N°7
TROISIÈME PARTIE
Appartement de Dazai Osamu. 22h12.
Dazai fut étonné d'entendre des coups portés contre sa porte à une heure aussi tardive. Mais passée la surprise, il ne put retenir ses lèvres de se fendre en un sourire. À ce stade avancé de la soirée, seule une personne bien précise pouvait venir pointer le bout de son nez. Ce qui n'était pas pour déplaire au jeune suicidaire. Il n'avait pas vu son collègue depuis vingt-quatre heures et si à une époque ce laps de temps aurait paru bien trop court, celui-ci était devenu beaucoup trop long. La nuit passée avait été, paraît-il, éprouvante pour son partenaire qui avait annulé leur soirée pour aller résoudre une altercation entre différents gangs de Yokohama. Compréhensif, Dazai lui avait souhaité bon courage avant de se coucher.
Il avait oublié à quel point la nuit pouvait être sombre et froide, lorsqu'il la passait seul. Après tant de soirées avec la présence de Chûya au creux de ses bras, il en venait à se demander s'il pourrait un jour revenir au célibat complet, alors que son collègue se lasserait de lui.
Il chassa cette idée angoissante de son esprit, avant d'ouvrir la porte. Il eut à peine le temps de discerner le feu flamboyant de la chevelure de son collègue, que celui-ci se jeter contre sa bouche. Chûya se mit à l'embrasser avec une ferveur et une passion qui, pour une fois, n'était pas accompagnée par la colère. Il put tout de suite goûter le parfum enivrant du vin sur sa langue.
Dazai sentit les mains de son amant venir encadrer son visage pour le maintenir contre lui, tandis qu'il perdait son souffle contre les lèvres de son partenaire.
- Chûya, j'ai besoin de respirer, lâcha-t-il en riant.
- Plus tard.
Mourir étouffé sous les baisers enchanteurs d'un membre de la Mafia ? Dazai n'était certainement pas celui qui viendrait se plaindre de cette initiative, lui qui rêvait tant de son suicide amoureux. Du moins, c'était le cas, avant même qu'il ne connaisse le sens du mot « amoureux ». Pouvait-il dire que c'était le cas, à présent ?
Il se posa la question, alors qu'il passait ses bras autour de la taille de Chûya, collant son corps contre le sien. Il lui rendit son baiser, en prenant soin d'y ajouter une parcelle de douceur et sans doute, d'amour.
Chûya dû ressentir le changement de rythme dans leur échange, puisqu'il se recula légèrement, juste assez pour pouvoir le regarder.
- Bon sang … Pourquoi est-ce que tu fais ça ?
- T'embrasser ? Il me semble que c'est toi qui as commencé, non ?
- Pas ça, enfin … Pourquoi est-ce que tu es si tendre avec moi ? Ce n'était pas ce qui était convenu, pas du tout.
Il secoua la tête vigoureusement pour appuyer ses paroles et Dazai comprit que l'alcool contrôlait davantage ce qui sortait de sa bouche, que son cerveau. Il caressa les lèvres de son partenaire, gonflées après leur baiser.
- On en parlera demain, promis. Tu ferais mieux d'aller dormir.
- Je ne veux pas dormir. Je ne suis pas là pour ça et tu le sais.
Chûya mêla le geste à la parole en venant s'attaquer à la chemise de Dazai, qu'il s'empressa de défaire de ses doigts tremblants d'ivresse. Le détective ne put retenir un rire à voir son amant aussi empressé et maladroit, lui qui était d'ordinaire si expert durant leurs moments d'intimité.
- Je suis épuisé, mentit-il. La nuit ne sera que moyennement satisfaisante pour toi si tu ne m'accorde pas les quelques heures de sommeil dont j'ai besoin. Je te promets de me rattraper demain matin.
