N°6

Inspiré de la vidéo Soukoku | Umbrella de Moonshadow sur Youtube

PREMIÈRE PARTIE

Quatre ans plus tôt.

Locaux de la Mafia Portuaire. 19h39

- Bon sang, Chûya, se plaignit Dazai en se massant la nuque. Est-ce que tu comptes un jour apprendre à maîtriser cette chose ? J'ai failli mourir au moins huit fois sur les dix minutes de trajet que l'on a eu depuis le centre-ville.

- Je conduirais sans doute mieux si tu voulais bien desserrer ta prise autour de ma taille comme je te l'ai réclamé à répétition sur la route. Tu m'as presque coupé la respiration à t'accrocher à moi comme un forcené.

- Je me tenais pour ne pas mourir.

- Ce n'est pourtant pas ton objectif ?

- Pas avec toi.

Chûya se contenta de répliquer par un soupir exagéré, signe de sa frustration. Dazai était un véritable enfant lorsqu'il s'y mettait et cela se traduisait tout aussi bien par sa peur de la moto, que par son envie d'avoir toujours le dernier mot. En temps normal, Chûya aurait été tout aussi puéril que son partenaire et aurait tout de suite rétorquer quelque chose, mais ils ressortaient de vingt-quatre heures d'infiltration dans un repère de Yakusa, au cœur de Yokohama et le manque de sommeil ne le rendait pas tout à fait enclin à la chamaillerie.

- Chûya, Dazai.

Tous deux se tournèrent en entendant la voix d'Akutagawa résonner dans leur dos, mettant un terme au silence pesant qui s'était installé entre eux. Le jeune prodige au manteau noir arborait toujours un air froid et impassible, et même si Chûya et Dazai ne le ménageait pas en tant que supérieurs, ils l'aimaient bien.

- Le parrain veut vous voir, déclara-t-il. C'est assez urgent.

Le duo mieux connu sous le nom de Double Noir se regarda d'un air accusateur. Le genre qui se renvoyait mutuellement l'accusation : « Mais qu'est-ce que tu as bien pu faire encore ? » Pourtant, et malgré son imperceptibilité, Chûya n'avait pas manqué de voir la façon dont la mâchoire de Dazai s'était contractée à la mention de Mori. Il avait bien une petite idée de la raison, mais il ne voulut pas en parler devant Akutagawa. Alors il se contenta de suivre son coéquipier à l'intérieur des locaux et ils rejoignirent l'ascenseur transparent, menant au bureau de leur patron. La vingtaine d'étages à monter laissa le temps nécessaire à Chûya pour formuler sa pensée.

- C'est la première fois que tu le revois depuis …

- Depuis qu'il m'a empêché de sauver mon meilleur ami ?

Chûya ne l'aurait peut-être dit aussi crument mais au fond, il était soulagé que Dazai ait terminé sa phrase. Il savait ce que Odasaku représentait pour lui et la façon dont sa mort l'avait affecté. Cela faisait deux semaines et Chûya avait voulu faire parler son partenaire à de nombreuses reprises. En vain. Le roux n'avait jamais trouvé la force nécessaire. Cela serait revenu à révéler l'intérêt qu'il avait pour Dazai et l'inquiétude qu'il ressentait depuis des jours à le savoir endeuillé. S'ils étaient réputés pour leur cohésion et leur harmonie en tant que coéquipiers, leur mésentente était tout aussi légendaire. Comment Chûya aurait-il pu justifier son envie d'apaiser la douleur de son partenaire, alors que ce dernier en personne, ne le voyait que comme un collègue ?

- Ça va aller ?

Mais il ne put s'empêcher de poser au moins cette question. Car leurs disputes, aussi nombreuses pouvaient-elles être ne les empêchaient pas de se connaître par cœur. Chûya savait qu'il serait difficile pour Dazai de se tenir dans la même pièce que Mori, alors même qu'il était celui l'ayant empêché de rejoindre Odasaku et de le secourir. D'ailleurs, le simple fait que Dazai soit encore là, deux semaines plus tard, étonnait Chûya. Il aurait mis sa main à couper que son abruti de suicidaire se serait fait la malle sans même dire au revoir. Mais il était toujours bel et bien là, et intérieurement Chûya lui en était terriblement reconnaissant. Qui sait ce qu'il serait advenu de lui, si sa moitié, l'autre membre du Double Noir, l'avait lâché ?

