N°18

Agence des Détectives Armés. 20h47.

- Je ne comprends même pas pourquoi c'est à moi de t'appeler, grogna Chûya à travers le combiné. Ce n'est pas comme si Mori n'avait pas le temps de le faire lui-même.

- Oh, mais ma limace est tellement plus douée que le parrain lorsqu'il s'agit de se plaindre, rétorqua Dazai d'une voix mielleuse.

- Tu baves beaucoup trop de conneries pour avoir le droit de me traiter de limace. Sérieusement, qu'est-ce que j'en ai à faire moi, si Akutagawa et ton tigre-garou sont incapables de revenir d'une mission sans avoir tenté de s'entretuer avant ?

Dazai porta son attention sur Atsushi, endormi sur le canapé de l'Agence. Tout le monde était déjà parti depuis une demi-heure environ et ils n'étaient plus que tous les deux dans les locaux. Il était revenu d'une journée périlleuse passée dans les égouts, à la recherche des rats de Fyodor Dostoyevsky. Dazai avait cru bon d'inclure Akutagawa à cette mission et était plutôt fier du résultat sachant que deux sous-fiffres du russe avaient été arrêtés. Mais s'il en croyait les traits colériques et les membres tremblants d'énervement qu'Atsushi avait témoigné en rentrant, leur duo était loin de se supporter.

- Mori s'amuse sûrement de te voir jouer les protecteurs envers Akutagawa, répliqua le détective.

- Je ne suis pas sa baby-sitter, ni sa mère. S'il revient avec des bleus, causé par un de tes collègues, ce n'est pas mon problème.

- Dans quel état est-il revenu ?

Il entendit Chûya grogner face au manque d'intérêt que Dazai voulait bien accorder à ses plaintes. Même à travers un téléphone, le brun pouvait très clairement l'imaginer passer sa main sur sa nuque comme pour en défaire des nœuds de stress invisibles et douloureux.

- Énervé. Exaspéré. Je ne te décris même pas l'état des locaux. Rashömon s'est fait plaisir en matière de destruction ce soir.

- Quel capricieux, soupira Dazai en souriant.

- Le fait est que le parrain n'est pas vraiment ravi de cette nouvelle décoration quelque peu apocalyptique. À l'avenir, il aimerait donc éviter que tu allies de nouveau ces deux-là pour n'importe laquelle de tes missions foireuses.

- Ils sont parfaits sur le terrain, lorsqu'ils sont ensemble. C'est Akutagawa qui le provoque sans cesse, une fois le travail terminé.

- Si ton petit protégé mal coiffé n'était pas aussi frêle et fragile, il saurait se défendre et lui faire fermer sa grande bouche.

- Un peu comme toi à l'époque, mon Chûya.

Que Dazai ne donnerait-il pas pour pouvoir voir le visage rougi de son partenaire à cet instant précis ? Physiquement, il avait toujours été réceptif à ses petites allusions charmeuses. En matière d'expression orale, c'était autre chose. Le temps que Chûya reprenne ses esprits et, trois, deux, un, ...

- Va te faire foutre !

Dazai n'entendit plus qu'un bip trop fort et régulier résonner dans son oreille. Il raccrocha à son tour, ravi d'avoir pu arracher une réaction aussi vive à sa petite limace. Le taquiner était en tout point, l'activité favorite du détective. Rien que pour cela, la vie à la Mafia lui manquait. Entendre Chûya s'énerver à raison de deux ou trois fois par mois, lorsqu'ils avaient l'occasion de se parler pour X raison, n'était clairement pas suffisant.

En proie à la nostalgie, Dazai chassa l'image du petit roux de son esprit et éteignit son ordinateur. L'heure était venue pour lui de rentrer aussi. D'ici demain, Mori se serait calmé, au même titre qu'Akutagawa et Chûya. Et alors tout redeviendrait tranquille jusqu'à ce qu'une nouvelle affaire nécessite l'intervention d'un de leur duo.

Il se rapprocha d'Atsushi qui ronflait adorablement sur le canapé de l'Agence. Dazai hésita quelques secondes entre la possibilité de le réveiller doucement et celle de le secouer vivement. Et il aurait sans doute opté pour la seconde option (bien plus amusante), si Atsushi ne s'était pas mis à marmonner dans son sommeil.

- Je suis ... désolé ...

Dazai s'immobilisa. Ainsi, le petit tigre-garou était du genre bavard une fois dans les bras de Morphée. C'était bon à savoir. Aucun filtre, ni réflexion au préalable, Atsushi était un véritable passage aux confidences. Alors son supérieur tendit l'oreille dans l'attente de la suite. Bon sang, ce qu'il rêvait d'un paquet de pop-corn en prime.

- Je ne ... je ne ...

- Tu ne quoooi ? murmura Dazai comme pour l'inciter à continuer.

- Ne le pensais pas ... ne voulais ... pas. Je ne voulais pas ... te faire de mal.

Les choses commençaient à être intéressantes. Atsushi était sans doute le gamin le plus tendre et gentil de cette planète. Il n'y avait probablement personne en ce monde qui mérite ces excuses.

Dazai se pencha davantage pour ne pas manquer une miette de la révélation. Une ex-petite amie qu'il aurait brusquement larguée ? Un collègue qu'il aurait déçu ? Ou peut-être une fourmi sur laquelle il aurait marché par mégarde ?

