N°9
Hôtel Hinodeya (Ryokan). 20h22.
- Je suis désolée mais nous sommes complets pour ce soir.
Dazai soupira toute sa frustration. C'était le cinquième hôtel qu'il trouvait et la réponse restait toujours désespérément la même. En même temps, il aurait dû s'en douter. Dehors, la tempête faisait rage et il était bien trop risqué de prendre la route pour quiconque tenant un tant soit peu à la vie. Quant aux transports en commun, ils refusaient tous, et à juste titre, de s'engager face à la pluie et au vent qui ne cessaient de s'intensifier depuis le début de la soirée.
La jolie standardiste n'allait tout de même pas le jeter à la rue par ce temps. Ce serait du suicide et Dieu savait qu'il ne voulait pas de cela tout seul. Alors seules deux options semblaient s'offrir à lui : réclamer à ce que la jeune femme le suive à l'extérieur pour en finir avec la vie en sa compagnie ou user de ses charmes pour faire en sorte qu'elle lui dégote une pièce quelconque dans laquelle passer la nuit.
Il décida de tenter la seconde, d'abord.
- Vous êtes sûre ? Il n'y aurait pas même une petite chambre froide et esseulée qui ne demande qu'à recevoir de la visite ? Je m'en voudrais de quitter cet endroit sans avoir pu profiter de quelques heures de sommeil. Comment pourrais-je être en mesure d'admirer vos si jolis yeux si je n'ai pas l'énergie suffisante pour ouvrir les paupières ?
- J'aimerais bien vous aider, je vous assure, mais …
- Je vous en prie.
Dazai vint prendre sa main dans la sienne et fit avantage de ce sourire qu'il savait irrésistible auprès de la gente féminine. Il sut que c'était dans la poche à l'instant même où la jeune femme se mit à rougir, ses doigts frémissants contre sa paume.
- Bon, il y a peut-être une solution. Mais je dois d'abord passer un coup de fil.
Le détective se recula légèrement pour lui offrir un semblant d'intimité, alors qu'elle décrochait le téléphone de l'accueil. Respectueux, il s'attarda sur l'architecture et la décoration de la pièce pour ne pas écouter ce qui se disait dans son dos.
Et dire qu'il avait prévu de rentrer chez lui et de se prélasser dans un bain bouillant, avec un verre de whisky. Au lieu de cela, il se retrouvait dans cet hôtel de seconde zone à cause de quelques gouttes de pluie intenses et de bourrasques acharnées. Fukuzawa avait intérêt à lui rembourser cette nuit supplémentaire imprévue. Tout ça pour aller chercher quelques documents auprès d'une agence partenaire.
- C'est arrangé, monsieur, résonna la voix de la standardiste toute guillerette.
Dazai se retint d'exprimer toute sa gratitude et se contenta de hocher poliment la tête en souriant.
- J'étais sûr que seriez capable de m'aider.
- Le dernier client que nous avons enregistré a pris la dernière chambre disponible, mais il s'avère qu'il s'agit d'une chambre double avec deux lits. Il a gentiment accepté de la partager avec vous, à condition, bien sûr, de diviser la note.
Évidemment. L'homme n'aurait jamais payé la totalité du montant pour un parfait inconnu. C'était une perspective de soirée bien loin de celle en solitaire qu'il avait imaginé, mais c'était toujours mieux que de rester sous la tempête.
- Ce sera parfait, répondit-il.
- Super. Alors je vous laisse rejoindre la chambre numéro 107, au premier étage. L'homme vous ouvrera, c'est lui qui à la clé.
En gentleman qui se respecte, Dazai la remercia d'un baisemain et la gratifia d'un clin d'œil, après avoir versé la moitié du prix de la chambre. Puis il s'élança vers les escaliers. Il rejoignit le premier étage en quelques enjambées seulement et bientôt, il parvint devant la porte comportant les chiffres 107.
Poli, il toqua contre le bois pour prévenir de sa présence.
- C'est ouvert ! hurla une voix étouffée depuis l'autre côté.
