N°17
QUATRIÈME PARTIE
Agence des Détectives Armés. 16h09.
Dazai traîna volontairement des pieds jusqu'à l'agence, retardant son arrivée de près d'une heure et demie. Après avoir quitté Chûya sur le sol pavé et humide de cette ruelle, il avait erré dans le centre-ville à la recherche d'un but quelconque. En vain.
Jamais le détective ne s'était senti aussi vide, aussi dépourvu. Il avait ce sentiment à la fois idiot et sensé d'être impuissant. Face à quoi ? Après tout, ce n'était pas comme s'il pouvait y faire quelque chose. Il s'était berné d'illusions, comme l'avait dit Chûya. Ce n'était pas un point sur lequel il pouvait revenir à présent. Le mal était fait et il le sentait jusque dans ses tripes. Pour autant, il ne parvenait pas à en vouloir à Chûya. Il n'avait fait que lui rendre la pareille, lui faire payer ces années de solitude qu'il avait connu par sa faute. Bien que terriblement douloureux, c'était justifié.
C'est ce qu'il se répéta encore et encore jusqu'à l'autoflagellation, alors qu'il passait les portes de l'agence, le regard vitreux et la mine défaite. Il n'avait même pas cœur à faire comme si tout à aller bien. La simple idée de devoir faire semblant devant ses collègues l'épuisait. Un état de fait que les autres membres de l'organisation de manquèrent pas de remarquer.
- Tu as une mine affreuse, déclara Kunikida en remontant ses lunettes sur l'arête de son nez. Encore une tentative de suicide ratée ?
- On ne vous a pas vu depuis plus de vingt-quatre heures, Monsieur Dazai, ajouta Kenji avec son indécollable sourire. C'est plutôt rare que vous disparaissiez aussi longtemps.
Dazai traversa la pièce sans prendre la peine de répondre et s'affala sur sa chaise, les yeux rivés sur le plafond. Il n'avait pas envie que ses partenaires de travail le voient dans un tel état. Il n'était pas vraiment du genre à se confier et puis, ce n'était pas comme s'il était possible de sauver la situation.
Du coin de l'œil, il perçut la jupe sombre et plissée de Yosano s'étendre sur le bois de son bureau, tandis qu'elle s'y asseyait.
- Tu veux en parler ? demanda-t-elle. On peut peut-être t'aider.
- À moins que vous n'ayez un moyen de remonter le temps d'environ quatre ans, pas vraiment non.
Ainsi, il ferait tout différemment. Il commencerait par sauver Odasaku, dont la mort avait été l'élément déclencheur de tous les malheurs consécutifs de sa vie. Puis il entreprendrait toutes les démarches nécessaires pour s'enfuir de la Mafia avec les êtres qui lui étaient le plus cher. Et il reconstruirait sa vie loin de tout ça, là où des monstres comme William Archer, ne pourrait jamais les atteindre.
- C'est à propos de Chûya, n'est-ce pas ? reprit Yosano.
Elle avait cette faculté de tout comprendre avec très peu de détails et de ne jamais juger malgré son caractère à tendance psychopathe. Dazai se sentit davantage idiot d'avoir cru pouvoir la tenir à distance. Yosano était bien la première à s'inquiéter du moral de ses collègues, même si elle le montrait rarement. Déformation professionnelle ou simple empathie ? Personne ne le savait.
Dazai soupira face à sa piètre tentative de masquer ses sentiments. Alors il leur expliqua tout. De William Archer et de son désir de vengeance à l'encontre du Double Noir, à sa séparation d'avec Chûya, en passant par la fausse cérémonie à Copenhague. Étonnamment, tout le monde l'écouta, y compris Ranpo dont on n'entendait plus les froissements de paquets de bonbons. À la fin de son discours, Dazai enfouit ses mains dans ses cheveux
- J'ai été stupide. Stupide de croire qu'après le mal que je lui avais fait, il pourrait m'aimer. Il n'a fait que se jouer de moi pour se venger. Et au fond, il a eu raison.
- FAUX !
