N°6
Inspiré de la vidéo Soukoku | Umbrella de Moonshadow sur Youtube
DEUXIÈME PARTIE
À ce jour.
Agence des Détectives Armés. 11h49
- Monsieur Dazai, le patron vous demande.
La déclaration d'Atsushi eut pour effet immédiat de réveiller le jeune suicidaire de sa sieste improvisée sur son bureau de l'Agence. Il n'avait pas pour habitude de réagir aussi vivement pour quoi que ce soit, mais pour que Fukuzawa le réclame, il devait s'agir de quelque chose d'important.
Il adressa un regard intrigué à Kunikida qui l'attendait dans l'encadrement de la porte, visiblement convoqué lui aussi. Est-ce que le patron avait fini par se rendre compte que le blond idéaliste était le seul du duo improbable à remplir les rapports de post-missions ? Dazai eut des frissons rien qu'en imaginant ce que Fukuzawa pourrait lui faire subir en guise de punition. Si les représailles de Kunikida ne lui faisaient ni chaud, ni froid, difficile de rester de marbre face à la prestance évidente du directeur de l'Agence.
- Qu'est-ce qu'il nous veut, à ton avis ? demanda-t-il à son partenaire en traversant le couloir.
- Aucune idée. Mais j'ai un mauvais pressentiment.
Dazai ne répondit pas, mais il n'en pensait pas moins. Lui aussi avait une étrange sensation au creux de l'estomac, et dont il n'arrivait pas à se débarrasser. Mais au fond, ce n'était pas vraiment nouveau. Il vivait avec ce poids en lui depuis quatre ans maintenant, et il avait fini par apprendre à faire avec.
L'anniversaire du départ de Chûya était passé d'une semaine. Cela faisait quatre ans et Dazai en mourrait encore à petit feu. Le fait qu'il n'ait pas essayé de le recontacter depuis leur dernier échange sur le toit de la base de la Mafia Portuaire ou qu'il ait joué les impassibles ne voulait pas dire que le roux ne lui manquait pas terriblement.
Il secoua la tête et décida de se concentrer sur Fukuzawa et dieu seul savait ce qu'il leur voulait, à lui et à Kunikida.
Ils frappèrent à la porte du bureau et attendirent qu'on les invite à entrer pour pénétrer dans la pièce.
- Kunikida, Dazai, merci d'être venu, lança Fukuzawa.
Dazai aurait volontiers répondu. Mais alors il aperçut une chevelure blonde et un visage ciselé rattaché à un corps recouvert d'un costume beige luxueux qu'il n'avait vu qu'une seule fois dans sa vie.
- Fitzgerald, lâcha-t-il entre ses dents.
Il n'aurait sans doute pas répondu de ses mouvements et lui aurait fichu un poing dans la figure si seulement une silhouette fine et à la chevelure rousse inimitable ne se trouvait pas derrière lui. Il se figea, les larmes lui montant aux yeux malgré lui en revoyant l'homme qui hantait ses nuits depuis quatre ans, et plus encore. Chûya lui, fit de son mieux pour ne pas réagir à la présence de Dazai, mais il fut presque impossible de louper la manière dont son corps tressaillit et la brillance qui envahit ses yeux bleus.
- Mon dieu, Chûya …
Il commença à accourir vers lui dans l'idée de le prendre dans ses bras, de l'embrasser ou même simplement de lui caresser le bras, peu importait, pourvu qu'il le touche. Mais il fut interrompu par Kunikida qui le retint en lui agrippant la main.
Dazai aurait pu le tuer pour si peu, mais son collègue avait sans doute eu raison de l'arrêter. Chûya et lui avaient bien trop de choses à se dire, et ce n'était ni le lieu, ni le moment pour ça. Alors pour le bien de leur relation, pour peu qu'ils en aient une, il allait se tenir.
Il se fit donc violence et se plaça derrière Fukuzawa, aux côtés de Kunikida, sans pour autant parvenir à lâcher son regard de Chûya. Lequel détournait expressément le sien.
Cette réunion, quel qu'en soit le sujet, allait être une véritable torture. Les doigts de Dazai fourmillaient d'envie de s'enfuir dans la chevelure de Chûya, sa langue le brûlaient de tous ces mots qu'il rêvait de lui dire et ses jambes flanchaient sous le poids de ces quatre années passées loin l'un de l'autre.