Dazai l'embrassa doucement pour prouver ses dires et malgré la moue adorable de Chûya, il sut que ses paroles avaient fait mouche. Le roux marmonna un vague et grincheux « D'accord » avant de se laisser guider jusqu'à la chambre du maître des lieux.
Dazai le débarrassa de ses vêtements encombrants, et en fit de même avant de se glisser sous les draps. Il serra le corps petit mais musclé de son amant contre lui et embrassa le dessus de son crâne.
- Ce n'est pas bien, marmonna ce dernier. Il n'a jamais été question de dormir dans les bras l'un de l'autre. Ça ne nous ressemble pas.
Le brun l'écouta sans broncher et fut surpri des mots de Chûya, en contradiction totale avec le fait qu'il resserre sa prise autour de lui et qu'il enfouit d'autant plus son visage au creux de son cou.
Oui, ils avaient définitivement besoin de parler.
Appartement de Dazai Osamu. 7h03
Chûya fut le premier à se réveiller, l'intérieur du crâne martelé d'un mal qu'il connaissait bien. Il se jura pour la millième fois de ne plus jamais boire, en sachant en parallèle que ce n'était qu'un mensonge.
Il chercha à s'étirer comme il le faisait chaque matin avant d'ouvrir les yeux, mais un poids l'empêcha de trop bouger. Il ouvrit brusquement les paupières en se rappelant les évènements de la veille. Bordel, mais qu'est-ce qui lui avait pris ?
Après avoir présenté le point faible de Fukuzawa à Mori sur un plateau d'argent, il avait tout fait pour éviter de se retrouver face à Dazai. Du moins, durant les vingt-quatre qu'il avait tenu avant d'engloutir sa frustration, ses remords et son manque sous deux bouteilles de Pétrus. Comment avait-il pu croire que se soûler serait une bonne idée ? Il ne tenait pas l'alcool et il aurait dû savoir qu'il se laisserait guider par son instinct, plus que par sa raison.
Il s'était littéralement jeté sur lui. Parce qu'il avait besoin de se rappeler. De se souvenir que leur histoire n'en était pas une et que seule leur compatibilité physique les maintenait ensemble. Pourtant Dazai avait agi exactement à l'opposé de ce qu'il avait espéré. Il avait joué les gentlemen et ne lui avait arraché que quelques baisers avant de le déshabiller et de le prendre dans ses bras pour le bercer jusque dans les bras de Morphée.
« Foutu maquereau, pensa-t-il. C'était bien le moment pour toi de jouer aux salopards et d'en profiter. Mais tu ne l'as pas fait. Et je ne sais plus si je dois te haïr ou te remercier pour ça. »
Il ne prit pas le temps de réfléchir à la question. Il n'en voyait pas l'utilité. Dans quelques jours, lorsque Mori aurait mis dieu sait quel plan à exécution pour s'en prendre à Fukuzawa et renverser l'Agence, Dazai prendrait la décision pour lui. Il le détesterait de les avoir trahis et Chûya n'aurait plus qu'à faire une croix sur ces sentiments qu'il ne parvenait plus à contrôler.
Alors dans l'attente de cette échéance, il profita des derniers instants de répit et de bonheur court que la vie voudrait bien lui accorder. Il se cala un peu plus contre le torse à moitié bandé de Dazai et traça délicatement le contour de certaines de ses cicatrices. Lorsque ses doigts parvinrent au niveau de son flanc gauche, il le sentit remuer légèrement.
- C'est à toi que je la dois celle-ci, murmura Dazai contre ses cheveux.
- Tu m'avais énervé.
Il s'en souvenait comme si c'était hier. Il avait seize ans à l'époque et Dazai s'était amusé à lui voler son chapeau. Personne ne s'y serait risqué à la Mafia, tout le monde savait combien cet accessoire était important pour Chûya et il avait fait payer Dazai pour son impudence de son couteau. Rien de grave, il n'avait fait que l'effleurer mais cela avait été assez profond pour y laisser une marque.
