N°10

PREMIÈRE PARTIE

Locaux de la Mafia Portuaire. 12h07.

Dazai se laissa aller à échapper un bâillement, complètement déréglé au milieu de cette pièce sombre et sans fenêtre, ni indication temporelle, quelle qu'elle soit. Les bas-fonds de la Mafia Portuaire qui leur servaient de prison étaient des plus ragoûtants pour tout homme qui se respecte, comme c'était le cas de Dazai. Pas de lumière, pas de stimuli autres que ceux des quelques visites d'Akugatawa, et le strict minimum en matière de nourriture : être aux mains de ses anciens collègues était loin d'être des vacances.

« Il devrait y être à présent. » pensa-t-il.

Il se tordit le cou pour observer sa main droite, menottée au mur, quelques centimètres au-dessus de sa tête, tout comme la gauche. Il commençait à être courbaturé.

- C'est peut-être le moment, se murmura-t-il à lui-même.

Cependant, il comprit qu'il n'était pas seul et releva brusquement la tête en entendant des bruits de pas se rapprocher de lui, visiblement en train de descendre les escaliers menant à cette partie reculée des locaux de la Mafia.

- Toujours en train de manigancer dans ton coin.

Dazai se figea en reconnaissant la voix qui venait de lui parler. Un baryton qui avait toujours eu la faculté surnaturelle de le rendre dingue et de le faire frissonner en même temps. Il adorait l'écouter, comme il détestait ce qu'elle présageait.

Cela faisait plus d'un an qu'il ne l'avait pas entendu et lorsqu'elle résonna enfin de nouveau dans ses oreilles, il ne put parvenir qu'à une seule conclusion. Il lui avait manqué, quoi qu'il en dise et quoi qu'il en pense.

- C'est plutôt pas mal … Voilà un spectacle de qualité, ça vaut tous les meilleurs films du monde. Pas vrai, Dazai ?

L'intéressé sourit intérieurement face au double-sens que pouvait contenir ces paroles. L'homme en face de lui avait eu beau vouloir le provoquer en affirmant que sa condition de prisonnier le réjouissant, Dazai se dit qu'une telle phrase pouvait aussi avoir une connotation plus perverse et intime. Après tout, Chûya était sûrement du genre à apprécier voir ses partenaires de nuit attachés et à sa merci, comme l'était Dazai en cet instant.

Il s'efforça de masquer son amusement et réagit comme son ancien coéquipier s'y attendait.

- Oh bon sang, soupira-t-il. Tu parles d'une poisse.

Chûya sauta de la dernière marche le menant à Dazai et s'avança doucement vers lui d'un pas nonchalant, les mains enfouis dans ses poches.

- Ta réaction est parfaite, déclara le plus petit. Ça me donne envie de t'étrangler.

Dazai avait beau rêver d'un suicide à deux, l'idée de mourir par strangulation à cause du mafieux ne l'enchantait guère à cet instant précis. Sans jamais lui avoir réellement avoué, il y avait bien d'autres choses que le détective rêverait de faire avec son ancien partenaire, avant d'envisager la mort à ses côtés.

Il ignora les insinuations du roux et se concentra sur son observation.

- Tu n'as pas changé, Chûya, dit-il simplement.

- Quoi ? Ça veut dire quoi ça ? s'écria ce dernier.

Chûya l'avait peut-être mal pris mais ce n'était pas supposé être mesquin. Ils n'étaient plus coéquipiers depuis quatre ans et ne s'étaient pas revus depuis plus d'un an. Le temps aurait pu avoir son effet, mais ce n'était pas le cas. Le mafieux était toujours aussi … magnifique. C'était un fait que Dazai n'était jamais parvenu à réfuter, malgré son envie d'en faire la personne la moindre attrayante du monde.

Ses cheveux flamboyants avaient légèrement poussé mais c'était à peine visible. Du moins, pour quelqu'un ne connaissant pas Chûya aussi bien que c'était le cas de Dazai. Sa peau était d'une blancheur enchanteresse et ses yeux d'un bleu à faire fondre n'importe quel glacier. Ce petit être d'un mètre soixante respirait le feu et la colère d'un bourreau venu achever le travail mais il n'en restait pas moins un vieil ami et Dazai ne se sentit pas le moins du monde en danger face à lui.

