N°17

TROISIÈME PARTIE

Crowne Plaza Copenhague Towers. 21h32.

- Dazai, attends, je ...

Mais à l'image des trois dernières minutes, des six étages et des quatre-cents mètres qui séparaient le restaurant de l'hôtel à la chambre du faux couples, Dazai ne laissa pas à Chûya le temps de terminer sa phrase et reprit son intention de lui dévorer la bouche.

Si le petit mafieux avait été surpris en premier lieu, l'envie de se laisser aller contre les lèvres de son ancien partenaire était rapidement devenu un besoin bien plus vital que celui de comprendre son comportement.

Il avait d'abord cru que le baiser qu'ils s'étaient échangés à la mairie n'était qu'une parade à ajouter à leur petite comédie de jeunes mariés. Mais tout le reste de la journée et alors que seuls des passants inconnus les observaient, Dazai avait continué de jouer les amoureux transis : une main dans la sienne, une caresse sur le visage, un baiser volé, tout avait été bon pour toucher son compagnon. Et Chûya s'était laissé faire : parce que c'était le genre de contact dont il rêvait depuis des années et parce qu'il craignait qu'au moindre mot, Dazai ne se renferme et ne s'arrête.

Mais arrivés dans l'intimité de cette chambre et alors que le plus grand l'embrassait à les priver tous les deux d'oxygène, Chûya comprit qu'il ne s'agissait plus de faire semblant. Pas alors que Dazai faisait glisser sa langue contre la sienne dans un ballet expressément destiné à le faire flancher. Le roux sentit d'ailleurs ses jambes se mettre à trembler sous lui, signe que ses rotules n'allaient sans doute pas tarder à le lâcher.

- Dazai, l'interpella-t-il entre deux prises de souffle.

- Laisse-moi t'embrasser.

Le brun reprit possession des lèvres de son mari et s'attela à les conduire tous les deux vers le lit double qui trônait au milieu de la pièce. Ce maquereau avait donc tout prévu. Le dos pressé contre le matelas moelleux, Chûya s'efforça de repousser légèrement Dazai, bien que l'envie n'y soit absolument pas.

- À quoi tu joues ? Tu comptes faire valoir tes droits conjugaux avant qu'on ne divorce ?

- Tu veux m'entendre dire que je rêve de te faire l'amour jusqu'à ce que le monde entier comprenne que tu es à moi ? J'en suis capable.

Jamais Chûya n'avait été aussi rouge de sa vie. Comment ce suicidaire bandé jusqu'à l'os pouvait-il parler aussi librement de ce genre de choses devant lui ? Eux deux, ensemble, dans un lit ? Ce n'est pas parce que le mafieux en rêvait depuis son adolescence qu'il s'était imaginé cela possible pour autant.

Dazai reprit ses baisers le long de son cou cette fois-ci, et s'attela au déboutonnage de sa chemise.

- J'ai envie de toi, lui murmura-t-il à l'oreille. C'est assez explicite là ?

- Tu n'es pas sérieux, se contenta de répondre Chûya en détournant la tête.

Pour prouver ses dires, le détective n'hésita pas à mouvoir ses hanches entre celles du plus petit, appuyant son désir évident contre celui grandissant de Chûya. Lequel ne manqua pas d'étouffer un étranglement de surprise, le corps parcouru d'une chaleur vive et dévastatrice.

- Je suis on ne peut plus sérieux.

- C'est le mariage qui te rend comme ça ? s'efforça de demander le mafieux.

- Tu croyais vraiment pouvoir me balancer ton petit discours à la mairie et espérer que je ne ressente rien ?

- Parce que c'est le cas ? Tu as ressenti quelque chose ?

Plutôt que de répondre par une réplique charmeuse et salace comme lui seul savait le faire, Dazai se débarrassa de sa chemise et empoigna la main droite de Chûya qu'il vint déposer à hauteur de son cœur. L'organe tambourinait de manière rapide et régulière, pulsait en rythme contre la paume du roux qui ne put qu'être émerveillé de se savoir responsable d'une telle mélodie.

- Tu as l'intention assumer ça ? l'interrogea Dazai.

- Tu es dans l'intensité du moment, répliqua Chûya. Demain, tu auras sans doute ...

- Demain, sera à l'image d'aujourd'hui, comme d'hier, d'avant-hier et de toutes ces putains d'années passées avec toi !

Ce fut au tour du cœur de Chûya de s'emballer, comme pour s'accorder à celui de sa moitié. Dazai l'aimait depuis probablement autant de temps que lui. Mais en deux grands abrutis qu'ils étaient, aucun n'avait eu le courage de l'avouer à l'autre. Il leur aurait fallu une épée de Damoclès au-dessus de la tête et un faux mariage pour s'en rendre compte. Ils étaient ridicules.

