N°5
Quatre ans plus tôt.
Appartement de Chûya Nakahara. 23h56.
Chûya somnolait faiblement sur le canapé de son salon, incapable de se concentrer sur le programme télévisé qui se déroulait sous ses yeux et sur lequel il avait zappé totalement au hasard. La pluie qui battait contre la fenêtre derrière lui, tâchait la lumière vive de la lune de petites dégoulinures noires et le clapotis de l'eau berçait doucement le jeune mafieux dans les bras de Morphée. Il ne se donnait pas plus de dix minutes avant de sombrer dans le sommeil.
Et c'est ce qui serait sûrement arrivé si de lourds cognements n'avaient pas retenti contre sa porte d'entrée. Le bruit aussi vif que soudain, le poussa à écarquiller les yeux et à se redresser. Si vite qu'il en eut le tournis. Bon sang, qui pouvait bien avoir l'idée de venir frapper à une heure pareille ? Question bête. Il n'y avait qu'une seule personne capable d'avoir un tel culot.
- Abruti de suicidaire, marmonna Chûya en se levant malgré lui.
Il aurait tout aussi bien pu rester allongé et ignorer les coups portés, jusqu'à ce que Dazai se lasse et décide de partir. Mais là était le problème. Dazai ne se lassait jamais, et encore moins lorsqu'il s'agissait de rendre la vie dure à son partenaire.
Néanmoins, et dans le but de l'agacer un peu, Chûya prit tout son temps pour rejoindre la porte d'entrée. Fatigué de constater que Dazai n'avait pas compris le message (étant donné les frappes qui n'avaient pas cessées), le roux finit par se résoudre à ouvrir.
- Bordel, qu'est-ce que tu veux ?
Chûya s'était préparé à affronter le sourire sarcastique et insupportablement charmeur de son associé, ainsi que son excuse débile, quelle qu'elle aurait été, pour justifier sa présence sur son palier, peu avant minuit. Mais il cessa bien vite de froncer les sourcils et de serrer la mâchoire en découvrant Dazai, comme il ne l'avait jamais vu auparavant.
Le bandage qu'il l'avait toujours vu arborer autour de son œil droit, n'était plus là et laissait à découvert toute l'intensité de ses yeux marrons. Son grand manteau noir qu'il gardait constamment sur ses épaules, dégoulinait d'eau de pluie sur la moquette du couloir et la peau de ses mains tremblantes, était recouverte de sang.
Chûya sentit une vague de panique l'envahir, bien plus grande que toutes celles qu'il avait pu expérimenter jusqu'alors.
- Oh mon dieu, tu es blessé …
Il le tira vivement à l'intérieur de l'appartement et s'attela à le débarrasser de son manteau et de sa veste, palpant méthodiquement son corps à la recherche de la plaie, origine de tout ce sang.
- Ce n'est pas le mien … murmura Dazai.
Jamais Chûya n'avait eu l'occasion d'entendre une telle détresse dans la voix de son partenaire. Au-delà de ses magnifiques yeux marrons desquels il eut du mal à détacher son propre regard, Chûya remarqua que ce qui recouvrait le visage de Dazai, et qu'il avait pris pour des gouttes de pluie au premier abord, était en réalité de longues larmes.
Son partenaire pleurait. Et Chûya en eut le cœur déchiré, malgré lui. Pour que Dazai en arrive à un tel état, il avait dû se produire quelque chose de terrible.
- Tu es trempé.
Ce fut les seuls mots que le manipulateur de gravité fut capable de prononcer, tant la vision de son partenaire en larmes, le secouait. Il accouru jusque dans sa salle de bain et récupéra les premières serviettes qui lui tombèrent sous la main, ainsi qu'un gant qu'il humidifia rapidement. Il avait bien trop peur de laisser Dazai tout seul dans son salon. Dans l'état où il était, ses réactions étaient imprévisibles.