Dazai détacha son regard de l'horizon orangé qui baignait la ville derrière la vitre de l'ascenseur et reporta son attention sur son associé. Il s'efforça de lui offrir un sourire aussi léger que convaincant.

- Je ne serai pas seul. Alors oui, j'imagine que ça va aller.

Chûya n'eut pas le temps de pleinement apprécier la chaleur qu'avaient déversé ces derniers mots eu cœur de sa poitrine, qu'ils arrivèrent au vingt-troisième étage, antre du parrain.

Ils traversèrent un long couloir sombre, aux murs noirs et à la moquette pourpre comme maculée par le sang des victimes de la Mafia Portuaire. Le court chemin jusqu'au bureau de Mori se fit en silence et une fois devant la porte, ils hésitèrent quelques secondes. Mais pas pour les mêmes raisons.

Chûya serait sûrement même entré depuis longtemps, s'il n'avait pas vu le poing que Dazai s'apprêtait à venir faire cogner contre la porte, se mettre à trembler. Il avait la tête baissée et sa respiration saccadée était facile à déceler sous le gonflement et dégonflement rapide de sa poitrine. Comme lors d'une crise de panique, Dazai était envahi par la haine, au point de ne plus contrôler son souffle.

Chûya ne réfléchit pas avant de venir prendre son visage en coupe.

- Dazai, regarde-moi.

L'océan bleu céruléen qui baignait les yeux du plus petit, suffit à apaiser Dazai. Ce regard si pur le libéra de l'étau qui lui comprimait les poumons et il sentit les tremblements de son corps se calmer.

- C'est bien, murmura Chûya. Inspire. Expire.

Il exécuta les ordres de son partenaire et bientôt, il fut beaucoup plus détendu. Il ferma les yeux et apprécia quelques secondes de plus, le contact brûlant des mains de Chûya contre la peau de ses joues et de sa mâchoire. Si bien qu'il dût se retenir de grimacer lorsque ce dernier se recula.

- Je peux dire à Mori que tu ne te sens pas bien et y aller seul, proposa le roux.

- Non, hors de question.

« Je n'ai pas confiance en Mori. Plus maintenant. Qui sait ce qu'il pourrait te faire ? Je n'ai pas envie de te perdre, toi aussi. » C'était tout ce que traduisaient ces quatre petits mots qu'il avait lancé bien plus violemment qu'il ne l'aurait voulu. Mais il était bien trop fier pour se l'avouer.

Aussi, il détacha son regard de Chûya, qui semblait surpris par la virulence de son refus, et frappa trois coups forts et distincts contre la porte du bureau. Ils attendirent l'accord du parrain pour pouvoir pénétrer dans la pièce, légèrement plus lumineuse que le couloir.

- Dazai, Chûya, enfin vous voilà, lâcha Mori enjoué comme un papa devant ses enfants.

Les deux partenaires furent surpris de découvrir le bureau assez bien rempli. Il n'y avait pas seulement Mori et Élise, comme c'était d'ordinaire le cas, mais quatre autres personnes que ni Dazai, ni Chûya ne connaissait. Au bout de la table et face au parrain se trouvait un homme vêtu d'un chic ensemble clair qui devait coûter une bonne centaine de milliers de yen, à la trentaine passée. Les trois autres se résumaient à un jeune homme en salopette bleu, avec un petite casquette couleur paille sur le crâne, une adolescente aux cheveux roses et arborant un sourire étincelant de bagues dentaires, et à un prête, si l'on en jugeait par sa tenue et la bible qu'il tenait entre ses mains.

Ces regards inconnus plongés sur eux, mirent difficile Dazai et Chûya mal à l'aise.

- Ne restez pas là, leur ordonna Mori. Venez vous mettre derrière moi.

Les deux intéressés se regardèrent comme pour attendre l'aval de l'autre avant de s'exécuter. Ils finirent par abdiquer et par se placer dans le dos de Mori, face à leurs invités, qui qu'ils soient.

- Mes deux meilleurs éléments, Fitzgerald, annonça le parrain. Il n'y a pas de plus grande collaboration que le Double Noir. Ils n'ont pas raté la moindre mission depuis que je les ai associés l'un à l'autre et …

- Lequel d'entre vous peut manipuler la gravité ?

