N°15
Locaux de la Mafia Portuaire. 11h09.
Dazai prit grand plaisir à voir Mori taper nerveusement du pied contre la moquette de son bureau, dans l'attente de sa réponse. Le détective ne faisait que retarder la, très certaine, déception qui allait envahir le visage du parrain, lorsqu'il refuserait. Il n'était plus un chien de la Mafia désormais, et jouer de sa liberté devant son ancien supérieur était la plus grande des satisfactions pour le jeune suicidaire.
Il n'avait pas peur de Mori. Et comme en témoignait ce rendez-vous improvisé, ce dernier avait encore besoin de lui, ce qui assurait à Dazai, une certaine sécurité vis-à-vis de ses gardes plantés dans les couloirs et armés jusqu'aux dents. Dans tous les cas, il n'aurait sans doute aucun mal à leur échapper, s'il prenait à Mori l'envie de le faire exécuter. Il avait de la ressource.
Dazai fit mine de cesser de réfléchir et prit soin de regarder le parrain droit dans les yeux avant de répondre un magistral et très détendu :
- Non.
L'expression désarçonné de Mori valait tous les meilleurs films du monde. La façon qu'il avait de passer d'un parrain impitoyable de la pègre, à un homme ordinaire, était surprenante. Il soupira de déception et vint enfouir son visage entre ses mains gantées.
- Dazai, ce n'est pas comme si je te réclamais quelque chose d'impossible.
- Le fait est que vous n'avez plus rien à réclamer, répliqua l'intéressé.
- C'est un service que je te demande. En souvenir de tes années passées sous mes ordres. Je n'ai pas été le plus horribles des patrons, si ?
Soit. Dazai devait bien lui accorder cela. Mori savait s'occuper de ses sous-fifres. C'était un des avantages à faire partie d'une organisation comme la Mafia. Chacun de ses membres devenaient de tels marginaux que les collègues de travail finissaient par se transformer en une véritable famille.
Malgré le profond fossé qui semblait les séparer, Fukuzawa et Mori se ressemblaient beaucoup sur le fait qu'ils prenaient soin de leurs employés. Mais cela n'enlevait rien au fait que Dazai n'avait pas la moindre intention d'accepter.
- Je n'ai pas envie de venir, rétorqua-t-il simplement.
- Ce n'est l'affaire que d'une heure ou deux. C'est une attente expresse de la part de Madame Sackville-West. Tu sais combien elle se vexe facilement.
- J'en ai conscience. Mais si je ne suis pas là, je ne risque pas de subir sa contrariété.
- Il ne s'agit que d'une petite fête improvisée. Elle tient absolument à vous remercier.
Elle l'avait déjà fait. Ce jour où lui et Chûya étaient parvenus à retrouver la meurtrière de feu son pauvre mari, lors d'un séjour à Londres pour une mission infiltration. Madame Vita Sackville-West, romancière de renom, avait alors consacré tout un autel au Double Noir en guise de remerciements. Et cela faisait plus de six ans, qu'elle envoyait cinq à six lettres par an, pour quémander de leurs nouvelles et leur proposer de venir la saluer.
- C'est une femme d'influence, poursuivit Mori. C'est toujours bon d'avoir un allié de son ordre à l'étranger. Cela pourrait s'avérer pratique pour nos affaires.
- VOS affaires, oui. Tout cela ne me concerne plus. Et puis, vous ne croyez pas qu'elle est déjà déçue de savoir que le Double Noir qu'elle vénère tant n'existe plus ? Je m'en voudrais de rajouter une couche à son malheur, en débarquant en tant que détective solitaire et assumé.
C'était un prétexte bidon et Dazai ne chercha même pas à s'en cacher. Tout était bon pour mettre fin à cette conversation. Il avait repéré une superbe nouvelle poutre à l'entrée des locaux et il mourrait d'envie de l'essayer.
- À dire vrai, je n'ai pas osé lui dire que tu avais quitté la Mafia, avoua Mori.
On aurait pu croire que les rôles avaient été inversés. D'un sourire qui se voulait attendrissant, le parrain tenta d'apaiser son ancien capitaine, alors que Dazai bouillonnait en constatant la faiblesse d'un homme censé être à la tête de l'une des organisations les plus puissantes du pays.
- Pas osé ? répéta Dazai, perplexe.
