N°7
DEUXIÈME PARTIE
Appartement de Chûya Nakahara. 00h08.
- Quelque chose te tracasse ?
La voix de Dazai sortit Chûya de ses pensées. Le jeune suicidaire avait pris un ton doux et apaisant, loin de celui habituellement moqueur qu'il employait lorsqu'ils étaient ensemble.
Le roux baissa les yeux sur son amant étendu sur lui, le menton posé sur son abdomen.
- Qu'est-ce qui te fait dire ça ? répliqua Chûya en évitant son regard.
- Eh bien je m'efforce de baisers et de caresses depuis tout à l'heure, mais c'est à peine si tu réagis.
Le mafieux se sentit davantage coupable. Il était le premier à fondre sous les attentions de Dazai, mais cette nuit-là, seul l'accord qu'il avait passé avec Mori, trois jours auparavant, lui occupait l'esprit. Comment avait-il pu imaginer qu'il pourrait reprendre ses rendez-vous nocturnes avec son amant, comme si de rien n'était après ça ?
- Tout va bien, désolé si je t'ai paru absent.
Le détective remonta jusqu'au visage de son ancien partenaire et déposa sa bouche sur la sienne. Ce baiser n'avait rien de ceux urgents et passionnés qu'ils s'échangeaient chaque fois qu'ils se voyaient. Dazai mua ses lèvres à celles de Chûya avec une douceur infinie, mêlée à une langueur et une sensualité qui n'étaient propre qu'aux véritables couples.
Malgré cette contradiction, Chûya se laissa guider par la langue de Dazai et répondit à son baiser en venant enfouir sa main dans ses cheveux sombres. Il ne comprenait pas réellement pourquoi son amant faisait preuve d'une telle tendresse à l'instant même où il aurait eu besoin de le voir le traiter comme un simple objet. Au moins, Chûya n'aurait pas eu à culpabiliser encore plus.
- Qu'est-ce que tu fais ? finit-il par demander.
- Je délie cette jolie langue qui refuse de me parler.
Dazai se réattaqua à sa bouche avant que Chûya n'ait pu rétorquer quoi que ce soit.
- Je vais bien, lui assura ce dernier entre deux baisers.
- Pas à moi, Chûya. Je te connais par cœur. Je vois bien que quelque chose t'embête.
Après cet élan de douceur inattendu de la part de Dazai, Chûya s'autorisa à en faire de même et laissa ses doigts vagabonder le long du bras de son amant qui le surplombait de son mètre quatre-vingts. Chûya avait toujours complexé de sa différence de taille avec Dazai, mais à cet instant, elle lui procurait un sentiment de sécurité qu'il n'aurait laissé échapper pour rien au monde.
Il réprima intérieurement son cœur pour s'emballer de cette façon et jura silencieusement contre Dazai qui ne cessait de lui donner des raisons de tomber amoureux de lui.
- Ce n'est rien. Juste une mission que Mori m'a demandé d'exécuter.
Chûya ne se sentait pas de lui mentir. Cependant, rien ne l'obligeait à révéler toute la vérité.
- Une mission qui te pose problème ? demanda Dazai.
- Au sens moral plus que douteux, selon moi.
- La Mafia Portuaire n'a jamais eu de sens moral, et tu le sais aussi bien que moi.
Il n'avait pas tort. Chûya pouvait difficilement utiliser cette excuse pour justifier sa réticence.
- Je n'ai juste pas envie de le faire. Mais c'est trop tard. J'ai accepté.
- Difficile de se défaire des vieilles habitudes d'une telle organisation, hein ?
- Parfois, je me demande comment tu as fait. Pour tout plaquer aussi facilement.
- Ça n'a pas été facile. Pas une seule seconde. De changer d'environnement, de se trouver un nouveau but, de nouvelles alliances, de te perdre ...
Chûya sentit son cœur se serrer et entendit clairement sa conscience se moquer de lui.