Le détective rit doucement, et prit le menton de Chûya, boudeur, entre son pouce et son index.
- Mais j'en suis terriblement fier.
Puis il se pencha et embrassa langoureusement son amant. Le roux voulut le repousser mais il fut littéralement incapable de se défaire de l'effet hypnotique que lui prodiguait les baisers de Dazai. Sa langue devait être faite de la plus enivrante et destructrice des drogues, à laquelle il n'aurait jamais dû goûter.
- Il me semble que je t'ai promis quelque chose hier soir, murmura le brun taquin contre sa bouche.
- Ce n'est pas l'envie qui manque mais si tu veux bien attendre que mon mal de crâne passe un peu.
- À dire vrai, je voulais parler du fait que l'on doive discuter.
Chûya se serait volontiers caché sous les draps pour avoir omis cette partie de la soirée. Il se mit sur le dos et posa son avant-bras sur ses yeux pour ne pas être agressé par la lumière.
- Vas-y, je suis tout ouï. Engueule-moi sur mon alcoolisme et sur les débilités que j'ai dû te sortir.
- Je suis en train de tomber amoureux de toi, Chûya.
Il n'était plus question d'être ébloui. Ses yeux s'ouvrirent complètement et son cœur rata plusieurs battements, au point où il eut peur d'avoir fait une crise cardiaque. Il se redressa vivement et fixa son amant, étendu, le sourire aux lèvres.
- Arrête de te ficher de moi, répliqua-t-il perturbé.
- Je suis très sérieux.
- Ça ne me fait pas rire, Dazai.
- Chûya, écoute-moi.
Le brun s'était relevé légèrement pour pouvoir venir caresser le visage de son partenaire. Chûya trembla sous son contact, incapable de savoir s'il devait s'y fondre ou se rétracter.
- Je ne te mens pas. Je ne l'ai pas prémédité, ce n'était pas ce qui était prévu, j'en ai conscience. Mais tu voulais savoir pourquoi j'étais si tendre avec toi ces derniers temps et tu as ta réponse.
- C'est impossible. Tu es Dazai Osamu et je suis Chûya Nakahara, on se déteste depuis toujours, c'est ainsi que ça fonctionne, comme cela que les gens nous voient.
- Et crois bien que je me suis efforcé de me répéter la même chose ces dernières semaines, mais plus le temps passe, plus je réalise qu'il ne s'agit pas que d'une histoire de sexe. J'aime ces moments de partage que nous avons le matin au réveil, cette manie que tu as de remuer ton café avec une cuillère alors que tu n'y mets jamais de sucre, la façon dont tu jures contre ta mèche lorsqu'elle ne se laisse pas dompter comme tu l'aimerais, le fait que tu luttes toujours pour voir la fin du film, même si celui-ci ne t'intéresse pas. Ce sont toutes autant de choses qui n'ont rien à voir avec une relation physique et que je meurs de retrouver chaque fois que l'on est ensemble. Chûya, je suis désolé d'avoir contrecarrer tes plans, mais le fait est que je suis littéralement en train de devenir dingue de toi. Et je crois deviner que c'est un sentiment réciproque …
L'intéressé resta figé face à cette déclaration plus qu'improbable. Comment Dazai pouvait-il avoir remarqué tant de choses ? Mais à bien y réfléchir, c'est ainsi qu'il avait, lui aussi, réalisé la naissance de ces sentiments pour le jeune suicidaire. Il aimait sa mine chiffonnée et ses cheveux en bataille après une longue nuit, la minutie avec laquelle il remplaçait ses bandages, l'histoire de sa vie qui semblait être encrée dans sa peau à travers ses cicatrices, son insupportable sourire charmeur même après avoir à peine ouvert les yeux, et sa manie délirante de chanter sous la douche. Le manque qu'il avait de Dazai lorsqu'ils étaient loin l'un de l'autre était devenu bien plus dur à encaisser que le fait d'être collés h24 ensemble. Et n'était-ce pas les prémices de l'amour ?