- Vous comptez racheter mon collègue actuel, lui aussi ?
Dazai ne se sentit nullement menacé par le regard noir que Fukuzawa lui lança. C'était déjà beaucoup lui demander de rester immobile alors que Chûya se trouvait dans la même pièce que lui, il n'allait pas en plus se priver de lancer un pique à celui qui le lui avait arraché.
- En réalité, ce sont vos certificats du département des supers-pouvoirs qui m'intéressent, répliqua simplement Fitzgerald avec nonchalance.
- S'il ne s'agit que de ça, pourquoi m'avez-vous demandé de faire venir mes deux meilleurs éléments dans ce bureau ? demanda Fukuzawa.
Le leader de la Guilde analysa la question en regardant Dazai droit dans les yeux, un sourire narquois au coin des lèvres.
- La nostalgie. Je voulais revivre une certaine réunion que j'ai vécu quatre ans plus tôt avec la Mafia. Deux partenaires sont entrés en tant que duo, et sont ressortis séparés. Une soirée bien dramatique, si vous voulez mon avis.
Dazai vit Chûya serrer les poings de manière presque imperceptible et sa mâchoire se crisper. La remarque de Fitzgerald le rendait visiblement aussi dingue que lui.
Fukuzawa, en bon papa d'Agence qu'il était, fit de son mieux de son regard impénétrable pour apaiser la colère de son protégé. Cela permit à Dazai de se calmer un minimum, assez pour ne pas réduire le bureau à feu et à sang.
- Vous avez perdu votre temps, reprit Fukuzawa. Si vous voulez ces documents, c'est au département qu'il faut les demander.
- Je préfère passer par des moyens, disons, plus simples et moins conventionnels.
Il tira quelque chose sur le côté, avant de venir plaquer cette même valise noire qu'il y a quatre ans, sur la petite table basse du bureau, et de l'ouvrir. Elle avait l'air de contenir encore plus d'argent que la dernière fois et le gris clair des billets fila des nausées à Dazai.
- Je vous les achète, déclara Fitzgerald.
Fukuzawa ne put retenir un rire narquois.
- Sortez de mon bureau.
- Vous voulez ma montre avec ? Elle est unique et elle a été faite sur mesure.
- Je ne veux pas de votre argent. Partez maintenant.
- Vous êtes sûr de vous, Fuku … Waza ?
- Fukuzawa.
- J'allais le dire. Vous n'aurez pas de seconde opportunité comme celle-ci et une fois que j'aurais passé la porte de ce bureau, il sera trop tard pour revenir en arrière.
Fukuzawa se pencha en avant et ferma lui-même la valise sans lâcher Fitzgerald des yeux.
- Je ne vous raccompagne pas.
Une réponse qui ne sembla pas désarmer Fitzgerald le moins du monde. Il garda son sourire inébranlable et se renfonça dans son siège.
- Très bien. Le temps de finir mon thé et nous partirons. Chûya, veux-tu aller prévenir Mark qu'il puisse préparer l'hélicoptère ?
- Bien, Monsieur.
Chûya quitta la pièce, sans jeter un regard de plus à son ancien partenaire. Dazai devint fou. Il ne pouvait décemment pas le laisser partir encore une fois, sans lui avoir parlé. Il jeta un coup d'œil à Fukusawa qui lui offrit un signe de tête. Il l'autorisait à sortir.
Et Dazai ne perdit pas une seconde de plus. Il se rua en dehors du bureau et traversa le long couloir. Il aperçut la silhouette de Chûya entre les deux portes de l'ascenseur de service, prêtes à se refermer. Il parvint de justesse à se glisser dans l'ascenseur et s'empressa d'appuyer sur le bouton d'arrêt d'urgence lorsque celui-ci entama sa descente.
- Bordel, Dazai, qu'est-ce que tu … ?
Les prochains mots de Chûya moururent contre la bouche de Dazai. Son ancien coéquipier venait de le plaquer contre l'un des murs de l'ascenseur et l'embrassait désormais avec toute la ferveur et le désespoir qu'il n'avait pas cessé de ressentir depuis leur séparation. Et malgré toute sa bonne volonté, Chûya ne put rester de marbre comme il l'aurait aimé, et enfouit ses doigts dans la chevelure épaisse de Dazai, avant de lui rendre son baiser. Bon sang, ce que cette sensation lui avait manqué. Une seule dose de ses lèvres avait suffi à le rendre complètement accro et en quatre ans, l'envie d'y regoûter ne s'était pas tut une seule seconde.