« Tu es bien naïf si tu crois pouvoir t'en sortir après qu'il t'ait fait une telle déclaration. »
Cela n'avait rien d'une déclaration. Au fond, ils avaient passé toute leur adolescence ensemble. Les sentiments amoureux n'avaient pas forcément besoin d'être présents dans leur relation pour justifier leur tristesse d'être séparés.
- Dazai …
- Je pourris l'ambiance, c'est ça ? Mais c'est toi qui as commencé en refusant de m'accorder toute l'attention que je mérite, se plaignit-il.
Chûya ne put retenir un léger rire face à la moue de son ex-coéquipier. Il vint détendre cette grimace en l'embrassant à son tour.
- Oublie ça. Ça n'a pas d'importance. Je t'en prie, continue.
- Avec plaisir.
Et Dazai se pencha contre son cou, où il laissa courir sa bouche de manière plus possessive qu'à l'accoutumée, accentuant la bataille intérieure que livrait Chûya contre ses sentiments naissants.
« Il ne s'agit que de sexe. Il n'est pas question d'amour. Dazai est incapable d'aimer. Et j'en ai déjà fait les frais. Je ne souffrirai plus à cause de lui. C'est terminé. Je vais exécuter la mission de Mori. Et ce sera une réussite. »
Locaux de la Mafia Portuaire. 13h47.
Chûya sentait le poids du regard intensément sombre d'Akutagawa sur lui. Il essaya de ne pas y prêter attention les dix premières minutes mais à la onzième, ce fut trop pour lui.
- Quoi ? Qu'est-ce que tu veux ?
- Tu ferais bien de faire attention parce que ça va commencer à se voir que tu es dingue de lui.
- Pardon ?
Akutagawa ne se démonta pas. Il traînait des pieds depuis des années pour obtenir la reconnaissance de Dazai, mais Chûya et lui étaient au même niveau dans la hiérarchie de la Mafia et ils étaient des collègues suffisamment proches pour se parler sans faux-semblant.
Le jeune homme au manteau noir tapota ses doigts sur le carré de peau juste au-dessous de son oreille. Chûya écarquilla les yeux et porta une main, paniqué au même endroit sur son propre cou. Il y sentit un léger relief qui ne laissait pas de place au doute.
Un suçon.
- Espèce d'enfoiré, marmonna-t-il.
- J'espère que tu parles de lui, reprit Akutagawa.
Chûya soupira en plaquant sa main sur la marque délaissée par son amant.
- Tu l'as deviné depuis longtemps ? se risqua-t-il à demander à son collègue.
- Que vous vous plaisez mutuellement ? Ou que vous couchez ensemble ?
- Les deux, répondit presque timidement Chûya.
Akutagawa prit quelques secondes pour réfléchir à la question.
- Six ans pour la première et cinq mois pour la deuxième.
- Bon sang, soupira Chûya en enfouissant son visage entre ses mains.
- Il faut dire que tu n'es pas très discret. Mori ne s'en rend peut-être pas compte mais il y a des détails qui ne trompent pas et il suffit de voir la façon dont tes yeux pétillent chaque fois que tu débarques dans les locaux.
- Ça pourrait être n'importe qui. Comment as-tu su qu'il s'agissait de Dazai ?
Le plus jeune le fixa d'un regard entendu et Chûya se rendit compte de l'absurdité de sa question. Comme s'il pouvait s'agir de quelqu'un d'autre.
- Ce n'est qu'une relation occasionnelle, se justifia-t-il.
- Ne te sens pas obligé. Je me fiche bien de ce que tu fais avec Dazai. Ça ne me regarde pas.
- Mais ça regarde le patron.
- Je serais tenté de te répondre que non mais nous sommes membres de la Mafia Portuaire. Le moindre aspect de notre vie privée semble appartenir au parrain. Mais si tu t'inquiètes de ce que je pourrais révéler, tu n'as pas à t'inquiéter. Je ne dirai rien.
