N°13
Locaux de la Mafia Portuaire. 00h42.
- Tu m'as l'air de t'être remplumé, mon Chûya, roucoula Dazai. Je ne te savais pas aussi lourd.
- Salopard ... C'est peut-être parce que c'est la première fois que tu prends la peine de me porter après m'avoir obligé à utiliser ma Corruption.
- Je ne t'ai obligé à rien du tout. Tu m'as fait confiance. Comme toujours.
- Et Dieu sait que je ne devrais pas pourtant. C'était ça ou la mort assurée de toute façon …
Dazai masqua le pincement qu'il ressenti au cœur par un sourire de façade très peu crédible. Du moins, selon lui. Chûya, lui, avait l'habitude de cette expression enjouée qu'arborait sans cesse son ancien partenaire. Si bien qu'il avait fini par la croire sincère.
Enfoui dans les bras de Dazai, il se laissait doucement transporter jusqu'aux locaux de la Mafia, après leur rude combat contre Lovecraft et Steinbeck. Chûya tremblait contre lui de fatigue et de froid et Dazai s'efforça de resserrer sa prise autour de lui pour le réchauffer. Un effort que le roux ne perçut même pas, bien trop ancré dans cette idée qu'il ne représentait rien pour cette momie ambulante.
- Nous voilà arrivés, princesse.
Chûya s'était presque laissé bercer le long du trajet, alors il fut surpris lorsqu'il découvrit toute la majesté des locaux de la Mafia Portuaire se dresser fièrement devant lui. Au fond de son âme, il aurait voulu que le chemin soit plus long, mais plutôt mourir que de le reconnaître à voix haute devant son ex-coéquipier. Il se détacha de l'étreinte de Dazai, un peu plus violement que ce qu'il aurait voulu et se refusa à le remercier.
Il titubait encore un peu, ses jambes flageolantes, et le brun tendit instinctivement la main, prêt à le rattraper.
- Tu ne veux pas que je t'accompagne à l'intérieur ?
- Je n'ai pas besoin de toi ! cracha Chûya sans même se retourner.
Cette phrase s'appliquait à bien plus de chose qu'à cette simple proposition d'aide. Dazai sentit sa réponse résonner dans chacun de ses os, et le glacer.
Il entendit la lourde porte du repaire de la Mafia se refermer derrière Chûya, et il se retrouva alors seul au milieu de la nuit, le bruit ambiant de la ville autour de lui. Il serra les poings de frustration en jurant contre son incapacité à se défaire d'un homme qui lui, avait visiblement appris à vivre sans lui.
Non, Chûya n'avait pas besoin de lui. Mais Dazai, avait désespérément besoin de cette chevelure rousse, de ce parfum musqué, de cette voix chaude et toutes ces petites choses qui caractérisaient sa moitié de l'époque.
Une semaine plus tard …
Agence des Détectives Armés. 10h46.
Perdu dans ses pensées, Dazai n'eut même pas à faire semblant de ne pas entendre les remontrances de Kunikida concernant allez savoir quoi encore. Son corps était peut-être rattaché au fauteuil de son bureau, mais son esprit, lui, était à quelques kilomètres en compagnie de la seule personne en ce monde que le karma lui refusait. Ce n'était pas nouveau, il vivait avec le sentiment d'avoir fait une erreur depuis quatre ans maintenant. Pas en quittant la Mafia, mais en quittant Chûya.
Au plus profond de son être, il avait espéré que son ancien partenaire chercherait à le retrouver, à obtenir des réponses, à le faire revenir. Mais Chûya était resté silencieux. Comme si son départ ne lui avait pas fait le moindre effet. Et c'est un fait dont Dazai souffrait encore chaque jour et encore plus depuis qu'ils s'étaient retrouvés pour cette mission à l'encontre de la Guilde.
- Dazai ! Tu m'écoutes ?
La voix de Kunikida grimpa de quelques octaves et força Dazai à se concentrer.
- Tu ne vois pas que je suis occupé à ne rien faire ? répliqua ce dernier.