Au contraire, il profita même de sa présence pour le taquiner.

- Il y a un truc qui m'a toujours intrigué … Où as-tu dégoté ce chapeau ultra-ringard ?

La critique n'était pas totalement fondée. Certes, l'accessoire était vieillot mais il n'en restait pas moins symbolique chez son ex-partenaire. Chûya parvenait à se l'approprier et à en faire quelque chose d'unique, à son image et si Dazai était honnête envers lui-même, son look lui allait terriblement bien.

- Tu t'es vu, vieux clodo ? répliqua Chûya. Je parie que tu continues de jouer à tes petits suicide … à ton âge.

Dazai se vexa légèrement. Quoi, son âge ? Chûya était plus vieux que lui de quelques mois. Et puis, il avait toujours été du genre suicidaire, depuis qu'il avait pris conscience de son pouvoir. Chûya l'avait connu ainsi et l'avait sorti de la plupart de ses tentatives. Ce n'était pas une première.

- Oui, répondit-il.

- Tu pourrais au moins faire semblant de nier.

Pourquoi ? Pour le rassurer ? Était-ce la raison pour laquelle Chûya avait mis son comportement suicidaire sur le tapis ? Pour savoir si, après avoir quitté la Mafia il avait enfin terminé de jouer avec la mort ?

Dazai ne le savait alors pas mais c'était bien là toute l'inquiétude cachée de Chûya. S'il avait fini par accepter le départ de son ancien partenaire, c'était uniquement parce qu'il pensait qu'il serait plus heureux à l'Agence. Il gardait cependant une amertume certaine quant à cet abandon et savoir que Dazai n'avait pas cessé d'essayer de mettre fin à ses jours pour autant, lui fit l'effet d'un coup de poing dans le ventre.

« Si tu n'as pas trouvé le bonheur en quittant la Mafia, pourquoi ne m'es-tu pas revenu ? »

Cette question lui brûlait les lèvres mais, bien trop fier, il se contenta de reprendre d'un ton nonchalant :

- Malheureusement pour toi, tu es notre prisonnier à présent. Ne pleurniche pas, Dazai. Mais le fait que tu te sois fait coincer, ça ne colle pas.

Chûya s'avança davantage et vint empoigner la chevelure de Dazai entre ses doigts. En temps normal, il n'enlèverait ses gants pour rien au monde, mais à cet instant, il se serait volontiers débarrassé du cuir pour apprécier la texture soyeuse des mèches brunes du détective sous sa paume.

Il profita de cette proximité pour rapprocher son visage du sien, découvrant à nouveau tous les traits singuliers de ce visage qui ne cessait de le hanter depuis des années. Cependant, il ne se départit pas de son expression impassible et prétexta ce soudain rapprochement comme une technique d'intimidation.

- Tu peux tromper le petit Akutagawa, mais moi c'est une autre histoire.

Dazai écoutait à peine, perdu dans le bleu céruléen intense des yeux du roux.

- Tu n'as pas oublié que je suis ton ancien partenaire ? Je te connais.

Comment aurait-il pu oublier ? Il avait grandi, évolué ensemble depuis l'âge de quatorze ans et au fond de lui-même, Dazai savait qu'il ne connaîtrait jamais plus de relation telle que celle qu'il avait partagé avec Chûya et qui lui manquait tant, bien qu'il se refuse à l'admettre.

- Qu'est-ce que tu fais là ? voulu savoir le jeune capitaine.

- Je pense que la situation est claire. On m'a attrapé et on va me tuer.

C'était un mensonge aussi piètre que grossier. Les chances que Chûya y croit étaient plus que faibles. Ils se connaissaient par cœur tous les deux.

- Tu n'es pas le genre de type qu'on attrape par chance ou par erreur … Je t'aurais tué depuis longtemps si c'était vraiment le cas.