Il prit plaisir à laisser Dazai guider leur échange et réprima un frisson en le sentant approfondir le baiser. Les mains de son ex-partenaire semblaient être partout sur lui. Son visage, son cou, ses hanches …
Il se sentit pris de vertiges et ce simple fait le rappela à l'ordre. Encore un peu et il perdrait totalement l'esprit. Il ne pouvait pas se le permettre.
Alors Chûya s'efforça de le repousser, juste assez pour pouvoir respirer et le regarder dans les yeux.
- Lâche-moi, parvint-il à dire.
Le corps de Dazai collé au sien le rendait brûlant d'une fièvre dont il n'aurait jamais voulu guérir. Cependant, il ne pouvait pas se permettre de retomber malade ainsi. Pas après la déception qu'il avait vécu quatre ans plus tôt.
- Chûya, je t'en prie, tenta Dazai en resserrant sa prise autour de sa taille.
- Je t'ai dit de me lâcher.
À contre cœur, il se détacha du roux, mais pas suffisamment pour lui donner accès aux boutons de l'ascenseur.
- Ne repars pas, s'il te plait. Ne m'abandonne pas.
- C'est toi qui m'as abandonné, Dazai. Je n'ai fait qu'essayer de survivre à une décision que tu as prise.
- Je n'ai jamais voulu …
- Je t'ai donné une occasion de me faire rester, l'interrompit-il. Et tu n'en as rien fait !
- Je ne …
Dazai baissa les yeux, impuissant face à la colère que ressentait l'homme qu'il aimait, car il en était le seul et l'unique responsable.
- Je voulais que tu partes loin de la Mafia. Que tu aies une meilleure vie.
- Ah, parce que tu crois que je suis heureux ? À des milliers de kilomètres de chez moi, à exécuter les ordres d'un type qui ne me voie que comme une bonne acquisition ?
Il ne cherchait pas à paraître distant. Il criait ouvertement sa douleur et Dazai l'accueillit comme si c'était la sienne. Il aurait tout fait pour l'apaiser.
- Tu pensais vraiment que je serais heureux loin de toi ? osa-t-il demander dans un murmure.
Ses larmes étaient immanquables et lorsque Dazai avança sa main pour essuyer ses joues, Chûya le repoussa vivement.
- Ne me touche pas.
Dazai en eut le cœur brisé mais qu'aurait-il pu faire si ce n'était respecter sa volonté ? Il lui avait déjà imposé la sienne des années plus tôt, à présent, c'était à lui de faire profil bas.
- Qu'est-ce que je peux faire, Chûya ? Dis-moi comment me rattraper.
Le jeune roux se redressa et essuya lui-même ses joues mouillées du dos de la main.
- Tu t'es refait depuis mon départ, déclara-t-il simplement. Tu joues les héros maintenant ?
- Je n'ai jamais eu ma place dans la Mafia. Encore moins après que tu sois parti.
- Mon départ aura au moins servi à l'un d'entre nous, lâcha Chûya, amer.
Dazai ne répondit rien. Il ne trouverait jamais les mots qui lui permettraient d'expliquer ses actes d'il y a quatre ans.
Plongé dans ses réflexions, il ne remarqua même pas que Chûya venait de rappuyer sur le bouton de l'ascenseur, afin qu'il puisse reprendre sa descente. Il ne s'en rendit compte qu'en entendant le tintement singulier, annonçant leur arrivée au rez-de-chaussée.
Chûya passa à ses côtés, lui effleurant l'épaule.
- Je ne veux pas que tu partes.
Ces mots … Ces mots que Chûya avait rêvé d'entendre quatre ans plus tôt, enfin Dazai les prononçait.
- Reste pour moi, ajouta-t-il. Pour nous.
Mais c'était trop tard. Chûya avait bien trop souffert pour se risquer à finir le cœur brisé une nouvelle fois. Alors au prix du plus grand effort de sa vie, il réprima son envie de se retourner et de courir se réfugier dans ses bras, le seul endroit dans lequel, et contrairement à ce que Dazai pensait, il se sentait en sécurité.
- Fitzgerald prépare un mauvais coup, annonça-t-il.
Il put sentir Dazai se figer dans son dos.