Malgré le bonheur indéniable qui parcourait chacune des veines de Chûya, par méfiance, il ne put retenir un petit rire nerveux.

- Des années, hein ? Et où étais-tu durant tout ce temps où tu prétends m'avoir aimé ?

- Chûya ...

- Quatre ans. Ce sont ces putains d'années comme tu dis, que j'ai passé à me demander ce que j'avais bien pu faire de mal pour te voir partir.

- Me faire irrémédiablement tomber amoureux de toi est bien la seule erreur qu'on puisse te reprocher, soupira Dazai en lui embrassant le front.

- C'est de ma faute, alors ?

Le brun glissa ses doigts longs et fins sur son visage comme pour en imprimer les contours, sans jamais le libérer de ce regard à la fois nostalgique et admiratif.

- Bien sûr que non, répondit-il. Tu étais tout ce que mes rêves bien trop grands de suicidaires acceptaient de m'accorder. Jamais je n'aurais imaginé que mes sentiments puissent être réciproques. Tu mérites tellement mieux qu'un abruti de maquereau.

- Je me fiche de ce que je mérite. Ce que je veux, c'est toi. Et pas en tant que simple partenaire de travail, ni en faux mari. Juste toi.

En guise de réponse à cette nouvelle déclaration, Dazai, impulsif légendaire, se pencha vivement sur Chûya et reprit possession de sa bouche, entamant une symphonie délicieusement tendre et langoureuse.

- Je ne me bats plus seulement pour ta liberté, Chûya. Je me bats pour nous et pour conserver ce mariage qui a sans doute bien plus de sens que tout ce que j'ai entrepris jusqu'à maintenant.

- Comment est-ce que je peux te croire ?

- En me faisant confiance. Comme toujours.

Et par ces simples mots, Chûya se détendit. Car, c'était bien là le seul point sur lequel il ne pouvait pas le contredire. Il lui aurait confié sa vie, si l'avait fallu et au fond, c'était ce qu'il avait fait en acceptant de le suivre dans ce plan farfelu et digne de lui.

Dazai se cala davantage entre ses jambes et plongea son regard d'une intensité sombre dans le sien, clair comme de l'eau de roche et voilé d'excitation.

- Tu comptes me faire attendre les trois premiers rendez-vous avant de me laisser te toucher ? demanda-t-il, une moue exagérée au coin des lèvres.

- Nous sommes mariés, non ? répliqua Chûya. Et puis, c'est toi qui as parlé d'un voyage de noces, il me semble.

- J'espère que tu n'avais pas l'intention de dormir ce soir.

Sur ces paroles remplies de sous-entendues, Dazai amena ses lèvres recouvrir de nouveau celles de son amant, lui prodiguant le baiser le plus significatif du monde. Il respirait de non-dits, d'une certaine phrase équivoque qu'ils ressentaient pleinement sans pour autant se l'avouer. Car, encore une fois, les mots n'étaient pas nécessaires entre eux.

« Je t'aime » : c'est ce que murmurèrent chacune des caresses que les doigts de Dazai osèrent prodiguer à la peau de son partenaire, chacun des baisers que sa bouche lui offrit.

« Moi aussi, je t'aime » : c'est ce que les réactions de Chûya lui répondirent, à coups d'ongles enfoncés dans sa peau, d'incitations toujours plus poussées.

Cette nuit, dans cet hôtel luxueux de Copenhague et à des milliers de kilomètres de leur foyer, ils se sentirent plus que jamais à leur place. Dans les bras l'un de l'autre, unis de bien des façons et comme jamais personne ne pourrait totalement le comprendre.

Ils s'aimaient. À en crever.

Mais cela n'allait pas être suffisant.


Crowne Plaza Copenhague Towers. 00h58.

Cela faisait près d'une heure maintenant que Dazai reposait paisiblement endormi face à Chûya, lequel ne parvenait pas à cesser de le regarder. Il était épuisé, lui aussi, mais l'envie d'admirer son amant paraissait plus forte que la fatigue. Le roux avait bien trop peur de fermer les yeux et de se réveiller dans son lit, à la Mafia, sous les coups d'un rêve trop réaliste et cruel.

Non ... Cette nuit ne pouvait pas être le fruit de son imagination. Aucun fantasme ne saurait être aussi parfait. Dazai, ce même abruti suicidaire et momifié lui avait procuré cette impression d'être la première merveille du monde. Une chose que Chûya n'aurait jamais cru possible. Et pourtant, il était bien là, somnolant dans ce lit immense mais qu'ils partageaient sur un si faible espace, chacun apaisé par la présence de l'autre.