- Cette femme est effrayante ! Elle est excentrique et enjouée et bruyante !
- Et quoi ? Vous voulez que je débarque à votre petite réception en faisant mine d'être toujours des vôtres ? C'est contre mes principes.
- Quels principes ?
Bon, sur ce point, Mori n'avait pas tort. Dazai pouvait difficilement prétendre avoir une quelconque morale, après avoir grandi dans la Mafia. Son refus aurait pu se résumer à un seul péché capital : la paresse, pure et simple.
- Désolé, mais l'idée seule de devoir passer toute une soirée, entouré d'hommes armés, à faire de grands sourires à des gens que je n'ai jamais respecté et à côtoyer la limace plus que de raison pour votre petite mascarade, me fatigue d'emblée.
Sur ces bonnes paroles, Dazai tourna les talons dans l'idée de quitter la pièce, alors que Mori renchérissait d'arguments toujours peu convaincants.
- Il n'y aura pas d'hommes armés en salles, déclara-t-il. Seulement à l'extérieur, par sécurité. La soirée se fera en petit comité. Les capitaines de la Mafia, les Lézards Noirs et les accompagnateurs de Madame Sackville-West.
- Ça ne change rien au fait que je n'ai pas envie de jouer les ravis face à elle.
- Je ne demande pas d'être à ses pieds, ni même de sourire. Soit juste poli. C'est tout de même une femme et je sais que malgré ton mauvais caractère, tu sais rester gentleman.
- Et concernant la partie sur le mini porte-chapeau ? Vous allez me dire que vous allez le virer de la réception ? Parce que c'est la seule raison pour laquelle je pourrais potentiellement envisager de réfléchir à votre demande.
Mori sembla ruminer un instant, et Dazai lâcha un léger rire, satisfait de lui avoir cloué la langue. Il se tourna de nouveau, quand la voix du parrain résonna dans son dos.
- Tu auras juste à venir saluer Madame Sackville-West avec lui. Après ça, vous pourrez vous ignorer et profiter de la soirée chacun de votre côté.
- Vous plaisantez ? Vous le connaissez, il profitera de cette occasion pour me rabâcher encore et encore tous les reproches qui pèsent sur son petit corps depuis que j'aie choisi de quitter la Mafia. Je peux déjà entendre sa voix énervée se plaindre et me glacer jusqu'à l'os.
Il fit mine de grelotter d'effroi et Mori haussa un sourcil d'un air jugeur.
- Il ne fera même pas attention à toi, annonça le parrain, sûr de lui. Il vient avec son petit ami.
Pardon ?
Agence des Détectives Armés. 13h40.
Tous avaient cessé de travailler pour observer Dazai massacrer son clavier, de ses doigts définitivement trop violents sur les pauvres touches. Il était dans cet état depuis son retour de la Mafia, les yeux vissés à son écran d'ordinateur et occultant tout ce qui se trouvait autour de lui. Il était très rare, si ce n'est exceptionnel, de le voir dans un tel état.
Si Kunikida et Ranpo semblaient parvenir à se concentrer sur leur tâche respective malgré ce boucan, ce n'était pas vraiment le cas d'Atsushi ou de Tanizaki. Kenji, lui, s'étonnait simplement du comportement de son collègue, sans en être dérangé pour autant.
Fort d'être son petit protégé, le jeune tigre-garou osa se rapprocher doucement de Dazai pour comprendre la raison d'un tel comportement.
- Monsieur Dazai, vous êtes sûr que ça va ?
- Évidemment, répliqua l'intéressé sans même relever la tête de son écran d'ordinateur. Pourquoi est-ce que cela n'irait pas ?
- Eh bien, vous malmenez votre pauvre clavier depuis quarante minutes, si bien que vous avez déjà propulsé les lettres C et H à travers la fenêtre.
- Et je compte bien continuer jusqu'à ce que les lettres U, Y et A subissent le même sort.
Tous échangèrent un regard entendu en comprenant alors d'où venait le problème.
- Votre ancien partenaire vous a causé des soucis ? voulut naïvement savoir Kenji.
- Depuis quand est-ce que les limaces ont des fréquentations de toute manière ? lança Dazai plus pour lui-même que pour répondre au jeune paysan. Il ferait mieux de retourner grignoter de la salade !
Ah. Que le U repose en paix.
Un silence pesant s'abattit sur la pièce, que Kenji s'empressa de briser avec son absence de filtre légendaire.