- Je ne sais pas exactement de quoi il retourne, continua Chûya. Mais il ne va pas en rester là. Fukuzawa vient de déclarer la guerre à la Guilde. Alors … Je t'en prie, fais attention.
- Chûya …
Mais ce furent les derniers mots qu'ils s'échangèrent, avant que Chûya ne passe les portes du bâtiment.
Une semaine plus tard.
Sur le Moby Dick. 18h58
Chûya n'avait pas menti. Sept jours après l'entretien raté de Fukuzawa et de Fitzgerald. La Guilde lançait diverses attaques à l'encontre de l'Agence, comme de la Mafia, et plus généralement de la ville toute entière. Des attaques déjouées parfois sans accroc, d'autres avec des victimes.
Et la confrontation finale était arrivée. Le vaisseau mère Moby Dick et base de la Guilde, signé Herman Melville allait d'ici peu entamer sa chute sur Yokohama et réduire en cendres son architecture aussi bien que ses habitants. Un plan qui, pour avoir des chances d'être détruit, nécessitait la présence des meilleurs parmi les meilleurs. Et quoi de mieux pour cela qu'une alliance entre les deux organisations les plus réputées de la ville ?
- Sors de mon espace, le tigre, s'énerva Akutagawa.
- Tu peux arrêter de t'en prendre tout le temps à moi ? répliqua Atsushi sur le même ton.
Dazai soupira. Leur duo était tout aussi improbable que l'était le double noir de l'époque. Et pourtant si évident. Ils s'alliaient parfaitement, se complétaient comme les deux parties d'un même montage. Akutagawa était le yin et Atsushi le yang. Leur dynamique rendit Dazai nostalgique.
Il n'avait pas revu Chûya depuis leur entrevue dans l'ascenseur de l'Agence et il avait ressenti le manque de sa présence encore plus vivement ces sept derniers jours que ces quatre dernières années. Au point de n'avoir plus goût à rien, si ce n'était à le récupérer. Et il n'y arriverait qu'en massacrant Fitzgerald et sa clique.
Aussi avait-il décidé d'accompagner Akutagawa et Atsushi dans l'assaut final préparé contre la Guilde. Ils étaient tous les trois coincés dans le monte-charge, direction le dessus du vaisseau, à évacuer le stress de leur futur combat comme ils le pouvaient. Akutagawa et Atsushi en se disputant et Dazai en méditant.
Mais bien vite, ils parvinrent jusqu'en haut et ils se retrouvèrent assaillis par le vent et la pluie de l'extérieur. La plateforme qui composait le toit de Moby Dick était plate et large, assez pour se battre.
Si ses protégés auraient suffisamment de marge de manœuvre pour riposter, Dazai parviendrait difficilement à atteindre Fitzgerald et à le maîtriser à distance et encore moins avec un temps pareil. Ce n'était pas bien grave. Il avait confiance en Akutagawa et Atsushi. Lui, n'était là que pour Chûya.
- Enfin, je commençais à m'impatienter.
La voix de Fitzgerald, même de loin, résonna dans l'air avec un diabolisme redoutable. Si bien qu'Akutagawa eut du mal à retenir une envie répliquer et Atsushi de contenir un frisson. Dazai lui, ne ressentit qu'une profonde colère et un immense dégoût à l'encontre de cet homme qui lui avait enlevé la seule parcelle de bonheur qu'il n'ait jamais eu dans sa vie.
- Ne t'extasie pas trop, Fitzgerald, lui conseilla Dazai. Cette rencontre ne sera que de courte durée.
- Quel dommage. Moi qui espérais des retrouvailles longues et larmoyantes pour un duo tel que le vôtre.
Dazai ne comprit le sens de ses mots qu'en voyant Chûya sortir du brouillard causé par la pluie et se placer aux côtés de son maître. Il n'était pas là par plaisir, ni par choix et cela se voyait.
- Laisse-le en dehors de ça, lui ordonna Dazai.
- Et lui faire manquer ta descente aux enfers ? Certainement pas.
Il agrippa Chûya par le bras et le tira avec force vers lui, si bien que le roux lâcha un geignement de douleur.
- As-tu seulement conscience du fil à retordre qu'il m'a donné ? demanda Fitzgerald à l'intention de Dazai. Du nombre de fois où j'ai dû supporter de l'entendre t'appeler lors de ses cauchemars ? Il t'avait dans la peau au point où je ne pouvais rien en faire.