Dazai se permit alors d'entrer et découvrit la chambre plongée dans la pénombre. Seule la pièce adjacente était baignée d'une faible lumière qui filtrait à travers le dessous de la porte. Probablement la salle de bain, à en juger par le bruit mélodieux de l'eau de la douche qui s'écoule en continu. Le deuxième client devait être en train de prendre sa douche, d'où le fait qu'il n'est pas pu venir ouvrir la porte de lui-même.
Dazai profita d'être seul pour observer les alentours. La chambre était simple mais suffisamment grande pour se dégourdir les jambes en deux allers-retours entre la porte et la grande fenêtre qui donnait vue sur la ville illuminée. Ce panorama imprenable devait sans doute justifier le prix assez élevé de la chambre. Deux armoires et deux tables de chevet faisaient office de décoration et une petite télévision encastrée dans le mur servait au divertissement. La soirée ne promettait pas d'être bien enrichissante mais au moins, il serait à l'abri du froid et aurait le confort d'un véritable matelas sur lequel dormir.
Quant aux lits, il y en avait bien deux. Un simple et un double. Il allait de soi que Dazai prendrait le premier, après tout il était une pièce rapportée et d'assez bonnes manières pour savoir qu'il n'avait pas à réclamer le plus grand lit pour lui tout seul.
Dans tous les cas, le deuxième homme ayant cru passer la nuit seul, avait déjà défait une partie de ses affaires sur le king-size. Et Dazai avait beau vouloir se montrer sage et respectueux, il n'en restait pas moins quelqu'un de curieux et d'espiègle. Aussi, et sans allumer la lumière, se décida-t-il de s'approcher pour inspecter le contenu exposé à sa vue sur la couette.
Rien de bien intéressant, à première vue. Un livre à la reliure en cuir et écrite dans une langue que Dazai ne comprenait pas mais qu'il reconnut comme étant du français, un paquet de cigarette déjà entamé, des gants de cuir sans doute destiné à la conduire d'une moto et plus loin un … Un chapeau.
Dazai perdit soudainement l'éclat de malice qui brillait dans ses yeux, alors même qu'il entendait l'eau de la douche s'éteindre.
Non. Impossible. C'était forcément un hasard. Une coïncidence folle, mais une simple coïncidence. Ça ne pouvait pas être …
- Bordel, le maquereau ! Qu'est-ce que tu fiches dans ma chambre ?
Hôtel Hinodeya (Ryokan). 20h40.
Quelle était la probabilité cauchemardesque pour que le client esseulé et sans abri dont la standardiste lui avait parlé, soit également l'homme qu'il supportait le moins en ce monde ? Chûya resta figé d'horreur face à la mine hébétée de son ancien collègue, lequel était clairement en train de fouiner dans ses affaires.
- J'appelle l'accueil, déclara-t-il soudainement.
Il ne soucia pas de la serviette encore humide et pendante sur ces hanches qui représentait son seul et unique vêtement, et se jeta sur le téléphone fixe mis à disposition dans la chambre. Il pria de toute son âme en des divinités auxquelles il ne croyait pas, tandis que la sonnerie retentissait dans son oreille. Mais il sut que c'était vain lorsque la jeune femme d'en bas, lui assura qu'aucune autre chambre n'était disponible.
- Je me fiche de ça ! Jusqu'à preuve du contraire, c'est moi qui aie payé cette chambre !
- À dire vrai, il a déjà remboursé votre seconde moitié, répliqua-t-elle timidement.
Il se tourna vers Dazai, lequel était appuyé nonchalamment sur le mur et arborait le sourire le plus fier qui soit.
- Laissez-tomber.
Chûya raccrocha. Il ne voulait pas que la pauvre femme entende les supplications de Dazai tandis qu'il l'étranglerait. Enfin … D'ici à ce qu'il apprécie l'idée de mourir par strangulation dans cette chambre d'hôtel miteuse, il n'y avait sûrement pas des kilomètres.
- Sors d'ici.
- Cette petite est professionnelle. Je doute qu'elle ait omis de te prévenir que j'avais déjà payé la moitié de cette chambre.
- Je m'en contre-fous. Et puis de toute façon, qu'est-ce que tu fais à Ryokan ?
- Des documents à récupérer pour Fukuzawa.
- Et il envoie le seul débile de son agence incapable de conduire ?
- J'aime les transports en commun.