- Vous êtes jaloux, Monsieur Dazai ?
Jamais aucun des détectives de l'Agence n'avait connu d'expression aussi menaçante et psychopathe sur le visage de leur collègue.
- Tu sais, Kenji, il n'y a pas que les touches de mon clavier que je peux envoyer voler par la fenêtre.
Loin de se formaliser de sa réplique, le blond sourit gracieusement, comme si la perspective de se faire jeter dehors par Dazai était attrayante.
- Qu'est-ce qui vous embête exactement ? demanda plus simplement Atsushi pour apaiser les tensions.
Le brun abandonna l'idée de poursuivre son attaque à l'encontre du clavier et glissa ses doigts dans ses cheveux dans un geste de détente peu efficace.
- Mori m'a demandé de participer à une soirée en l'honneur d'une ancienne cliente du Double Noir et de jouer les parfaits partenaires de cette foutue tête de crabe, expliqua-t-il, les dents serrées.
- Et vous avez accepté ? s'étonna Tanizaki.
- ... Et j'ai accepté, soupira Dazai comme s'il venait de le réaliser.
- Pourquoi ? osa demander Atsushi. Si cela vous ennui tant que ça, vous pouviez très bien...
- Parce que je ne suis qu'un idiot.
Et c'était bien là le premier symptôme de l'amour, pas vrai ?
Trois jours plus tard ...
Locaux de la Mafia Portuaire. 20h36.
Dazai passa les portes de la salle de réception avec les nerfs à vif. Il y avait définitivement beaucoup trop de monde. Ses yeux scannèrent la salle à la recherche d'un homme dont il ne savait absolument rien, si n'est qu'il sortait avec la seule personne qu'il n'eut jamais aimé dans sa vie. Cette idée l'avait torturé ces trois derniers jours et les cernes qui soulignaient ses yeux témoignaient du manque de sommeil que cela lui avait causé.
La chevelure rousse de Chûya ne fut pas difficile à repérer. Il était toujours aussi bien vêtu, même si Dazai ne le reconnaîtrait jamais devant lui. Son pantalon de cuir noir, son gilet sombre, ses gants fins et son indécollable chapeau : il était une vision fantasmagorique et douloureusement inaccessible.
Face un tel spectacle, un sourire lui fendit le visage sans même qu'il ne s'en rende compte et ses pas le portèrent mécaniquement vers son ancien partenaire. Mais il fut devancé par son rival qui s'interposa sur son chemin pour apporter une coupe de champagne à Chûya. Ce dernier sourit à cette attention et se laissa porter par les lèvres de son compagnon.
Jamais Dazai n'avait senti son sang s'échauffer aussi vite. Son pouls s'emballa et il eut la nausée rien qu'en découvrant un autre que lui poser sa bouche et ses doigts sur ce corps dont il rêvait depuis des années.
Le regard menaçant et les mains brûlantes d'envie d'exploser la figure de ce type,il s'avança vivement vers sa cible, mais une silhouette féminine et joliment vêtue, lui barra la route.
- Dazai Osamu ! Quel plaisir d'enfin vous revoir après toutes ces années !
Vita Sackville-West et son chic anglais en personne. Il ne manquait plus que ça.
- Plaisir partagé, ma chère, s'efforça-t-il de répondre.
- Oh, je vous en prie, appelez-moi Vita. Je suis ravie de voir que vous avez pu vous libérer de votre empêchement.
- Mon empêchement ?
- Oui, votre adorable partenaire m'a confié que vous ne pourriez être présent, en raison d'une mission de dernière minute.
La boule de nerfs présente dans la gorge de Dazai ne manqua pas de s'épaissir. Ainsi, Chûya n'était même pas au courant de sa venue.
- Vraiment ? demanda-t-il innocemment.
Il parcourut la salle du regard à la recherche de Mori, qu'il trouva rapidement et gratifia d'un œil noir. Le parrain n'avait même pas eu le cran de dire à Chûya que Dazai viendrait également à la soirée. Sans doute pas peur de le voir déguerpir à la nouvelle. Cette hypothèse retourna l'estomac du détective.
Il sentit à peine Vita passer son bras au-dessous du sien pour l'entraîner vers le petit mafieux, qui n'avait visiblement toujours pas remarqué sa présence.