C'était ledit Fitzgerald, aux habits luxueux, qui venait de couper Mori. En temps normal, n'importe qui se serait risquer à un tel affront, en aurait payé les conséquences sur le champ. Le fait que le parrain ne réagisse même pas, fit comprendre à Dazai et Chûya qu'ils se trouvaient en présence de quelqu'un de très important.

Ce dernier, et non sans avoir jeté un nouveau coup d'œil à son partenaire, s'avança d'un pas pour se démarquer.

- C'est moi. Nakahara Chûya, se présenta-t-il.

- Intéressant. J'ai entendu beaucoup de bien te concernant. Mais je ne t'aurais pas imaginé aussi petit.

Dazai aurait sans doute rit à cette remarque s'il n'avait pas été oppressé par son envie de détruire Mori et par l'ambiance étrange qui régnait dans la pièce. Chûya se contenta de baisser la tête, sans rien répondre. Le fameux Fitzgerald examina le jeune mafieux depuis le fauteuil dans lequel il était assis, avant de se pencher sur la droite et de récupérer une valise en métal qu'il vint plaquer contre la table du bureau.

- Je le prends.

- Pardonnez-moi mais je pensais que vous étiez intéressé par les deux …

- Je ne veux pas m'encombrer plus que nécessaire. Si un de mes éléments ne s'avère pas utile, j'en aurais perdu mon temps et mon argent. Votre petit protégé roux me suffira amplement.

Il ouvrit la valise, remplie d'une cinquantaine de liasse de billets américain. Dazai comprit alors. Il s'agissait de la Guilde, l'agence américaine aux supers-pouvoirs semblables aux leurs.

- Je vous en offre pour un milliard de yen. Ça devrait vous convenir.

- Mori, qu'est-ce que c'est que ces conneries ? lâcha Dazai sans parvenir à détacher son regard de Chûya.

Son partenaire avait désormais relevé la tête et regardait leur patron, sans comprendre. À quoi jouait le parrain ? Pourquoi parlaient-ils d'argent et quel était son rôle dans cette transaction ?

- Si vous … Si vous voulez notre intervention pour une mission, nous travaillons toujours en équipe Dazai et moi, osa intervenir Chûya d'une voix mal assurée. Vous vous garantirez plus de chance de réussite si vous nous engagez tous les d…

- Je ne t'engage pas pour une mission, minus. Je t'achète.

Ce simple terme suffit à faire se figer les deux jeunes mafieux. Une boule de nœud se forma dans la gorge de Chûya qui manqua de s'étrangler en déglutissant.

- Acheter ? Mais …

- Qu'est-ce que ça signifie, exactement ? s'énerva Dazai.

Chûya ne lui avait jamais vu un regard aussi noir. Il fusillait Mori et Fitzgerald de ses iris assombris au possible. Il ignorait si c'était l'idée d'acheter un être humain qui révulsait son partenaire ou si sa colère relevait d'un instinct protecteur. Il se plut à croire à cette seconde hypothèse bien qu'elle soit peu envisageable.

- Calme-toi, Dazai, lui intima Mori.

- Que je me calme ? Vous comptez le livrer en pâture à la Guilde et vous voulez que je me calme ?

- Ton partenaire sera très bien chez nous, énonça Fitzgerald. Nous avons besoin de ses compétences. Ce n'est l'affaire que de quelques années.

Dazai s'étouffa sur ce dernier mot en même temps que Chûya. Des années … En Amérique …

- Ne t'inquiète pas, Dazai, lui dit le parrain. Tu te débrouilles aussi très bien tout seul et puis étant donné que vous ne cessez pas de vous disputer, être séparés vous permettra de ne plus être collé l'un à l'autre et de vous épanouir, enfin.

« Qu'est-ce qu'il raconte ? » se demanda Chûya. Lui et Dazai se voyaient tous les jours depuis des années, comment Mori pouvait-il imaginer qu'il serait si facile pour eux d'être séparés du jour au lendemain ?

- Très bien, lança Fitzgerald. Alors c'est une affaire conclue.

Chûya vit les mains des deux parties se rejoindre pour sceller leur accord, au ralenti. Il aurait voulu intervenir, réclamer qu'on cesse de le traiter comme un objet mais au fond, n'était-ce pas ce que l'on devenait dès lors que l'on rentrait dans la Mafia ? Peut-être n'avait-il jamais eu aucun droit sur sa vie et que Mori pouvait très bien le troquer à qui en avait les moyens, sans souci de conscience …

À l'instant même où le patron de la Guilde et le parrain de la Mafia se serrèrent la main, Chûya entendit un énorme bruit sourd retentir. Sur le coup, il crut qu'il s'agissait de son cœur, brisé, mais en découvrant l'espace à ses côtés complètement vide, il comprit que Dazai venait de quitter la pièce, sans manquer de claquer la porte derrière lui.