Chûya relâcha ses cheveux et lui tourna le dos pour ne pas qu'il puisse voir son visage. Si Dazai avait pu le regarder dans les yeux, il aurait vu combien ces derniers mots n'avaient aucun sens. Malgré le fait qu'il le rabâche à qui voulait bien l'entendre, jamais il ne pourrait le tuer. Et Dazai le savait.

- Tu réfléchis trop, répliqua ce dernier.

Il ne voulait pas que la conversation se termine. Dans cette position, Chûya donnait l'impression de vouloir repartir et Dazai n'aurait pas supporter de le voir s'éloigner à nouveau, pas alors qu'ils se retrouvaient enfin seuls après tout ce temps. Alors il relança :

- Et toi, alors ? Pourquoi tu es là ?

« Parce que je mourrais d'envie de te revoir, parce que je ne parviens pas à te sortir de ma putain de tête. » Les mots écorchèrent la gorge du roux et il s'efforça de les retenir, au risque de s'étrangler avec.

- Pour que tu en baves, répondit-il.

Cette réponse était bien plus réaliste de la part d'un type qui disait détester Dazai de tout son être. Cependant, le fait qu'il ait gardé le dos tourné pour répondre, prouvait qu'il craignait que son mensonge ne soit démasqué.

- Tu t'es bien foutu de ma gueule, à l'époque. Mais …

Il se retourna vivement et d'un coup de pied bien placé, il débarrassa Dazai de ces entraves qui le retenaient prisonnier au mur. Les chaînes se brisèrent et émirent un tintement métallique en heurtant le sol.

- Tu aurais dû te douter qu'un jour, tu le paierais au centuple, acheva Chûya.

Parce que c'était tout ce qu'il lui restait : l'amertume, l'envie de vengeance. Tout ce qui le retenait de se jeter dans les bras de cet homme aussi cruel que farfelu. Tout ce qui lui permettait de rester sain d'esprit.

- Je ne sais pas encore ce que tu manigances, mais tu vas te battre contre moi, poursuivit-il en se débarrassant de son manteau. Et je vais t'écraser, toi et tes petites magouilles.

Il s'agissait d'un règlement de compte purement personnel. Chûya avait ce besoin viscéral d'extérioriser sa colère, son dégoût, sa douleur et Dazai était le seul punching-ball qui pourrait encaisser ces coups et lui offrir le soulagement dont il avait désespérément besoin depuis quatre ans.

- Chûya …

Dazai claqua des doigts et la seconde suivante, les menottes qui restaient autour de ses poignets se déverrouillèrent comme par magie, pour s'effondrer au sol.

- Tu pouvais t'échapper quand tu le voulais, réalisa Chûya avec autant de surprise que d'admiration dans la voix.

- Tu espérais mettre mon plan en déroute ? demande Dazai en dévoilant la pince à cheveux dissimuler sur les bandages de son poignet gauche. Tu plaisantes, j'espère ?

Enfin, il retrouvait une partie de son Dazai. Celui rieur et malicieux avec qui il avait tant pris plaisir à déjouer les stratégies des ennemis de la Mafia. L'Agence l'avait peut-être poussé aux bonnes actions, il n'en restait pas moins Dazai Osamu. Son sang était noir et son âme machiavélique. Chûya ne put s'empêcher de lâcher un rire face à ce tableau.

- Voilà qui n'est pas pour me déplaire.

Il jeta son manteau au loin et fonça sur le brun, lui assénant plusieurs coups de poings que Dazai esquiva sans difficultés. Ce dernier se recula et attendit que Chûya fasse une énième tentative pour venir lui empoigner le bras et l'immobiliser.

Sa première envie fut de le tirer vers lui pour le prendre dans ses bras et retrouver le bonheur de le serrer contre lui, mais à la place, et parce que c'était plus logique dans le cadre de leur relation, il lui envoya son propre poing dans le ventre.

Chûya lâcha un petit geignement avant de relever la tête.

- Tu appelles ça un coup de poing ?