- Chûya ! s'écria-t-elle avant même que Dazai ne puisse l'en empêcher. Regardez un peu qui a finalement pu venir !
Le concerné daigna enfin tourner la tête de son accompagnateur et son visage perdit instantanément de ses couleurs. Dazai, lui, ne décoléra pas, et il fut difficile pour lui de maintenir un quelconque sourire arrivé à hauteur de son ancien coéquipier.
- Dazai, quelle surprise, marmonna Chûya entre ses dents. Et moi qui pensais que tu ne pourrais pas nous rejoindre.
- Je m'en serai voulu de manquer une telle soirée et de louper cette charmante Vita, répliqua le brun sur le même ton acerbe.
Passé cette introduction assez malaisante, Dazai se tourna vers l'objet de ses cauchemars et s'attarda sur le fameux petit ami. Une élégance princière à vomir, des cheveux clairs trop bien coiffés et un sourire de politesse qu'il mourrait d'envie de lui faire ravaler ...
- Je crois que nous n'avons pas été présentés, déclara-t-il en hachant ses mots.
- En effet et je vous prie de m'en excuser, répliqua l'homme avec un accent britannique angélique. Je m'appelle Nigel Nicholson, heureux d'enfin vous rencontrer.
Nicholson ... Le même nom de famille que le défunt mari de Vita ...
- Mon fils n'est-il pas charmant, s'extasia cette dernière comme si elle avait deviné les pensées de Dazai.
Chûya, son Chûya sortait avec Nigel Nicholson, fils de Harold Nicholson et Vita Sackville-West, ancienne cliente du Double Noir et l'une des plus grandes fortunes d'Angleterre.
- Vous ne trouvez pas ça adorable ? demanda-t-elle à Chûya. Il y a deux mois, Nigel m'a gentiment proposé de quémander une rencontre avec Monsieur Mori pour arranger cette petite soirée. Et alors qu'il n'aurait dû rester au Japon que quelques jours, il a fait la connaissance de ce cher Chûya Nakahara et cela a été le coup de foudre. N'est-ce pas féérique ? Une rencontre aussi belle ...
- Vous m'en direz tant, répondit Dazai en sentant ses ongles s'enfoncer douloureusement dans ses paumes.
- Mais j'y pense, reprit-elle. C'est étonnant que vous et Nigel ne vous vous soyez jamais vus. En six semaines de relation avec votre coéquipier, vous auriez bien dû avoir l'occasion de vous croisez.
- Maman, intervint ledit Nigel. Tu vas finir par les importuner avec toutes tes questions. Allons plutôt nous servir un autre verre.
L'excitation de Vita s'apaisa et elle se résigna à suivre le conseil de son fils.
- Je te retrouve tout à l'heure, mon amour, annonça-t-il à Chûya avant de s'éloigner.
La main tendue et prête à empoigner le cou de cet abruti de provocateur, Dazai serait sûrement parvenu à l'étrangler si son ex-collègue ne l'avait pas vivement tiré dans un angle plus reculé de la salle pour lui parler.
- Bordel, mais à quoi est-ce que tu joues ? s'écria-t-il.
Dazai s'efforça de reprendre son calme, même s'il n'avait jamais ressenti d'envie meurtrière aussi puissante que celle qui le submergeait à cet instant précis.
- Le fils Nicholson, cracha-t-il comme un aliment trop amer. Tu as tapé très fort, la limace.
- Je n'ai rien cherché, d'accord ? C'est arrivé, c'est tout.
- Six semaines de relation, c'est long. Et tu vas me faire croire que tu n'as pas trouvé un seul moment pour m'en parler ?
- T'en parler ? De qui est-ce que tu te fous, exactement ? Je ne te dois absolument rien, Dazai. Ma vie privée ne te regarde pas.
- Quoi ? Tu as honte de présenter Monsieur BCBG à ton supposé toujours actuel partenaire ? C'est quoi son défaut caché, hein ? Il a une addiction aux jeux ? Il préfère le Margaux au Pétrus ? Ou peut-être que c'est un très mauvais coup au lit ?
- Ce que tu peux être con, parfois !
Chûya le contourna sans manquer de lui heurter l'épaule au passage.
- Tu sais quoi, Dazai ? Tu peux aller te faire foutre ! Ce bonheur-là, tu ne m'en priveras pas, tu peux me croire. Tu m'as déjà trop fait souffrir.