- Si seulement tu avais pu finir dessous.
Dazai ne manqua pas d'être amusé face à la moue énervée de son ex-coéquipier. Cela faisait des mois qu'ils ne s'étaient pas vus et il comptait bien profiter de cette occasion unique pour le taquiner.
- Mais le fait est que je suis là et bien vivant, avec l'envie certaine de dormir dans cette chambre.
- Je sors d'une semaine compliquée à régler un conflit politique pour le compte de la Mafia Portuaire. Je suis épuisé et je n'ai certainement pas l'intention de me prendre la tête avec toi.
- Oh non, Chûya. On ne s'est pas parlé depuis si longtemps. Ne me fais pas la tête. On va bien s'amuser.
- « Bien s'amuser » ? Comment pourrait-on bien s'amuser enfermés dans une chambre d'hôtel ?
- J'ai bien une idée.
Chûya frissonna face au regard charmeur et rempli de sous-entendus de son colocataire d'un soir. De dégoût ou d'excitation, il était bien incapable de le savoir, et il chassa cette sensation avant même d'avoir pu en connaître la réponse.
- Ce que tu peux être insupportable, soupira-t-il.
Il s'avança vers le king-size sur lequel il avait défait sa valise, afin de récupérer son pantalon, et dans le but précis d'ignorer la momie ambulante qui prenait plaisir à le malmener. Mais c'était sans compter sur le fait que Dazai venait de se jeter en travers du lit, prenant soin de s'y étaler de tout son mètre quatre-vingts.
- Dégage de là, le maquereau !
- Je veux dormir ici.
- Dans tes rêves. C'est mon lit.
- Chûya est petit. Il peut prendre l'autre.
- Il n'est pas question que je limite mon confort pour le bon plaisir de tes grands bras et de tes grandes jambes.
- Pourquoi es-tu aussi amer envers moi ? Tu n'avais cas boire plus de soupe lorsque tu étais enfant.
Chûya serra les dents et les poings pour éviter d'exploser. Il envisagea même l'idée de quitter l'hôtel et d'aller dormir sous un pont. Mais un éclair intense suivi d'un violent coup de tonnerre, le dissuada fortement de mettre un pied dehors.
Il soupira bruyamment et s'efforça de contenir sa colère.
- Fais ce que tu veux, ça m'est égal.
Le mafieux remballa ses affaires entre ses bras et vint les déposer sur le plus petit lit.
- Non, Chûyaaaa. Ce n'est pas drôle si tu n'essayes même pas de négocier.
- Je n'ai rien à négocier ! Et je t'ai dit que je ne comptais pas me prendre la tête avec toi !
- Mais c'est ce qu'on fait de mieux tous les deux. On se cherche, on se chamaille et c'est ce qui fait le charme du Double Noir.
- Il n'y a plus de Double Noir.
Chûya fut bien incapable de masquer la nostalgie certaine qui résonnait dans sa voix. C'était une époque qu'il regrettait plus qu'il ne l'aurait dû et c'était un fait qu'il ne parvenait toujours pas à comprendre. Comment une telle période de sa vie pouvait-elle lui manquer à ce point, alors qu'il l'avait partagé avec un être aussi insupportable que Dazai ?
- Je crois que ces retrouvailles improvisées sont la preuve que tu te trompes, déclara ce dernier.
- Je ne suis pas là pour évoquer des souvenirs que tu crois bons. Tout ce que je veux c'est dormir.
Sur ces mots, Chûya retourna dans la salle de bain où il se rafraîchit le visage d'un coup d'eau glacé. Pourquoi fallait-il qu'une telle chose lui arrive à lui ? Pourquoi le karma s'acharnait-il ainsi sur sa pauvre personne ? Qu'avait-il bien pu faire dans une autre vie pour mériter un tel supplice ?
Il cessa de se poser des questions auxquelles il n'aurait jamais réponse et se contenta d'enfiler un bas de jogging, avant de sortir de la salle de bain.
Dazai avait déserté le king-size et observait la tempête à travers la fenêtre d'un air émerveillé. Il se tourna vivement en entendant Chûya sortir de la salle de bain et lui désigna le plus grand lit.
- Tiens. Repose-toi.