- C'est bien ce qui me fait peur. Tu ne restes jamais à ne « rien » faire. D'ordinaire, tu parles beaucoup, tu dors en ronflant aussi fort qu'un buffle ou tu chantes à t'en époumoner. Mais en ce moment, tu restes stoïque, les yeux dans le vague. Tu es sûr que ça va ?
Dazai fut légèrement surpris. Il ne s'agissait pas de remontrance, mais d'inquiétude. Kunikida et son instinct de papa poule semblable à celui que se permettait parfois Fukuzawa, lui avait permis de remarquer que Dazai n'était pas dans son assiette. Cela réchauffa quelque peu le cœur meurtri du suicidaire.
- Tu es bizarre depuis cette mission contre Lovecraft et Steinbeck. Tu es sûr que ça va ?
- Bien sûr. Je suis juste un peu fatigué. Je n'ai pas beaucoup dormi cette dernière semaine.
- Pourquoi ça ?
Dazai aurait pu répondre n'importe quoi, sauf la vérité, évidemment, mais ce fut le moment que choisit le patron pour rentrer dans la pièce, avec cet air grave et solennel qui ne le quittait presque jamais.
- Dazai, déclara-t-il. Dis-moi, tu as bien travaillé sur l'affaire Baudelaire lorsque tu étais à la Mafia ?
Le brun replongea dans ses souvenirs de l'époque et hocha presque immédiatement la tête. Une histoire de secte que lui et Chûya étaient parvenus à défaire en quelques jours seulement. Un voyage à Paris bien trop court pour tout ce qu'il aurait aimé découvrir avec sa limace préférée, mais ça, c'était un autre point.
- Oui, répliqua-t-il simplement.
- On pense qu'il est revenu se faire créer un groupe dans Yokohama. On a déjà retrouvé deux cadavres dans des ruelles de la ville et le signe de la fleur du mal tracé sur plusieurs murs.
- Peut-être de simples adeptes de ses idéologies ?
- Dans tous les cas, il faut les arrêter. Tu as gardé des documents de l'époque concernant cette affaire ?
Il doit me rester quelques copies dans mon ancien appartement.
- Tu crois que tu peux les récupérer ?
Dazai n'y voyait pas le moindre problème. Il avait quitté son foyer le soir même de son départ de la Mafia et n'y avait jamais remis les pieds depuis. Pour autant, il ne l'avait pas vendu et à moins d'un cambriolage minutieux, il restait encore certains dossiers concernant ses anciennes missions sous les lattes du plancher de sa chambre.
- Ça devrait pouvoir se faire, répondit-il à Fukuzawa.
- Parfait. Allez-y et ramenez ces documents qu'on puisse découvrir ce qu'il en est.
Ancienne appartement de Dazai Osamu. 11h12.
Kunikida ayant le permis, contrairement à son suicidaire de collègue, lui et Dazai parvinrent à l'appartement en seulement quinze minutes de route. Se retrouver devant cet immeuble rappela tout un tas de choses contradictoires à Dazai, tandis qu'il contemplait la façade à travers la vitre de la voiture.
Le rouge de ses briques portait le sang de toutes les personnes qu'il avait tué en tant que capitaine de la Mafia Portuaire, mais lui rappelait également la couleur du vin qu'il buvait avec plaisir en compagnie de ses amis Ango et Odasaku chaque fin de semaine. La hauteur de ses dix étages offrait la même vue que celle que l'on pouvait avoir depuis le bureau de Mori, mais les couchers de soleil y était si beau qu'il était impossible de ne pas en profiter. D'un orange flamboyant, comme la chevelure d'une certaine personne dont Dazai subissait le manque depuis quatre ans.
Il repensa, égoïstement : « Pourquoi ne m'a-t-il pas suivi ? Pourquoi n'a-t-il pas cherché à me faire changer d'avis ? » Il aurait préféré voir Chûya le haïr, le voir ressentir quelques choses. Mais la froideur des maigres échanges qu'ils avaient eu tous les deux depuis son départ de la Mafia relevaient bien plus de l'indifférence que d'autre chose. Et cela, le tuait.