Même si Chûya ne l'aurait pas cru capable de jouer les traitres au point d'en parler à Mori, le fait d'entendre Akutagawa le confirmer, le soulagea malgré lui.
- Peu importe. Toute cette histoire devrait prendre fin d'ici quelques semaines.
- C'est pour ça que tu tires une tête d'enterrement depuis trois jours ?
- Je ne tire pas de tête d'enterrement !
Peine perdue. Akutagawa le connaissait bien et il avait une assez bonne aptitude pour lire les gens. Chûya pouvait abandonner l'idée de lui mentir.
- Tu n'es pas obligé de m'en parler. Mais quoi que Mori t'ait demandé, essaye de bien y réfléchir.
- Qu'est-ce qui te fait croire que cela à quelque chose à voir avec Mori ?
- Tu te sens piégé, forcé. Seul le parrain peut avoir cette influence sur toi. Je te connais et tu as suffisamment de caractère pour te rebeller contre qui tu veux. Mais pas contre lui.
Chûya fut sauver d'avoir à apporter une quelconque réponse par la sonnerie de son portable. Un message de la part de Dazai venait de lui parvenir, l'informant que le patron de l'Agence souhaitait s'entretenir avec le Double Noir.
Conscient que ce rôle de conseiller improvisé qu'il s'était octroyé touchait à sa fin, Akutagawa commença à s'éloigner mais prit la peine de lui offrir un dernier regard avant de partir.
- J'espère simplement que tu ne le regretteras pas.
Agence des Détectives Armés. 14h22.
Chûya traversa les couloirs de l'Agence, la boule au ventre. C'était la première fois depuis qu'il avait accepté la mission de Mori, qu'il allait pouvoir commencer à enquêter. Et une fois qu'il aurait commencé, il ne sera plus question de se rétracter.
Il retrouva Dazai appuyé contre le mur, près de la porte menant aux bureaux de l'Agence. Un sourire aux allures sincères fendit le visage du détective lorsqu'il vit son partenaire se diriger vers lui.
- Tu m'attendais ? demanda Chûya.
- Pour pouvoir faire ça.
Il laissa le roux arriver à sa hauteur et profita de l'effet de surprise pour le tirer contre lui et lui voler un baiser. C'était la première fois qu'ils s'embrassaient en dehors de leurs appartements respectifs et sans que cela ne constitue un préliminaire à quelque chose de plus concret.
Chûya se raidit sous le choc de ce contact auquel il devrait pourtant être habitué et peina à se laisser aller contre sa bouche.
- Détends-toi, se moqua gentiment Dazai. Ils sont tous à l'intérieur.
- Mais enfin, qu'est-ce qui te prends ?
- J'en avais envie, c'est tout.
Dazai ne se formalisa pas de plus de détails et Chûya ne sut s'il devait reprendre leur baiser ou le frapper pour être aussi imprudent. Il le rendait dingue. Il n'avait réellement pas conscience du début de sentiments que le jeune mafieux commençait à ressentir pour lui. Ou alors, peut-être que si, et il en jouait. Ce serait bien le genre de Dazai, après tout.
Chûya essaya de réfuter cette pensée qui lui donnait des envies de vomir, mais préféra s'en accommoder, afin de se rappeler la raison de sa présence. Il avait une mission à accomplir. Trouver les points faibles de l'Agence et les rapporter à Mori.
C'était tout.
- Évite ce genre d'élan à l'avenir. Tu te laisses aller à des points difficilement acceptables.
Pour appuyer ses mots, Chûya désigna la marque présente dans son cou. Loin de s'en inquiéter, Dazai arbora un de ses sourires fiers qui avaient le don de rendre son partenaire fou de rage.
- Efface ce sourire niais de ton visage, sale maquereau !
- Il se voit à peine, ce n'est rien.
- Akutagawa l'a vu, lui.