Dazai eut tout le mal du monde à ne pas s'effondrer en imaginant Chûya envahi d'une telle souffrance. Ce n'était pas ce qu'il voulait. Il n'avait jamais souhaité une telle vie pour lui.
- Aujourd'hui, je lui donne une chance de faire un véritable trait sur sa vie à Yokohama, de prouver sa loyauté à la Guilde.
Il se pencha à l'oreille de Chûya et même si Dazai ne put entendre ce qu'il lui dit, il parvint facilement à lire sur ses lèvres deux mots qui lui firent froid dans le dos.
« Tue-le. »
Chûya serra les poings, tremblant de tout son corps, la tête baissée.
- Je ne peux pas …
- Tu joues les traîtres, maintenant ?
- Pensez ce que vous voulez, Fitzgerald. Je vous ai été fidèle durant quatre ans, j'ai exécuté les plus horribles de vos ordres mais ce que vous me demandez là, c'est impossible.
- Très bien.
Et la seconde suivante, Fitzgerald utilisait son pouvoir pour frapper Chûya en plein ventre avait une force qui lui fit cracher du sang.
- Chûya !
Dazai n'avait jamais eu aussi peur de sa vie. Voir Chûya au sol, le bras plaqué contre son abdomen pour en apaiser la douleur qui, à en juger par son visage tordu, devait être des plus insupportable, le rendit fou.
Conscient de l'injustice de cet acte, Atsushi se transforma la seconde suivante et Akutagawa revêtit son armure, dans l'idée de venger son ancien supérieur. Ils se ruèrent tous les deux vers Fitzgerald, oubliant leurs vieilles querelles et même le fait qu'ils appartenaient à l'origine, à deux camps opposés, pour se réunir autour d'un seul et même but. Anéantir la Guilde depuis le cœur.
Dazai profita de leur attaque pour se précipiter vers Chûya. Il prit le corps affaibli de son ancien partenaire entre ses bras et essuya les quelques filets de sang qui s'écoulaient le long de son menton.
- Mon dieu, Chûya …
- Je ne l'aurais … jamais écouté … Tu le sais, hein ? … Jamais je ne … t'aurais fait … du mal …
- Chuut … Je le sais.
Il le serra un peu plus pour le protéger du vent et de la pluie qui semblaient s'intensifier et porta doucement les phalanges de sa main droite à ses lèvres.
- Quand on n'en aura terminé sur ce fichu vaisseau, je t'enlèverai pour ne plus jamais te laisser partir, lui assura Dazai.
- Si on s'en sort vivants.
Dazai était prêt à lui répondre avec cet humour charmeur dont lui seul avait le secret, mais il fut coupé par une douleur fulgurante, avant d'être envoyé valser sur le côté. Absorbé par l'état de Chûya, il n'avait pas remarqué le défaite d'Akutagawa et Atsushi, étendus et épuisés quelques mètres plus loin, Fitzgerald en profitant pour revenir à la charge et le frapper d'une force incommensurable.
Chûya voulut hurler son prénom, mais il s'étrangla lorsque Fitzgerald vint resserrer sa main autour de sa gorge, le soulevant aisément du sol.
- Tu aurais dû accepter ma proposition plus que généreuse de tout à l'heure, lui dit-il. Si tu avais accepté de le tuer de tes propres mains, tu aurais pu le faire de façon rapide et sans douleur.
Il resserra sa prise un peu plus.
- Maintenant admire-moi en train de torturer l'homme que tu aimes et regrette d'avoir osé me désobéir.
Fitzgerald le relâcha, le laissant chuter au sol. Chûya suffoqua douloureusement, lutta pour reprendre son souffle et fit de son mieux pour chasser les points noirs qui s'amassaient devant ses yeux. Si bien que lorsque sa vision redevint enfin net, il vit Fitzgerald se pencher sur Dazai, qui peinait à se relever.
- Dazai …
La voix de Chûya était à peine plus forte qu'un murmure.
Non. Ça ne pouvait pas se terminer ainsi. Ils venaient tout juste de se retrouver. Fitzgerald n'avait pas le droit de les séparer une nouvelle fois. Chûya avait trop de choses à dire à son ancien partenaire et il était hors de question que quiconque le prive du bonheur qu'ils pourraient avoir ensemble.