Le mafieux le délaissa sur ces mots chargés de haine et s'en alla, déterminé à retrouver l'homme que Dazai rêvait égoïstement de voir disparaître. Cette déclaration douloureuse vint lui arracher les tripes, témoignant de toute sa vérité. Oui, il avait fait du mal à la personne la plus importante de sa vie, et c'était une chose avec laquelle il essayait de survivre chaque putain de jour de sa misérable existence. Sans avoir le courage de tenter de se faire pardonner, il errait sans but, en attendant que Chûya lui revienne, comme si c'était à lui de faire le premier pas.
Il était terriblement con, c'est vrai. Sa moitié du Double Noir avait parfaitement raison sur ce point et sur le fait que Dazai n'avait aucun droit de le priver de ce bonheur nouveau.
Le brun s'appuya contre le mur et fixa le sol, en essayant d'apaiser ses battements de cœur.
- Tu as l'air d'en avoir besoin.
Il releva vivement la tête en entendant la voix maternelle de Kôyô à ses côtés. Elle lui tendait un verre de whisky qui avait l'air d'être bien chargé, tout en le gratifiant d'un sourire rassurant dont elle seule avait le secret.
Dazai accepta le verre à contrecœur, bien qu'il n'eût pas la moindre envie de se soûler. S'il s'enivrait, il perdrait le contrôle et c'était bien la dernière chose qu'il souhaitait, alors que Chûya se complaisait dans les bras d'un autre.
- Tu étais au courant ? osa-t-il demander à la capitaine.
- Il est comme mon petit frère. Difficile pour lui de me cacher quoi que ce soit.
- Qu'est-ce que tu en penses, toi ?
Kôyô observa le jeune couple, quelques mètres plus loin, en train de discuter calmement.
- Je ne le connais pas vraiment, mais ... Nigel semble être quelqu'un de bien. Gentil, serviable, attentionné, l'archétype du gendre parfait.
- J'ai envie de vomir.
- Chûya se sent sûrement bien avec lui, renchérit Kôyô comme pour l'achever. Mais cette relation ne durera pas.
Dazai détourna les yeux de son ancien partenaire pour regarder la jeune rousse, interloqué.
- Qu'est-ce que tu veux dire ?
- Ce que je veux dire, c'est que même si Nigel partage sa vie en ce moment, il n'aura jamais son cœur.
Kôyô but gracieusement une gorgée de sa coupe de champagne et reporta un regard bienveillant sur le détective.
- Chûya te l'a offert, il y a des années de cela maintenant. Et comme l'égoïste que tu es, tu n'en as jamais rien fait, mais tu ne le lui as pas rendu non plus. Tu le pièges de cet amour à sans unique, l'empêche d'avancer. Mais tu ne peux pas lui en vouloir d'essayer.
Dazai aurait tout aussi bien pu se jeter du haut d'une falaise que la sensation aurait été la même. Il eut l'impression de sentir son cœur chuter jusqu'au bas de ses chevilles. Jamais il n'aurait pu imaginer que ses sentiments pour Chûya puissent être réciproques. Au fond, aucun d'eux n'était doué pour exprimer ce qu'il ressentait. Et à cause de son manque de courage, Dazai avait perdu l'occasion de vivre la plus belle relation que sa pitoyable vie aurait pu lui offrir. Ce pour quoi il pourrait se blâmer jusqu'à la fin de ses jours.
- J'ai envie de danser, déclara soudain Kôyô en entendant un air de valse résonner dans l'air.
- Tu t'attends à ce que je t'invite ?
- Tu plaisantes ? Tu as deux pieds gauches. Non, je vais plutôt aller demander à Nigel d'être mon partenaire. Les anglais sont plutôt bons danseurs, je crois.
Dazai ne comprit pas tout de suite de quoi il retournait. Il était excellent pour tout ce qui relevait de la danse et Kôyô le savait. Alors pourquoi clamait-elle le contraire ? En réponse à ses interrogations silencieuses, elle lui offrit un clin d'œil.
- Cette vase dure cinq minutes et quarante-trois secondes, expliqua-t-elle. C'est le temps que tu as pour faire usage des informations que je viens de te donner.
Elle commença à s'éloigner avant de se retourner une dernière fois.
- Ou pas, répliqua-t-elle. Tu peux aussi choisir de rester terrer contre ce mur et de te morfondre de ta propre lâcheté. C'est toi qui vois.
