N°14

PARTIE II

Un mois plus tard.

Appartement de Chûya Nakahara. 20h18.

- Lâche la mèche. Qu'est-ce que tu comptes en faire de toute façon ? Non, non ! Pas dans ta bouche ! Laisse mes cheveux !

Dazai s'amusait du spectacle sonore qui lui parvenait depuis la chambre de l'enfant. Il ignorait pourquoi Chûya s'obstinait à essayer de jouer les gros durs avec elle, quand il restait incapable de résister à ses grands yeux sombres et à son joli sourire. En un mois, elle avait eu le temps d'apprendre comment les mettre tous les deux à ses petits pieds.

Son colocataire du moment resta une dizaine de minutes supplémentaires avec le bébé, avant d'oser revenir dans le salon. Il restait toujours avec elle, le temps qu'elle s'endorme. C'était devenu quelque chose d'habituel et nécessaire pour lui. Comme si cela le rassurait.

Chûya se laissa retomber sur le canapé aux côtés de Dazai, en soupirant de soulagement.

- Je soupçonne cette gamine d'être un démon, déclara-t-il. Sans quoi, elle n'userait pas autant de ses sourires d'anges déchus pour m'amadouer.

- Est-ce qu'elle y arrive ?

- Bien plus qu'elle ne le devrait.

- Dans ce cas, permets-moi de contre-attaquer avec mes propres méthodes de charme.

- Daz...

Le détective ravala la fin de son propre prénom sur les lèvres de son ancien partenaire, se délectant encore et encore de cette façon si particulière qu'il avait de le prononcer. Il allongea Chûya sur le canapé et vint se caler entre ses jambes pour le surplomber, tout étreignant son petit corps entre ses bras.

Le roux se laissa faire. Il n'avait plus la force de lutter. Dazai jouait ce même manège tous les soirs depuis quatre semaines. Cela n'engageait à rien tant qu'ils ne couchaient pas ensemble et dieu seul savait à quel point Chûya se contenait pour ne pas se laisser aller sur ce point. C'était devenu routinier : cette séance d'embrassades passionnées qui, dans la logique de Dazai, était également une tentative de les conduire à quelque chose de plus sérieux. Et c'est ce qui serait sûrement déjà arrivé depuis longtemps si le bébé ne se mettait pas à pleurer chaque fois qu'il commençait à sentir Chûya se détendre sous ses baisers.

Comme maintenant.

- Dazai, parvint à lâcher le mafieux entre deux baisers. La petite pleure.

- Elle doit avoir un radar, c'est impossible autrement, grogna le plus grand. Laisse-la pleurer.

- Mais je ...

- Bon sang, tais-toi et laisse-moi t'embrasser.

Il se réattaqua à sa bouche sans même attendre la réponse de son ex-amant. Il crevait d'envie de lui depuis qu'ils s'étaient retrouvés coincés dans cet appartement ensemble. Il n'allait pas laisser un bébé de quatre mois, lui arracher le plaisir d'être avec Chûya. Même à coups de chaudes larmes ... bruyantes ... et douloureuses ...

- Et merde, lâcha-t-il en laissant retomber sa tête contre l'épaule de Chûya.

Ce dernier se mit à rire. Dazai avait beau prétendre le contraire, entendre la petite sangloter lui était tout aussi insupportable qu'à lui.

- J'y vais, déclara le mafieux.

- Non, je m'en occupe.

Rares avaient été les fois où Dazai s'était porté volontaire pour s'occuper du bébé lors d'une crise de larmes. Mais cette fois-ci, il en fit une affaire personnelle

Ainsi, et arrivé au-dessus de son berceau de fortune, il observa la petite qui s'était malencontreusement retournée sur le ventre, ce qui, sans être dangereux pour elle, relevait simplement de son propre inconfort et qu'elle manifestait de ses cris.

Dazai se pencha entre les barreaux du lit pour l'observer, alors qu'elle cessait doucement de pleurer.

- Écoute-moi bien, petite crevette. Si tu veux que je puisse répondre à tes réclamations quelles qu'elles soient, il faut déjà que je puisse réfléchir correctement. Ce qui n'est pas près d'arriver si je n'ai pas le temps dont j'ai besoin avec cet homme qui, au-delà de me rendre complètement dingue, t'accorde définitivement beaucoup trop d'attention, par rapport à moi. Tu comprends ?