Chûya fit glisser ses doigts sur le front de Dazai et en dégagea lentement une mèche de devant son visage. Quelle niaiserie, reconnut-il. Mais en vérité, il s'en fichait. Son cœur était bien trop léger pour s'appesantir de quelque chose d'aussi futile qu'un cliché amoureux. Rien, ni personne n'était en mesure de faire éclater cette bulle de bonheur.

Du moins, c'est ce qu'il se dit jusqu'à entendre la sonnerie de son portable.

Son premier réflexe fut de vouloir l'éteindre, en jurant contre quiconque avait la stupidité de l'appeler à une heure pareille et de risquer de troubler le sommeil de Dazai. Foutu forfait international, mais Mori avait été catégorique : c'était indispensable pour pouvoir se joindre lors de missions à l'étranger. Pour cette raison, il crut d'abord qu'il s'agissait d'un appel du parrain, mais déchanta bien vite en découvrant le titre « inconnu » affiché sur l'écran.

C'était forcément une erreur. Personne qui n'était enregistré dans son propre portable, ne connaissait son numéro. Poussé par la curiosité et la méfiance, il se rendit à pas de loup dans la salle de bain adjacente et s'y enferma en priant pour ne pas réveiller Dazai.

- Allô ? fit-il en décrochant.

- Vous pensiez sérieusement pouvoir me la faire à l'envers ?

Même parasité par les ondes du téléphone, Chûya reconnut sans peine la voix grave et profonde de William Archer. Son sang se glaça jusqu'au plus profond de son cœur et la dure réalité de sa situation lui revint comme une gifle en pleine figure.

- Quels idiots vous faites, rajouta Archer en riant.

- Vous nous avez fait suivre ?

- L'Europe est mon territoire. J'ai des membres de mon organisation basés aux quatre coins du continent. Vous êtes bien stupides d'avoir cru pouvoir vous en sortir comme ça.

- Comment avez-vous ... ?

- Un simple passant dans la rue, la vendeuse de la bijouterie, les conseillers de la mairie, ou encore ce fameux Jules Verne ... Allez savoir lequel d'entre eux vous a vendus. De toute façon, ce n'est pas vraiment l'objet de mon appel.

Chûya sentit son cœur s'emballer et pas de la douce et merveilleuse manière dont Dazai y parvenait. À cet instant, il ne ressentait plus qu'une profonde angoisse et un dégoût certain pour sa propre personne. Comment avait-il pu s'imaginer s'en sortir aussi facilement ?

- Vous l'aimez, n'est-ce pas ? demanda soudain Archer. Votre ancien partenaire ?

Le roux se tut. Hors de question qu'il lui confirme son amour pour Dazai, sachant que cela n'en ferait qu'un objet de menace. Mais loin de se formaliser de cette absence de réponse, Archer lâcha un rire convaincu à travers le microphone.

- Même votre silence est équivoque, fit-il. C'est fou ce que les sentiments peuvent venir tout compliquer. Entre vous, et Elizabeth, je ne m'attendais pas à ce que la tâche soit si ardue.

- Elizabeth est ...

- Amoureuse ? le coupa-t-il de nouveau. En effet. D'un simple humain, sans la moindre forme de puissance : ni pouvoir, ni argent, ni renommée, elle n'aurait pas pu choisir plus banal que lui. Vous comprenez bien que, dans l'intérêt de mes affaires, je ne pouvais décemment pas la laisser épouser un type pareil. Pas alors que des gens de votre espèce existent.

Espèce ? Mais comment pouvait-il parler des détenteurs de pouvoirs ainsi ? De manière aussi péjorative alors qu'ils constituaient toutes les fondations de son empire ? Chûya aurait pu lui poser la question, mais ce n'était pas tant celle-ci qui l'inquiétait sur le moment.

- Qu'est-ce que vous comptez nous faire ? osa-t-il demander.

- Je vous l'ai dit. J'ai des contacts partout en Europe. À l'heure où nous parlons votre mariage n'est pas acté et ne le sera jamais. Les choses ne changent donc pas. Demain, vous épouserez ma fille à Tokyo.

- Sinon quoi ?

Il fallait qu'il tente le tout pour le tout. Qu'il ose se rebeller, savoir jusqu'où Archer serait capable d'aller pour un objectif aussi malsain et tordu.