Bon sang. Si Dazai n'avait pas désespérément été amoureux de Chûya, il aurait épousé cette femme sur le champ. Il eut tout le mal du monde à se tenir tranquille, le temps que Kôyô entraîne vivement le beau Nigel sur la piste de danse et libère Chûya de toute présence disconvenue. Enfin, si l'on exceptait l'infatigable Vita qui ne cessait de blablater dieu sait quoi dans le vide.
Dazai ne s'en formalisa pas et pressa le pas vers son ancien partenaire pour le tirer de cette conversation avec sa « belle-mère ». Il lui agrippa le poignet et offrit un sourire de façade à Vita.
- Si vous voulez bien m'excuser ma chère, il faut je m'entretienne avec mon petit double concernant une affaire urgente.
- Oh, mais je vous en prie, faîtes, parvint-elle à marmonner entre deux bouchées de petits fours.
Chûya n'eut pas l'occasion d'émettre la moindre opposition que Dazai l'entraînait loin de la foule et en dehors de la salle. Il traversa ces couloirs aux murs sombres et à la moquette rouge sang qu'il connaissait si bien encore et les fit pénétrer dans le premier bureau vide qu'il trouva. Tout le monde était à la réception et à part devant les quartiers de Mori, aucune autre pièce ne devait être surveillées.
- Il me semblait t'avoir dit d'aller te faire foutre, s'énerva Chûya, une fois que Dazai eu fermé la porte derrière eux.
- Tu veux que je te réponde une réplique salace et douteuse ? Parce que crois-moi, je le peux.
- Espèce de sale enfoiré. Ça t'amuse de te me pourrir la vie ?
Dazai se rapprocha du plus petit qui ne décolérait pas et le plaqua contre le mur le plus proche, le privant de tout échappatoire. Il n'avait pas l'intention de le laisser fuir cette conversation dont ils avaient tous les deux, besoin.
- Tu l'aimes ?
Pas de tergiversions, ni de formules fleuries : ce que Dazai voulait, c'était être fixé. Savoir s'il l'avait définitivement perdu, ou s'il avait encore raison d'espérer.
Pris au dépourvu face à la franchise de cette question, Chûya ne sut quoi répondre.
- Mais enfin, qu'est-ce que tu ... ?
- Nigel, relança Dazai. Est-ce que tu es amoureux de lui ?
- En quoi est-ce que cela te ... ?
- Contente-toi de répondre !
- Putain, je n'en sais rien !
À bout de nerfs, Chûya vint lisser longue mèche entre ses doigts, comme à chaque qu'il était nerveux et s'obligea à regarder partout sauf le visage de Dazai.
- Comment est-ce que je pourrais le savoir ? reprit-il plus calmement. Ce n'est pas comme si je savais à quoi est censé ressembler l'amour.
- Tu te fiches de moi ? Tu vas me dire que tu n'es pas capable de faire la différence entre un béguin et une véritable histoire ?
- Non, Dazai ! C'est ma première relation qui dure ! Ce n'est pas comme si j'avais des éléments de comparaisons !
- Permets-moi de t'en offrir un.
Et sur ces mots, le brun glissa ses mains de part et d'autre de la mâchoire de son ex-collègue et plaqua sa bouche contre la sienne. Un feu dévastateur embrasa le bas ventre de Chûya, juste avant de se transformer en une fièvre délicieuse le long de son corps, jusqu'au plus profond de son cœur.
Sa raison et ses valeurs morales lui hurlaient de le repousser, ne pas jouer aux abrutis et de respecter ce peu de chose qu'il avait construit avec Nigel. Mais ces petites voix angéliques auraient tout aussi bien pu être muettes que cela n'aurait rien changé. Chûya ne put qu'écouter ses démons, qui le pressaient de répondre à ce baiser, de l'approfondir, de le savourer jusqu'à ce qu'ils en crèvent tous les deux sous le manque d'oxygène.
De manière purement instinctive, le roux passa ses bras autour du cou de Dazai et le pressa davantage contre lui, muant leur corps l'un à l'autre comme par envie de les fondre un seul. C'était brute et sauvage, mais c'était aussi magnifique. Tous d'eux se perdirent dans cet instant qui n'appartiendrait qu'à eux, à jamais. Quelle qu'en soit la finalité.