Son cœur s'emballa de nouveau et il chercha, en vain, une réponse à donner.
- Dazai, je …
- Si je me suis trompé, ne te prends pas la tête. Tu n'as cas … oublier ce que j'ai dit.
Chûya réalisa qu'aucune réponse orale ne serait suffisante pour exprimer la multitude de contradictions qu'il ressentait. Alors il se pencha vers son amant et à l'instar de la veille, captura ses lèvres entre les siennes avec passion. Et amour. Il sentit Dazai sourire contre sa bouche, avant d'approfondir leur baiser.
Et Chûya en profita. Il se laissa aller contre cet échange qui serait sans doute leur dernier et cette simple idée le déchira.
- Pardonne-moi, Dazai. Promets-moi que tu me pardonneras.
- Te pardonner quoi ? répondit ce dernier en riant. Je suis plutôt consentant, au cas où tu ne le verrais pas.
Il ne réalisait pas encore à quel point la situation était grave.
Chûya était bien incapable de savoir quelle était la meilleure chose à faire. Son cœur lui dictait de l'embrasser jusqu'à ce qu'ils meurent étouffés tous les deux. Mais sa logique lui hurlait de lui dire la vérité. Et l'espoir, qu'il y avait peut-être un moyen que Dazai lui pardonne.
- J'ai fait une connerie, murmura-t-il. Une énorme connerie.
- Qu'est-ce que tu racontes ?
Dazai ne se départait pas de son sourire, mais Chûya comprit qu'il commençait à s'inquiéter. Le brun caressa de nouveau sa joue pour le rassurer et le mafieux n'en fut que davantage dégoûté par ce qu'il avait commis. Il avait foncé tête baissée dans les ordres de Mori, sans accorder le bénéfice du doute à Dazai et leur histoire.
- Je … J'ai …
Il fut interrompu par la sonnerie du portable de Dazai, qui se mit à retentir sur la table de chevet. Le nom de Kunikida s'afficha sur l'écran et le sang de Chûya ne fit qu'un tour.
- Toujours au bon moment, soupira Dazai en se penchant pour récupérer le téléphone.
- Non ! Ne réponds pas.
- Ma limace, je te promets de m'occuper de toi dès que j'aurais raccroché, mais je ne peux décemment pas filtrer les appels de Maman Kunikida. Elle n'appelle que lorsqu'il se passe quelque chose de grave.
- S'il te plait …
Mais Dazai ne prit pas ses avertissements au sérieux et lui répondit par un tendre baiser.
- Deux minutes et je suis tout à toi, lui promit-il.
Et sans lâcher le corps de Chûya contre lui, il décrocha son portable. Le haut-parleur n'était pas enclenché mais Kunikida parla suffisamment fort pour que le roux puisse entendre ce qu'il disait.
- Je suis occupé, lança Dazai à son partenaire d'Agence.
- Tu vas rapidement te désoccuper parce qu'on a un gros problème sur les bras. Fukuzawa s'est fait prendre par les hommes de Mori.
Dazai perdit son sourire et Chûya sentit sa main se crisper autour de sa taille.
- Attends quoi ? Comment ça ? Fukuzawa n'aurait jamais pu se laisser avoir, surtout pas par la Mafia ?
- J'imagine qu'il a baissé sa garde. Ta collaboration d'avec Chûya était censée lui assurer une certaine sécurité vis-vis de Mori et de sa clique. Il ne s'attendait pas à ce que le parrain lui réclame un entretien pour lui tendre un piège.
- Mais pourquoi Fukuzawa ? Qu'est-ce qu'il essaye de faire en s'en prenant à lui ?
- De réduire l'Agence à néant.
C'est Chûya qui avait parlé, récupérant alors toute l'attention de Dazai. Ce dernier l'observa les sourcils froncés. Sans le quitter du regard, il répondit à Kunikida.