Alors il se releva, tenant difficilement sur ses jambes tremblantes. Puis, dans un ultime effort, il retira ses gants noirs et concentra toute l'énergie qui lui restait, pour la conduire jusqu'aux bouts de ses doigts. La Corruption était sa seule solution. Ce serait rapide. Indolore.
Il sentit son esprit s'évader dans des contrées auxquelles il n'avait pas accès. Il s'efforça de rester concentré le temps de bien viser, mais après avoir envoyé sa boule de gravitons sur la silhouette droite de Fitzgerald, tout devint flou autour de lui.
Il ne vit même si son coup unique avait été le bon, ni si Dazai était bien toujours en vie. Alors il se perdit dans les méandres de la folie singulière de sa Corruption, avec l'idée qu'il n'en reviendrait jamais.
Infirmerie des Détectives Armées. 08h01.
Dazai n'avait plus de larmes à verser. Ses yeux restaient désespéramment secs, rougis et cernés. Cela faisait trois jours, qu'il était au chevet de Chûya, endormi sur l'un des lits de l'infirmerie de l'Agence.
Le combat contre Fitzgerald avait été soldé par une victoire, dont le héros était désormais plongé dans le coma. Si Dazai était en vie, c'était grâce à Chûya et à ce jour il craignait plus que tout de ne jamais avoir l'occasion de l'en remercier. Sa Corruption avait atteint le patron de la Guilde de plein fouet et réduit à l'état de néant. Dazai lui, avait eu tout juste assez d'énergie pour se traîner jusqu'à son ancien partenaire et annihiler son pouvoir, pendant qu'Akutagawa et Atsushi s'occupaient de sauver la ville du Moby Dick.
Chûya avait dépensé tant d'énergie qu'il était tombé dans un coma après que Dazai l'aie touché. Un état de semi-conscience qui empêchait Yosano d'intervenir. Il n'était pas à l'article de la mort, mais à un stade de sommeil bien trop profond pour savoir s'il se réveillerait un jour.
Dazai serrait la main de Chûya, sans relâche, incapable de se défaire de la fraîcheur de sa peau. Il voulait la lui réchauffer. Il avait toujours eu les mains chaudes. Sentir ses doigts glacés contre lui, lui donnait l'impression d'étreindre un cadavre et cela le tuait.
- Reviens, Chûya, je t'en supplie …
Il sentit son cœur se tordre.
- J'ai tellement de choses à te dire. Et je ne veux pas le faire sans avoir la certitude que tu m'entendes, alors je te le demande encore, s'il te plaît, bat toi pour cette vie qui a toujours été merdique mais que je te rendrai plus belle par tous les moyens possibles.
Il s'apprêtait à s'effondrer dans une nouvelle crise de larmes lorsqu'il sentit les doigts de Chûya se resserrer doucement autour des siens et le pouls de son poignet s'emballer.
- Dazai …
Le détective lui laissa à peine le temps d'ouvrir les yeux, qu'il se pencha pour l'embrasser avec une tendresse infinie et dont il n'avait jamais fait preuve jusqu'alors, avec personne. Il mut ses lèvres avec amour contre celles de Chûya, laissant ses perles salées rouler contre le visage de son ancien collègue. Chûya porta doucement sa main au visage de Dazai pour le tirer encore plus près, comme si c'était possible.
- Je t'aime, murmura Dazai contre sa bouche.
Chûya se figea sous ses mots qu'il n'aurait jamais cru avoir la chance d'entendre.
- Je t'aime, je t'aime, je t'aime et tu as intérêt à rester en vie pour que je puisse te le dire tous les jours, poursuivit le détective.
Les yeux brillants, Chûya eut du mal à contenir les tremblements causés par cette déclaration.
- Pourquoi tu ne m'as dit ça, il y a quatre ans ? parvint-il à demander.
- Parce qu'il y a quatre ans, j'étais persuadé que tu serais mieux, n'importe où, tant que tu serais loin de moi.
- Tu n'es qu'un con. J'avais besoin de toi. J'ai toujours besoin de toi.
- Alors aujourd'hui je te le demande, droit dans les yeux.
Il mêla le geste à la parole.
- Reste avec moi.
Et comment Chûya aurait-il pu résister ?
Le lendemain, ils iraient voir Mori, tous les deux, comme au temps du Double Noir et lui feraient payer l'affront de les avoir séparés. Car il n'existait pas de Dazai sans Chûya et l'inverse était tout aussi vrai.