- Sinon, ce n'est pas seulement la Mafia que je détruirais, mais l'Agence de votre cher partenaire aussi. Et d'après mes renseignements, il a déjà suffisamment souffert de la perte de son meilleur ami, il y a quatre ans. Je doute qu'il survive à la mort de tous ses collègues, surtout si vous en êtes le responsable.

C'était bien la seule menace qui aurait pu faire flancher Chûya. Il ne pouvait pas y mêler Dazai plus que ce n'était déjà le cas. Il n'aurait même jamais dû lui en parler. Si seulement il avait pu contenir sa douleur, plutôt que d'aller la partager avec cet homme qu'il aimait plus que tout. Il avait été terriblement égoïste et aujourd'hui, le karma le lui rendait au centuple.

Il s'efforça de ravaler son stress et répondit calmement :

- Très bien. Je serai à l'autel comme convenu, demain.

- Ce n'est pas suffisant.

- Mais bon sang, qu'est-ce que vous voulez de plus ?

- Tu ne pensais tout de même pas t'en sortir sans égratignure après un tel affront ?

Et alors, Chûya comprit que malgré cette situation déjà critique, Archer avait tous les pouvoirs pour la faire s'empirer.

- Si vous ne voulez pas que je massacre l'un des membres de l'Agence en guise d'exemple, voilà exactement ce que vous allez faire ...


Crowne Plaza Copenhague Towers. 07h20.

Dazai s'étira doucement, avant d'oser ouvrir les yeux. Le souvenir de la nuit passée lui revint en mémoire et dessina un sourire épanoui sur ces lèvres. Il se tourna en pensant découvrir le corps endormi de son amant, à ses côtés. Mais Chûya était déjà habillé et assis sur le rebord du lit, dos à lui.

Cette simple vision suffit à donner envie à Dazai de se redresser pour venir enlacer le corps fin du plus petit et le plaquer contre son torse. Chûya se tendit.

- Déjà réveillé ? demanda le détective en déposant un baiser sur le cou de son partenaire.

- Jules Verne est censé venir nous récupérer dans dix minutes, répliqua ce dernier froidement.

Chûya se détacha de son étreinte et se leva pour s'éloigner, au grand désarroi de Dazai qui ne comprit pas ce soudain changement d'attitude.

- Est-ce que j'ai fait quelque chose de mal ? voulut-il savoir.

- De mal ? Pourquoi tu penses ça ?

- Je n'en sais rien, tu m'as l'air ... distant, tout à coup.

Chûya l'observa un instant, l'air interrogateur, avant de lâcher un rire léger et étouffé.

- Attends, ne me dis pas que tu as pris cette nuit au sérieux ? s'esclaffa le mafieux.

- J'aurais dû la prendre autrement, selon toi ?

- Oh mon dieu. Je ne m'étais pas imaginé que tu puisses y croire à ce point.

- Chûya, qu'est-ce que je dois comprendre exactement ?

- Eh bien, que cette nuit n'était rien de plus qu'un amusement.

Il avait déclaré cela comme si c'était une évidence, ce qui fit davantage de peine à Dazai qui ne comprenait pas vraiment la réaction de Chûya.

- Un amusement ? Et tout ce que tu m'as dit hier soir, c'était du vent ?

- Je ne pensais pas être si bon comédien, mais en juger par ta tête, il semblerait que si.

- Tu te fiches de moi ? C'est quoi ces conneries ?

Il n'était plus question de plaisanter. Dazai se leva à son tour et sur le moment, le tableau qu'ils offraient tous les deux auraient pu donner l'impression d'avoir été inversé. Chûya se retrouvait être le type moqueur et manipulateur, et Dazai, celui naïf et innocent.

- Désolé, le maquereau, rétorqua Chûya sans vraiment chercher à être crédible. Je ne pensais pas que tu irais jusqu'à croire que toi et moi ...

La fin de sa phrase se mut en un nouveau rire et Dazai se sentit on ne peut plus vexé et meurtri. C'était impossible ... Son partenaire, sa moitié du Double Noir, n'avait pas pu jouer avec lui de cette façon ...

- Tu mens ! déclara Dazai. Ta façon de me regarder, tes paroles, tes battements de cœur, je ne les ai pas inventés !

- Tu as vu ce que je voulais te faire voir. Fin de l'histoire.

- Pourquoi ? Pourquoi est-ce que tu aurais fait ça ?

- Va savoir. Sans doute pour te faire payer ta lâcheté d'il y a quatre ans.

C'était comme ressentir un couteau remuer encore et encore dans une plaie béante au milieu de la poitrine. Les jambes de Dazai se mirent à trembler, mais il mit un point d'honneur à ne pas flancher.