- Donne-moi quinze minutes. On se rejoint devant les locaux de la Mafia.
Il n'attendit pas la réponse de son collègue pour raccrocher et se concentrer à nouveau sur son amant. La mine attristée de Chûya n'était pas pour rassurer Dazai.
- Chûya, qu'est-ce que tu sais ?
- Dazai, je ne voulais pas, je …
- Qu'est-ce-que-tu-sais ? répliqua-t-il les dents serrées.
Le mafieux avait rarement vu son partenaire aussi sérieux et le regard aussi noir.
- J'ai … Tu sais … La mission que Mori … m'a demandé d'exécuter ...
La prise de Dazai autour de la taille de Chûya se détendit et il se détacha de lui.
- Attends. C'est à cause de toi tout ça ?
- Mori voulait connaître l'un des points faibles de l'Agence et tu m'as parlé du pouvoir de Fukuzawa, alors j'ai …
- Tu as utilisé ce que je t'ai dit contre mon organisation ? Mais qu'est-ce qui t'a pris ? Je pensais qu'on avait passé le stade des vengeances et qu'on … Qu'on se comprenait enfin, toi et moi ?
- Et c'est le cas, c'est juste que … j'avais peur.
- Mais peur de quoi ?
Dazai avait hurlé. Il n'était plus question de discuter, c'était une véritable dispute. Le cœur de Chûya se brisait un peu plus à chaque pas que son amant faisait pour s'éloigner de lui.
- Que tout cela ne soit qu'un jeu pour toi … Que tu finisses par m'abandonner comme tu l'as fait, il y a quatre ans …
Ces paroles firent bien plus de mal à Dazai qu'il ne l'aurait cru. Les mots de Chûya le frappèrent comme une gifle violente, un retour de bâton qu'il méritait sûrement, mais qu'il ne parvint pas à accepter sur le moment.
- Tu pensais … que je me moquais de toi ? Que tout ce qu'on partageait été faux ?
- Ce n'était censé n'être qu'une histoire de sexe. J'ai pris peur, d'accord ? Je développais un peu plus de sentiments pour toi chaque jour et je me suis dit que le seul moyen de ne pas souffrir, c'était … de te précéder. Je voulais avoir la main mise sur la situation, être capable de dire que j'avais prémédité la chose lorsque tu en aurais eu assez de moi et quitté pour te bon.
- Mais je ne voulais pas te quitter, Chûya ! Merde, je t'aime !
Ses mots qui auraient dû emplir le cœur du mafieux d'une chaleur puissante et merveilleuse ne firent que le lui briser un peu plus. Si seulement la situation avait été différente, si seulement il avait refusé la mission de Mori, si seulement il avait eu confiance en cet homme qu'il aime malgré lui, si seulement il avait réalisé plus tôt à quel point Dazai représentait tout dans sa vie.
- Je vais à la Mafia, déclara le détective avant de se rhabiller en quatrième vitesse.
- Attends, je t'emmène, parvint à dire Chûya d'une voix tremblante.
- Non, tu en as déjà suffisamment fait.
- Laisse-moi au moins ça, je t'en prie. Tu y arriveras plus vite si tu me laisses t'y conduire.
Dazai réfléchit quelques instants, la mâchoire crispée, avant de soupirer.
- Après ça, je ne veux plus te voir. Mais ça ne doit pas t'étonner. Tu avais prévu que je t'abandonnerai. Tu en étais tellement persuadé que tu n'as même pas été foutu de me parler !
- Dazai …
- On n'y va.
Chûya n'eut pas le cœur à répliquer. Alors il se rhabilla également et cinq minutes plus tard, c'est dans un silence de mort qu'ils rejoignirent la moto de Chûya, garée devant l'immeuble. Dazai dût se faire violence pour ne pas le réprimander en l'imaginant conduire avec l'état d'ivresse dans lequel il était arrivé la veille.