- Tu viens ?
Dazai sursauta presque en entendant la voix de Kunikida et se contenta de hocher la tête. Il s'efforça de renfiler ce masque insensible, avant de fouiller dans la poche de sa veste à la recherche de son trousseau de clés. Parmi elles se trouvaient encore celle de la dépendance dans laquelle vivait les orphelins dont s'occupaient Odasaku, ainsi que celle de l'appartement de Chûya.
Il secoua la tête pour chasser le souvenir du jour où ils s'étaient mutuellement confié leurs clés (juste en cas de soucis), et accompagna Kunikida jusqu'au sixième étage, à l'appartement numéroté 64.
- Eh bien, souffla Kunikida en pénétrant à l'intérieur. Je ne t'aurais jamais cru aussi ordonné.
La seule raison pour laquelle l'appartement était bien rangé, c'était parce qu'il n'y avait plus grand-chose pour l'occuper. Dazai y avait laissé la plupart des meubles, certes, mais c'était tout ce qui empêchait cet endroit d'avoir l'air délabré. De la poussière s'était accumulée un peu partout et le brun pu presque sentir les doigts de son collègue frémirent d'envie de tout nettoyer.
Mais Kunikida se contenta d'appuyer sur l'interrupteur par pur réflexe et fut surpris de voir la lumière s'allumer.
- Il y a encore de l'électricité ? s'étonna-t-il.
- Je continue de payer les charges.
- Sans même y vivre ?
- J'ai les moyens.
C'était la seule justification que Dazai fut en mesure de donner. À dire vrai, il ignorait lui-même la raison pour laquelle il continuait de verser le loyer. Il aurait dû vendre cet appartement depuis longtemps, mais une force nostalgique et horriblement sarcastique s'amusait à l'en empêcher. Cet endroit avait fait partie de sa vie à une époque qui, sans avoir été merveilleuse, comprenait des moments qu'il ne voudrait oublier pour rien au monde. Continuer de payer, c'était raviver ces instants qui lui manquaient, malgré lui.
Kunikida eut la politesse de ne pas approfondir la question.
- Où sont ces documents ? demanda-t-il alors.
- Sous une latte du plancher. Dans la chambre.
- C'est tout ? Pas de système ultra-sophistiqué, ni de pièges dignes de ton esprit tordu pour empêcher les ennemis de s'en emparer ?
- Tu serais surpris de l'efficacité d'une cachette aussi simple quand les gens te savent capables du plus ingénieux des plans.
Le blond concéda la répartie de son collègue et traversa le couloir dans l'idée de retrouver ladite chambre. Dazai l'aurait d'ailleurs volontiers suivi pour lui montre le chemin, si son regard n'avait pas été happé par la lumière rouge et clignotante de son ancien téléphone fixe.
- Qu'est-ce que tu attends ? lui demanda son partenaire.
- Je … Vas-y, je te rejoins dans une minute.
Kunikida soupira son exaspération et reprit sa marche jusque dans le couloir.
Dazai, lui, vint s'asseoir sur son vieux canapé et observa longuement le petit cercle rouge qui indiquait un ou plusieurs messages en attente. Personne ne l'avait jamais appelé. Personne ne connaissait même son numéro, à part ... Curieux, il appuya sur les boutons nécessaires et écouta attentivement, presque excité à l'idée de découvrir ce qu'il se cachait derrière ses messages.
La voix douce et préenregistrée du répondeur résonna dans son oreille.
« Bienvenue sur votre messagerie. Vous avez 11 nouveaux messages. Premier message, reçu le 4 novembre 2012, à 23h08. »
Le quatre novembre… La nuit de son départ. Mais qui avait bien pu … ?