Il le retrouva à genoux, le corps reprit de frissons qui n'avaient rien avoir avec la fraîcheur de la météo. Chûya s'accroupit au sol à son tour et passa une serviette autour des épaules de Dazai, avant d'amener délicatement la seconde sur ses cheveux mouillés. Il s'appliqua comme il le put à sécher un tant soit peu ses mèches brunes en bataille, avant de s'atteler à l'essuyage de son visage.
Peine perdue. À peine avait-il débarrassé ses joues de leur humidité, que de nouvelles perles salées venaient tracer leur chemin sur sa peau, partant de ses yeux brillants, jusqu'à atteindre la commissure de ses lèvres, ou le creux de son cou pour les plus audacieuses.
Il abandonna l'idée et commença à nettoyer ses mains. Chûya récupéra le gant humidifié d'une eau qu'il avait pris le temps de faire tiédir et commença doucement à effacer le sang de ses doigts et de ses paumes. Dazai resta figé, pleurant de façon presque imperceptible, le corps toujours secoué de tremblement.
- Qu'est-ce qu'il s'est passé ? osa demander Chûya.
Voir Dazai ainsi le rendait malade. Mais il ne pourrait pas l'aider tant qu'il ne saurait pas la raison de son malheur. Il fallait qu'il réussisse à le faire parler.
Le brun porta l'une de ses mains désormais propres à ses joues et essuya de lui-même les larmes qui les mouiller, avant que d'autres ne les remplacent.
- Oda … Odasaku … C'est Mori … Il n'a rien fait … Il m'en a empêché … Je n'ai rien pu faire …
Ses paroles étaient décousues, vides de sens pour Chûya qui tentait pourtant de comprendre.
- J'aurais dû le sauver … J'aurais dû arriver plus tôt … Mais je … Je n'ai pas … Il est mort dans mes bras, Chûya …
Le roux fut frappé par cette déclaration.
Odasaku avait rendu l'âme. Comment s'était possible ? Malgré son incapacité à tuer qui que ce soit, il restait l'un des meilleurs éléments de la Mafia et il était bien le dernier qui aurait mérité de mourir.
Il était le meilleur ami de Dazai, un pilier dans sa vie fait d'alcool, de meurtres et de tentatives de suicide. Et il venait de le perdre, de se faire écraser sous le poids d'une culpabilité qu'il n'aurait jamais dû ressentir. Car …
- Ce n'est pas de ta faute, lui murmura Chûya.
- Je n'ai pas été là pour lui, répliqua Dazai entre deux sanglots.
- Tu as fait tout ce que tu as pu. Si moi je le sais, Oda le sait aussi. J'en suis persuadé.
Dazai releva la tête vers son partenaire et le regarda dans les yeux. Chûya fut meurtri d'y lire une peine si grande qu'elle aurait pu l'engloutir tout entier.
- Pourquoi lui, Chûya ? Il ne le méritait pas. C'était quelqu'un de bien.
Chûya n'avait malheureusement pas la réponse à cette question. Si ce n'est qu'il n'y avait pas de justice en ce monde. Leurs années passées dans la Mafia le leur avaient appris. Pourtant, c'était toujours beaucoup plus dur à accepter, lorsque cela touchait des personnes que l'on aimait.
- Ça aurait dû être moi.
Cette simple phrase fit sortir Chûya de ses gonds. Il agrippa les épaules du brun et s'efforça de le regarder dans les yeux, bien que devoir affronter ses larmes le ronge de l'intérieur.
- Ne dis pas ça, espèce d'idiot !
