement à décliner à l'horizon, baignant la pièce d'une lueur orangée flamboyante.

Même alors que les traits de son visage étaient tirés par l'énervement, Dazai ne put s'empêcher de penser que Chûya restait magnifique, illuminé par ce coucher de soleil et dont la couleur était pratiquement semblable à celle de ses cheveux.

- Ça te fait rire, le maquereau ?

Dazai ravala le sourire qui commençait à se former sur son visage et se remit à pianoter.

- Si tu crois que ça me fait plaisir d'être coincé ici avec toi, tu te plantes, la limace.

- Qu'est-ce qui nous empêche de partir, alors ?

- Nos patrons respectifs. J'ai beau aimé jouer avec les règles et contester les ordres, je n'irais pas jusqu'à me mesurer à un type comme Fukuzawa, encore assez fou pour parler aux chats.

Chûya soupira toute son exaspération et s'effondra sur le fauteuil, face au bureau de Dazai.

- Quelle plaie ces rapports … À la Mafia, ramener les corps ennemis est suffisant. Tu devrais peut-être soumettre l'idée à ton patron.

- Sauf qu'étant donné la façon dont tu as fait exploser Lovecraft, je doute qu'il y aurait eu un quelconque corps à ramener.

Un sourire narquois se dessina sur le visage de Chûya. Même s'il avait cru mourir d'épuisement cette nuit-là, rien n'avait été plus jouissif que de se laisser aller à sa Corruption et anéantir les sous-fifres de la Guilde.

« Et de retravailler avec Dazai, aussi » se plut à le narguer sa conscience.

Il balaya cette petite voix nasillarde de son esprit et se concentra sur le détective, les yeux rivés sur l'écran.

- Est-ce que tu as au moins une vague idée de ce que tu écris ? lui demanda le roux.

- Non, pas la moindre. C'est Kunikida qui s'occupe d'écrire les rapports d'habitude. Mais c'est avec toi que j'ai fait cette mission, alors …

- On ne peut pas dire que je te sois d'une grande aide.

- C'est là que tu te trompes, petit homme. Tu es là pour m'aider à me rappeler des détails de cette nuit dont je ne me souviens pas. Et corriger certains points.

- Comme quoi ?

Dazai reporta son attention sur son rapport numérique et lâcha quelques clics, avant de répondre :

- Par exemple, cette nuit-là, tu dirais que tu étais plutôt misérable ou pathétique ?

Dazai eut à peine le temps de voir le coup venir que le petit pot de fleur reposant sur le bureau lui effleurait le côté du crâne, avant d'exploser sur le mur.

- Enflure !

Dazai ne put s'empêcher de rire. Il était si facile de pousser Chûya hors de ses retranchements que ç'en était terriblement amusant. Au fond, rien n'avait réellement changé depuis quatre ans.

Il n'eut pas l'occasion de le taquiner davantage que la porte adjacente menant au secrétariat de l'Agence s'ouvrit, laissant apparaître un jeune homme d'à peine vingt ans, et que Chûya n'avait jusqu'alors, jamais vu.

- Monsieur Dazai, je ne vais pas tarder à partir. Vous voulez que je vous prépare du café avant ?

- Avec plaisir Ryûzô. Décaféiné pour moi et noir pour la petite chose.

- C'est moi la « chose » ? s'énerva Chûya.

Au-delà du fait que Dazai n'avait même pas pris la peine de l'appeler par son nom devant l'un de ses collègues, Chûya sentit une vague de chaleur (loin d'être la bienvenue) se répandre dans tout son cœur en réalisant que ce suicidaire se souvenait de la façon dont il prenait son café.

Il secoua la tête et reporta son attention sur le jeune secrétaire.

- Nakahara Chûya, se présenta-t-il. Et ne vous embêtez pas pour moi, je n'ai pas l'intention de rester une minute de plus.

- Peut-être qu'à défaut de vous préparer un café, je pourrais vous offrir un verre ?

Chûya comme Dazai furent plus que surpris par une telle déclaration. Ryûzô Saki était l'assistant remplaçant de Fukusawa, le temps que Naomi passe ses examens de mi semestre, et jusqu'à présent, il avait toujours été du genre discret et timide. Et pourtant, il était là, à proposer un verre à Chûya, le feu aux joues et les yeux pétillants. Il ne faisait aucun doute que le mafieux plaisait au jeune secrétaire. Suffisamment pour le pousser à lui demander un rendez-vous.