« Sale maquereau bousilleur de bandage momifié ambulant ! Où est-ce que tu es ? Je t'attends depuis deux heures déjà ! Je te rappelle qu'on était censés fêter l'intégration de Gin chez les Lézards ! C'est pour ce genre de cas que je n'arrête pas de te dire de te racheter un portable ! »
Dazai ne put s'empêcher de sourire en entendant la voix énervée de son ancien partenaire. Il est vrai que ce soir-là, et avec l'aide d'Akutagawa, ils avaient choisi d'organiser une petite réception à l'attention de Gin pour son affectation au groupe d'Hirotsu. Elle était du genre discrète et sauvage pour la plupart, mais pour Dazai, elle était comme une petite sœur. Pourtant, comme pour ses autres collègues, il avait choisi de l'abandonner. À l'époque, il ne se rappelait même pas cette soirée. Il n'avait que la mort d'Oda et son besoin de partir en tête.
« Deuxième message, reçu le 5 novembre 2012, à 00h13. »
« Espèce d'enfoiré ! Merci de m'avoir laissé en plan, sans la moindre information sur ce que tu fais ! J'ai eu l'air fin lorsque tout le monde m'a demandé où tu étais ! Parce que j'étais censé le savoir, hein ! Nous sommes partenaires, je te rappelle ! Alors crois bien que tu as intérêt à avoir une sacrée bonne excuse ! »
« Troisième message, reçu le 5 novembre 2012, à 00h18 »
« Et je précise qu'être mort ne fait pas partie des « sacrées bonnes excuses » dont je te parle ! Je veux avoir l'occasion de t'étrangler de mes propres mains pour nous avoir fait faux bond alors ne t'avise surtout pas d'être mort, tu as compris ? »
« Quatrième message, reçu le 5 novembre 2012, à 00h57. »
« Tout le monde est parti et toi, tu n'as même pas été fichu de passer ! Enflure de grande perche ! Tu vas me rembourser la bouteille de Pétrus que je me suis acheté pour noyer mon exaspération, je te préviens ! Ta connerie me pousse à boire au bar seul ! Tu me rends pathétique ! »
La bouteille de Pétrus. Chûya lui avait effectivement dit la semaine précédente, juste avant de récupérer Q, qu'il en avait acheté une. Mais il avait prétendu que c'était pour fêter son départ. Pas pour noyer un quelconque ressentiment.
« Cinquième message, reçu le 5 novembre 2012, à 1h40. »
« Qu'est-ce que tu fais, putain ? Si tu es paralysé dans un baril de la décharge ou coincé après une tentative de pendaison ratée à la poutre de je ne sais quel établissement, tu peux courir pour que je vienne te chercher ! »
Le ton de son partenaire avait changé. Il semblait moins énervé et davantage inquiet, sans pour autant parvenir à exprimer pleinement son stress. Dazai sentit son cœur se pincer.
« Sixième message, reçu le 5 novembre 2012, à 2h22. »
« Merde, Dazai, j'ai appris pour Odasaku. Où est-ce que tu es ? Bon sang, réponds ! »
Il ne s'agissait plus du tout de colère à présent, Chûya paniquait et jamais Dazai ne l'avait connu dans un tel état. Il pouvait presque entendre chaque soubresaut de sa respiration, chaque tremblement dans sa voix.
« Septième message, reçu le 5 novembre 2012, à 2h56. »
« Ça ne me fait pas rire du tout ! Je te cherche partout ! Si tu fais la moindre connerie, je te jure sur mon chapeau que j'irais te rattraper jusque dans les profondeurs de l'enfer pour te ramener, c'est clair ? »
« Huitième message, reçu le 5 novembre 2012, à 4h01. »
« Parti ? Sérieusement ? Tu joues au roi du silence après avoir embarqué toutes tes affaires et tu crois franchement que je vais rester sans rien dire ? Enfoiré, je te déteste ! Tu entends ça ? Tu n'es qu'un minable et je compte bien te maudire jusqu'à la fin de ma vie pour ce que tu m'as fait ! Tu veux t'en aller ? Me laisser tomber ? Grand bien te fasse ! Va te faire foutre ! »
Il n'était plus question de compétitivité ou de fierté mal placée, la douleur de Chûya se ressentait dans chacun de ses mots et Dazai en eut le souffle coupé. Lui qui avait toujours imaginé son ancien partenaire se contenter de hausser les épaules face à l'annonce de son départ, il le découvrait en proie à la colère et la déception. Il avait toujours secrètement espéré le voir réagir vivement, signe que son affection pour lui était réciproque, mais jamais il n'avait souhaité lui faire du mal.