Le bébé le fixa longuement de ses grands yeux, avant de lâcher un immense sourire, accompagné d'un petit couinement enjoué. C'était de la provocation pure et dure. Et pourtant, Dazai ne put que fondre.

- Démon, soupira-t-il.

Et à son grand désespoir, lorsqu'il revint dans le salon, Chûya s'était endormi, épuisé.

Agence des Détectives Armés. 08h03.

Lorsque Dazai arriva à l'Agence le lendemain matin avec de nouveau seulement trois minutes de retard, au lieu des deux heures habituelles, ses collègues ne purent laisser passer le problème. Leur suicidaire préféré n'arrivait JAMAIS moins de quarante-cinq minutes après l'ouverture des bureaux, or cela faisait près de quatre semaines qu'il se pointait avant même les premiers coups de fil des clients.

À peine eut-il donc déposé sa veste sur sa chaise que Kunikida empoigna le col de sa chemise pour le traîner jusqu'à l'infirmerie. Dazai ne put même pas énoncer la moindre forme de contestation qu'il était jeté dans le cabinet de Yosano, entendant le clic sévère et effrayant de la porte que l'on verrouille.

Il n'avait pas la force d'essayer de comprendre et se laissa étrangement faire lorsque sa psychopathe de collègue médecin l'installa sur la table d'opération, avant de l'y ligoter.

- Voyons un peu les dégâts, déclara-t-elle tout sourire à l'idée d'avoir de la chair à charcuter.

Elle fut bien déçue en découvrant la peau de Dazai immaculée de bleus ou même de petites égratignures. Même ses côtes n'étaient pas cassées, comme elle aurait pu le croire.

- Comment s'est possible ? soupira-t-elle. Tu devrais être brisé de partout.

- Est-ce qu'on veut bien m'expliquer à quoi vous jouer, exactement ? demanda Dazai.

Yosano se débarrassa de ses gants en latex et s'assit sur une chaise à ses côtés, sans prendre la peine de le libérer de ses entraves pour autant.

- Ça fait un mois que tu vis avec Chûya, je m'attendais à un peu plus de dommages, expliqua-t-elle.

- Il faut croire que l'on sait se montrer matures quand il le faut.

La médecin lâcha un rire franc face à sa réplique et Dazai ne s'en sentit même pas vexé. Qui espérait-il berner avec une répartie pareille ? Surtout quand il était question de lui et de Chûya ?

- Cela n'explique pas pourquoi tu es devenu soudainement consciencieux dans tes horaires de travail, reprit-elle.

- Je fuis cet appartement qui n'est pas le mien et dans lequel vit une personne que j'ai du mal à supporter. C'est si difficile à comprendre ?

- Arrête de ficher de moi, tu veux ? Tu ne te contentes pas d'arriver à l'heure, tu es actif au bureau ! Tu écris des rapports, tu réponds au téléphone, tu es poli avec les clients et tu as cessé de chanter !

À cette énumération, Dazai dût bien admettre que, pour son équipe, ce changement de comportement avait de quoi les effrayer. Il n'y avait pas vraiment réfléchi, la tête occupée à autre chose qu'à se soucier de l'image qu'il renvoyait à ses partenaires de travail.

- Le fait que tu veuilles fuir l'appartement de Chûya, ne devrait pas te rendre actif à l'Agence pour autant. Alors, dis-moi : qu'est-ce que tu essayes d'oublier en te plongeant ainsi dans le boulot ?

Yosano était bien trop perspicace au grand désarroi de Dazai. Elle passait trop de temps avec Ranpo et son influence sur elle n'était pas des meilleures si c'était pour lui permettre de parvenir à ce type d'analyse.

Il aurait bien plaqué une main sur son front en signe de désespoir si seulement ses bras n'étaient pas cloués à la table d'opération par d'épaisses lanières en cuir.

- Je suis frustré, déclara-t-il.

Il n'eut pas besoin de préciser le genre de frustration dont il souffrait. Yosano n'était pas idiote, et avant même que Dazai ne le déclare dans le bureau de Fukuzawa, un mois plus tôt, elle avait elle aussi compris que son collègue détective et le petit mafieux avaient été amants par le passé. C'était une évidence telle que Dazai et Chûya eux-mêmes étaient sans doute les moins au courant de tous.