Un fait qui, sans qu'il ne sache réellement pourquoi, tordit les entrailles de Dazai.

- Je … euh … Oui, pourquoi pas ? répondit Chûya, pris au dépourvu.

- Non.

Jamais Chûya n'avait entendu Dazai parler d'une voix si ferme et catégorique. Ni vu une telle noirceur dans son regard et son visage si fermé. Bon sang, mais qu'est-ce qu'il lui prenait tout à coup ?

- Oh, lâcha Ryûzô, déçu. Ce n'est rien, oubliez-ça.

- Non, non, attendez, l'interrompit Chûya avant de se tourner vers Dazai. Excuse-moi, mais je ne crois pas que l'on t'ait demandé ton avis ?

- On a ce rapport à finir, déclara ce dernier.

Le suicidaire arborait un sérieux que son ancien partenaire ne lui connaissait pas.

- Je ne te suis d'aucune aide, tu ne peux pas le nier. Et comme je me passerai volontiers de tes remarques désobligeantes, je vais sortir d'ici et aller boire un verre.

Il revint vers le bureau de Dazai pour récupérer son manteau et lorsqu'il se tourna pour rejoindre la sortie, il sentit une poigne se resserrer autour de son bras.

- Bordel, mais à quoi est-ce que tu joues ? cracha-t-il en découvrant la main de Dazai refermée sur sa peau.

- Ryûzô, tu peux nous laisser une minute ?

- Euh … Oui, bien sûr. Je vous attends en bas, dit-il à l'intention de Chûya.

À cette phrase, Dazai ne put s'empêcher de raffermir, malgré lui, sa prise autour du poignet de son ancien partenaire, dans un geste possessif.

- Lâche-moi, Dazai ! réclama le mafieux après que l'assistant ait refermé la porte derrière lui. Qu'est-ce qui te prend ? Tu te fiche de ce rapport encore plus que moi, alors qu'est-ce que ça peut te faire que je parte, maintenant ?

- Je …

Je veux que tu restes avec moi.

Là était la vérité que Dazai aurait dû dire si seulement il en avait eu le cran. À la place il libéra Chûya et renfila ce masque sarcastique que tout le monde lui connaissait.

- Il n'y a pas de raison que je subisse la colère de Fukuzawa, simplement parce que tu te fiches de rapporter une mission qu'on a pourtant fait à deux.

- Il n'y a rien à rapporter. On a récupéré Q et tué Lovecraft. C'est tout.

- Le Double Noir s'est réuni ce soir-là. C'est quelque chose qu'on a fait tous les deux.

- Cette mission ne voulait rien dire. On ne se doit rien, Dazai.

Ces mots pourtant courts et simples, lui firent bien plus mal qu'il ne l'aurait imaginé. Le détective ne se serait jamais cru si blessé par une telle indifférence. Il aurait mille fois préféré voir Chûya se mettre en colère contre lui ou lui filer un coup de poing. Mais ça … C'était au-dessus de ce que sa façade impassible pouvait supporter.

- Éclatez-vous bien, lâcha-t-il avec amertume.

- Dazai …

Mais déjà le brun s'était rassis à sa chaise de bureau et avait repris l'écriture de ce fameux rapport. Du coin de l'œil, il vit que Chûya le regardait, immobile. Ce ne fut que quelques secondes plus tard, que ce dernier laissa échapper un soupir, avant de se diriger vers la porte.

- Tu n'es qu'un abruti, Dazai. J'espère que tu en as conscience.

Et sur ces derniers mots, il partit, en claquant la porte derrière lui.

Dazai s'autorisa seulement alors à passer une main sur son visage et à reculer sa chaise de son bureau, observant ce fameux rapport dans lequel il avait laissé ses doigts exprimer ce qu'il était incapable de dire à Chûya, à voix haute.

Je suis terriblement jaloux. Je te veux pour moi. Tu me manques. Ne me laisse pas. Ne sois pas aussi idiot que je l'ai été. J'ai besoin de toi.


Rues de Yokohama. 20h02.

Il n'avait tenu qu'une petite demi-heure avant de laisser tomber l'écriture de son rapport et quitter l'Agence. Il ne supportait pas l'idée que Chûya soit là, quelque part dehors, à passer du bon temps avec un type qu'il ne connaissait même pas. Merde, ils avaient passé près de huit ans ensemble. Dazai le connaissait par cœur et sortir avec un inconnu n'était en rien ce qu'il lui fallait. Il méritait mieux que Ryûzô, il méritait quelqu'un …

Comme toi ? se moqua sa conscience.