Chûya fut surpris par un tel élan de générosité. Si bien qu'il ne chercha pas à connaître le pourquoi de cette réaction, par peur que Dazai ne change d'avis. Il s'installa dans le lit, sans lâcher Dazai de son regard suspicieux, comme s'il craignait à une mauvaise blague.
Et Chûya eut raison d'être méfiant. Parce qu'après avoir terminé sa contemplation, le détective vint s'asseoir de l'autre côté du lit et commença à se débarrasser de son manteau.
- Sérieusement ? Tu ne peux pas aller de changer sur ton lit ?
- C'est ici mon lit.
- Tu te moques de qui, exactement ? Tu viens de me dire que je pouvais le prendre.
- Je n'ai jamais dit que je te le cédais entièrement.
Chûya n'eut pas le temps de se laisser aller à sa colère et de quitter le lit, que Dazai se glissait à ses côtés et passait ses bras autour de son torse pour le ramener contre lui.
- Pourquoi tu fuis comme ça ?
- Lâche-moi, Dazai !
- Mais j'ai froid et tu es brûlant.
Chûya grogna en essayant de se défaire de son emprise, en vain. Il avait beau être plus fort physiquement que son ancien partenaire, Dazai le bloquait de ses bras plus grands et au fond, peut-être que Chûya n'avait pas envie de se détacher de son étreinte.
La dernière fois qu'ils avaient passé la nuit ensemble remontait à cinq ans. Ils étaient jeunes, à peine majeurs et pourtant ils avaient expérimenté leur première fois ensemble. Ça avait été une nuit magique à tout point de vue, si l'on omettait le fait qu'ils avaient été tous les deux un peu éméchés et encouragés par l'attirance physique qu'ils ressentaient l'un pour l'autre. Mais ça n'était arrivé qu'une seule et unique fois. Le lendemain matin, aucun d'eux n'avait osé revenir sur cette nuit passée ensemble. Pour Chûya, la raison de ce silence était évidente. Dazai avait immédiatement regretté ce qu'il s'était passé.
Ce qu'il ignorait alors, c'est que Dazai pensait exactement la même chose à son sujet. Un quiproquo qui les avait tenus éloignés durant des années. Et ce soir-là, le brun entendait bien rétablir la vérité.
Il attendit que Chûya s'épuise à essayer de se débattre, avant de venir inspirer le parfum de ses cheveux. Un doux mélange de pins et de bois de santal, qui l'enivrait chaque fois qu'il avait l'occasion de le sentir.
- Est-ce que tu regrettes ? lui demanda-t-il.
- D'avoir choisi cet hôtel ? Oui.
- Non. Je parle de cette nuit d'il y a cinq ans.
Comme il s'y attendait, il sentit son ancien partenaire se figer contre lui. S'il appréciait la douce chaleur de son dos qui se propageait contre son torse, il déplorait le fait de ne pas pouvoir voir son visage dans cette position.
- Pourquoi est-ce que tu me parles de ça maintenant ?
- Tu as dormi dans mes bras de la même façon, cette nuit-là. J'avais le sentiment que je pouvais te protéger, te garder près de moi pour toujours.
- C'est toi qui es parti. Toi, qui a fait le choix de me laisser aux griffes de la Mafia pour aller jouer les héros dans ton agence.
- Après t'avoir perdu et la mort d'Oda, je ne voyais pas d'autre chose à faire.
- C'est en partant comme un voleur que tu m'as perdu. Pas à cause de cette nuit-là.
Cette révélation fit l'effet d'un coup de point à Dazai. Il était parti en connaissance d'une cause qui au final, n'avait jamais existé. Et il lui avait fallu cinq ans pour comprendre cela. Il avait donné la mauvaise impression à Chûya et c'est une chose sur laquelle il ne pourrait jamais revenir.
Il raffermit sa prise autour de lui et Chûya se tendit à nouveau.
- Laisse-moi. Je vais aller dormir dans l'autre lit.
- Je suis désolé.