Il s'accrocha malgré lui à la taille du conducteur en jurant contre son envie de le serrer contre lui et de poser sa tête sur le haut de dos. Dazai était partagé entre la colère et l'amour, incapable de savoir lequel de ces deux sentiments allait prendre le pas sur l'autre.
Lorsqu'ils arrivèrent devant les locaux, les membres de l'Agence se confrontaient déjà aux hommes de Mori. La bataille n'avait pas encore éclaté, mais à en juger par l'atmosphère pesante qui régnait dans l'air, ce n'était plus qu'une question de minutes.
Le Double Noir s'empressa de les rejoindra, se retrouvant au milieu de ce conflit dans lequel aucun ne trouvait sa place.
- Aaaah Chûya, te revoilà enfin, déclara la voix du parrain.
- Enfoiré, souffla Dazai à l'intention de Mori. Où est Fukuzawa ?
- Il est en vie, si c'est ce que tu veux savoir. Après la longévité de nos rapports houleux, il me paraissait presque blasphématoire de le tuer tout de suite.
Il reporta de nouveau son attention sur Chûya, puis se ré-adressa à Dazai.
- J'espère que tu pris la peine de remercier ton partenaire pour son rôle. Sans lui, je n'aurais jamais eu pensé que m'en prendre à votre patron, suffirait à tous vous détruire. Il faut croire que les plans des plus petites envergures sans souvent les plus efficaces.
- Laisse Chûya en dehors de ça, il s'agit d'un conflit entre l'Agence et la Mafia.
- Mafia dont il fait encore partie, jusqu'à preuve du contraire. Se battre contre nous, c'est se battre contre lui. Mais j'imagine qu'avec la trahison que tu viens de subir, tu n'auras pas le moindre scrupule à lui trancher la gorge. C'est un fantasme que vous nourrissez chacun l'un envers l'autre depuis longtemps après tout.
Chûya serra les poings. Non, il ne s'agissait plus de fantasme de mort et de vengeance. Quand il pensait à Dazai, il ne rêvait plus que de bonheurs simples et c'était suffisant pour lui donner envie d'arracher la tête du parrain.
Il réfléchit à toute vitesse aux options qui s'offraient à lui et même si aucune ne lui garantissait la vie qu'il souhaitait, il y en avait au moins une qui lui assurait de réparer son erreur. Elle était risquée et signerait sans doute son arrêt de mort, mais le fait que Dazai ne lui pardonne pas son erreur était déjà une façon de le tuer, en soi.
Alors, il baissa doucement la tête et commença à retirer ses gants noirs. Peu de personnes avaient eu à faire à son pouvoir dans sa véritable forme, mais les membres de la Mafia savaient tous ce que ce geste signifiait. Il vit les hommes de Mori se raidirent de peur en voyant les striés rouges se glisser le long de la peau de ses bras jusqu'à la naissance de sa mâchoire.
- Chûya, bordel qu'est-ce que tu fais ? s'écria Dazai.
- J'ai confiance en Akutagawa, répliqua simplement ce dernier. Il saura mettre Kôyô, Gin, Hirotsu et Tachihara en sécurité. Si les autres hommes de Mori sont intelligents, ils en feront de même. Mais dieu m'en garde que je ne reviendrais pas à mon état normal avant d'avoir eu la peau du parrain.
Mori lâcha un rire moqueur.
- Parce que tu t'imagines que tu reviendras à la raison ? Tu penses sérieusement que Dazai viendra annihiler ton pouvoir après l'immonde trahison dont tu as fait preuve ? Tu es bien naïf.
- Je prends le risque.
Le parrain ne devait pas s'attendre à cette réponse puisqu'il se figea, surpris. Il avait dû imaginer que son instinct de survie serait plus fort que son amour pour Dazai. Il se trompait.