- Oh, mon petit protéger a suivi mes conseils en matière d'observation, à ce que je vois. C'est fou comme ils grandissent vite.
Chûya s'exaspéra de la légèreté avec laquelle Dazai prenait la chose, mais choisit de ne pas approfondir le sujet. Ils auraient tout le loisir d'en discuter ce soir, lorsqu'ils se retrouveraient chez le détective.
- Ton patron veut nous voir, non ? Alors allons-y.
- Après toi.
Ils se rendirent tous les deux jusqu'au bureau de Fukuzawa, lequel les attendait patiemment, en signant une pile de paperasse. L'accueil fut plus chaleureux que la dernière fois que Chûya était venu dans cette pièce. Peut-être était-ce simplement Mori qui faisait ressortir le côté froid et distant du directeur d'agence.
- Merci d'avoir pris la peine de venir, lui dit Fukuzawa.
Ses paroles étaient sincères, Chûya put s'en rendre compte tout de suite, au contraire du parrain qu'il ne savait jamais sérieux ou ironique.
- Vous avez une mission pour nous ? demanda-t-il.
- Non, pas vraiment. Je voulais simplement vous féliciter pour votre travail. À tous les deux.
Si Dazai se contenta de sourire, Chûya lui, fut réellement surpris d'un tel compliment. Jamais le parrain ne prenait la peine de reconnaître son travail. Le simple fait qu'il ne se fasse pas tuer constituait une forme de satisfaction dont il devait se contenter. Il n'aurait jamais pu imaginer que voir ses talents en mission être félicitées, puisse être aussi agréable.
- Vous avez su mettre vos différends de côtés pour former une alliance fonctionnelle et qui permet à nos deux organisations de se défendre contre nos ennemis communs sans avoir à passer par une trêve définitive. En d'autres termes, vous avez été en mesure de réaliser une chose dont Mori et moi sommes incapables. Alors, merci.
Les mots de Fukuzawa touchèrent Chûya en plein cœur. Il ne se serait jamais cru méritant d'une telle forme de reconnaissance.
- Merci à vous, de m'avoir offert l'occasion de retravailler avec mon ancien partenaire.
Ce fut tout ce qu'il parvint à répondre. C'était tout ce qu'il avait de plus sincère à dire et il ne prit pas réellement conscience tout de suite de la portée de sa déclaration.
Dazai l'observa, surpris, mais emplie d'une douce chaleur impossible à ignorer.
- Désolé de t'avoir fait venir pour si peu, reprit le patron de l'Agence. Mais je tenais à te le dire de vive voix.
Chûya répondit par un simple signe de tête et Fukuzawa les congédia.
Dazai se permit de raccompagner Chûya jusqu'à l'ascenseur et attendit l'arrivée de la cabine à ses côtés.
- Tu pourrais rester.
Le mafieux sursauta presque en entendant la voix de son collègue. Pendant quelques secondes, il s'imagina même avoir rêvé, alors que Dazai fixait le sol, les mains nerveusement enfouies dans les poches de sa veste.
- Qu'est-ce que tu veux dire ?
- À l'Agence. Fukuzawa a l'air de t'apprécier. Ce n'est pas rien.
- Je ne peux pas, Dazai. Je ne suis pas toi. La Mafia, c'est toute ma vie.
- C'est ce que je croyais aussi, jusqu'à ce …
Il s'interrompit.
La mort d'Odasaku restait une chose trop difficile à exprimer. Chûya comprit où il voulait en venir et ne prit pas la peine de compléter sa phrase. Il observa les numéros illuminés de la cage d'ascenseur, signalant que la cabine allait bientôt arriver à leur étage.
- À quoi pourrait bien servir un pouvoir comme le mien, si ce n'est pas pour de mauvais objectifs ? demanda Chûya.
Il n'avait jamais eu la moindre considération pour ce don avec lequel il était né. Il était fait pour détruire. Alors comment Dazai pouvait-il l'imaginer se faire une place au sein de l'Agence ? Chûya n'était même pas fichu de contrôler sa Corruption.