Bien sûr que non … Dazai ne le méritait pas. Et pourtant dieu seul savait qu'il serait prêt à tout pour arriver à attirer son attention comme Chûya avait su attirer la sienne.

Il se dirigea presque instinctivement vers le Stardust. Dazai connaissait suffisamment son ancien partenaire pour savoir qu'il serait très certainement là-bas. Il adorait l'ambiance singulière de ce bar décoré au goût des années soixante et la qualité des cocktails qu'on y servait. Et dans le cas où Dazai se serait trompé, il pourrait toujours s'y arrêtait pour noyer sa frustration dans l'alcool.

Bon sang, Chûya allait finir par le rendre complètement fou.

Il rentra dans le bar plutôt bien rempli pour ce début de soirée et apprécia la douce mélodie jazzy qui s'échappait du jukebox. Dazai n'aimait pas spécialement ce bar. Non pas que cet endroit manquait de charme ou d'un service de qualité, mais le peu de fois où il s'y était rendu en compagnie de Chûya, durant leurs années passées à la Mafia, il avait été malade de voir autant d'hommes, comme de femmes, flirter avec son partenaire.

Dazai était quelqu'un de jaloux et de possessif. Et c'était une facette de sa personnalité qu'il n'exprimait que rarement. Mais lorsqu'il s'agissait de Chûya, il ne répondait plus de rien.

Et comme il s'y attendait, il reçut un coup au cœur en découvrant qu'il avait vu juste. Chûya était bel et bien au bar et lui tournait le dos, faisant face à un Ryûzô tout sourire. Dazai sentit les ongles de ses doigts s'enfoncer dans ses paumes et bientôt, le sang de ses coupures imprégna les bandages de ses mains. La douleur lui rappela qu'un homme comme lui, incapable de contrôler sa jalousie et d'exprimer ses sentiments, ne méritait pas quelqu'un comme Chûya.

Il ne supporterait pas ce spectacle bien longtemps, aussi décida-t-il de quitter le bar, avant de ne plus répondre de ses mots et de commencer à dire des choses qu'il regretterait.

Dazai jeta un dernier coup d'œil à la silhouette de Chûya, avant de réaliser que Ryûzô le regardait.

Merde.

Il se tourna vivement pour rejoindre le couloir de l'entrée, en espérant que l'assistant remplaçant de Fukuzawa, aurait la bonne idée de ne rien dire à Chûya. Mais à peine fut-il sur le point de passer la porte, qu'il entendit la voix de Ryûzô résonner derrière lui.

- Monsieur Dazai.

Il se mordit la langue pour contenir sa nervosité et fit de son mieux pour reprendre contenance avant de se tourner vers le jeune homme.

- Tiens, Ryûzô, lança-t-il d'un ton enjoué. Toi aussi tu aimes l'ambiance révolutionnaire des années soixante ?

- Vous nous avez suivi ?

- Non, je ...

Sérieusement ? Il n'aurait jamais pu utiliser la carte de la coïncidence. Pas à Yokohama, alors qu'il y existait une centaine d'autres bars et que celui-ci se trouvait à vingt minutes à pieds de l'Agence.

Alors il se contenta de dire une partie de la vérité.

- Chûya adore cet endroit, alors j'ai pensé que …

Ryûzô n'en revenait pas. Cela faisait trois semaines qu'il travaillait à l'Agence et qu'il fréquentait Dazai près de sept jours sur sept. Jamais il n'aurait imaginé le voir si tendu, à triturer ses mains sans s'en rendre compte, après s'être fait prendre en flagrant délit comme un enfant, après une bêtise.

Et pourtant, le jeune assistant se sentit concerné par la douleur de cet homme qui semblait renfermer beaucoup de choses. Trop de choses pour espérer vivre sainement.

- Vous l'aimez, n'est-ce pas ?

Il fallait qu'il le sache. Parce que, même si Chûya lui plaisait, jamais il ne pourrait prétendre pouvoir rivaliser avec leur histoire. Ce qu'ils avaient partagé à l'époque du Double Noir était unique, et il suffisait de les voir ensemble pour comprendre qu'un lien indéfectible les unissait. Il avait tenté sa chance sur un coup de cœur pour le jeune mafieux, mais il était évident qu'il avait bien moins sa place auprès de Chûya, que ce n'était le cas de Dazai.