- Il avait tant de choses à offrir au monde. Il avait des projets, il devait écrire un roman. Et il avait renoncé à ses pulsions meurtrières, au profit d'une vie plus généreuse. Il s'occupait d'orphelins et il a toujours été là ceux qu'il aimait. Alors pourquoi, Chûya ? Pourquoi lui et pas moi ? Alors que je n'ai rien …
Le roux n'avait plus la force de réfléchir. Il ne voulait pas perdre des secondes inutiles à se demander quelles paroles seraient les bonnes pour apaiser Dazai, car ce serait du temps de perdu, plutôt que de le consoler. Alors il laissa parler son instinct premier et glissa une main sur la mâchoire de son partenaire, essuyant une nouvelle larme du bout de son pouce, avant qu'elle n'ait pu terminer sa course.
Ce geste simple et tendre fit s'immobiliser Dazai, qui releva doucement la tête vers Chûya.
- Tu m'as moi, déclara ce dernier.
Il avait les yeux rivés au sol et le visage pourpre. Il était évident qu'il était gêné d'en arriver à une telle déclaration. Au fond, Chûya s'attendait simplement à ce que Dazai l'envoie balader, ou ne se fiche littéralement de lui.
Mais à la place il murmura son nom, la voix teintée de désespoir …
- Chûya …
Et la seconde suivante, Dazai plaqua sa bouche contre celle de son partenaire, mêlant ses larmes à sa peau, en même temps que sa langue à la sienne. Chûya eut du mal à réagir immédiatement, face à la ferveur avec laquelle Dazai l'embrassait, et il lui fallut se faire violence pour parvenir à repousser le brun, juste assez pour pouvoir reprendre son souffle et parler.
- Dazai, qu'est-ce que tu … ?
- S'il te plaît.
Il ne lui laissa pas le temps de répliquer et se réattaqua à ses lèvres, tout en passant ses propres mains autour de son cou, pour le maintenir contre lui. Aussi perdu fut Chûya, il ne put s'empêcher de gémir en sentant la bouche experte de Dazai se mouvoir contre la sienne. Il sentit des vertiges délicieux commencer à le gagner et il s'efforça de le repousser une seconde fois.
- Dazai, arrête.
- Une nuit. Rien qu'une nuit.
- Mais je …
- Laisse-moi oublier. Je t'en prie. Fais disparaître la douleur.
Le ton de sa voix était si suppliant que Chûya en eut des frissons. Il était tiraillé entre l'envie de céder, car ça aurait été mentir que de dire qu'il ne rêvait pas de sentir le corps de Dazai contre le sien, et le besoin de le repousser. Car une nuit, une seule, ne suffirait jamais.
Chûya pouvait peut-être berner Mori, Kôyô, Akutagawa ou Dazai, lui-même, mais en réalité, il ne détestait son partenaire que pour les fortes émotions qu'il lui faisait ressentir. Chûya ne supportait pas la façon dont la voix de Dazai faisait frissonner son corps, la manière dont son regard le faisait fondre. La haine et la colère étaient les seules armes qu'il possédait pour contrer ces sensations qu'il ne voulait pas ressentir. Parce qu'il savait qu'il était impossible que Dazai ressente la même chose à son égard. Et il n'avait pas envie de souffrir.
Pourtant, c'était ce qu'il se passerait s'il cédait à sa requête. Ils passeraient la nuit ensemble et Dazai regretterait et il ne le supporterait pas. Mais sur le moment, il supportait encore moins de voir le brun en larmes et désemparé.
Alors il craqua et initia leur troisième baiser. Un tendre et langoureux qui portait des mots rassurants et apaisants. Des mots qui se voulaient antidote du mal qui rongeait Dazai. Et sur le coup, cela fonctionna. Car le suicidaire se laissa aller contre la bouche du roux et s'accrocha désespéramment au col de sa chemise.
Le temps d'une nuit, ils oublièrent tout. De la mort d'Odasaku, à la Mafia Portuaire, en passant par la pseudo-haine qu'ils étaient censés ressentir l'un pour l'autre. Ils se perdirent dans les méandres d'un plaisir qu'ils n'auraient jamais pensé expérimenter, et encore moins ensemble, mais c'était un fait qu'aucun d'eux n'auraient pu réfuter.