Dazai ne sut dire s'il sentit l'impact du stylo sur sa tête, avant ou après avoir entendu cette réplique. Il grimaça sous l'effet de la petite douleur et releva les yeux vers le criminel. Ranpo, assis sur sa propre chaise, deux mètres face à Dazai, le fixait d'un regard agacé, les mains renfermées sur ses autres fournitures de bureau, prêt à lancer un second assault.
- Je peux savoir ce qu'il te prend ? demanda le blessé, alors que Yosano examinait la zone rougie sur son front.
- Tu dis n'importe quoi. J'essaye simplement de remettre tes neurones à leur place, rétorqua le détective sans pouvoir.
- Comment ça « n'importe quoi » ? De qui est-ce que tu ...
- Ah si ! Au temps pour moi, il y a une chose de sensée dans ton histoire ! le coupa Ranpo.
Ce dernier vint pointer un doigt accusateur sur son collègue et énonça ses prochains mots comme la plus irréfutables des vérités.
- Tu es stupide.
Dazai ne prit pas l'insulte à cœur. Il savait que Ranpo était du genre direct et un peu agressif sur les bords. Ce qui le surprenait, c'était de le voir prendre part au débat de cette façon, concernant une histoire qu'il n'avait pas vécue et dont il se fichait probablement comme de l'an quarante.
- Monsieur Ranpo, vous y allez peut-être un fort, osa bafouiller Atsushi pour tenter d'apaiser la situation.
- Chûya Nakahara est manipulé, déclara alors le concerné sans même prêter attention au tigre garou.
Cette annonce eut pour effet de ramener un silence complet au sein de la pièce. Dazai fronça les sourcils, incapables de comprendre où son collègue voulait en venir.
- Qu'est-ce que tu racontes, enfin ? demanda-t-il.
- Roooh, c'est donc vrai que l'amour rend complètement idiot, soupira Ranpo en rejetant la tête en arrière. Quelle déception, je te croyais le moins irrécupérable de toute l'équipe.
- Tu comptes nous expliquer ? relança Yosano d'un ton plus ferme.
Convaincue par la mine autoritaire de la jeune médecin, Ranpo se redressa paresseusement et regarda Dazai droit dans les yeux.
- William Archer a eu plus de sept ans pour ruminer la vengeance parfaite à votre encontre et s'armer de tous les moyens nécessaires à sa réalisation. Tu penses sérieusement qu'il n'a pas envisagé la possibilité que vous arrangiez un mariage blanc pour contrer son plan ?
- Archer sait que je ne fais plus partie de la Mafia depuis longtemps. Pourquoi aurait-il pensé que j'irais aider mon ancien partenaire ?
- Peut-être parce que ça crevait déjà les yeux à l'époque du Double Noir que vous étiez amoureux l'un de l'autre ? rétorqua Ranpo comme si Dazai était naïf.
Et au fond, il l'était sans doute un peu. Lui et Chûya avaient si longtemps été dans le déni concernant leurs sentiments respectifs qu'ils ne s'étaient pas imaginé que d'autres auraient pu déceler leur amour avant eux. Mais c'était là sous-estimer Ranpo et sa « super hypothèse ».
- Sur les simples rumeurs de votre harmonie au combat que j'entendais à ce moment-là, j'avais pu deviner que votre partenariat ne relevait pas que du professionnalisme, reprit le petit détective. Alors je vous laisse imaginer combien il a été facile pour Archer de le comprendre alors qu'il était aux premières loges lors ce fameux coup qui vous a valu le nom du Double Noir.
Dazai sentit ses ongles s'enfoncer davantage dans son cuir chevelu, comme une punition pour avoir été aussi peu prévoyant. Est-ce que c'était possible ? Est-ce qu'Archer avait réellement pu se servir de Chûya pour le punir de son arrogance, de sa confiance quant au fait qu'il pourrait sauver son ancien partenaire ?
- Avec ce faux mariage, non seulement vous l'avez provoqué, mais en plus, vous avez confirmé le fait que vous vous aimiez, acheva Ranpo.
- Mais ... Tout ce que Chûya m'a dit ...
- Était probablement des choses qu'Archer lui a commandé de te balancer au visage ! Pour t'éloigner, pour s'assurer que tu ne viendrais plus te mêler de cette affaire !