Chûya n'en revint pas. Jamais de sa vie, il n'aurait imaginé entendre Dazai prononcer ces mots un jour, et encore moins à lui. Le simple fait de les entendre lui procura une vive émotion, au point où il sentit les larmes lui monter aux yeux. Il fut soulagé que Dazai ne puisse pas le voir, mais à en juger par la façon dont il vint enfouir son visage entre son cou et son épaule, comme pour le rassurer, il comprit qu'il n'avait même pas besoin de le regarder pour comprendre.
- Dazai …
- Pardonne-moi. J'ai été idiot. Je n'ai jamais voulu te faire du mal, je te le promets. J'ai cru que c'était la meilleure chose à faire. Que c'était ce que tu voulais aussi.
- Ce que je voulais ? Dazai, tu étais mon pilier dans la Mafia. Mon meilleur ami, mon partenaire, comment as-tu pu imaginer que je veuille vivre sans toi ?
Ces mots étaient plus qu'équivoques, sans doute un peu trop quand il y réfléchit après coup, mais c'était ce qu'il ressentait. La douleur qui le tiraillait depuis des années était telle qu'il ne contrôlait plus ce qui sortait de sa bouche. Pas alors que Dazai le tenait dans ses bras, le seul endroit où il s'était un jour senti en paix.
- Je regrette.
- Pas autant que moi, rétorqua Chûya, amer malgré tout.
- S'il te plaît …
- Lâche-moi.
Le roux eut envie de ravaler son ordre à l'instant même où il sentit les bras de Dazai le libérer doucement. Mais par fierté, par doute de sa sincérité et par peur de souffrir à nouveau, il ne dit rien. Il resta le dos tourné, tandis qu'il sentait les draps autour de lui se froisser.
Il entendit Dazai posé le pied à terre et se lever du lit pour venir le contourner.
- Repose-toi. Je vais prendre le plus petit.
Le deuxième lit ne se trouvait qu'à deux mètres du premier. Pourtant, l'idée que Dazai s'éloigne à nouveau fut insupportable pour Chûya, qui tendit brusquement le bras pour lui attraper la main. Il se releva légèrement pour maintenir sa prise, malgré le regard perplexe de Dazai.
- Ne pars pas, murmura Chûya d'une voix tremblante.
- Je suis juste là, répondit Dazai.
- Non, ce n'est pas … Ce n'est pas suffisant.
Il avait parfaitement conscience d'être illogique et de se contredire, mais c'était ainsi que se passait les choses dans sa tête et dans son cœur, incapables de s'accorder sur ce qu'il devait faire.
Chûya garda la tête baissée, alors que Dazai revenait sur ses pas pour venir s'agenouiller du côté du lit où son ancien collègue se trouvait. Il vint prendre son menton entre son pouce et son index et l'obligea à le regarder dans les yeux. Ils étaient proches au point de pouvoir percevoir les petites taches de couleurs si singulières dans les iris de chacun.
- Si ce n'est pas ce que tu veux, dis-le-moi tout de suite, et je te jure sur ma vie misérable que je sortirai de cette chambre et que tu n'entendras plus jamais parler de moi.
Combien de fois Chûya avait-il faire croire à Akutagawa ou à Tachihara qu'il ne rêvait que de voir Dazai sortir définitivement de sa vie ? Aujourd'hui, l'occasion se présentait à lui sur un plateau d'argent, car il était bien placé pour savoir que Dazai n'avait qu'une parole. Plus question d'espièglerie, il était tout ce qu'il y a de plus sérieux et Chûya allait devoir réagir d'une façon ou d'une autre pour lui faire part de ses attentes.
Alors, ne sachant pas quoi faire d'autre, il répondit par un entre-deux.
- Une nuit, dit-il. Après ça, c'est terminé. Je disparais de ta vie et tu disparais de la mienne.
C'était un bon compromis, ce qui risquait le moins de le faire souffrir. Et Dazai allait forcément accepter, c'était une alternative parfaite pour eux. Pourtant, Dazai crispa la mâchoire, déçu et prit le visage de Chûya en coupe entre ses mains et le regarda droit dans les yeux.