Et usant de ses forces, il jeta son pied gauche dans l'abdomen de Dazai avec une force telle qu'il l'envoya contre le mur. Évidemment que le coup de poing du plus grand avait eu peu d'effet, il avait contenu sa force, ne voulant pas blesser cet homme auquel il tenait tant. Mais Chûya, lui, ne se retenait pas. La rancœur pesait lourdement sur son cœur et il fallait qu'elle s'exprime. Dazai en avait conscience et pour cette raison, il le laissa faire, retombant lourdement à terre.

- Même un massage me ferait plus d'effet, le provoqua Chûya.

Le Dazai charmeur aurait volontiers saisi cette opportunité pour flirter mais il comprit que ce n'était pas vraiment le moment.

- Tu t'es bien ramolli à l'Agence. Tu te battais mieux que ça quand tu étais l'un des nôtres.

C'était une critique non-dissimulée et qui cachait bien plus de reproches que Chûya ne l'aurait voulu. Cette simple phrase montrait combien le départ de Dazai à l'Agence l'avait détruit, combien la vie était plus simple lorsqu'il était la Mafia. Il voulait lui faire prendre conscience de ce fait. Lui rappeler où était sa place. Pas spécialement à la Mafia, non. Mais à ses côtés, oui.

- Ton pouvoir est un peu embêtant, mais s'il le faut je peux très bien me passer du mien.

Il n'avait pas envie de blesser Dazai, alors oui, il n'utiliserait pas son don. Il s'agissait davantage d'une peur de le blesser que d'un élan de fierté, comme il pourrait le laisser entendre.

- Allez, debout ! La fête ne fait que commencer mon petit Dazai.

- Bravo, je vois que les membres de la Mafia maîtrisent les arts martiaux, se moqua l'intéressé en se relevant. Impressionnant, j'ai bien cru que tu allais m'arracher le bras.

C'était un mensonge. Dazai avait paraît juste avant son attaque et anticiper chacun de ses mouvements. Ils lisaient l'un en l'autre comme dans deux livres ouverts. Non, comme dans un seul et même livre, comme au temps où ils étaient le Double Noir. Indissociables.

- Ce qui est bien c'est qu'on se connaît depuis longtemps, reprit Dazai. Tes pauses, tes attaques et tes petites manies n'ont plus aucun secret pour moi. Nous avons tous de même été coéquipiers. N'est-ce pas ?

Le fait que Dazai en parle avec tant de désinvolture fit bouillonner le sang de Chûya. Comment osait-il ? Comment pouvait-il se permettre de jouer la nonchalance, l'indifférence et rappeler ce fait à Chûya comme si ce dernier n'était pas au courant ? Il semblait bien être le seul parmi eux deux à avoir un jour pris leur partenariat au sérieux, à regrettait cette époque où ils fonctionnaient ensemble.

Dazai n'avait pas le droit de parler de leur passé commun, pas alors qu'il était celui qui y avait mis fin.

Ne contenant plus sa colère, Chûya fondit de nouveau sur son adversaire et laissa libre court à sa rage.

- Absolument, j'en déduis que tu sais déjà ce qui va suivre. Voilà, comment on donne un coup de poings efficace.

Le mafieux enchaîna les coups réussis et Dazai se laissa faire, accueillant chacune de ses frappes avec souffrance, jusqu'à en cracher ses poumons. Une fois qu'il l'eut suffisamment affaibli, Chûya lui empoigna la gorge et le plaqua à ce même mur auquel il était enchaîné quelques minutes plus tôt.

- Tu pensais pouvoir l'emporter parce que tu me connais par cœur ? lui demanda-t-il avant de venir presser la lame de son poignard contre la peau de son cou. Je te laisse une dernière chance : dis-moi pourquoi tu t'es laissé attraper ? Qu'est-ce que tu cherches exactement ?

N'était-ce pas évident ? Dazai avait certes des comptes à régler avec la Mafia mais Chûya l'avait dit lui-même : après son kidnapping, il aurait pu s'échapper quand il le voulait. Pourtant il était resté enchaîné à ce mur des jours durant, à subir les interrogatoires et les assauts d'Akutagawa. Comment Chûya pouvait-il ne pas comprendre ?

- Eh bien quoi ? Tu as perdu ta langue ? demanda le roux. Tant mieux, la torture n'en sera que plus longue et plus agréable.