- Fukuzawa pourrait t'aider à te maitriser. Complétement, répondit Dazai comme s'il avait lu dans ses pensées.
Chûya se tourna vers son partenaire alors que les portes de l'ascenseur s'ouvraient devant lui. Dazai les maintint ouvertes le temps de lui parler.
- Son pouvoir « Les hommes naissent égaux » te permettra d'avoir le plein contrôle sur ton don si tu deviens membre de l'Agence. Ils ne fonctionnent que sur ses employés. Ça pourrait changer ta vie, Chûya.
Mais en avait-il vraiment envie ? D'abandonner ce monde fait de meurtres et de sang, et dans lequel il avait toujours vécu ? La Mafia était la seule représentation qu'il pouvait se faire d'un foyer. Il y avait Kôyô qui avait toujours agi comme une sœur pour lui, Tachihara qu'il considérait comme un petit frère, Akutagawa, qui, malgré leurs rapports toujours limités, restait son meilleur ami au sein de l'organisation … Même la jeune Gin et Hirotsu étaient des membres à part entière de cette famille qu'il était parvenu à se constituer. Des personnes qui ne l'avaient jamais abandonné. Pas comme Dazai.
L'Agence rayonnait peut-être d'une lumière attrayante, mais comment Chûya pouvait-il être sûr d'y avoir une place ? Les autres membres ne l'accepteraient sans doute jamais, à cause de son passé et de ce pouvoir qui ne pourrait jamais faire le bien autour de lui.
Non … Sa place était à la Mafia et ses sentiments pour Dazai ne devaient certainement pas l'en faire douter.
- J'y réfléchirais …
Il ne pouvait pas dire un non catégorique. Dazai aurait été interpellé, aurait voulu comprendre la raison de ce refus. Alors il le laissa sur un « peut-être » qui au fond, n'était qu'un non, retardé.
Un fait qui lui fendit le cœur alors que Dazai souriait plein d'espoir avant de glisser sa main sur la nuque de son coéquipier et de se pencher pour l'embrasser. Chûya aurait voulu le repousser, lui hurler de cesser de jouer avec lui de cette façon, mais il ne put que fondre sous les lèvres de son amant.
- On se voit ce soir ?
Chûya hocha fébrilement la tête et enfin les portes de l'ascenseur se refermèrent derrière lui. Il s'appuya contre le mur, épuisé moralement et s'efforça de se rappeler la mission de Mori et afin de la combiner avec ce qu'il avait appris aujourd'hui.
Locaux de la Mafia Portuaire. 18h15.
- Alors Fukuzawa peut faire en sorte que ses employés contrôlent leurs pouvoirs …
Le sourire de Mori s'accentua davantage. Comme Chûya le pensait, le parrain n'était pas au courant de ce fait qu'il avait lui-même appris quelques heures plus tôt de la bouche de Dazai et c'était une information visiblement capitale pour Mori.
- Qu'est-ce que vous comptez faire ?
- C'est pourtant simple. Les Détectives Armés ne peuvent exercer que grâce aux certificats délivrés par le département des supers-pouvoirs. Et avec ce que tu viens de m'apprendre, nous n'avons même pas besoin de nous en prendre à l'Agence entière pour la réduire à néant. Il suffirait de s'en prendre à Fukuzawa. S'il meurt ou se retrouve simplement dans l'incapacité d'assumer son rôle, il ne sera plus considéré comme leur patron et les détectives perdront à nouveau le contrôle de leurs pouvoirs. Kyôka, Atsushi, le petit Kenji, et même le jeune Tanizaki. Ce sont tous autant de dons qui pourraient se révéler dangereux s'ils ne sont pas maîtrisés. Le département leur retirera leur certification et l'Agence se verra obligée de fermer ses portes.