L'agence resta silencieuse, car, comme à chaque fois que Ranpo exposait une hypothèse, personne ne trouvait rien à redire tant elle semblait juste et envisageable. Mais l'espoir qu'elle fit naître chez Dazai était le plus dangereuse des lueurs, et sur le coup, il préféra croire que son collègue avait tort. S'il venait à s'en convaincre pour qu'au final, Ranpo se soit trompé sur toute la ligne, il ne supporterait pas de seconde déception.
- Est-ce que je me suis déjà trompé, ne serait-ce qu'une seule fois ?
C'était comme si le petit brun avait pu lire les doutes de Dazai jusque dans ses pensées.
- Pourquoi est-ce qu'il ne m'a rien dit ? Pourquoi est-ce qu'il ne m'a pas tout expliqué et simplement demandé de rester à l'écart ?
Cette fois-ci, ce fut toute l'agence qui lui décocha un regard entendu.
- Sérieusement ? demanda Yosano. Tu vas nous dire que tu l'aurais sagement écouté ? S'il t'avait commandé de te tenir à distance et de laisser ce mariage se produire, tu l'aurais accepté sans rechigner ?
- Bien sûr que non ! On aurait trouvé une solution ! On en a toujours trouvé une, lui et moi !
- Ce sont des circonstances qui vous dépassent, osa ajouter Kunikida. Tu nous a bien dit que Chûya avait accepté en premier lieu de se plier à la demande d'Archer parce qu'il l'avait menacé de détruire la Mafia ?
Dazai hocha la tête, laquelle fumait de milliers de rouages qui s'emboitaient doucement les uns aux autres.
- Vous pensez qu'il l'a menacé d'autre chose ? demanda-t-il. Mais de quoi ?
- De vous faire du mal, proposa Kenji. C'est bien la seule chose qui pourrait pousser Monsieur Nakahara à user de moyens aussi radicaux, non ?
Dazai analysa toutes les paroles de ses collègues, une à une, découvrant alors ces dernières heures passées avec Chûya sous un autre angle. Il écarquilla les yeux, les oreilles bourdonnantes du rythme enflammé de son cœur. Et s'ils avaient raison ? Et si Archer était le seul responsable de tout ce que Chûya lui avait dit ?
- Alors ? relança Ranpo, le coupant dans ses pensées. Tu comptes réagir ?
Résidence de William Archer. 16h45.
Chûya déambulait dans la résidence japonaise de William Archer et pour laquelle il avait dû dépenser plusieurs millions, avec un profond dégoût envers lui-même, accompagnée d'une nausée inguérissable.
Il se haïssait, probablement encore plus qu'il ne détestait Archer. Le visage meurtri de Dazai refusait de quitter ses pensées et il se demandait encore comment il parvenait à retenir son envie de l'appeler et de lui dire toute la vérité. Sans doute parce que cette histoire ne les concernait plus seulement, désormais. D'autres vies que les leurs étaient en jeu et quand bien même il n'y aurait que la sienne et celle de Dazai, Chûya n'aurait jamais dû prendre le risque de la mettre en danger en premier lieu.
Il traîna des pieds derrière Archer et ses hommes, descendant des escaliers interminables de sa grande demeure aux allures victoriennes.
- Je suis ravi de voir que vous avez fait le bon choix, déclara William sans même se retourner.
C'était les premiers mots qu'il lui décrochait depuis son arrivée. L'anglais s'était contenté de l'accueillir avec un sourire fier à donner des envies de meurtres avant de commander à ses sous-fifres de les accompagner jusqu'à Elizabeth.
- Vous allez voir, elle est radieuse. Vous ne serez pas déçu.
Chûya ne doutait pas de la beauté de cette jeune femme. Elle était très certainement magnifique, mais qu'est-ce que cela pourrait bien leur apporter pour leur vie future ? Qu'elle soit à son goût ou non, il n'aurait pas davantage envie de dire « oui » à la mairie demain, ni de l'embrasser, et encore moins de lui faire un enfant. Et parce qu'il la savait amoureuse d'un autre également, il ne pourrait sans doute jamais la regarder dans les yeux sans se sentir coupable d'avoir accepté la proposition effroyable de son père. Ils allaient peut-être s'accorder sur le plan physique, mais ils se rendraient mutuellement malheureux, à n'en pas douter.