Ils passèrent la nuit entière à découvrir la sensation de leurs peaux l'une contre l'autre, à s'émerveiller de la facilité avec laquelle leurs bouches s'accordaient, comme deux pièces d'un même puzzle, sous la pluie battante à l'extérieur, témoin de leur passion.
Une passion telle que pendant les quelques heures où Chûya dormit après coup, il crut vraiment que Dazai et lui pourraient découvrir une autre facette que celle professionnelle de leur relation. Mais c'était avant qu'il ne découvre le lit vide à son réveil et ne voit ses espoirs de la veille piétiner douloureusement.
Douleur qui, quatre ans plus tard, ne l'avait toujours pas quitté.
À ce jour.
Appartement de Dazai Osamu. 23h33.
- À la tienne.
Dazai amena son propre verre de whisky trinquer contre le deuxième et qui reposait sur sa table basse, en face de lui. Le tintement résonna dans son salon, puis ce fut le silence. Si froid, si malaisant que Dazai n'eut même pas le cœur à prendre une gorgée de sa boisson, quand il s'avait que le second verre, resterait désespéramment rempli.
C'était une sorte de rituel depuis quatre ans. Dazai prenait un congé et passait la journée à flâner dans les rues de Yokohama, à la recherche d'un nouveau whisky à tester. Avant le coucher du soleil, il passait une heure ou deux au cimetière de la ville et méditait sur une tombe bien particulière. Là où le nom de Sakunosuke Oda était inscrit dans la pierre. Il restait silencieux la plupart du temps, appréciant simplement la douceur du vent sur son visage, en paix. Et lorsqu'il rentrait chez lui, il ouvrait sa bouteille et remplissait deux verres, dans lesquels il ajoutait un énorme glaçon comme l'ont en servait au Lupin.
Et il en était là. À apprécier le goût légèrement amer de la boisson, les yeux perdus dans cette place en face de lui, là où il se plaisait à y voir le fantôme de son ancien meilleur ami.
- Quatre ans déjà …
Il avait conscience d'avoir l'air idiot, à parler dans le vide.
Il lâcha un rire sans joie.
- Je ne suis qu'un abruti. Qui est-ce que j'essaye berner ?
Il but le contenu de son verre d'un coup et grimaça sous l'effet de la brûlure causée par l'alcool.
- Tu es parti trop tôt, Oda. Il y en tellement de choses que j'aimerais pouvoir te dire. Et pour lesquelles j'aurais besoin de tes conseils. Tu as toujours été bien plus sage que moi.
Dazai entendit quelque chose venir cogner à sa fenêtre et il tourna la tête pour découvrir le ciel sombre envahit d'une pluie naissante. Le claquement des gouttes contre la vitre, le ramena à cette nuit d'il y a quatre ans et qui n'avait pas été mauvaise sous tous ses aspects.
Il passa ses doigts sur lèvres et se délecta de la sensation qu'avait eu la bouche de Chûya contre la sienne. Même des années plus tard, c'était une chose qu'il n'avait pas pu oublier. Mais le souvenir de leur nuit passée ensemble était aussi délicieux qu'amer et Dazai lâcha un soupir.
- J'ai merdé, Oda.
Il passa une main dans ses cheveux en bataille, ses mêmes mèches brunes que les doigts de Chûya avaient parcouru avec tendresse pour en apprécier la douceur, comme avec force pour en faire un point d'ancrage.
- J'ai …
Son début de monologue fut interrompu lorsqu'il entendit quelqu'un venir frapper à sa porte. Il réfléchit à toutes les bêtises qu'il avait faites ces dernières semaines à l'Agence, en se demandant laquelle pourrait bien pousser Kunikida à venir le sermonner à une heure pareille. Car il ne pouvait s'agir que de son collègue. Qui cela aurait-pu être d'autre ?