Yosano osa lâcher un rire léger, sans être condescendante.

- Je vois, alors tu joues les employés modèles pour éviter de penser à lui, comprit-elle.

- Ce qui n'est pas des plus efficaces, en plus de ça.

- Je ne comprends pas. S'il règne une telle tension dans l'appartement, pourquoi ne pas y mettre fin ? Vous avez déjà couché ensemble par le passé, alors il n'est plus vraiment question de fierté, si ? Qu'est-ce qui vous empêche de régler le problème ?

- Chûya m'en veux pour l'avoir abandonné, et la légitimité de sa colère l'empêche de passer outre. Même s'il ne veut pas le reconnaître pleinement.

Il lâcha un énième soupir et serra les poings.

- Et chaque fois que je parviens à le dérider un peu, une certaine demoiselle vient réclamer de l'attention en pleurant et il profite de l'occasion pour m'échapper. Cette gamine est un véritable tue l'amour.

Face à l'absence de réponse de Yosano, il tourna la tête vers elle et lui découvrit un sourire entendu sur le visage.

- Quoi ? demanda-t-il.

- Amour, hein ?

- C'est une expression.

- C'est une vérité.

Dazai se contenta de tourner la tête et gigota un peu pour quémander à ce qu'on le détache, ce que Yosano entreprit de faire. Même le visage de côté, il put deviner qu'elle souriait.

- Sérieusement, Dazai. On dirait que vous êtes les seuls à ne pas réaliser ce que vous ressentez l'un pour l'autre. C'est aussi évident que le nez au milieu de la figure. Pourquoi ne pas l'assumer complètement ?

- Je ne peux pas.

- Pour quelle raison ?

- Parce que si je reconnais nos sentiments respectifs, je reconnais aussi l'avoir fait terriblement souffrir en quittant la Mafia et c'est une chose que je ne supporte pas.

Une fois libéré, il prit le temps de masser ses poignets, ignorant le poids du regard jugeur de sa collègue.

- C'est terriblement égoïste, déclara-t-elle.

- J'en ai conscience. Et Chûya mérite bien mieux qu'un égoïste. Cette histoire de sexe sans sentiment, ce n'est qu'un prétexte. Avec nos disputes, c'est la seule façon dont je sais être proche de lui.

La jolie brune hocha la tête et expira longuement, consciente qu'elle ne pourrait pas le faire changer d'avis. Elle se mit à ranger le matériel médical qu'elle avait préparé à l'avance et osa orienter la conversation sur un autre point.

- Comment va la petite ? voulut-elle savoir.

- Bien, j'imagine. Elle s'est vite habituée à son nouvel environnement et Kôyô en est folle depuis qu'elle l'a vu chez Chûya, il y a quinze jours.

- On dirait qu'une routine s'installe.

- C'est ce que je crains. Je me demande ce qu'il se passera quand Fukuzawa nous annoncera que ses parents sont venus la chercher, ou que, sans réclamation, il nous faut la confier à l'État. Elle est peut-être bruyante et intenable pour un bébé de quatre mois, elle n'en reste pas moins une présence dans l'appartement. Endroit que je devrais quitter à mon tour, lorsqu'elle partira.

- Pas si tu choisis de faire face à ce que tu ressens.

Dazai se redressa vers Yosano et l'observa un moment, comme s'il envisageait de l'écouter. Mais rapidement, il leva les yeux au ciel et descendit de la table d'opération.

- Cette conversation est trop fleur bleue. Et j'ai du travail.

Il s'apprêtait à ouvrir la porte quand la médecin le rappela.

- Dazai, attends.

Le brun se retourna, intrigué face au joli sourire qu'elle lui offrait.

- J'espère que toi et Chûya vous allez enfin réussir à vous parler, déclara-t-elle. Je n'aurais jamais cru dire ça un jour mais ... Ça me manque de ne plus t'entendre chanter.

Appartement de Chûya Nakahara. 19h38.

- On peut parler de la dangerosité des armes et de l'aspect plutôt glauques des couloirs, mais au moins, quand je l'emmène à la Mafia, elle rentre épuisée et s'endort tout de suite, expliqua Chûya. C'est bien l'avantage d'avoir Kôyô et ses instincts maternels à porter. Même Gin commence à s'y mettre.