Il n'en fallut pas plus au roux pour se précipiter à son tour vers la sortie, ignorant les appels de Mori dans son dos.

Sans surprise, il trouva le couloir vide. Dazai savait être rapide lorsqu'il voulait s'isoler, mais manque de chance pour lui, Chûya le connaissait suffisamment pour savoir où le trouver malgré son avance. Il rejoignit les escaliers et grimpa les marches quatre à quatre jusqu'au toit du bâtiment. Son partenaire s'y rendait toujours pour réfléchir ou se reposer.

Il le retrouva comme il s'y attendait, le regard perdu sur la baie de Yokohama, flamboyante d'une lumière rouge et appréciant les douces caresses que lui prodiguait le vent. Dazai lui tournait le dos et Chûya s'approcha doucement pour ne pas le surprendre, bien qu'il soit sûr que son partenaire l'ait déjà remarqué.

- Ils ne peuvent pas faire ça, lâcha Dazai sans même prendre la peine de se retourner.

Quoi ? Le vendre ? Le traiter comme un objet ? Les séparer ? Ils avaient un millier de choses que Mori et Fitzgerald n'auraient pas pu faire si seulement ils avaient grandi dans un monde fait de lois et de justice, plutôt que de sang et de cadavres.

- Ce n'est pas comme si j'avais le choix, osa dire Chûya.

Dazai se retourna de manière si brusque que le roux manqua de sursauter.

- Alors tu abandonnes ? Tu vas te laisser bêtement faire, sans rien essayer ?

- Et qu'est-ce que tu veux que je fasse, Dazai ? La Mafia, c'est tout ce qu'on a, je ne peux tout plaquer et me rebeller contre Mori sur ton bon vouloir.

- Parce que toi, tu es d'accord avec ça ? Avec le fait qu'il te jette en pâture aux américains ?

- Bien sûr que non, mais je risque bien plus à jouer les mutins qu'à m'exécuter, sans broncher. Les États-Unis ne sont pas Yokohama, mais si Mori m'y envoie c'est peut-être parce que j'ai un réel rôle à jouer là-bas. Et puis ce ne sera l'affaire que d'un an ou deux.

- Des années, Chûya … C'est ce qu'ils ont dit. Des années ! Qui sait si tes un ou deux ans ne se transformeront pas en six ou sept ?

- Qu'est-ce que cela peut faire, Dazai ? Il n'y a rien qui me retienne ici.

Ces mots étaient cruels, voulus, pleins de sous-entendus. Chûya voulait faire réagir Dazai, savoir s'il n'était exaspéré que par l'aspect inhumain de ce trafic ou si, comme lui, seule la perspective d'être loin l'un de l'autre, le terrifiait.

Dazai lui lança un regard noir et se rapprocha de lui.

- Rien ? Vraiment ?

Tous deux jouaient sur les mots et sur les insinuations, voulant pousser l'autre à avouer que leur relation relevait de bien plus que d'un partenariat professionnel. Mais ils étaient aussi terriblement fiers et têtus et aucun ne voulait être celui qui craquerait et confierait son amour pour l'autre.

À présent, ils étaient si proches qu'ils pouvaient sentir leur parfum respectif. Et l'envie de se rapprocher encore plus se fit ressentir dans l'air palpable qui les entourait comme une bulle protectrice. Comme si, sur ce toit, rien ne pouvait les atteindre. Ni Mori, ni Fitzgerald, ni même la mort.

- Kôyô, Akugatawa, Gin et Tachihara, sauront très bien se débrouiller sans moi, répliqua simplement Chûya.

Il s'attendait à toute sorte de réaction de la part de Dazai, mais certainement pas à se prendre un coup de poing en plein ventre. Chûya se cambra sous la douleur et ravala un geignement. La frappe de Dazai l'avait presque soulevé du sol, mais il parvint malgré lui à retomber sur ses jambes.

- C'est tout ce que tu trouves à dire ? s'énerva Dazai.

Le brun s'apprêta à donner un second coup que Chûya intercepta à temps, avant de le repousser.