Leurs sens les submergèrent. Ils se plurent à rêver que leur toucher ne servirait plus qu'à sentir la douceur de la peau de l'autre sous leurs doigts, que le goût n'aurait plus jamais à se satisfaire d'autre chose que de leurs lèvres, que leur ouïe se délecterait de cette symphonie que composaient leurs gémissements et que seul leur parfum leur parviendrait désormais aux narines. Mais la vie était faite autrement.
À contrecœur, Dazai se recula, arrachant un geignement de mécontentement à Chûya. Ce dernier rougit en réalisant sa vive réaction et baissa de nouveau la tête.
- Alors ? demanda Dazai. Qu'est-ce que tu ressens, là, tout de suite ?
- ... Je te déteste, répliqua froidement Chûya. Je te déteste beaucoup plus qu'hier, mais bien moins que dans les cinq prochaines secondes.
Dazai ne s'attendait certainement à cette réponse. Après un tel baiser, il aurait cru que Chûya assumerait. Ou peut-être que pour une fois dans leur vie, c'était le petit roux qui prenait enfin les commandes et se moquait de son ancien coéquipier. Peut-être qu'en l'embrassant en retour, il avait voulu faire comprendre à Dazai tout ce qu'il avait perdu en quittant la Mafia, tout ce qu'il n'aurait jamais. Tout ce qui appartenait à Nigel, désormais.
Ses mains, toujours encrées à la taille de Chûya se mirent à trembler et il s'apprêta à le lâcher, lorsque le mafieux reprit possession de ses lèvres avec une passion aussi brûlante que désespérée.
- Je te déteste pour tout chambouler dans mon esprit. Pour me ramener constamment à toi alors que j'essaye de reconstruire ma vie. Pour t'être insinué jusque dans ma peau. Pour faire palpiter ce maudit organe qui me serre de cœur. Pour me faire davantage tomber amoureux de toi chaque putain de jours qui passe. Je te déteste tellement, Dazai. Si seulement tu savais ...
Il avait ponctué chacune de ses déclarations d'un baiser pressant et enflammé, contraste direct avec ses mots. Dazai ne s'en sentit que plus égoïste encore. Avait-il réellement le droit de prétendre à une telle place dans sa vie, après l'avoir abandonné et traité comme s'il n'était rien ?
- Mais je me hais bien plus pour ne pas être foutu de te sortir de ma tête, acheva-t-il en s'accrochant à sa chemise.
Dazai le laissa faire, perturbé jusqu'au plus profond de son âme. Il aimait cet homme, comme un fou. Et c'était cette folie qui l'empêchait d'être raisonnable et de le laisser construire sa vie avec un autre.
- Quitte-le, murmura-t-il contre sa bouche.
- Je ne peux pas, soupira Chûya.
- Pourquoi ? Tu as bien senti cette différence, non ? On ne ressentira jamais ça avec personne d'autre.
- J'en ai conscience. Et parce que je ne l'aimerais jamais autant que toi, je sais qu'en restant avec Nigel, je ne souffrirais pas.
La simple évocation du nom de son rival fit resserrer la prise de Dazai autour de la taille du plus petit.
- Qu'il me trompe, me manque de respect, ou bien m'abandonne, peu importe, je saurais remonter la pente, continua Chûya. Mais toi ... Si tu te lasses, si tu pars à nouveau ... je ne le supporterai pas.
- Je ne partirai plus. Je te le promets.
- Comme si je pouvais te croire.
- La confiance, c'est ce qui est resté du Double Noir d'antan. Elle n'est jamais partie, tu le sais aussi bien que moi. Tu es la seule personne à qui je confierai ma vie et pas une seule fois, je ne t'ai menti, je me trompe ?
Chûya fut bien obligé de secouer la tête.
- Alors crois-moi quand je te dis que je ne te ferais plus jamais souffrir. C'est un serment que je fais devant le dieu qui est en toi et tous les autres qui existent. Je vais passer chaque instant de ma vie à rendre la tienne bien plus belle. Si seulement tu me laisses faire ...
Le roux parut réfléchir quelques instants, puis vint se mettre sur la pointe des pieds pour capture de nouveau les lèvres de Dazai entre les siennes.
- Par pitié, ne me le fais pas regretter.
- Aucune chance, murmura Dazai dans leur baiser.