Dazai sourit largement en voyant son ancien partenaire revenir du couloir. Il avait l'air mort de fatigue, mais il n'en restait pas moins rayonnant. La mèche qui reposait sur son épaule gauche était légèrement emmêlée, à cause des doigts de la petite qui ne se lassait jamais de l'attraper.

Chûya se massa la nuque pour en décoincer un nerf, mais se tendit rapidement de nouveau en humant le parfum de nourriture qui embaumait la cuisine ouverte sur le salon.

- Tu as préparé à manger ? demanda-t-il.

- C'est une mauvaise chose ?

- Ça devient beaucoup trop domestique pour moi.

- Détends-toi. C'est juste une manière de te remercier. Je vis quand même ici depuis un mois.

- Ce n'est pas comme si j'avais eu mon mot à dire là-dessus.

Chûya se réprima intérieurement. C'était plus fort que lui. Même alors que Dazai semblait des plus sincères dans ses efforts, il ne parvenait pas à se défaire de sa méfiance. Il secoua vivement la tête pour se reprendre et lissa sa mèche rousse.

- Excuse-moi, fit-il. Je suis fatigué et ... tendu.

Il se rendit compte du sous-entendu caché derrière ce dernier mot, une fois seulement qu'il eut passé la barrière de ses lèvres. Il se sentit rougir instantanément, attendant une remarque salace de la part de Dazai ... qui ne vint jamais.

- Tu ferais bien de te reposer, lui conseilla simplement le plus grand.

- ... Quoi, c'est tout ? Pas de réplique douteuse, ni de regard indécent ?

- Tu préfères m'entendre dire que malgré ta fatigue évidente, je meurs d'envie de tenir éveiller toute la nuit ? Parce que c'est le cas, oui. Mais j'ai bien compris que ce n'était pas ce que tu voulais.

- Je n'ai pas dit ça.

- Chûya, tu fais un bond de trois kilomètres en arrière chaque fois que tu trouves un prétexte pour t'éloigner.

- Parce que je ...

Le jeune mafieux soupira longuement, la tête entre les mains. À quoi bon continuer à jouer avec les mots ? À tourner autour du pot ? Mieux valait en finir maintenant. Ainsi, une fois la petite de retour dans sa famille, ils n'auraient plus jamais à repenser à leur lien passé et, en attendant que cela arrive, ils pourraient toujours errer dans cet appartement sans jamais se parler.

- Parce que je sais que si on recouche ensemble, cela n'aura pas la même signification pour toi que pour moi.

Voilà, c'était dit. Et avec un peu de chance, Dazai comprendrait sans avoir à approfondir. Car c'était bien ce qu'il faisait chaque fois qu'il se retrouvait face à une situation qui comprenait les sentiments des autres à son égard : il fuyait.

Chûya baissa la tête, honteux après ces derniers mots et attendit patiemment d'entendre le claquement de la porte de son appartement résonner dans ses oreilles, signe que Dazai serait parti.

Pourtant, il n'entendit que plus distinctement encore le bruit de ses pas se rapprocher de lui, jusqu'à sentir son souffle à hauteur de son front.

- Et qu'est-ce que cela signifierait pour moi ? lui demanda-t-il.

- Rien. Et c'est là tout le problème.

- On dirait bien que tu en sais plus que moi sur mes propres sentiments, lâcha Dazai, légèrement agacé.

- Si cela avait compté ne serait-ce qu'une fois, tu ne serais pas parti ! rétorqua Chûya sur le même ton. Pourtant c'est ce que tu as fait ! Sans même te retourner !

- Qu'est-ce que tu crois ? Que j'ai réussi à tout effacer en un claquement de doigt ? Que j'ai tracé ma route en oubliant toutes mes années dans la Mafia ? Tu te plantes ! Ça n'a pas été facile, pas une seule seconde !

Chûya se recula vivement en ravalant un rire moqueur. Rien à faire, il fallait toujours qu'ils en reviennent aux disputes, la seule manière dont ils semblaient capables de communiquer.

- Tu veux que je te plaigne, peut-être ? cracha-t-il comme du venin. Laisse-moi t'apprendre une chose : tu n'es pas le seul à avoir souffert !

- J'ai perdu mon meilleur ami !

- Oui, et moi aussi !