À mesure qu'il descendait les escaliers, Chûya sentit la luminosité s'affaiblir et l'air devenir plus étouffant. À l'image d'un sous-sol, ils parvinrent dans un long couloir donnant sur une pièce que le mafieux devina exiguë sans même avoir à y rentrer.
- C'est quoi ce bordel ? demanda-t-il en ayant peur de comprendre.
- Elle est un peu agitée depuis que je lui ai annoncé vos fiançailles, répliqua tranquillement Archer. Il fallait bien que je la contienne, sans quoi, elle m'aurait échappé.
Il laissa son futur beau-fils méditer sur ses paroles, avant de réclamer à l'un de ses hommes d'ouvrir la porte. Chûya sentit un frisson d'horreur en comptant le nombre de tour que du faire la clé dans la serrure avant que celle-ci ne soit déverrouillée.
La porte s'ouvrit sur un espace étroit, pourvu d'un simple lit et d'une fenêtre à peine assez grande pour laisser filtrer la lumière. Dans un angle, la silhouette tremblante de la fameuse Elizabeth reposait, pieds et poings liés. Plus que ça : ses yeux étaient bandés d'un foulard sombre et l'empêchait de se repérer.
Chûya n'attendit pas une seconde de plus pour se précipiter à l'intérieur.
- Bon sang, mais qu'est-ce que vous lui avait fait ?
Il s'agenouilla dans l'idée de débarrasser la jeune femme de son bandeau quand le cliquetis d'une arme résonna contre sa tempe.
- Enlevez-lui et je vous tue, c'est clair ?
La menace d'Archer fut si froide qu'elle se répercuta jusque dans les os de Chûya. Il entendit Elizabeth étouffer un faible geignement de frustration, avant qu'il ne se relève, contraint sous l'arme qu'il sentait pressée contre sa peau.
- Pourquoi est-ce que vous faites ça ? osa-t-il demander. À votre propre fille ?
- Elizabeth a son caractère. C'est ce qui fait son charme et aussi toute la puissance de son pouvoir. Je ne suis pas fou au point de la laisser libre de ses mouvements quand je sais qu'elle peut m'échapper à tout moment et rejoindre celui qu'elle aime. Ses yeux sont ce qui lui permettent de contrôler le temps. Sans une vision de l'espace dans lequel elle se trouve, elle est incapable d'user de ce don si précieux.
Chûya observa la prisonnière, la tête baissée comme après une défaite. Cette vision lui arracha le cœur.
- Alors quoi ? Vous comptez la garder aveugle et entravée jusqu'à la fin de sa vie ?
- Juste le temps qu'elle se résigne. Ce n'est pas la première fois qu'elle tente de braver mes ordres. Elle finira par accepter. En attendant, demain et jusqu'à ce qu'elle reconnaisse mon autorité, elle gardera les yeux bandés et les mains attachées.
Enfin, Archer retira le revolver de la tempe du roux, mais garda la main pressée sur la détente en cas de rébellion.
- C'est bien dommage, reprit-il. Elle a un si joli regard.
Chûya maintint le sien sur la pauvre Elizabeth, dont la mâchoire crispée lui fit prendre conscience de toute la retenue dont elle tentait de faire preuve. Il sentit Archer et ses hommes commencer à sortir, mais il fut bien incapable de bouger.
- Ne soyez pas triste, fit le chef du Cercle. Vous la reverrez demain et après ça, tous les jours de votre vie.
Non. C'était hors de question. Chûya n'allait pas laisser une telle chose arriver, pas alors qu'il découvrait dans quel état se trouvait cette jeune fille dont le seul crime était d'être née d'un mauvais père. S'il n'avait pas le pouvoir de se sortir indemne de cette situation, il allait au moins tenter le tout pour le tout et sauver Elizabeth.
Il s'en fit le serment.
Locaux de la Mafia Portuaire. 09h52.
Chûya sentit la morsure du verre contre ses doigts avec un certain soulagement. C'est à peine s'il avait pu contenir la force de son poing dans le miroir de sa chambre. Il ne supportait pas cette vision de lui qu'il n'avait pu regarder qu'une dizaine de secondes avant d'imploser.