- Tout ça ... c'était par vengeance alors ? osa-t-il demandé.

- Tu as véritablement imaginé que j'aurais accepté de te choisir toi plutôt qu'une magnifique et riche héritière, comme tu l'as si bien dit ? Je ne te pensais pas aussi stupide.

Dazai serra les poings et baissa la tête, honteux d'avoir été confier son amour à une personne qui, au final, n'en avait jamais rien eu à faire. Il sentit la main de Chûya se déposer sur son épaule et la presser un peu trop fort pour avoir quoi que ce soit de réconfortant.

- C'est douloureux, hein ? De se faire berner d'illusions ? La chute est sévère. J'ai connu la même quand tu es parti. Il m'a fallu du temps pour m'en relever, mais aujourd'hui, c'est moi qui te tiens à terre. Et crois-moi quand je te souhaite d'y rester jusqu'à la fin de ta vie.

Et Chûya le relâcha, alors même qu'un portail aveuglant s'ouvrait sur la chambre d'hôtel, laissant apparaître un Jules Verne tout aussi débraillé et épuisé que la veille.

- Oulah, mauvaise ambiance ? remarqua-t-il tout de suite. Le mariage a été compromis ?

- Il n'y a pas de mariage, répliqua Chûya. Je n'ai pas signé les papiers. Si cet abruti de maquereau n'avait pas autant eu confiance en son plan tordu, il l'aurait peut-être remarqué.

Le mafieux n'attendit pas d'avoir une réponse pour passer le portail. Dazai, lui, entreprit la même chose dans un geste mécanique et dénoué d'émotions après avoir brièvement renfilé son haut.

Tout du long, le pauvre Jules Verne, s'efforça de rester en retrait, sans s'interposer dans cette histoire qui, bien qu'il y soit mêlé, ne le concernait pas tant que ça, jusqu'à voir l'employé de son ami, Fukuzawa, disparaître à son tour sous les effets de son pouvoir.


Ruelle de Yokohama. 14h38.

De retour dans la même ruelle sombre de laquelle ils étaient partis, Dazai et Chûya retrouvèrent l'ambiance propre de leur ville à une heure aussi chargée que le milieu d'après-midi.

Dos à son partenaire, Chûya inspira profondément l'air légèrement pollué de la ville et enfouis ses mains dans ses poches.

- Je vais épouser Elizabeth dès demain. Tu peux venir à la cérémonie si tu veux. J'irai sûrement vivre avec elle en Angleterre après ça. Ce sera l'occasion de se quitter pour de bon cette fois. À moins que tu ne préfères rester sur les adieux qu'on s'est offert cette nuit ?

C'était une provocation mesquine et cruelle et Dazai ne chercha même pas à masquer le mal qu'elle lui procura. Il étouffa un cri de rage entre ses dents, avant de se résigner. La tête penchée sur sa main gauche, il se débarrassa de cette alliance qu'il avait porté bien trop de temps, et pas assez à la fois, avant de la balancer au pied de son ex-coéquipier.

- Je te souhaite une belle vie, Chûya.

Cette déclaration eut fini d'achever le mafieux. Ce n'était pas du ressentiment. Dazai était sincère. Après toutes les horreurs qu'il lui avait sorties, il continuait de lui souhaiter le meilleur. Parce qu'il l'aimait, plus que tout au monde. Et ce, malgré ce que pouvait en dire cet anneau argenté qui reposait par terre, à côté d'un Chûya qui fut bien incapable de se retourner, alors qu'il entendait l'homme de sa vie, s'éloigner de lui.

Car s'il l'avait fait, si Chûya avait osé pivoter sur lui-même, Dazai aurait vu les larmes de détresse qui baignaient son visage et l'empêchaient presque de voir le monde autour de lui. Il aurait pu constater le mal qui lui rongeait le cœur et la souffrance qui se lisait sur ses traits.

Il n'avait jamais voulu ça. Chûya n'avait pas pensé un mot de tout ce qu'il lui avait dit et au fond, il avait espéré que Dazai le comprendrait. Qu'il verrait dans sa tonalité et dans son regard, qu'il mentait. Qu'il était manipulé, qu'il ...

La sonnerie de son portable sonna de nouveau. Il décrocha, sans même prendre la peine de prononcer le premier mot.

- C'est fait ? demanda Archer.

Chûya fixa longuement l'alliance qui trônait encore à l'annulaire gauche de Dazai quelques minutes plus tôt et s'effondra, en se demandant comment il réussit à lui répondre sans s'en retrouver complètement brisé.

- Oui ... Il n'y a plus aucune chance qu'il tente de s'interposer.

À suivre ...