- Je l'ai fait avant tout pour Atsushi, répondit-il.

C'était une partie de la vérité. Il y a longtemps qu'il aurait pu avoir les informations qu'il recherchait, mais il avait attendu et l'autre partie de la vérité résidait dans ce « avant tout ». Atsushi et sa mise à prix n'était pas la seule raison de sa venue, elle n'était qu'une excuse pour le revoir. Lui, Chûya Nakahara, cet homme qu'il avait abandonné et qu'il savait fou de colère contre lui, sans réellement savoir comment revenir vers lui. Il avait saisi cette opportunité en sachant que Chûya viendrait probablement le narguer et laisser entendre tous ses ressentiments.

Dazai devait lui parler, lui dire tout ce qu'il avait sur le cœur, lui aussi. Mais comme à leur habitude, ils étaient incapables de communiquer et leur conversation reposait sur de nombreux non-dits qui ne faisaient qu'envenimer la situation.

- Atushi ? répéta Chûya.

Il ignorait pas mal de choses des évènements de ces derniers mois, ici, à Yokohama et le simple fait d'entendre Dazai parlait d'un autre homme suffit à le rendre jaloux. Presque imperceptiblement, il resserra sa prise autour du cou de son adversaire et Dazai eut l'envie de le rassurer sur le fait qu'il n'y avait rien entre ce jeune garçon et lui, mais à la place, il se contenta d'expliquer :

- C'est le tigre-garou auquel vous tenait tant. Je veux absolument savoir qui est prêt à verser sept milliards pour l'avoir en sa possession.

- Tu le veux au point de mettre ta vie en danger ?

Chûya faisait de son mieux pour garder sa voix la plus ferme possible, mais il était impossible de manquer la forte jalousie qui résonnait dans chacun de ses mots. Alors il avait été remplacé, c'était définitif ? Dazai aurait-il seulement été prêt à en faire de même pour Chûya à l'époque où ils étaient partenaires ? Il en doutait.

Et pourtant, dieu savait que Dazai aurait tout fait pour lui, par le passé, comme aujourd'hui. C'était simplement un sentiment qu'il ne parvenait pas à comprendre et encore moins à exprimer.

Il s'apprêta à répondre quelque chose, n'importe quoi qui aurait pu faire comprendre à Chûya qu'il n'était pas question de ce genre de relation avec Atsushi, mais par peur d'entendre sa réponse, le roux reprit d'une voix moqueuse.

- Arrête, Dazai, tu vas me faire pleurer. Mais tu sais quoi je veux bien te croire, tu es assez niais pour ça. Même les meilleurs finissent par perdre le sens commun avec l'âge. Monsieur le plus jeune capitaine de l'histoire. Mais cette fois on dirait que ta chance légendaire t'a abandonné.

« Pas tant que ça. Puisque tu es là. » eut envie de répliquer Dazai.

- Après avoir passé six mois dans l'ouest à régler un conflit pour le compte de la Mafia, qu'est-ce que j'apprends le jour même de mon retour ? Qu'on a réussi à te capturer. Je t'avoue que j'ai sauté de joie.

Ces mots sont censés être porteurs d'une rancœur certaine mais c'est bien plus compliqué que ça. Chûya avait effectivement été ravi d'apprendre que Dazai avait été attrapé, mais pas pour sa condition de prisonnier comme il le laissait entendre dans son discours, mais parce qu'enfin, il allait pouvoir le revoir, entendre sa voix, lui parler, toutes ces petites choses qui sont devenues autant de doses de drogues dont Chûya semblait avoir besoin pour survivre.

Et Dazai dût comprendre ce double sens puisqu'il se mit à sourire.

- Quoi ? Qu'est-ce qui te fait rire ?

C'est alors que Dazai s'embarqua dans quelques révélations et explications. Il raconta à Chûya qu'une réunion des cinq capitaines se tiendrait demain sous commande expresse de sa part à l'intention du parrain. Ce rassemblement aurait pour but de déterminer quoi faire de Dazai alors qu'il avait assuré la divulgation des moindres secrets de la Mafia, au cas où il viendrait à mourir. Le mafieux se retrouvait alors acculé.