À en juger par le visage crispé du détective, Ryûzô savait qu'il était en train d'essayer de trouver une réponse en adéquation avec ce caractère sarcastique et farfelu qui faisait sa réputation. En vain.

Dazai soupira.

- Peu importe, répondit-il. Ce n'est pas réciproque, alors …

- Venez avec moi.

- Quoi ?

- Venez. Et faites-en sorte, qu'il ne vous voit pas.

Ryûzô lui fit signe de le suivre, tandis qu'il retournait dans la salle principale. Dazai, curieux s'exécuta et laissa quelques secondes d'avance au jeune homme pour qu'il puisse retrouver sa place au bar, à côté de Chûya.

Une fois que ce dernier eut à nouveau le dos tourné, Dazai osa s'avancer discrètement et s'installa à quelques chaises des deux hommes, assez pour les entendre parler, mais pas pour être reconnaissable au premier coup d'œil, s'il prenait à Chûya l'envie de se retourner pour X raison.

Dazai commanda un whisky pour la forme et se concentra sur la conversation de Ryûzô et Chûya.

- Désolé, s'excusa le plus jeune. C'était un ami de longue date, je voulais juste le saluer avant qu'il ne parte.

- Ne t'excuse pas, je comprends. Enfin, je crois. On ne peut pas vraiment dire que j'ai beaucoup d'amis. Je ne fréquente que mes collègues de la Mafia et à part Kôyô que je considère plus comme une sœur et Akutagawa, comme un petit frère énervant, je n'ai pas grand monde.

Dazai ne put retenir un sourire. Il avait beau avoir quitté la Mafia Portuaire depuis quatre ans, les membres qui la constituaient n'en restaient pas moins une famille à part entière. Il pouvait jouer les insensibles autant qu'il lui plaisait, mais Kôyô, Akutagawa, Hirotsu, et Gin lui manquaient terriblement, parfois. Mais pas autant que son ancien partenaire.

- Au moins, toi, tu prends la peine de dire au revoir à tes amis, reprit Chûya en avalant une gorgée de son cocktail. Pas comme cet abruti de Dazai qui fiche le camp sans même prévenir.

Dazai sentit son cœur se tordre en entendant l'amertume contenue dans la voix du roux. Son départ était une chose sur laquelle il ne pourrait jamais revenir, et même avec toutes les bonnes raisons du monde, le fait qu'il soit parti sans même en parler à Chûya, était inexcusable.

- Huit ans … Ce n'est pourtant pas rien. Je veux dire … On a passé toute notre adolescence ensemble. Comment a-t-il pu faire une croix sur tout ça, aussi facilement alors que j'en suis incapable ?

Dazai fut brisé par ces paroles. Il n'avait pas conscience du poids que son départ avait délaissé sur Chûya. Il avait pourtant tout fait pour que ce dernier le déteste et ainsi rendre les choses plus faciles. Ne pas le prévenir, faire exploser sa voiture, ne pas donner de nouvelles. Mais visiblement, cela n'avait pas suffi.

- Chûya … commença Ryûzô.

- Bordel, est-ce que c'était si dur que ça de … de venir me le dire ? J'étais son partenaire, sa moitié, j'aurais pu tout entendre ! Qu'est-ce que j'ai bien pu faire qui lui ait donné l'impression qu'il ne pouvait pas me parler ?

« Oh mon dieu », pensa le détective. Chûya n'en avait pas spécialement après Dazai, mais après lui-même. Il se sentait coupable de son départ.

Dazai sentit sa main se mettre à trembler autour de son verre. Il n'avait jamais voulu ça. Il s'était éloigné pour changer de vie et permettre à Chûya de reprendre la sienne, plus sainement, sans qu'un suicidaire comme lui, ne vienne tout gâcher.

- Je connaissais Odasaku, continua Chûya. C'était le meilleur ami de Dazai et je ne pouvais pas prétendre pouvoir le remplacer, mais … J'aurais été là. Pour ce maquereau suicidaire insupportable, j'aurais tout encaissé. Sa colère, ses larmes, ses cauchemars, mais tu sais quoi … ? Il ne m'a offert que son indifférence et ça me bouffe littéralement de l'intérieur.

