-HPTN-
Ça commence par des éraflures sur les genoux. Et peut-être sur le cœur aussi. Puis des pansements sur les plaies. Et des sanglots ébréchés. Un peu. Alors ça se finit par des bleus sur le corps et du sang sur les mains.
Harry savait combien il en fallait peu pour tomber. Toute sa petite enfance, il était tombé. D'une maladresse ou poussé par son cousin. Il savait aussi que ce n'était pas toujours aisé de se relever. Mais depuis le temps, il en avait l'habitude. La douleur, il connaissait. La fatigue aussi. Les tremblements étaient récurrents.
« Ça veut dire quoi, "tomber amoureux" ? Parce que je crois que je suis tombé, mais je n'ai pas mal. Ça fait juste bizarre au ventre, comme des chatouillis… »
De son index, il montra sa poitrine
« …et c'est tout chaud ici.
- Je ne sais pas. Je ne suis jamais tombé, auparavant.
- Quand on tombe au sol, c'est douloureux. »
Haussement d'épaules.
« Mais quand c'est toi, ça va. »
Harry rêvait à d'autres horizons. Avec un océan moins haut. Un océan qu'il pourrait voir sans lunettes. La ville, le goudron, les boutiques et restaurants : il connaissait. La pluie sur les toits, le calme d'un lac, l'oppression d'une forêt : il connaissait. Alors il voulait visiter un endroit déchaîné, comme lui.
« Un jour Théo, on ira voir la mer, dit-il d'un air émerveillé. Juste tous les deux. On pourra ramasser des coquillages, construire des châteaux de sable, s'allonger contre les vagues.
- Je te l'achèterai, cette mer. Elle nous appartiendra, et on aura une maison à son bord, pour la regarder couler. »
Théodore aussi, avait des rêves. Des moins beaux. Des moins grands. Et un peu moins lumineux. De ceux qu'on a un peu de mal à voir. Ceux qui sont simples, et souvent éphémères. Ceux-là, ils tiennent dans une main, on les attrape en tendant le bras au-dessus de soi. Et une fois atteints, ils font frémir le cœur. Un peu tout de même.
« J'aimerais juste, je ne sais pas, être un peu moins effrayé. Pouvoir rendre mon père fier, ne serait-ce qu'un tout petit peu, et lui dire, Merlin lui dire à quel point je ne veux pas mourir avec une âme sale et défraîchie, déchirée par la honte.
- Dis-le lui. Avec tout le flegme et la droiture d'un Nott. Écris-lui, avec des mots cachés, des ombres aux coins des pages, sans ratures ni virgules. Lettre cognée par l'emblème de ta Maison, en or."
Théodore vivant dans un manoir, sans bruit, sans vie. Là-bas, on pouvait se dissimuler dans le noir immaculé des pièces, de chaque ombre dessinée sur les murs, et le puits sans fond du sol. Seuls les murmures ancestraux résonnaient dans les couloirs immensément longs. Mais il y avait cette pièce, remplie de débarras, où Théodore s'amusait. Des épaves qu'il collectionnait, et réparait.
« Je crois que c'est parce que dans cette maison, je n'ai construit que du vide à l'intérieur de moi. Un vide où il n'y aurait pas même un écho.
-Il doit forcément il y avoir un son, Théo. Sinon tu n'aurais pas peur du sombre acrobate. Et surtout tu n'aurais pas l'âme brillante sous le soleil. Il y a forcément quelque chose à l'intérieur de toi, c'est ainsi, tu n'es pas une épave Théodore. Un épaviste seulement. »
Il y a l'éclat d'un ange qui passe, cachette pour l'acide soleil. Une lueur qui ne brille qu'un jour dans une année, une seconde dans la journée. Une braise dans une tempête de neige. Si petit et insignifiant, si court, et tellement pas suffisant.
Alors, Théodore veut un instant plus grand. Pour entrapercevoir quelques retours en arrière où l'enfance proclame "bonheur". Un instant beaucoup plus grand, d'avoir le temps pour chaque rencontre au bout d'un couloir, au seuil de chaque pièce. Le temps pour les frôlements de mains, les souffles partagés, les pupilles dilatées et les impatiences aux bords des lèvres.
Parce que lorsque Bélial s'abat soudainement, il n'y a plus d'amour. Juste des trous dans le cœur, des détours qu'on engage pour l'éviter, des iris qu'on accroche avec appréhension, quelques sourires faussés. Il fait s'effriter la pierre, enrichit les ombres tumultueuses et d'un rire puant il corrompt l'envie et le vice lui-même, comme si son être crapuleux n'avait pas encore transcendé l'incommode humain.
Théodore le voit pourrir l'horloge du temps, détruire tout ce qu'il a construit, l'œil luisant de stigmates. Il observe la dégradation qu'il laisse dans son sillage, las, et tente de le dominer. Il le déteste, Bélial, pour faire perdre la nitescence de sa pluie d'étoiles.
Si bien que même alors que Méphistophélès s'ennuie abondement et décide d'émettre des jugements, là où des larmes moqueuses perlent à ses yeux glacés d'allégresse que lui cause l'allure des engelures, Théodore n'est pas autant rempli de haine.
Et parfois, Harry est terrifié par l'incendie qui brûle dans son esprit et consume son visage. Il veut le prendre dans ses bras, lui dire un million de fois que tout va bien, ensemble, tout ira bien, mais il a peur de prendre feu lui aussi. Alors il attend dans l'ombre que la brisure s'allège, et puis il lui sourit comme un artifice, soudain et coloré.
Harry est fatigué, Théodore encore plus. Une guerre s'est déchaînée, ici, et dans leurs os. Un minuscule moment, ils ont oublié un peu la rancœur que les mœurs accablent. Ils ont oublié, à quel point ça fait mal de s'éclater contre la pierre.
« Monsieur Lord Nott, vous êtes en état d'arrestation pour complicité avec un seigneur des ténèbres et homicides volontaires. »
Théodore voudrait réparer ses erreurs.
Harry voudrait réparer leur cœur.