Il alla ouvrir la porte et il eut à peine le temps de réagir que Chûya lui tombait dans les bras. Au sens propre du terme. Et étant donné la bouteille de vin entamée aux trois quarts qu'il avait dans la main droite, il n'était pas étonnant qu'il peine à tenir debout.
- Enfoiré de maquereau suicidaire bousilleur de bandage, marmonna le roux contre la poitrine de Dazai.
Le détective passa une main sur sa taille pour essayer de le relever avec autant de délicatesse que possible. Ce à quoi Chûya répondit en se détacha vivement de son ancien partenaire.
- Ne me touche pas.
- C'est toi qui m'ait tombé dans les bras, se justifia Dazai.
Chûya balaya sa remarqua d'un revers de main et porta le goulot de la bouteille à sa bouche et rejeta la tête en arrière pour engloutir quelques centilitres de plus. Au-delà de l'aspect désespéré de cette situation, Dazai ne put s'empêcher de rêvasser en redécouvrant la gorge lisse de Chûya, dont la pâleur de sa peau contrastait avec le noir de son collier, et qu'il avait pris tant de plaisir à dévorer, quatre ans auparavant.
Il secoua la tête pour chasser ses images de son esprit et se concentra sur son ancien partenaire, en train de tituber vers le salon comme s'il flâner dans un endroit qu'il connaissait bien.
- Je ne te propose pas un verre, marmonna Dazai, plus pour lui-même que pour Chûya.
Il retrouva le jeune mafieux figé au milieu de la pièce, les yeux rivés sur le verre de whisky qui reposait encore sur sa table basse.
- Enflure …
- Chûya, qu'est-ce que … ?
- Désolé. J'ignorai que tu n'étais pas tout seul. Je m'en vais.
Dans sa précipitation, il trébucha et manqua de tomber, mais Dazai le rattrapa, alors que la bouteille de vin presque vide, venait exploser sur le sol.
- Lâche-moi !
- Tu tiens à peine debout.
- C'est le cas depuis quatre ans. J'y suis habitué. Alors lâche-moi.
Chûya frappa la poitrine de son ancien amant avec le peu de force que l'ivresse lui conférait. Ses coups avaient beau être faibles, il était impossible de manquer la haine qu'il y mettait. Son petit corps avait accumulé bien trop d'amertume et de colère qu'il ne pouvait en supporter. Quatre ans sans la moindre forme de reconnaissance pour ces années qu'ils avaient passé ensemble, avait été la goutte de trop. La pluie battante de cette nuit, avait rappelé à Chûya, ce soir où Odasaku était mort et où Dazai s'était écroulé dans ses bras, avant de lui faire l'amour.
- Il n'y a personne, lui murmura le détective comme pour l'apaiser. C'est pour Oda.
Mais cela ne détendit pas Chûya. La colère passée, ces derniers mots ne firent que le rendre malade de tristesse et de jalousie.
- Oda … Toujours Oda, marmonna-t-il contre Dazai.
- Chûya, s'il te plaît …
- Tu n'as jamais eu d'yeux que pour lui ! Je n'existais pas !
- C'est complètement faux et tu le sais !
- Tu ne m'as réellement regardé que le jour de sa mort ! Tu m'as utilisé pour oublier la personne que tu aimais, alors que moi, je t'ai …
Les mots qu'il aurait voulu dire ensuite moururent sur sa langue, alors qu'un lourd sanglot lui nouer la gorge.
- Tu m'as laissé derrière toi, alors que j'étais là, vivant et prêt à tout pour te soulager de ta douleur. Pourtant, quatre ans après sa mort, tu continues de vouer une admiration sans borne à un fantôme.
Dazai l'écouta, le cœur fendu. Jamais il n'aurait cru que Chûya voyait les choses sous cet angle.
- Il était mon meilleur ami. Rien de plus.