Dazai se figea aux mots de Chûya. Ce dernier le fixait, le souffle court, comme si prononcer ces paroles lui avait coûté autant d'effort que de courir un marathon. Sa mâchoire était crispée de frustration, ses poings serrés par la colère et ses yeux luisaient d'eau salée.

- Tu comprends maintenant ... pourquoi je dis que ça ne signifierait pas la même chose pour toi que moi ? l'interrogea-t-il, la voix secouée de tremblements.

- Chûya ...

- Tu as toujours été mon pilier, mon point d'ancrage, la seule chose qui m'empêchait de couler dans cet océan sans fond qu'est la Mafia. Mais toi, tu avais Oda ...

Le plus petit essuya rageusement le dessous de ses yeux pour couper toute envie à ses larmes de couler. En vain.

- Quand bien même la Mafia m'aurait piétiné, torturé, malmené, mentalement ou même physiquement, je n'aurais jamais pu partir parce que tu étais là. Tu es la seule personne pour qui j'aurais enduré tout ça, Dazai. Et à l'inverse, tu as préféré confier la réciproque à Oda. Sans même te demander, si je pourrais récupérer ce fardeau après sa mort.

Il baissa la tête vers le sol, gêné à l'idée de rencontrer le regard de son ex-coéquipier.

- J'aurais accueilli ce poids avec plaisir sur mes épaules, poursuivit-il. Parce qu'il venait de toi.

Dazai sentit son pouls s'emballer. Jamais il n'aurait pu imaginer que Chûya portait tant de choses inavouées sur son cœur. Il y avait de quoi devenir fou. Et pourtant, il avait tout supporté, en usant de sa colère pour y arriver. Le brun avait bêtement cru que partir, offrirait une nouvelle vie à son partenaire : une plus belle et moins dangereuse. Mais c'était sans compter ce qu'ils ressentaient l'un pour l'autre. Certes, le fait que Dazai quitte la Mafia leur avait offert un second départ, mais il n'avait rien de meilleur que le précédent : parce qu'ils se manquaient mutuellement.

Le détective osa se rapprocher de nouveau de Chûya, tendant sa main dans l'espoir d'essuyer ses larmes.

- Je ...

Mais alors, il fut interrompu par les pleures de la petite. Il aurait sûrement levé les yeux au ciel de frustration, s'il n'avait pas reconnu en ses cris, quelque chose de bien plus grave qu'une envie de manger ou un coup de chaleur. En un mois, ils avaient appris à reconnaître les singularités des larmes de ce bébé. Et celles-ci, n'avaient rien d'ordinaire.

Ils n'eurent qu'à se regarder une demi-seconde, avant d'accourir dans la chambre, laissant leur conversation en suspens.

Mais en arrivant, il était déjà trop tard. La fenêtre ouverte et les rideaux virevoltant au gré de la brise de fin de soirée témoignaient de la fuite de l'intrus. Et le silence glaçant, ainsi que le lit vide du bébé, démontraient qu'il l'avait emporté avec lui.

Agence des Détectives Armés. 21h01.

- J'ai rapporté les faits au Département, déclara Fukuzawa, l'air grave. A ce stade, c'est tout ce que nous pouvions faire.

- C'est n'importe quoi ! s'exclama Dazai. On devrait partir à sa recherche et non pas attendre que des incompétents le fassent à notre place !

- Tu veux sérieusement parler d'incompétence, Dazai ?

La voix de son patron était ferme et on ne peut plus sérieuse. Si bien que l'intéressé, honteux, ne trouva rien à redire.

- Après la fuite de l'inconnu de la gare et l'enlèvement de la petite, vous vous doutez bien que le Gouvernement ne veut plus qu'on s'en mêle, reprit le loup d'argent d'une voix plus calme. Il en va de votre droit d'utiliser vos pouvoirs. Intervenez d'une quelconque façon et vous perdrez votre certificat.

Dazai ne put retenir un rire jaune, lequel s'entendit plus que de raison dans les bureaux de l'Agence alors vides. Le brun n'avait pas hésité à venir demander l'aide de son supérieur, dès lors que le bébé eut disparu. Il savait que Fukuzawa passait la plupart de ses nuits ici. Cet homme vivait pour son travail et cela se ressentait dans toute la sagesse de ses paroles et de ses réactions. Mori leur aurait sans doute tranché la main pour avoir commis une deuxième erreur dans cette affaire, et il le ferait sûrement une fois qu'il aurait appris la nouvelle.