Même strié sous les effets du verre brisés, son reflet le dégoûtait. Vêtu d'un costume bien trop cher et chic pour lui, la douceur du tissu sur sa peau lui rappelait chaque seconde que l'heure fatidique approchait.
Il ralluma son portable pour la dix-septième fois en trente secondes et sentit son cœur se tordre un peu plus en voyant son écran vide de notifications. Il lâcha un léger rire jaune face à sa propre bêtise. À quoi s'attendait-il ? Après toutes les atrocités qu'il avait balancé au visage de Dazai, il n'y avait aucune chance, ni raison qu'il tente de le joindre. Pourtant, il aurait tellement aimé entendre sa voix. Juste une dernière fois. Au fond, il aurait pu l'appeler lui-même, mais aurait-il décroché ? Et puis, les choses étaient sans doute mieux ainsi. Mieux valait qu'il continue à le détester. Ce serait alors plus facile pour lui d'accepter qu'il ...
- Tu es ridicule.
Il se retourna pour découvrir Kôyô appuyée contre le chambranle. Sa voix était froide et sévère, comme toujours, mais ses yeux brillants traduisaient toute sa douleur et Chûya en fut dévasté. Il n'était pas là pour faire du mal à ses proches, c'était bien la dernière chose qu'il voulait.
Il lissa son costume, en baissant la tête.
- N'est-ce pas ? répliqua-t-il dans un rire nerveux. Qui aurait cru que je ressemblerais autant à un pingouin là-dedans ?
Kôyô s'avança vers lui et entreprit de resserrer cette cravate que les doigts tremblants de Chûya n'avaient pas été fichus de nouer correctement.
- Non, ce n'est pas ça, déclara-t-elle. Tu es ridicule d'avoir accepté.
- C'était pour vous protéger.
- On se protège les uns, les autres. C'est comme ça que ça a toujours fonctionné. Tu n'as pas à te sacrifier pour le bien commun.
- Bien sûr que si. C'est de ma faute si Archer en a après nous. C'est à cause du Double Noir, qu'il nourrit une vengeance sans limite contre la Mafia. Si je suis prêt à accepter cette défaite, tu devrais l'être aussi.
- Crétin, cracha-t-elle avant de déglutir difficilement.
Elle lissa sa cravate une dernière fois, avant de venir oser caresser la longue mèche rousse qui reposait sur son épaule.
- Alors ... Tu vas partir ?
En Angleterre ? Avec Elizabeth ? Non. Rien de tout cela. Mais dans un sens, oui. Il allait partir. C'était tout ce que Kôyô avait besoin de savoir.
- Oui, répondit-il simplement.
Elle hocha fébrilement la tête et s'efforça d'afficher un sourire triste, avant de le serrer dans ses bras.
- Je te promets que nous allons tout faire pour te récupérer.
Ce ne sera pas nécessaire ... C'est ce que Chûya eut envie de répondre mais les mots restèrent bloqués dans sa gorge. Alors, à la place, il rendit son étreinte à cette femme qui avait joué les grandes sœurs pendant si longtemps. Et qu'il allait devoir, malgré lui, décevoir une dernière fois.
Mairie de Yokohama. 10h30.
Chûya eut honte des pensées qu'il avait eu plus tôt face à son miroir. Son reflet était bien moins ragoûtant que le spectacle qu'offrait William Archer, tout sourire, avec sa fille à son bras, toujours privée de sa vue et les mains liées dans le dos. La robe immaculée et sur mesure de la jeune Elizabeth ne rendait la situation qu'encore plus tragique. Elle avançait malgré elle, contrainte et forcée, vers un avenir dont elle n'avait pas la moindre envie.
Le mafieux s'efforça de contenir sa colère en constatant que le petit public présent dans la mairie, y compris les conseillers, ne réagissait pas. Probablement sous les ordres directs d'Archer ou de ses menaces, personne ne trouva le courage de s'interposer et au fond, Chûya ne put pas leur en vouloir. Lui-même avait tenté de se soulever contre le patron du Cercle et il en souffrait désormais bien plus qu'il ne pensait le mériter.