- Et moi, Dazai ? Qu'est-ce que j'étais ? Qu'est-ce qui était si peu pour toi, au point de partir après qu'on ait couché ensemble ?
- Je ne voulais pas, je …
Il s'interrompit. L'heure n'était pas aux explications. Chûya était en colère, en larmes et complètement ivre. Rien de bon ne pourrait ressortir de leur conversation. Alors il se contenta de déposer un baiser sur le front de son ancien partenaire et lui remit une mèche de cheveux rousse derrière l'oreille.
- Tu ferais mieux d'aller dormir un peu.
- Tu te défiles encore !
- Bien sûr que non. Mais tu as besoin de te reposer. On en discutera quand tu auras décuvé.
- Si tu es toujours là, répliqua Chûya.
Une peine évidente résonna dans sa dernière phrase et Dazai en eut de douloureux vertiges. Il ne supportait pas de savoir son ex-collègue malheureux à cause de lui.
- Je te promets d'être là.
Appartement de Dazai Osamu. 08h41
Chûya se réveilla au creux de draps qu'il ne reconnut pas comme les siens. Ils étaient bien plus doux et chauds que ceux dans lesquels il avait l'habitude de dormir. Il réfléchit à l'idée de se contenter d'apprécier ce cocon au parfum enivrant et celle d'ouvrir les yeux et de revenir à cette réalité qu'il avait toujours beaucoup trop brusque.
Mais une caresse sur le côté droit de son crâne le poussa à sortir définitivement du sommeil et il fut partagé entre le plaisir de découvrir le visage de Dazai et la migraine atroce causée par la gueule de bois. Son ancien partenaire lui tendit un verre d'eau fraîche et un médicament plus que bienvenu, qu'il avala sans chercher à protester.
- Ça ira mieux d'ici quelques minutes, lui assura Dazai.
- Je vais rentrer, se contenta de répondre Chûya.
Il voulut se lever en faisant fi de la douleur, mais le brun posa sa main sur la sienne et l'incita à rester assis.
- Il faut qu'on discute, non ?
- Écoute, désolé d'avoir brisé ta routine du soir, mais j'étais ivre et inutile de donner crédit à tout ce que je t'ai raconté. Ce n'étaient que des conneries.
- Peut-être bien. Mais moi j'étais suffisamment sobre pour réaliser que j'avais des choses à te dire. Et quatre ans de silence, c'est beaucoup trop loin, alors il n'est pas question que je te laisse partir d'ici sans que tu ne m'aies écouté.
- Les quatre ans de silence, c'est toi qui les a choisis.
- Pour de mauvaises raisons. Et si tu me laisses t'expliquer …
- Je ne veux pas de tes …
Pour le faire taire, Dazai se pencha en avant et déposa ses lèvres contre les siennes. Sous la surprise, Chûya ne réagit pas tout de suite, mais il le repoussa rapidement, plus par fierté que par réelle envie de le faire. Seigneur, les lèvres de Dazai étaient toujours aussi délicieuses.
- Bordel, mais qu'est-ce que tu fiches ?
- Si tu ne me laisses pas m'expliquer, peut-être que mes baisers seront plus parlants.
Dazai se pencha à nouveau et Chûya avait beau mourir d'envie de le laisser faire, il devait reconnaître qu'il avait besoin de comprendre certaines choses que sa bouche, aussi merveilleuse était-elle, ne pourrait pas lui expliquer.
- Ça va, ça va, c'est bon. Je t'écoute.
- Tu m'en veux pour cette nuit-là, pas vrai ? lui demanda Dazai. C'est pour ça que tu es venu ici soir.
Chûya réfléchit quelques instants. Il pourrait lui mentir et prétendre que l'alcool lui avait fait extrapoler une haine qui n'avait rien à voir avec ce soir d'il y a quatre ans. Mais il était épuisé, fatigué de vivre de ce mensonge aussi grotesque que douloureux. Et Dazai n'était pas idiot.