Et tous ses membres se retrouveront sans emploi … Atsushi et Kyôka étaient orphelins et sans endroit où aller, Tanizaki et sa sœur, Naomi, avaient besoin de ce boulot pour payer leurs études, Yosano ne trouvait sa place de médecin respectée qu'à l'Agence alors que le monde extérieur ne la prenait pas au sérieux, Kenji était loin de sa campagne natale, Ranpo ne saurait jamais se débrouiller sans ses collègues et ce serait bouleverser toutes les prévisions idéalistes de Kunikida. Et Dazai … Il n'aurait plus moyen de faire le bien autour de lui, comme le lui avait demandé Odasaku, le jour de sa mort …
Mori ne voulait pas tuer les membres de l'Agence, mais rendre leur vie misérable et sans but. Ce qui était encore pire.
- Vous ne … Notre collaboration marche plutôt bien, vous savez ? Vous ne pensez pas qu'il serait plus sage de continuer sur notre lancée ? Fukuzawa et vous, vous pourrez peut-être trouver un terrain d'entente.
Le regard de Mori devint aussi glacial et dérangeant que celui qu'avait le précédent parrain durant ses dernières semaines de vie.
- Est-ce que tu aurais des doutes, mon petit Chûya ?
- Non, c'est juste que …
- Que quoi ? Ils t'ont monté la tête à toi aussi ? Tu comptes jouer les lâches et nous abandonner ? Comme l'a fait ton cher et tendre partenaire avant toi ?
- Je ne suis pas Dazai, murmura Chûya les dents serrées.
- Alors prouve le. Et assume ta position jusqu'au bout. C'est eux ou nous. Mais lorsque l'une de nos deux organisations aura détruit l'autre, je te souhaite d'être dans le camp des vainqueurs.
Chûya était pris entre deux feux. Il n'était pas vraiment question de l'Agence ou de la Mafia. Au fond, peut-être n'avait-il sa place dans aucune d'elles. Mais Dazai … Qu'allait-il se passer lorsqu'il apprendrait la vérité ? Leurs rendez-vous nocturnes cesseraient mais c'était si peu comparé à tout ce qu'il allait perdre en plus de cela.
Il n'aurait plus jamais l'occasion de le toucher, de l'embrasser, de discuter, de boire un verre en sa compagnie, de s'extasier malgré lui sur la beauté de son sourire, de caresser sa peau couverte de cicatrice, de s'enivrer de son parfum, de grogner face à ses plaisanteries douteuses, de s'exaspérer de ses techniques de drague avancées, de se disputer sur le choix du programme télévisé, d'établir des plans d'attaque ou encore de débattre sur l'emploi de la stratégie « remords et crapauds » ou « mensonge d'une fleur décorative » …
Il allait perdre son partenaire de travail qui était devenu, avec le temps, celui qu'il aurait voulu avoir dans sa vie. Et ce, de la pire des façons : la trahison.
Il ne pouvait plus revenir en arrière. Il avait parlé à Mori. Il ne pouvait que s'incliner et rester à la Mafia ou partir et se retrouver seul. Car il était certain que ni Dazai, ni aucun membre de l'Agence ne lui pardonnerait ce coup bas.
Alors Chûya se contenta de baisser la tête et sortit du bureau avant de s'écrouler sous l'atmosphère de la pièce plus qu'étouffante.
À l'extérieur, il se laissa tomber contre le mur, en réalisant son épouvantable erreur. Il encra ses ongles dans ses paumes et le sang se mit à couler le long de ses doigts.
- C'est bien ce dont j'avais peur.
Il entendit la voix d'Akutagawa, en même temps qu'il sentit sa main se poser amicalement sur son épaule. Il trembla sous le poids de la culpabilité et regarda son collègue et ami, qui l'observait d'un air aussi compatissant que sa personnalité sombre le lui permettait.
- De quoi ? osa demander Chûya.
- Que tu regrettes.
Et dieu seul savait à quel point c'état le cas.
À suivre …