- Qu'est-ce que vous nous conseillez, alors ? demanda faiblement Dazai.

- Rentrez. Et réfléchissez.

Ce fut tout ce que Fukuzawa leur accorda, avant de retourner à son bureau et d'en refermer la porte derrière lui. Dazai osa enfin se tourner vers Chûya, assis sur l'une des nombreuses chaises de bureaux disposées dans la pièce, la tête entre les mains. Il n'avait pas prononcé le moindre mot depuis qu'ils avaient quitté son appartement.

Dazai s'approcha doucement, comme par peur de l'effrayer et l'encouragea à se lever, en prenant ses mains tremblantes dans les siennes.

- Rentrons.

Appartement de Chûya Nakahara. 21h30.

Le trajet du retour se fit en silence et tout le long du chemin, Dazai se demanda s'il devait rentrer avec son ancien partenaire ou le déposer à son appartement et retourner chez lui. En toute honnêteté, il n'avait aucune envie de revenir à son propre domicile. Encore moins alors que Chûya se trouvait dans un tel état de vide.

C'est donc à deux qu'ils passèrent la porte, et c'est une fois dans l'intimité de l'appartement, que le plus petit s'autorisa à parler.

- C'est à cause de nous, pas vrai ? Si elle n'est plus là.

Dazai n'était pas du genre à reporter la faute sur les autres, mais à cet instant, il aurait volontiers joué les hommes de mauvaise foi, rien que pour décharger Chûya de sa culpabilité écrasante.

Face à son silence, ce dernier reprit d'une voix tremblante.

- Une gamine s'est fait enlever ... parce que nous n'avons pas été foutus de nous concentrer sur elle. Parce qu'on se disputait encore.

- Non, c'est faux. Nous avons accouru tout de suite. Qu'on se dispute ou pas, cela n'aurait rien changé.

- Bien sûr que si ! Peut-être que ... Peut-être qu'elle pleurait depuis plus longtemps que ça et que nous n'avons rien entendu parce que nous étions trop occupés à débattre d'une histoire qui n'a plus lieu d'être !

- Calme-toi, ce n'est pas ...

- Je suis épuisé, Dazai !

Le brun sentit son cœur se tordre de douleur face à la fatigue moral de son ancien amant, et qui transparaissait à travers les larmes de rage qui s'écoulaient le long de ses joues.

- Je n'en peux plus de me disputer avec toi et de ... de faire du mal aux personnes autour de nous, reprit-il. J'en ai marre de faire semblant de te détester quand je meurs d'envie que tu me prennes dans tes bras. Et je suis fatigué de te tenir à distance alors que tu me manques à en crever. Mais par-dessus tout, je ne supporte plus de penser au degré de souffrance que tu me causeras lorsque tu choisiras de m'abandonner à nouveau.

Dazai eut à peine le temps d'encaisser ses mots que Chûya venait s'emparer de sa bouche, dans un baiser empli de rage et de frustration. Le genre qui aurait magnifiquement pu les caractériser en tant que duo, tout en étant très loin de la vérité. Car il ne s'agissait pas seulement de ça, mais aussi d'envie et de tendresse. Deux sentiments que Dazai prit soin de lui transmettre dans leur échange, livrant bataille pour se faire entendre et ressentir.

Leurs langues se murent en une symphonie digne des plus grands requiem et tous deux s'empressèrent de se débarrasser mutuellement de leurs vêtements. Le chemin jusqu'à la chambre fut laborieux et entrecoupé de plusieurs pauses contre un meuble ou à l'angle d'un mur, pour s'accorder ne serait-ce qu'une caresse ou un regard.

Au fond, et malgré l'envie ardente qu'ils avaient l'un de l'autre, ils espérèrent entendre les pleurs de l'enfant venir les interrompre, signe qu'elle serait encore là, bien à l'abri. Mais seuls leurs gémissements résonnèrent dans la pièce et cela avait beau être la plus agréables des mélodies à leurs oreilles respectives, ils ne firent qu'appuyer leur échec et l'aspect toxique de leur relation. Car c'est ce qu'ils étaient : de véritables poisons pour eux-mêmes, comme pour les autres.