Chûya perdit toute notion de la réalité avant même qu'il n'ait pu comprendre ce que son amant lui hurlait et une rage destructrice l'envahit, le poussant à massacrer sa cible. Laquelle se tenait debout devant elle, en manteau noir, représentation même de sa douleur.
Infirmerie de la Mafia Portuaire. 20h16.
Lorsque Chûya se réveilla, un visage féminin était penché au-dessus de lui. Il reconnut sans peine la jeune Yosano, médecin de l'Agence qui s'attelait à faire état de sa température en posant le dos de sa main sur son front.
- Tu n'as pas de fièvre, c'est déjà bon signe.
Sa voix était un mélange de douceur et de fermeté. Chûya profita du fait qu'elle s'occupe de l'examiner pour observer les alentours.
- On est à l'infirmerie de la Mafia, remarqua-t-il d'une voix pâteuse.
- Je n'ai pas voulu prendre le risque que l'on te ramène à l'Agence. La route aurait été trop longue. C'est ton collègue, Akutagawa qui nous a permis d'y rentrer.
Il soupira de soulagement en comprenant que son ami était toujours bien en vie, et se fit une note mentale pour penser à le remercier.
- Vous n'étiez pas obligée de m'aider, dit-il. Merci.
Yosano répondit par un sourire.
- Tu sais, j'ai tendance à croire qu'une bonne entente entre collègues et la clé de la réussite d'une équipe comme celle des détectives armés. Et Dazai m'aurait tué si je t'avais laissé t'effondrer sur le sol sans réagir.
Il l'avait sauvé. Il l'avait empêché de mourir.
- Dazai ? Il est …
- Probablement en train d'essayer de crocheter la serrure pour rentrer. Kunikida, Ranpo et Atsushi m'ont dit qu'il se chargeait de le tenir à l'écart, mais je n'y crois pas vraiment. Ce n'est qu'une question de seconde avant qu'il ne parvienne à défoncer la porte, maintenant qu'il a dû entendre ta voix.
Comme pour confirmer ses dires, l'instant d'après, Dazai rentra en trombe dans la pièce, suivit de près par ses collègues, épuisés et exaspérés par le comportement du suicidaire.
- Chûya, par tous les dieux de la mort, merci de ne pas me l'avoir enlevé.
- Je croyais t'avoir demandé de rester à l'écart, le temps que je termine.
- Il est vivant, conscient et en sécurité, c'est suffisant pour me laisser rentrer.
- Ce n'est pas à toi d'en décider. Je suis son médecin et il est mon patient.
- Et il est mon petit ami. J'ai le droit de rester ici.
Chûya fut sans doute le moins surpris parmi les trois autres personnes présentes dans la pièce et pourtant il était déjà très loin de s'y attendre.
- Petit ami ?
- Je serais bien tenté de te demander en mariage tout de suite. Après tout, après nos huit ans passés ensemble, ce serait légitime mais j'ai peur que tu partes en courant, alors … Chûya Nakahara, je te le demande, là, tout de suite, maintenant, de ne plus jamais me faire ce genre de frayeur et de devenir mon partenaire, non plus de travail, mais de vie.
Le cœur du roux se mit à fondre d'émotion et il se fit violence pour ne pas laisser libre court aux larmes qui réclamaient à s'écouler sur ses joues.
- Mais … Je t'ai trahi, j'ai … J'ai brisé ta confiance.
- Et le fait que je sois incapable de te détester après ça, prouve bien que tu es sans doute l'amour de ma vie. Je me désole simplement de m'en être rendu contre aussi tard. Il aura fallu que Mori meurt et que l'on passe par une phase de pseudo-trahison pour que réalise combien je …
Il s'interrompit et regarda Chûya comme s'il était la première merveille du monde.
- Je t'aime, déclara-t-il simplement en souriant largement.
Chûya s'en soucierait plus tard, mais sur le moment, il laissa une larme lui échapper, tant il était soulagé et vint prendre le visage de son amant, en coupe.
- Moi aussi, je t'aime.