- Merde, Dazai ! À quoi tu joues ?

- Tu ne comprends vraiment rien, cracha son partenaire.

Dazai chargea à nouveau sur Chûya, ravagé par une colère et une douleur qui se mêlèrent jusqu'à ne plus avoir de sens. Il était perdu entre l'envie de le massacrer et celle de le prendre dans ses bras, pour ne jamais l'en laissé partir. Pourtant, il ne parvint pas à s'arrêter, lançant coup sur coup à l'encontre de son partenaire. Dazai n'était pas doué pour s'exprimer autrement que par la violence et chaque frappe qu'il envoyait contre le corps de Chûya le faisait souffrir terriblement. Mais c'était la seule forme de contact qu'il pouvait se permettre sans paraître faible.

Il y avait longtemps qu'il aurait aimé pouvoir montrer ses sentiments à Chûya. L'embrasser, le serrer contre lui, lui caresser les cheveux, mais cela n'aurait fait que donner un avantage à Mori et comme pour Odasaku, il s'en serait servi contre Dazai un jour où l'autre. Le suicidaire aussi cruel pouvait-il être, n'aurait jamais supporté que le parrain ou qui que ce soit d'autre, s'en prenne à Chûya contre lui.

Il y avait quelque chose d'ironique à les voir se battre ainsi. Ils avaient beau essayer de se montrer sans pitié dans leurs attaques, il était impossible de manquer la façon dont chacun retenait ses coups pour ne pas réellement blesser l'autre. Et ils se connaissaient par cœur, alors passée la surprise de la première attaque, il n'était pas compliqué pour eux de se parer mutuellement.

Mais la rage de Dazai le poussa à intensifier ses frappes encore et encore, jusqu'à s'en épuiser bien trop rapidement. Au point où, perdant légèrement l'équilibre, Chûya en profita pour le plaquer au sol.

Ils se fixèrent longuement, à bout de souffle, Chûya penché au-dessus du corps du vaincu.

- Donne-moi une bonne raison de rester, Dazai.

Toi. Demande-moi de rester pour toi.

Leurs poitrines respectives se soulevaient et s'abaissaient sous le rythme affolé de leurs battements de cœur. Dazai mourrait d'envie de l'embrasser, mais il ne put s'y résoudre.

- Je t'en prie … le supplia Chûya.

- Je ne peux pas ...

- Dis-le, Dazai. Dis-le et je te promets que je resterai.

Je t'aime. J'ai besoin de toi.

Des mots pourtant courts et simples. Mais qui persistèrent à rester coincé dans la gorge de Dazai. Il ne pouvait pas. Il refusait de reconnaître ses sentiments pour Chûya et d'en faire un objet de menace et de le mettre en danger, par la même occasion. Plus il reniait son amour, plus il parvenait à le dissimuler et moins Mori avait les moyens de l'utiliser contre lui.

Alors Dazai releva légèrement la tête du sol et passa ses longs doigts dans les cheveux roux de son partenaire, avant de venir faire effleurer ses lèvres contre les siennes. C'était une véritable torture mais c'était tout ce qu'il pouvait s'autoriser.

- Je te souhaite une belle vie en Amérique, murmura-t-il contre sa bouche.

Chûya ne se rappela pas avoir connu de plus grande douleur, de plus grosse déception dans sa vie. De ces huit petits mots, Dazai avait réduit tous ses espoirs à néants. Il se fichait donc tant que ça de lui ? Au point de le laisser partir ? Au point de ne pas faire face à ses sentiments ? Si tant est qu'il en ait eu un jour …

Mais Chûya n'aurait pas pu être plus dans le faux. Car c'était bien l'amour que Dazai ressentait pour lui, qui le poussait à agir de la sorte. Il ne voulait pas en faire une victime de plus de sa vie malchanceuse. Pas après ce qu'il s'était passé avec Oda. Il ne le supporterait pas. Et au sein de la Mafia, ou simplement à ses côtés, Chûya ne serait jamais réellement en sécurité, comme il l'aimerait. Dazai avait trop d'ennemis qui n'hésiteraient pas à se servir de Chûya pour le déstabiliser.

Aux États-Unis, il serait probablement bien plus sauf qu'il ne le sera jamais ici. Et pour ça, il était prêt passer outre son envie égoïste de le garder près de lui.

