-HPTN-
Le 12 square Grimault n'était plus ce qu'elle était. D'une grande maison familiale entretenue par quelques elfes de maison, elle fut maladroitement abandonnée une première fois. Le passage de l'ordre du phœnix lui donna un petit coup de neuf, mais fut de nouveau inhabitée quelques années plus tard.
Aujourd'hui, elle transpirait de chagrin et d'aigreur. Là où les meubles trônaient encore fièrement, ici il n'en existait plus que des débris. La poussière, à laquelle s'ajoutaient les résidus de bois, semblait dater d'un siècle d'antan et s'entassait sur la moindre surface plane. Chaque planche de bois, provenant du sol, des escaliers ou des portes, grinçait sinistrement comme le souvenir de sa négligence.
La magie noire, déjà au cœur des fondations, s'accumulait au fil des jours, emplissant l'air d'une vile odeur noirâtre. Elle était devenu presque palpable dans ses sillons de grains cendreux. Certains tableaux animés des descendants de la famille Black, les moins puissants et sombres sûrement, y perdirent même la raison.
Quelques visiteurs courageux essayent encore d'y pénétrer. Des briseurs de sort, des Gobelins, des Aurors, tous repoussés par de soudaines vagues pernicieuses avant même d'avoir pu passer les barrières de protection.
Harry a les yeux rivés au-dessus de lui. Sur le plafond fatigué aux bords fissurés. Il sait à quoi il ressemble, là, perdu au milieu d'une pièce. Peut-être la pièce la plus propre, peu importe. Il sait aussi que son regard a oublié sa couleur. Laiteux et désorienté. Que ses souvenirs se sont fauchés. Grésillant et désordonnés.
Harry sent un rayon de soleil éclairer sa joue creuse et diaphane, apparu par l'une des rares fenêtres intactes. Ses pupilles s'en rétractent, laissant deux émeraudes brutes surgir. Un sursaut de lucidité s'installe à travers. Il y voit toutes sortes de signes. Et de métaphores. Une éclaircie. La fin d'un chemin. Une issue de secours. Mais il se trouve idiot. On peut apercevoir un millier de signes sur une chose mille fois plus insignifiante. Alors il abandonne.
Harry se souvient qu'il n'aime pas le soleil. Surtout quand il sort tout sourire et fier pour chasser les mauvais rêves par sa forte luminosité. Parce que tous les cauchemars se cachent dans l'ombre. Sauf les siens. Alors Harry déteste ces jours trop jaunes qui lui rappellent que le temps s'écoule, que le monde avance, tourne sans l'attendre.
Parfois, Harry s'amuse à faire dériver son regard sur la poussière amoncelée. Comme un enfant, il cherche. Un trésor. Dans les débris. De sa mémoire. Des dégâts. Qu'il engendre. Quand la folie tente de s'enliser dans les fissures de sa maison. Délabrée. Esseulée. Usée par les saisons, et le passage de gens mal attentionnés. Il les voit marcher en accélérer sur le pavé de la rue dans son horloge cassée. Il compte les crans d'aiguilles en décalé.
Mais, aussi vite qu'une oubliette, Harry se plonge à nouveau dans les méandres de son esprit épuisé. Son regard translucide accroche une énième fissure, si blanc que rien d'autre n'apparaît. Mais des souvenirs s'y mélangent. Des souvenirs qui font brûler ses poumons étouffés par le cancer. Et il sent sa tête s'écraser sur le sol jonché de sciure moisie. L'odeur lui prend le nez quand il inspire sous la surprise, amère et âcre.
"Harry... Tu es un idiot de Griffondor. il respire et reprend. J'ai besoin de toi, d'accord ? J'ai besoin de toi. un baiser, sa voix s'estompe."
La tête entre les mains il pourrait crier. Car tout à coup, il a mal. Son anamnésie lui explose l'esprit de trop de couleurs et d'odeurs. Ça défile. Comme un mauvais film. Une bande-son déchirée dans ses tympans déjà trop abîmés. Il se racle les paumes sur son visage en effroi. Et s'enferme dans son placard trop étroit.
"Tu m'as fait t'aimer avec ton sourire si grand et éclatant. Tu m'as fait t'aimer comme on aime le soleil. Merlin, je te hais pour ça."
Siffle, siffle dans son oreille. Brûle, brûle dans son corps.
Ça s'agite. Dans son cœur. Comprime sa poitrine. Il oublie de respirer, et il n'entend plus que ça. Son souffle aussi, angoisse. Car il n'entend plus que lui. Alors ça s'embrase, comme le tabac sous un vulgaire briquet. Comme une braise sur le vent. Et tout s'éteint.
Le silence bascule, ça vrille dans le crâne. L'écho de ses meurtres s'entrechoque, et se cogne contre les murs. Des mots, des mots sans bruit. Et des rires, hystériques.
Harry veut que ça s'arrête. Il se recroqueville, comme un enfant. Parce que de toute façon il est toujours un enfant. Celui de cinq ans qui devait se mordre la langue pour ne pas poser de questions. Celui de six ans, où il brillait, d'innocence. Et puis de huit, quand il combattait la migraine qui entraînait son espoir.
Il y avait aussi cet enfant de douze ans. Tombé d'une grande tour. Si grande qu'elle frôlait les nuages remplis d'étoiles. Il s'était rattrapé à l'étage du dessous. Par chance. Ou non.
Le cœur raflant ses côtes. Les ongles brisés sur le bois craquelé. Les genoux éraflés, brûlés. Son menton cognait contre le rebord de la fenêtre. Il peinait si douloureusement à remonter, paniqué dans sa belle parure d'émotions.
"Potter. Ne refait plus jamais ça. Je t'interdis de tomber avant moi. D'accord ? Je te l'interdis."
L'esprit divague. Harry se perd. Dans le bleu midi. Et s'y noie. L'âme surgit. Elle aussi, elle tombe. Elle se réceptionne simplement plus facilement.
Clac. Clac. Clac.
Incessant. Cassant.
Soudain il pleut dans la maison. Le goutte-à-goutte glisse sur la glace qui floute. Ne pleure pas Harry. Ce n'est pas le moment. Pas encore.
Clac. Clac. Clac.
"Harry, le procès de Théodore Nott Junior est proclamé aujourd'hui à 17 heures tapantes. Un procès ouvert. S'il te plaît Harry, ne fais pas de bêtise."