Ils profitèrent des vingt secondes qu'il restait à la valse provenant de la salle de réception, pour s'embrasser à en perdre leur souffle, comme si l'apocalypse menaçait de venir faire exploser leur bulle de bonheur à tous moment.
- J'irai parler à Nigel, déclara Chûya. Après la soirée.
- Tu penses qu'il le prendra bien ?
Chûya s'apprêtait à répondre, lorsqu'une voix féminine et brutale résonna dans le couloir, derrière la porte close de la pièce.
- Six semaines ! Six semaines et tu n'as toujours rien pu en tirer !
Vita ... Le ton qu'elle avait employé était bien loin du doux soprano dont elle avait fait preuve en début de soirée. Qu'est-ce que cela voulait dire ?
- Ce n'est pas comme s'il se confiait facilement ! répliqua son interlocuteur. Il n'est pas du genre à se laisser aller en ce qui concerne les affaires de la Mafia.
Nigel. Merde, qu'est-ce que c'était que cette histoire ?
- Je me contrefiche de tout ça. Ils ont tué l'amour de ma vie, et je compte bien le leur faire payer ! rétorqua Vita. Je ne t'ai pas envoyé ici pour jouer les jolis cœurs ! Ce que je veux, c'est connaître les points faibles du Double Noir et le réduire à néant !
Dazai sentit Chûya se tendre dans ses bras. Nigel s'était bien fichu de lui. Il n'était là que par souci de vengeance, pour une chose que les deux anciens collègues de comprenaient pas encore, mais le fait était là ... Chûya avait accordé sa confiance à une pourriture de premier ordre. Dazai savait qu'il avait sa part de responsabilité concernant la méfiance toujours grandissante de son petit partenaire et il s'était fait la promesse de réparer ses erreurs, mais l'idée que quelqu'un ait pu lui faire du mal, le dévora de l'intérieur.
Il se détacha de Chûya et s'avança d'un pas déterminé vers la porte, malgré les protestations de ce dernier. Dazai ouvrit la porte à la volée, découvrant Vita et son fils qui s'imaginaient seuls dans ces couloirs.
Le brun empoigna Nigel par le col de sa chemise trop bien repassée et le plaqua contre le mur d'en face.
- Toi et ta mère, je vous conseille vivement de nous dire ce que vous tramez, autrement je détruis ta jolie face d'anglais chic en la faisant passé à travers la fenêtre. Et tu peux me croire, c'est une chose pour laquelle je suis plutôt doué. Demande aux touches de mon clavier.
Virginia Woolf. C'était le nom de la femme que Dazai et Chûya avait arrêté par le passé, celle qui avait été condamnée à mort pour avoir assassiné le mari de Vita. Mais c'était également l'amante de cette dernière. Le Double Noir apprit après l'arrestation de Vita et Nigel, que les deux femmes avaient prévu à deux de tuer le pauvre Harold Nicholson, afin de pouvoir s'enfuir ensemble. Des projets contrariés par l'intervention le duo mafieux, qui avait cru bien faire en rendant justice à un homme parti trop tôt.
Toutes les années suivantes, Vita avait prétendue être reconnaissante envers le Double Noir, tout en ruminant sa vengeance en parallèle. Elle y avait mêlé son propre fils, l'héritier de l'homme qu'elle avait fait assassiner et qui, n'ayant plus que sa mère, avait accepté de jouer les agents infiltrés.
Leur mission était simple. Trouver une occasion pour Nigel de débarquer au Japon, se rapprocher de Chûya qui était, à leurs yeux, le plus facile d'accès, et lui arracher les secrets du plus grand duo de criminels que la pègre n'ait jamais connu.
Après qu'ils eurent été démasqué, Vita et Nigel ne cherchèrent même pas à démentir ou à se justifier. Leur cause était noble selon eux. Et dans un sens, peut-être que c'était le cas. Dazai aurait sûrement pu faire la même chose que Vita. Par amour, il aurait brûlé et massacré tous ceux qui se trouvaient en travers de son chemin. De manière égoïste et irréfléchi, certes, mais c'était ainsi qu'il fonctionnait.
C'est ce qu'il se dit, alors que Chûya reposait endormi dans ses bras, entourés des draps de satin clair et défaits du lit du détective. Il le pensait. Il allait s'atteler à faire de la vie de cet homme, quelque chose de plus beau. Comme Chûya le faisait pour lui, par sa simple existence.