Il aurait pu lui dire la vérité. Lui crier son amour, le supplier de comprendre et de partir pour d'assurer une vie plus saine, loin de la Mafia Portuaire. Mais à quoi bon ? Chûya était sans doute encore plus tête de mule que lui et si par bonheur les sentiments de Dazai à son encontre étaient réciproques, alors il n'aurait jamais accepté de partir sur ces simples inquiétudes.

Pour autant, voir la peine dans le regard de son partenaire le transperça à chaud, en plein cœur. Dazai aurait tant aimé pouvoir détendre les traits de son visage plissés par la douleur et le rassurer en lui caressant la joue ou en embrassant cette bouche tordue de colère, jusqu'à la fendre en un sourire sincère. Mais il se retint.

Chûya, cependant, refusa de laisser le dernier mot à ce maquereau recouvert de bandages et qui avait le fâcheux talent de le rendre complètement fou. Alors, dans un geste impulsif et qu'il regretterait sûrement après coup, il se pencha en avant et écrasa sa bouche contre celle de Dazai. Ce baiser était empreint de rage, de violence, de passion, tout autant de sensations qui caractérisaient leur duo unique.

Dazai, toujours plaqué au sol, resserra sa prise autour des cheveux du roux et tira son visage vers le bas, pour approfondir leur échange déjà intense. Il sentit son cœur vaciller à mesure qu'il découvrait la façon dont les lèvres brûlantes de son partenaire le transporter, loin de tous les malheurs qui faisaient leur quotidien. Seule la bouche de Chûya avait un tel pouvoir, celui de lui faire tout oublier, jusqu'à la manière dont il venait lui-même de le repousser.

Et Chûya s'attelait merveilleusement à lui faire perdre tous ses moyens. Si Dazai n'était pas déjà allongé par terre, ses genoux l'auraient très certainement déjà lâché.

Ils gémirent dans la bouche l'un de l'autre. Les lèvres du plus petit embrasèrent Dazai au point de l'en faire trembler et il prit plaisir à découvrir la douceur de ses lèvres contre lui, comme la rugosité de sa langue sur la sienne, jusqu'au manque d'oxygène qu'il commença à ressentir, car incapable de s'arrêter de l'embrasser. Dazai venait définitivement de trouver la plus belle façon de mourir.

Chûya finit par se détacher de lui, à contrecœur et Dazai ne put retenir le geignement de mécontentement qui traversa ses lèvres rougies.

- Maintenant, tu as conscience de ce que tu as perdu, lui murmura le roux.

Dazai sentit ses entrailles se tordre et il se revint brusquement à cette réalité qui le poussait constamment à vouloir en finir avec la vie. Bien sûr qu'il en avait conscience, doublement après ce baiser plus que merveilleux.

Chûya avait voulu le punir en l'embrassant ainsi, en le mettant au pied de ce mur que constituaient ses sentiments. Il avait voulu lui faire réaliser, ce sur quoi il venait de faire une croix. Et Dieu seul sait que Dazai le savait et qu'il en souffrait encore plus qu'il ne le souhaiterait à son pire ennemi.

- Pourquoi est-ce que tu n'es pas parti après la mort d'Odasaku ?

Chûya lui offrait une énième chance de revenir sur ses paroles et de lui demander de rester. Il attendait une réponse précise, une de celle qui ne laisserait pas de place au doute. Mais Dazai resta silencieux, se mordant la lèvre à sang pour contenir son envie de répondre.

Il sentit un vide froid l'envahir lorsque Chûya se releva enfin, pour se remettre debout.

- J'espère que ça en valait la peine … marmonna-t-il.

Et sur ces derniers mots, il s'éloigna jusqu'à la cage d'escalier présente sur le toit, laissant Dazai seul.

J'espère que tu ne regretteras pas de m'avoir laissé partir. Voilà, ce qu'il avait voulu dire et il n'aurait pas pu faire de prière pour futile que celle-ci. Car Dazai avait regretté sa décision, avant même de la formuler à voix haute. Mais il ne s'agissait pas de lui ou de ce qu'il voulait, mais de ce qu'il y avait de mieux pour cet homme dont il était désespéramment amoureux.

Il l'avait poussé à partir, à faire ce pas dont lui avait été incapable, pour pouvoir le protéger.

« Pourquoi est-ce que tu n'es pas parti après la mort d'Odasaku ? »

- Mais parce que toi, tu étais toujours là, idiot … murmura Dazai dans le vide.

À suivre …