- Si tu n'en fais qu'à ta tête et que tu me tues tout de suite, va savoir si la Mafia ne considérera pas ça comme une trahison, déclara Dazai. Tu perdras ton grade et peut-être même la vie.

Ces menaces n'avaient pas vraiment lieu d'être. Il n'avait peut-être jamais été au-dessus du parrain hiérarchiquement parlant mais Mori savait parfaitement ce dont Dazai serait capable si quiconque sous ses ordres venait à s'en prendre à Chûya. Il n'hésiterait pas à réduire ces locaux à feu et à sang, s'il apprenait qu'on avait touché un seul de ses magnifiques cheveux roux.

- Peu importe, rétorqua Chûya. Même si je dois faillir à mon serment d'obéissance pour avoir le plaisir de te tuer, te voir agoniser à mes pieds en vaut largement la peine.

C'était faux. Il était en colère, oui, mais jamais il n'irait causer des blessures irréparables à l'homme qu'il tenait toujours par la gorge. Et Dazai en avait parfaitement conscience. Si bien qu'il se mit à sourire et le provoqua davantage.

- Bon, bon, si tu y tiens tellement, vas-y.

Chûya resserra sa prise autour de son poignard et sentit ses membres se mettre à trembler. Un mélange de peur et de rage.

- Allez, dépêche-toi un peu, l'encouragea Dazai.

Chûya releva la tête, les yeux noircis par une haine qu'il ne ressentait qu'à moitié.

- Allez, courage.

Et parce qu'il fallait bien qu'il réagisse, le roux vint planter sa lame dans le mur, effleurant tout juste la mâchoire de son adversaire. Il regretta aussitôt son geste, bien qu'il sût qu'il ne l'avait pas fait spécialement souffrir, et se tourna pour que Dazai ne puisse pas être témoin de son mal-être.

Geste inutile. Dazai savait reconnaître sa douleur même lorsqu'il avait le dos tourné.

- Eh bien, alors. Tu abandonnes déjà ? le taquina-t-il. Je dois t'avouer une chose, l'idée que tu te rebelles contre la Mafia pour moi, me plaisait tout particulièrement.

Encore une fois, c'était à double-sens. Il ne s'agissait pas de le tuer alors que le parrain n'en avait pas encore décidé, mais du fait que depuis la naissance du Double Noir, ils avaient davantage agi l'un pour l'autre que pour le compte de la Mafia. Tous deux pouvaient prétendre vouloir se tuer mutuellement, ils étaient bien plus prêts à massacrer les autres pour se protéger.

Chûya se baissa pour ramasser son manteau et comprit.

- Tu avais un autre but que celui de trouver des informations pour ton tigre-garou ! Ce que tu voulais, c'était m'imposer le pire des choix ! Celui que tu as déjà dû faire toi-même !

Son organisation ou son partenaire. Dazai avait choisi l'Agence au détriment de Chûya. Mais ce dernier, venait sans le vouloir, de se mettre à nu devant lui, en l'épargnant, plutôt que de jouer la sécurité pour la Mafia.

- Je me suis fait avoir comme un débutant, en fait c'est toi qui es là pour me gâcher la vie, marmonna-t-il.

Dazai vint retirer la lame hors du mur et se rapprocha de son ancien partenaire.

- Ça faisait un bail qu'on ne s'était pas vus, je voulais te faire une surprise pour nos retrouvailles, expliqua le suicidaire.

Bon, il aurait aimé faire ça dans les règles de l'art et lui payer une bonne bouteille de Pétrus avant de lui offrir la nuit la plus intense de sa vie comme il en rêvait depuis des années, mais dans leur dynamique si singulière, il était bien plus logique de le taquiner que de jouer les romantiques.

- Exaspéré, Chûya se tourna vivement une nouvelle fois.

- Je te tuerai, Dazai. Un jour où l'autre, je te jure que je te tuerai.

« Si tu ne me rends pas complètement fou avant. » Bon sang, cet homme allait réellement finir par avoir raison de lui.