« Neuvième message, reçu le 5 novembre 2012, à 5h29. »
« J'espère que tu es enfoui au fond d'une rivière ou écrasé sous un train quelque part, pour peu que ça y change quelque chose ! Encore mieux : j'espère que tu es encore en train d'essayer ! Que le mort se moque de toi et de tes tentatives de suicide comme tu t'es foutu de moi pendant des années ! Double Noir, n'importe quoi ! Je n'ai jamais été que le seul à croire en nous ! Je te déteste, je te déteste, je déteste ! »
Dazai se brisait un peu plus à chaque nouveau message. Les paroles de Chûya sonnaient comme des plaintes silencieuses à travers sa hargne et son animosité. Dazai avait trahi une confiance que son ancien partenaire avait déjà peiné à se construire. Il l'avait brisé bien au-delà de ce qu'il aurait pu imaginer et sur le moment, il se sentit comme la pire des espèces.
Le cœur trop lourd à porter et les yeux bordés de larmes qui refusaient de couler, il envisagea de couper le téléphone quand le dixième et avant dernier message se mit en route.
« Dixième message, reçu le 5 novembre 2012, à 8h01. »
« Je t'en prie … Reviens … »
Dazai eut l'impression de sentir une lame froide et aiguisée se frayer un chemin dans sa poitrine jusqu'à déchirer chaque tissu de son cœur avec une lenteur insupportable. La détresse dans la voix de Chûya, celui qui resterait sans doute à jamais son partenaire, sa moitié, son meilleur ami, lui fit l'effet d'une torture. Comment avait-il pu manquer sa souffrance ? Comment avait-il pu croire que Chûya se remettrait de son départ, quand lui en aurait été incapable dans une situation inverse ?
« Je ne sais pas ce que j'ai fait de mal mais je peux le réparer, je te le promets … On a toujours tout surmonté ensemble … S'il te plaît, laisse-moi une chance … Je ne suis pas Oda mais je peux t'aider … Tu ne peux pas partir comme ça … Dazai, merde … J'ai besoin de toi … »
Un long et horrible silence s'étendit, comme s'il avait oublié de raccrocher et Dazai sentit deux larmes s'octroyaient le droit de rouler le long de ses joues. Lui aussi avait besoin de son ex-coéquipier et leur éloignement était un manque avec lequel il vivait difficilement chaque jour.
Il essuya rageusement ses pommettes mais de nouvelles larmes virent rapidement remplacer les précédentes. Bon sang, il ne pleurait jamais. La seule et unique fois où s'était arrivé, c'était à la mort d'Odasaku. Et à ce jour, ses sanglots n'étaient même pas pour un deuil. Il pleurait sa propre bêtise, son incapacité à voir la douleur chez la personne à laquelle il tenait le plus en ce monde.
Chûya ne lui pardonnerait jamais. Et il aurait raison.