Une fois qu'ils eurent traverser la pièce et furent arrivés à hauteur du futur mari, Archer libéra le bras d'Elizabeth et déposa un baiser hypocrite et faussement affectueux sur son front. Il s'éloigna, la lourdeur de ses pas résonnants dans la pièce silencieuse comme le plus dangereux des avertissements.
Chûya l'ignora un instant pour se concentrer sur Elizabeth. Le cœur serré, il vit deux larmes orphelines s'échappaient de sous le bandeau de tissu qui lui masquait les yeux. Il osa doucement venir déposer ses mains sur ses bras, dans un geste, loin d'être déplacé, et rassurant.
- Je suis désolée, osa-t-elle murmurer.
- Ne t'excuse pas. Ce n'est pas ta faute.
Le maire, d'une main tremblante, empoigna le dossier qui trônait sur son bureau et entama le même genre de lecture qu'à laquelle Chûya et Dazai avaient eu le droit à Copenhague. Le roux ignora expressément son discours et garda son attention sur Elizabeth.
- Comment est-ce qu'il s'appelle ? Celui que tu aimes ? chuchota-t-il de sorte à ce qu'elle soit la seule à l'entendre.
- Edward, répliqua-t-elle après un léger silence.
- Tu saurais où le retrouver ? Comment le rejoindre ?
- ... Qu'est-ce que tu as en tête ?
Il ne s'agissait pas de curiosité, mais de panique. Elizabeth avait parfaitement compris que Chûya comptait faire de ce mariage le plus grand fiasco de l'histoire. Seulement, elle avait également plus que conscience des risques que cela représentait et de la torture que leur ferait subir son père s'ils échouaient.
- Tu as encore quelqu'un qui t'attend, déclara Chûya. Qui saura prendre soin de toi comme je ne pourrais jamais le faire. Je ne compte pas te priver de ce bonheur.
- Qu'est-ce que tu comptes faire ?
- User de cette puissance pour laquelle ton père m'a commandé de t'épouser.
Il sentit les bras d'Elizabeth se tendre contre ses paumes. Il savait qu'elle allait tenter de l'en empêcher, mais du coin de l'oreille, Chûya put comprendre que le maire arrivait au bout de son monologue. Ils n'avaient plus beaucoup de temps.
- Tu es dingue, lâcha-t-elle. Toutes les personnes présentes ici sont sous les ordres de mon père et font partie des détenteurs de pouvoirs les plus forts qui existent. Tu n'arriveras jamais à les vaincre à toi tout seul.
- Fais-moi confiance.
C'était tout ce que la jeune fille devait lui accorder.
- Combien de temps te faut-il pour user de ton pouvoir, une fois le bandeau retiré ? lui demanda-t-il.
- Le temps de prendre pleinement conscience de l'espace qui m'entoure ... environ dix secondes. Mais mon pouvoir n'affectera que moi. Je ne ... Je ne pourrais rien faire pour te sauver.
Ce n'était pas ce que Chûya cherchait. Il était question de la sauver, elle. Pas lui. Il avait accepté ce fait depuis plusieurs heures maintenant. Et sa seule hâte était d'en finir.
- Prépare-toi, lui dit-il simplement.
Sur ces mots, il se tourna légèrement pour se débarrasser discrètement de ses gants. Et alors il laissa son pouvoir opérer.
Sa corruption se glissa lentement dans ses veines comme un poison acide et lui insuffla une adrénaline des plus intenses. Il avait conscience que son pouvoir seul de manipulation de la pesanteur ne suffirait pas à vaincre une cinquantaine d'autres détenteurs, aguerris et prêts à riposter. Sa corruption était l'unique moyen qu'ils avaient, Elizabeth et lui, pour se sortir d'ici et faire payer à Archer tout ce qu'il leur avait fait subir. Seulement, l'issue serait bien différente pour lui.
Il prévoyait une vie de bonheur à Elizabeth. Avec Edward. Peut-être à l'étranger, là où elle pourrait oublier les souffrances causées par sa famille et construire la sienne. C'est tout ce qu'il lui souhaitait. Pour offrir cette vie à cette jeune fille qui le méritait très certainement, et pour se libérer de ce mariage arrangé, Chûya, lui, allait y laisser la vie. Car la seule personne en mesure de le sauver, au sens propre comme figuré, le détestait.