Mais sur le moment, et alors qu'ils se retrouvaient dans une étreinte brûlante et passionnée, ils choisirent d'oublier cet état de fait, pour ne se concentrer que sur le plaisir de leur partenaire. Ils reprirent possession l'un de l'autre, comme si les quatre dernières années n'avaient jamais existé, et s'abandonnèrent à un désir longuement refoulé.

C'était dans cette bulle privée qu'ils parvenaient à communiquer, à se dire tout ce qu'ils avaient sur le cœur sans avoir à y poser le moindre mot. Et c'était suffisant.

Appartement de Chûya Nakahara. 06h45.

- Qu'est-ce que c'était, exactement ? demanda doucement Chûya, entre les bras de son amant. Une sorte de dernière fois, en guise d'adieux ? Est-ce qu'on va retourner à nos vies comme si rien ne s'était passé ?

- C'est ce que tu veux ?

Parce qu'à ce stade, Dazai aurait tout accepté pour lui. À à peine sept heures du matin, Chûya rayonnait de façon presque irréelle. De ses cheveux flamboyants, à ses yeux profonds, en passant par sa bouche toujours terriblement tentatrice, il était incapable de lui résister.

Le roux se cala davantage contre le plus grand et se mit à tracer des cercles invisibles sur la peau bandée de son torse.

- Non. Aussi étonnant que cela puisse paraître. J'imagine que je suis prêt à souffrir à nouveau.

- Si tu veux bien m'accorder cette chance, je ferai en sorte que tu n'aies plus jamais à souffrir.

- On parle de toi, Dazai. Tu es ma seule faiblesse, ce qui fait obligatoirement de toi, l'unique personne capable de me faire du mal. Et tu m'en feras, c'est une certitude. Et je t'en ferai sûrement aussi. Pire encore, nous en referons à ceux qui nous entourent. Mais c'est aussi comme ça que l'on fonctionne le mieux, non ?

Pour répondre à ses mots, Dazai se pencha et l'embrassa tendrement, bien loin de l'empressement de la veille. Il voulait prendre son temps, lui faire oublier toute la douleur qu'il avait pu ressentir ces dernières années, pour la remplacer par quelque chose de bien plus beau et véritable.

Alors que l'appartement était censé être vide, leur échange fut interrompu par un bruit sourd provenant de l'ancienne chambre du bébé. Ils échangèrent un rapide regard, avant de se lever pour rejoindre ladite pièce. Ils ressentirent un nouveau pincement au cœur en découvrant le berceau vide. Enfin ... Pas totalement vide.

Sur le matelas reposait une petite feuille de papier replié en quatre et qui, une fois ouverte, ne comportait que quelques mots. Simples, mais terriblement salvateurs.

« Merci. Merci d'avoir pris soin de ma fille. »

Dazai et Chûya apprendraient quelques jours plus tard, dans une autre lettre déposée dans le berceau, que, faisant partie du groupe sectaire de Baudelaire, la jeune maman du bébé s'était vue entraînée hors de la gare par les autres disciples, qui l'avaient alors empêché de récupérer la petite dans la foulée, pour ne pas risquer de se faire prendre en revenant sur leurs pas. Durant un mois, elle avait été tenue à l'écart, forcée de s'entendre dire que, pour le bien de la communauté, elle devait abandonner l'idée de retrouver son enfin. Sous la pression, elle n'avait pu ni contacter l'Agence, ni les forces de police, et s'était alors engagée dans sa propre enquête en secret, jusqu'à retrouver la trace de son bébé.

L'enlèvement était inévitable, si elle ne voulait pas mettre sa vie et celle du petit démon en danger. Les membres des Fleurs du Mal auraient à coup sûr entreprit de sérieuses représailles si elle avait quémandé de l'aide à qui que ce soit.

Mais malgré la brutalité de cette séparation, la maman assura dans cette seconde lettre, qu'elle faisait tout son possible pour pouvoir se sortir de cette secte et qu'un jour, dans quelques mois ou dans quelques années, elle reviendrait les remercier avec la petite.

Pour ce simple fait, Dazai et Chûya se mirent d'accord pour ne pas démonter le berceau. Car c'était une décision qu'ils avaient à prendre à deux, maintenant. Ce bébé avait peut-être été le plus grand tue l'amour de leur relation, il n'en restait pas moins ce qui les avait rapprochés au point de ne plus vouloir se quitter.