« Onzième message, reçu le 12 janvier 2017 à 2h58. »
Dazai releva vivement la tête. Le message datait d'i peine une semaine. Cette fameuse nuit où lui et Chûya avaient battu Lovecraft …
« Bordel, je ne sais même pas pourquoi je fais ça. J'imagine que j'ai besoin d'extérioriser. Et c'est toujours mieux de le faire ici, qu'en face à face. Je ne suis pas lâche, tu le sais, mais il y a des choses qu'il est mieux de garder pour soi. Le fait que tu n'entendras jamais ces messages me rassurent autant qu'il me tue. Je n'ai pas oublié et je souffre encore, contrairement à ce que tes sourires niais et ton regard charmeur peuvent laisser croire. Tu te fiches peut-être de m'avoir fait du mal, mais c'est un sentiment avec lequel je survis depuis quatre ans maintenant. Ne crois pas n'avoir eu qu'un petit impact sur moi. Ce serait sans doute te donner trop de fierté que de dire que tu m'as bouleversé mais c'est la vérité. Encore ce soir, durant notre lutte contre Lovecraft, je priais à travers ma Corruption pour que tu me laisses mourir. Au moins, cela aurait anéanti ce que je ressens pour toi et dont je ne parviens pas à me débarrasser. Mais tu m'as sauvé. Encore une fois. Déterrant des sentiments que je me suis évertué à enfouir ces quatre dernières années. D'une simple pression sur mon bras, tu as tout gâché. Tu m'as obligé à refaire face à ta simplicité que peu de personnes connaissent, à la fraîcheur de ta peau sur la mienne, à ta voix tendre et apaisante après un combat, à ton altruisme caché mais qui se réveille parfois pour faire le bien sans rien attendre en retour, et toutes ces petites autres choses qui font que … Qui font que je suis tombé amoureux de toi, il y a plus de sept ans maintenant. »
Dazai se figea. Amoureux ? C'était bien ce que la voix épuisée et pourtant si reconnaissable de Chûya venait de lui avouer ? Son propre cœur s'emballa comme un cheval en pleine course et il porta sa main à sa poitrine comme pour l'empêcher d'en sortir. Jamais il n'aurait pu espérer entendre ses mots sortir de la bouche de son ancien partenaire. Ils avaient toujours été si différents et personne n'aimait réellement Dazai pour autre chose que son esprit vif et son pouvoir toujours convoité.
Pourtant, Chûya l'aimait. D'un amour aussi puissant que maladroit et dont la retenue en faisait le plus dangereux des sentiments. Deux membres d'associations ennemies, amoureux l'un de l'autre … C'était inconcevable.
Et dans leur cas, à la fois, si évident.
« Bon sang, heureusement que cette foutue messagerie est là, sans quoi je serais sûrement déjà mort étouffé par toutes ces stupides émotions refoulées. Tu finiras sans doute un jour par me tuer, Dazai. Tu le sais ça ? Pas au sens propre du terme, mais mes sentiments pour toi continueront de me ronger jusqu'à ce qu'il ne reste plus rien. Et je t'en veux pour ça. Je t'en veux bien plus pour m'avoir fait tomber amoureux de toi, que pour être parti. Parce que si ta place est à l'Agence, je peux l'accepter. Mais je ne supporte pas d'avoir perdu ma moitié. »
Le long bip qui résonna ensuite, signe que le message était terminé, sortit Dazai de sa transe et il sentit ses joues humides de larmes silencieuses. Paralysé sous le coup de ces révélations, il ne comprit que Kunikida était revenu que lorsque celui-ci se racla nerveusement la gorge.
Le blond était appuyé contre le chambranle de l'ouverture qui menait au couloir, le fameux dossier objet de leur visite entre les mains.
Dazai ravala le nœud dans sa gorge en prenant garde de ne rien laisser transparaître de sa douleur en ouvrant la bouche. Peine perdue : son collègue détective l'avait forcément vu pleurer.
- Kunikida, je …
- Vas-y.
Dazai fronça les sourcils et pour la première fois depuis le début de leur rencontre, il vit son partenaire se mettre à sourire.
- Va le retrouver.
Locaux de la Mafia Portuaire. 12h05.
Dazai n'avait jamais courru aussi vite de sa vie. Comme si chaque seconde écoulée depuis que Chûya avait laissé ce dernier message sur son répondeur pouvait avoir raison des sentiments qu'il ressentait pour lui. Comme s'il risquait d'arriver trop tard pour espérer pouvoir construire quelque chose avec son agaçant et adorable petit et ancien partenaire.
Il connaissait suffisamment Chûya pour savoir qu'à cette heure de la journée, il était sans doute prêt à quitter le repaire de la Mafia pour fumer ou aller se chercher de quoi déjeuner. Un quotidien bien similaire à tout autre travailleur, si l'on omettait les effusions de sang et l'illégalité des actions propre à la Mafia.
Dazai avait visé juste. Chûya était appuyé sur la façade du bâtiment, prêt à allumer sa cigarette, en pleine discussion avec Akutagawa. Loin de se démonter par la présence de son ancien protéger, Dazai se dirigea vers eux.