Chûya engloutit d'une traite le reste de son verre et Dazai vit son dos tressaillir. Nul doute que l'alcool passait moins bien que d'habitude. Le brun dût se faire violence pour ne pas se lever de sa chaise et rassurer son ancien partenaire quant à toutes ces dernières paroles.

- Je le déteste, acheva-t-il.

Dazai s'étonna de ne pas sentir son verre exploser entre ses doigts. La douleur était telle qu'il dû se mordre la lèvre à sang pour ne pas réagir.

- Non, c'est faux.

Mais ce fut la voix de Ryûzô qui exprima ce qu'il mourrait d'envie de répondre. Il releva vivement la tête et se tourna pour tomber sur le regard bienveillant du secrétaire d'Agence.

- Comment ça ? demanda Chûya, perplexe.

- Écoute, tu auras beau avoir toute la bonne volonté de ce monde pour rencontrer d'autres personnes et dire que tu le hais autant que tu veux, ça ne changera rien au fait que depuis qu'on est arrivé ici … Tu ne m'as parlé que de lui.

Dazai se figea. Alors c'était pour cela que Ryûzô avait voulu qu'il vienne écouter … Parce que Chûya parlait de lui depuis le début de leur rendez-vous.

- Mais non, je …

- Chûya, même si cela ne fait que quelques heures qu'on se connaît, je pense que tu es assez intelligent pour avoir compris que ce verre que je t'ai proposé, c'était une manière de t'inviter en rendez-vous. Pour qu'on apprenne à se connaître.

- Bien sûr …

- Pourtant, tu n'as eu que le prénom de Dazai à la bouche.

- Sans doute parce que je … J'ai besoin d'exprimer ma colère et de …

- Une colère que tu ressens parce qu'il t'a abandonné. Une colère révélatrice des sentiments que tu as pour lui.

- Je n'ai pas de sentiments pour lui.

- Alors pourquoi est-ce que tes yeux brillent de cette façon ?

Chûya cligna des paupières et sentit deux larmes orphelines rouler le long de ses joues. Il déglutit avec difficulté à cause du nœud qui lui obstruait la gorge et repoussa son verre vide.

- L'alcool, ça craint, lâcha-t-il en essuyant ses joues d'un revers de main.

- Tu vois ? Tu viens de verser des larmes en face de moi et je suis là, à réfléchir à quelles paroles je pourrais te dire pour t'apaiser, mais lui … Même en te voyant de dos, il a su que tu pleurais. Et il s'est levé de suite, au risque de griller sa discrétion, parce qu'il ne supporte pas de te voir malheureux, sans réagir.

L'esprit embué par l'alcool, il fallut quelques secondes à Chûya pour comprendre où Ryûzô voulait en venir. Une fois fait, il se tourna vivement pour découvrir Dazai à quelques centimètres seulement de lui. Ce dernier s'était levé, incapable de rester à l'écart plus longtemps, alors que Chûya souffrait à cause de lui, à seulement deux mètres de distance.

Le roux lâcha un rire sans joie et se leva à son tour.

- Vous vous êtes bien foutus de moi, tous les deux. Bravo pour la mise en scène, maintenant allez bien vous faire voir.

Il récupéra sa veste et se précipita vers la sortie du bar.

Dazai reste figé, ne sachant pas comment réagir. Ryûzô lui, le regarda avec un léger sourire et lui lança un signe de tête vers la porte.

- Allez-y. Et ne foirez pas tout cette fois.

Et Dazai ne se fit pas prier. Sur les conseils d'un homme qu'il ne connaissait que très peu, il abandonna cette peur d'avoir l'air faible, de tout gâcher et s'élança à la poursuite de Chûya.

Il ne mit que deux minutes à le rattraper, slalomant entre les différents passants sur le trottoir. Chûya était facilement repérable avec son long manteau noir et son chapeau sur la tête.

Arrivé à sa hauteur, il lui agrippa le poignet comme il l'avait fait quelques heures plus tôt dans son bureau, mais avec une douceur infinie qui fit frissonner Chûya.

- Tu ne t'es pas suffisamment amusé, c'est ça ? Tu as besoin d'en voir plus ? lui demanda le mafieux en se retournant.

Il avait le visage rougi par le froid et ses yeux luisaient de larmes qu'il refusait de laisser couler. Il se sentait trahi, humilié, comme quatre ans auparavant, après que Mori lui ait annoncé le départ de Dazai. Il n'avait pas l'impression de valoir plus qu'une banale distraction aux yeux de cet homme qu'il avait dans la peau depuis tant d'années maintenant.