- Je vis avec le souvenir de cette nuit depuis des années, sans parvenir à m'en défaire et tu t'imagines qu'une deuxième suffira à me faire oublier ce que je ressens pour toi ? Tu n'es qu'un idiot;
C'était tout ce que Chûya avait besoin d'entendre. Si Dazai avait accepté comme il s'y attendait, cela aurait montré que leurs sentiments l'un envers l'autre n'étaient pas suffisamment forts pour que leur histoire mérite sa chance, au-delà d'une seconde nuit. Or, il venait de refuser, et c'était la plus belle preuve d'amour qu'il aurait pu lui offrir.
Chûya se pencha vivement en avant et plaqua ses lèvres voraces sur celle de son ancien partenaire. Dazai fut surpris par un tel élan, mais se laissa rapidement porter par le rythme urgent et enflammé de sa moitié. Il vint passer ses mains sur son torse nu, appréciant la dureté de ces abdos sous ses doigts et la chaleur dégagée par sa peau, tandis que Chûya plongeait les siens parmi ses mèches brunes, s'accrochant désespérément à son cuir chevelu.
Rapidement, Dazai fit basculer le roux sur le matelas et vint le surplomber de tout son corps, approfondissant leur baiser. Chûya l'accueillit contre son corps en gémissant, l'évidence de leur désir l'un pour l'autre désormais impossible à réfuter.
Ils s'embrassèrent à en perde haleine, murent leurs corps en synchronisation en jurant contre le tissu de leurs vêtements, unique barrière à l'expression de leur envie refoulée et de leur amour inavoué.
- C'est vraiment ce que tu veux ? haleta Dazai.
- Tais-toi, répliqua Chûya en reprenant possession de sa bouche.
C'était une réponse assez explicite pour le brun, qui sourit dans leur nouveau baiser, avant de s'atteler à les débarrasser de leurs derniers vêtements. Ils redécouvrirent avec bonheur et impatience le contraste délicieux de leurs peaux en contact et se perdirent davantage dans l'étourdissement de cet instant magique.
Quelque part, au milieu de la tempête, la foudre trouva le temps de s'abattre sur eux, les faisant tomber amoureux un peu plus l'un de l'autre, tandis que leurs corps s'unissaient pour ne former plus qu'un. Ils partagèrent cette nouvelle nuit à leur image : avec fougue et colère, prenant plaisir à réapprendre leurs points sensibles et à satisfaire les besoins de chacun.
Dazai marqua la peau de Chûya de morsures qu'ils venaient apaiser de sa langue, quand ce dernier se l'appropriait à coup de griffures dans le dos, désignant mutuellement l'autre comme étant sien. Il n'était plus question de l'ivresse et de la maladresse dont ils avaient fait preuve il y a cinq ans. Ils firent de cette nuit leur réelle première fois et ils ne s'aimèrent que davantage.
Hôtel Hinodeya (Ryokan). 12h07.
Après leur nuit agitée, Dazai et Chûya ne se réveillèrent qu'aux alentours de midi, dans les bras l'un de l'autre. Et c'était un confort que, malgré l'heure tardive, aucun d'eux n'étaient prêt à quitter.
Dazai offrit un tendre baiser sur le crâne de son amant et sourit en le sentant grogner contre son cou. Chûya restait Chûya, énervé au réveil même après une nuit d'amour intense. Ils se laissèrent bercer par la douce musique qu'exercer la pluie toujours battante contre la fenêtre. La tempête avait beau s'être calmée, le temps restait toujours aussi maussade et humide.
Chûya grogna davantage lorsque le téléphone fixe de la cambre se mit à sonner.
Dazai tendit rapidement le bras pour répondre et apaiser l'inconfort de son partenaire.
- Oui ?
- Monsieur Dazai ? J'ai une bonne nouvelle. Étant donné la météo annoncée pour la journée, j'imagine que vous ne pourrez repartir que demain matin, mais l'une de nos chambres s'est tout de même libérée, donc vous pourrez la récupérer pour ce soir.
Et comme si Chûya avait pu entendre la nouvelle à travers le combinée, il resserra ses bras autour de Dazai, se calant un peu plus contre lui et l'emprisonnant contre lui.
Le détective sourit.
- Monsieur Dazai ? l'interpella la standardiste.
- Laissez tomber. Je suis parfaitement bien là où je suis.
Et il raccrocha avant de pencher la tête pour embrasser tendrement son partenaire encore légèrement endormi.
Oui, il avait enfin trouver sa place.