- Évidemment que je t'en veux, avoua-t-il. Merde, Dazai, tu es peut-être du genre à avoir des relations d'un soir mais ce n'était pas mon cas à l'époque et ça ne l'est toujours pas maintenant. Tu m'as embrassé et tu m'as fait l'amour avant de partir sans même m'en parler. Et ensuite, tu as joué les fantômes durant quatre ans. Comment est-ce que tu crois que je me suis senti ? J'ai eu l'impression de ne rien valoir, que tu t'étais toujours fichu du Double Noir et de ce que nous avions partagé avant. Je n'ai été qu'un défouloir. Un fantasme de substitution à ce que tu aurais aimé vivre avec Odasaku.
- Je n'ai jamais voulu Oda de cette façon.
- Alors pourquoi ? Si tu en avais réellement envie, pourquoi est-ce que tu as attendu le soir de sa mort pour venir me le faire comprendre ?
- Parce que je ne suis qu'un abruti qui n'a pas su voir la chance qu'il avait avant qu'elle ne lui file entre les doigts.
- Je n'ai pas filé. Tu es parti de ton plein grès.
- Parce que lorsque je suis parti, je pensais t'avoir déjà perdu.
- Qu'est-ce que tu veux dire ?
Dazai passa une main timide sur la joue de Chûya et caressa sa peau avec une tendresse infinie. Il avait presque oublié à quel point c'était bon de le toucher.
- J'ai débarqué chez toi en larmes et complètement désemparé. Et tu étais là, magnifique et rassurant. Tu as su trouver les mots pour m'apaiser, comme personne n'avait jamais su le faire avant. Et j'ai craqué. J'ai eu ce besoin de t'embrasser, de te toucher, d'être à nouveau complet après avoir perdu mon meilleur ami. Seul toi en était capable. J'aurais voulu que cette nuit ne se termine jamais.
Chûya non plus. Il avait été tellement bien dans ses bras. Une seule dose de cette sensation avait suffi à le rendre dépendant.
- Mais au réveil, je me suis senti comme le pire des déchets, poursuivit Dazai. Je croyais que tu n'avais accepté mes baisers et mes caresses que parce que tu avais eu pitié de moi et je m'en voulais terriblement d'avoir usé d'une telle bassesse pour pouvoir te faire mien. J'ai eu peur que tu ne me détestes pour avoir abuser de mon deuil et de notre partenariat pour te pousser à coucher avec moi. Je n'aurais jamais pu le supporter.
- Tu ne m'as obligé à rien. J'en avais envie.
- Aujourd'hui je le sais. Mais j'ai manqué de courage et d'intelligence. J'ai eu tellement peur de te perdre à cause de ça que j'ai préféré partir de moi-même. C'est la seule chose sur laquelle je pouvais encore avoir du contrôle.
Chûya déglutit difficilement, les larmes aux yeux.
- Tu n'es qu'un crétin, lâcha ce dernier le cœur lourd. J'étais en train de tomber amoureux de toi.
- Si tu m'en laisse la chance, je ferais en sorte que cette chute soit définitive.
Il se rapproche de lui et fit effleurer sa bouche contre la sienne.
- Et cette fois, je serai là pour te rattraper.
C'est Chûya qui choisit de passer ses mains dans les cheveux sombres de son partenaire et qui vint lui dévorer la bouche. Il en avait assez de l'écouter. Il avait besoin d'une preuve physique, d'un contact aussi brûlant que celui qu'il avait partagé il y a quatre ans, pour être convaincu.
- Prouve-le.
Dazai sourit largement et avec une sincérité immanquable. Il vint le surplomber et lui offrit un baiser aussi amoureux que brûlant.
Ils avaient encore énormément de choses à se dire et Dieu sait que le chemin serait long vers une relation parfaite, mais pour le moment ils avaient au moins ça. Et c'était suffisant.