Et c'était de sa faute.
Avant que la folie ne s'empare de son cœur et de son esprit, sa dernière pensée rationnelle fut pour Dazai. Pour sa folie insupportable, sa voix chantante, son sourire charmeur, ses manies suicidaires et tout ce qui avait rendu Chûya complètement fou de cet homme. Il l'aimait. Plus que tout. Et il n'aurait jamais l'occasion de lui dire en face. Avec ces mots qui manquaient parfois cruellement entre eux. Il apprécia la fraîcheur de son alliance, qu'il avait enfilé à son annulaire droit et s'enfonça dans les ténèbres, sous la panique générale.
Étrange. Il aurait presque pu jurer entendre quelqu'un hurler son prénom.
Agence des Détectives Armés. 20h03.
Lorsque Chûya rouvrit les yeux, il fut étonné que la lumière ne soit pas plus vive. Une lueur douce et orangée semblable à celle de ses cheveux l'entourait, au contraire de celle vive et aveuglante à laquelle il s'attendait. Cette histoire de lumière blanche après la mort ne serait donc que des mensonges ?
Il eut à peine le temps de se faire à l'idée qu'il sentit des doigts frais et familiers se glisser sur sa joue, en tremblant. Au-dessus de lui, il distingua le visage de Dazai, le visage humide de larmes, contraste direct avec le sourire radieux qui lui fendait le visage.
Chûya se laissa aller contre cette caresse.
- C'est donc ça le paradis ? demanda-t-il.
- Va savoir, répondit Dazai la voix secouée. Mais je ne compte pas te laisser le découvrir de sitôt.
Le mafieux réfléchit à ses mots le temps de quelques secondes, quand une hypothèse folle lui effleura l'esprit. Et s'il était ... ? Non. C'était impossible. Dazai n'aurait eu aucune raison de venir à la mairie. Et encore moins de le sauver.
- Tu en fais une tête, fit Dazai en souriant. C'est bien toi, à notre retour de Copenhague, qui m'a proposé de venir à la cérémonie, non ?
- Tu ... Tu m'as ...
- Sauvé ? Tu sembles surpris. Est-ce que ce n'est pas ce que je fais depuis qu'on se connaît maintenant ?
Bon sang. Même après toutes les monstruosités qu'il lui avait dites, Dazai avait trouvé le moyen de venir le chercher. Il était fou ...Complétement cinglé.
- Tu n'es qu'un idiot, soupira Chûya. Tu aurais pu y rester.
- C'est un risque que j'ai accepté de prendre pour le reste de ma vie, à l'instant même où Mori nous assigné partenaires.
- Mais comment est-ce que tu as su que ... ?
- Tu es très mauvais comédien. Et puis, personne ne saurait me résister et encore moins toi. Je n'ai pas eu de mal à comprendre ton petit manège.
- IL MENT !
Chûya reconnut la voix du dénommé Ranpo depuis l'autre bout du couloir, et ne puis retenir un rire face à la vantardise ratée de Dazai.
- Quel escroc tu fais, soupira-t-il en souriant. Monsieur se prétend irrésistible, mais il est trop stupide pour réaliser que ...
- Épouse-moi.
Le roux se figea, les oreilles bourdonnantes. Il avait dû rêver.
- Si tu comptes me faire taire avec ça, tu peux te ...
- Je suis très sérieux, Chûya. Plus rien de nous retiens. Tu as réduit Archer et sa clique en poussière, Elizabeth a réussi à s'enfuir ... tout ce que je veux maintenant, c'est t'épouser. Et pas pour de faux, cette fois. Ni à l'autre bout du monde. Pas tout de suite, bien sûr. Mais demain ou dans cinq ans, pour peu que cela fasse une différence. Tant que tu me dis oui ...
- ... T'épouser ? Un abruti de maquereau suicidaire comme toi ?
- Ça veut dire oui ? demanda Dazai tout excité.
Chûya ne put s'empêcher de sourire face à la gaminerie de cette grande momie d'un mètre quatre-vingt. Bon sang, ce qu'il l'aimait. Il se redressa légèrement malgré son épuisement et embrasa tendrement les lèvres de son amant.
Bien sûr que cela voulait dire oui.