Dazai prit le temps d'admirer le visage de son ancien partenaire comme il ne l'avait jamais fait. Il redécouvrit le bleu intense de son regard, la seule rivière dans laquelle il prendrait réellement plaisir à se noyer, la pâleur de sa peau, le rosé de ses lèvres et le feu de ses mèches rousses. Et avant qu'il n'ait pu s'en empêcher, il glissa une main dans le cou de Chûya, lequel tressaillit légèrement.

- Je ne suis … vraiment, vraiment pas doué pour m'exprimer avec des mots et pourtant, dieu seul sait tout ce que je meurs d'envie de te dire.

Il baissa les yeux, nerveux.

- Je pourrais sans doute commencer par m'excuser pour tout ce que je t'ai fait subir, te dire qu'il n'a jamais été question de te faire du mal, ni maintenant, ni il y a quatre ans. Je pourrais t'expliquer que la mort d'Odasaku ne changeait rien à ce que nous partagions tous les deux et que je suis partie en pensant que ce serait mieux pour toi comme pour moi.

Chûya cessa de trembler et son regard s'adoucit.

- Je pourrais te supplier de me pardonner, parce que même au bout de quatre ans, je ne supporte pas de te voir me détester. Et parce qu'au fond, les seuls moments où je ne pense pas au suicide et où j'aime la vie, sont ceux que je partage avec toi. J'aimerais être en mesure de te dire, que je passerais volontiers chaque seconde de mon existence à récupérer des gamins maléfiques dans des cabanes en bois, à me battre contre des monstres faits de tentacules et à me tenir prêt à annuler ta corruption, si seulement cela voulait dire que tu ne me détesterais plus.

Il expira doucement et replongea son regard dans celui de Chûya.

- Mais je ne saurais pas comment exprimer toute ces choses correctement. Alors je vais t'embrasser. Là, maintenant. Et je vais faire en sorte que mes lèvres te communiquent à leur manière, tout ce dont je n'arrive pas à te parler. Tu peux soit écouter jusqu'à la fin, soit m'interrompre tout de suite, et partir.

- … Je t'écoute.

Et Dazai fondit sur sa bouche.

C'était un baiser urgent, passionné et empli d'un désir trop longtemps refoulé. Dazai passa sa seconde main sur la nuque de Chûya pour maintenir son visage contre le sien. Chûya, lui, agrippa le col du plus grand, chacun s'accrochant à l'autre, comme apeuré d'être à nouveau séparés. Une seule et même chaleur intense envahit leurs deux corps et jamais ils ne s'étaient sentis aussi harmonieux. Certes, ils étaient brisés, voire pourris à certains égards, empoisonnés par cette passion qui les dévoraient de l'intérieur depuis des années. Mais à leur manière, ils étaient aussi leur antidote.

Dazai profita du fait que Chûya entrouvre légèrement les lèvres en quête d'oxygène, pour venir faire glisser sa langue contre la sienne. Ce suicidaire était peut-être nul avec les mots, mais il savait très certainement faire passer ses émotions à travers ses baisers. Il était impossible de passer à côté de l'amour et de la tendresse avec lesquels Dazai embrassait celui qui, au fond, n'avait jamais cessé d'être son partenaire.

Ils auraient adoré ne plus jamais avoir à se soucier du reste du monde et continuer de s'embrasser jusqu'à en mourir étouffés, mais ils avaient bien trop de choses à rattraper pour envisager un suicide amoureux tout de suite.

Alors après lui avoir mordiller la lèvre inférieure avec taquinerie, Dazai se recula légèrement et vint poser son front contre celui de Chûya.

- Est-ce que c'était assez clair ?

- Comme du cristal.

Ils se surprirent à rire légèrement, la buée formée par leurs souffles se mêlant l'une à l'autre.

- Je crois qu'on a encore beaucoup de choses à se dire, murmura Dazai. Et un rapport à finir.

- Est-ce que tu vas encore jouer les jaloux si un de tes collègues me propose un café ?

Dazai resserra sa prise autour de la taille de Chûya, le pressant davantage contre lui.

- Possible. À moins que tu ne sois prêt à me rassurer ?

Et sur ces mots, il se pencha à nouveau et l'embrassa tendrement.

Le rapport attendrait demain.