Chûya ne le remarqua que lorsqu'il vit la cigarette qu'il portait à sa bouche, se faire envoyer valser sur le côté.
- Bordel, qu'est-ce que …
La seconde suivante, il se retrouva plaqué contre le mur, le regard assombri et sauvage de Dazai rivé sur lui.
- Pourriture de suicidaire ! Qu'est-ce que tu crois être en train de faire exactement ?
- Akutagawa, lança Dazai en ignorant royalement sa remarque. Ça risque de tourner en un spectacle déconseillé au moins de douze ans, alors je te conseille de partir.
- Je ne veux même pas savoir, lâcha l'intéressé en levant les mains.
Sans demander son reste, le jeune capitaine s'éloigna sans même se donner la peine de se retourner pour voir la réaction de son collègue.
- Quel petit enf…
Dazai ravala cette insulte, qu'il ignorait destinée pour lui ou Akutagawa, entre ses lèvres. Il glissa ses doigts de chaque côté du visage de Chûya pour le maintenir contre sa bouche, de peur de le voir disparaître à tout moment.
Il sentit le roux se paralyser contre cet élan d'affection impromptu et repoussa Dazai dans un maigre effort.
- Merde, mais qu'est-ce que tu fous ?
- Je rattrape les sept années de bonheur que j'aurais dû te devoir, si seulement je n'avais pas été aussi aveugle.
Il caressa la nuque de Chûya du bout des doigts, tandis que ce dernier l'observait, perplexe.
- Mais enfin de quoi est-ce que tu parles ?
- Tu es quand même très peu romantique pour m'avoir fait part de tes sentiments par téléphone.
Chûya écarquilla les yeux, paniqué et Dazai ne put s'empêcher de sourire face à la vive inquiétude qui flamba dans ces yeux si bleus et si purs dont il rêvait depuis des années.
- Tu n'aurais jamais dû entendre ses messages …
- J'imagine que tu vas devoir faire avec maintenant.
Il se pencha de nouveau sur son ex-coéquipier et déposa sa bouche contre la sienne avec une tendresse dont il n'aurait jamais imaginé faire preuve. Chûya se détendit quelque peu mais ne parvint pas à lui rendre son baiser.
Le roux baissa la tête et s'accrocha à la veste du plus grand.
- Si tu joues avec moi, je te jure que …
- Tu me fais confiance ?
Cette question, à la fois si simple et si compliquée, allait tout définir de leur relation future. Chûya avait toutes les cartes en mains pour décider de la tournure des évènements. Et même si Dazai tentait de paraître calme, il était tout ce qu'il y avait de plus tendu. Chûya aurait pu crier la négative au monde entier, cela n'aurait jamais pu être crédible avec les étincelles qui brillaient intensément dans ses yeux.
- Oui.
Dazai ne put retenir un immense soupir de soulagement et vint coller son front contre celui de Chûya.
- Alors si tu veux bien te taire que je puisse provoquer la Mafia entière en t'embrassant comme un fou devant leur propre bâtiment, commanda-t-il en se penchant à nouveau.
- Tu veux que je me fasse tuer ou quoi ?
- Je te protégerai. Rien, ni personne ne t'arrachera plus à moi. Et que l'on m'achève ici, si tu dois un jour te sentir à nouveau obligé de me parler à travers la messagerie d'un téléphone.
- Dommage. Ta boîte vocale me plaisait bien. Elle, au moins, ne chante pas.
- Il me semble t'avoir demandé de te taire.
Et Dazai reprit alors son chemin vers la bouche de Chûya, qu'il dévora avec autant de voracité que de douceur. Le parfait mélange qui aurait tout aussi bien pu les caractériser. Ils avaient encore beaucoup de choses à éclaircir et de points sur lesquels s'accorder pour que leur duo unique revienne en force. Mais à cet instant, et au milieu des meurtres de la Mafia et des enquêtes de l'Agence, ce moment de répit dans les bras l'un de l'autre était tout ce dont ils avaient besoin.