- Au fait, merci, c'est toi qui m'as libéré en brisant mes chaînes, très sympa de ta part, déclara Dazai. Mais si je m'enfuis, que va-t-on pensé de toi ? On va te soupçonner d'être mon complice et ce n'est pas très bon pour l'avancement ça.

- Arrgh ! Salopard !

- Mais si tu fais ce que je te dis, je ferais en sorte que tout le monde croit qu'un membre de l'Agence est venu m'aider.

- Rêve toujours, comme si j'allais gober ça.

- Je ne mens jamais quand je propose un accord de ce genre et ça aussi tu le sais très bien, précisa Dazai en lui redonnant son poignard.

Fut-il un temps il lui avait aussi promis de toujours rester à ses côtés et de ne jamais trahir le Double Noir. Pourtant, les voir l'un en face de l'autre de cette façon, prouvait clairement que Dazai n'avait pas tenu cette promesse.

- Espèce d'enfoiré, marmonna-t-il. C'est Akutagawa qui s'occupe du cas de ton petit copain tigre-garou. Le dossier qu'il a établi sur toi doit se trouver dans son bureau au premier étage.

Qu'aurait-il pu faire d'autre, à part lui dire la vérité ? Il ne supportait plus de voir Dazai le taquiner de cette façon, sans la moindre forme de réciprocité dans ses sentiments. Ce serait bien moins douloureux de le voir quitter cette pièce pour aller sauver un autre, que de l'avoir si proche sans pouvoir avoir la proximité dont il rêvait.

- Un grand merci, déclara Dazai. Je m'en doutais mais ça fait plaisir que tu le confirmes.

Il crut ses paroles suffisamment lourdes de sens, mais Chûya ne sembla pas le comprendre. Dazai savait où se trouvait les informations qu'il cherchait et il avait la possibilité de s'échapper à tout moment. Pourtant, il était resté collé à ce mur et s'était laissé ruer de coups. Pourquoi ? Parce que tout était bien plus supportable pour lui lorsque Chûya se trouvait dans la pièce. Il avait eu ce besoin irrépressible de le voir et enfin, il se sentait apaisé.

- Tu as eu ce que tu voulais alors maintenant, dégage, dit ce dernier en remontant les marches. Mais je te préviens, Dazai. On se reverra tôt ou tard. Et la prochaine fois, c'est moi qui t'aurais.

Il était aussi sexy qu'adorable lorsqu'il essayait de jouer les mafieux menaçants.

- Oh nooon, ce n'est pas ça du tout, se plaignit Dazai. Tu m'as habitué à mieux mon petit Chûya. Tu ne m'as même pas fait peur, un petit effort. Tu peux faire beaucoup mieux que ça quand tu y mets du tien.

Chûya grogna et s'efforça de prendre un air plus terrifiant, mais la nervosité et les battements affolés de son cœur depuis son entrée dans la pièce se jouèrent de lui pour lui donner la voix la plus aigüe possible.

- La prochaine fois, c'est moi qui t'aurais.

Dazai resta silencieux face à tant de mignonnerie. Oui, Chûya était définitivement adorable et il dût se faire violence pour ne pas venir le serrer dans ses bras. Une retenue que le roux prit pour de la moquerie et qui le fit exploser.

Il rejoignit le haut des marches avec détermination et colère et lorsqu'il parvint à la porte menant à l'extérieur, il crut à une mauvaise blague.

- Bordel … marmonna-t-il en baissant la tête.

Qu'est-ce qui t'arrive ma petite limace ? résonna la voix de Dazai en contre-bas. Tu ne sais pas ouvrir une porte.

- Elle est fermée.

- Eh bien, déverrouille-la.

- Je n'ai pas la clé ! Seul Akutagawa la possède !

Il avait complètement oublié ce système qui faisait qu'une fois la porte claquée derrière soi, elle ne pouvait être rouverte qu'avec la clé ou par quelqu'un venant de l'extérieur.

Conclusion : jusqu'à ce qu'Akutagawa décide de revenir de sa mission suicide avec le tigre-garou, Dazai et Chûya étaient coincés dans cette pièce.

Ensemble.

À suivre ...