- Pardonne-moi ... Akutagawa ...

Hein ?


Appartement de Chûya Nakahara. 22h05.

Après une journée harassante à subir les plaintes de son collègue et ami au manteau noir, Chûya n'eut qu'une envie après avoir mangé : se fondre dans ses draps pour ne plus jamais en sortir. C'est ce qu'il aurait fait si un fauteur de trouble n'était pas venu frapper chez lui à cette heure tardive de la soirée.

Chûya serra les poings sur ses flancs.

- Je le tuerai, entendez bien ces paroles, un jour, je tuerai ce type, marmonna-t-il entre ses dents.

Car l'identité de son invité impromptu n'était pas à débattre. Il ne pouvait s'agir que de Dazai. Chûya réfléchit même à le laisser sur le pas de sa porte, sans s'en préoccuper, mais cela aurait été mal connaître ce maquereau capable de cogner jusqu'à ce qu'on daigne lui ouvrir.

Alors, au bout de la quatrième tentative, Chûya finit par céder et vint lui ouvrir, le regard noir. Dazai pénétra dans l'appartement sans même y avoir été invité et son ancien partenaire ne fut même pas surpris de cette absence de gêne. Il le connaissait trop bien pour ça.

- J'espère que quelqu'un est mort ou presque, parce que c'est la seule excuse que j'accepterais pour te voir débarquer à l'improviste comme ça, déclara Chûya.

- Ma limace, j'ai le plus grand des scandales à te raconter.

- Toi et tes rumeurs, vous pouvez remballer vos affaires et quitter mon plancher. Cela ne m'intéresse pas.

- Même si cela concerne quelqu'un de la Mafia ?

- Tu pourrais très bien m'apprendre que Kôyô a un enfant caché ou qu'Hirotsu chante dans un cabaret tous les samedis soir, que je m'en ficherai pas mal. Alors, dehors.

Dazai ne se départit pas de son sourire, ce qui commença sérieusement à intriguer Chûya.

- Et si je te disais qu'Akutagawa plait énormément à Atsushi ? l'interrogea Dazai.

Cela n'avait peut-être l'air de rien mais aux vues de leur situation, les deux propositions qu'avait fait Chûya précédemment, étaient toujours plus probables que ce que cette momie ambulante venait de lui énoncer.

Atsushi et Akutagawa ... N'importe quoi.

- Tu délires complètement, mon pauvre Dazai, déclara-t-il en déposant le dos de sa main contre son front. Tu as de la fièvre qui justifierait une telle connerie ou tu es juste complètement stupide ?

- Aussi fort puis-je avoir envie de te voir jouer les infirmiers, je peux t'assurer que je ne mens pas. Atsushi n'a pas cessé de parler dans son sommeil cette dernière heure et j'ai entendu des choses assez croustillantes.

- Je ne suis pas certain de vouloir en savoir plus, c'est ... trop bizarre.

- S'il te plaît, Chûya. Il n'y a qu'à toi que je peux en parler.

L'intéressé soupira. Il n'avait pas le temps pour ces gamineries, tout ce qu'il voulait, c'était dégager cet intrus de son appartement et dormir.

- Ton petit protégé fantasme sur mon collègue, très bien. Et alors ? Qu'est-ce que tu veux que je te dise ?

- Rien du tout. Tu ne dis rien et tu m'aides, lança Dazai.

- À faire quoi ?

- À les mettre ensemble.

Chûya eut tout le mal du monde à se retenir de rire. En vain. Il y avait longtemps qu'il n'avait pas entendu une telle absurdité et sur le coup, il félicita intérieurement Dazai pour être parvenu à le dérider de cette façon.

- Tu es cinglé, parvint-il à dire entre deux éclats de rire. Tu comptes sérieusement essayer de jouer les entremetteurs ?

- Je n'en avais pas conscience jusque-là, mais maintenant qu'Atsushi et sa langue trop bien pendue m'ont mis cette hypothèse dans la tête, je revois tous leurs moments passés ensemble sous un autre angle ! Il y a des regards qui ne trompent absolument pas, aussi bien du côté d'Atsushi, que d'Akutagawa !

- Tu es en train de suggérer que cette tête de mule au sang chaud aurait des sentiments pour ce même tigre-garou qu'il ne cesse de dire vouloir massacrer jusqu'à ce qu'il n'en reste que de la poussière ?

- Ce qu'Akutagawa peut manquer de romantisme, soupira Dazai.

Chûya déposa une main faussement compatissante sur l'épaule de son ex-coéquipier et tâcha de lui offrir le sourire le plus hypocrite dont il était capable.

- Ne compte pas sur moi pour jouer les cupidons, déclara-t-il.

- Oh, allez, ma limace, je n'y arriverai pas sans toi !

- Je n'ai pas l'intention de perdre mon temps avec une histoire d'amour que ton esprit tordu a créé de toute pièce, par manque de divertissement. Oublie l'idée.

- Il ne s'agit pas d'ennui. Je suis persuadé qu'il y a quelque chose à exploiter.

- Laisse tomber.

Dazai grogna toute sa contrariété comme un gamin à qui l'on viendrait de refuser un tour de manège. Mais Chûya comprit rapidement qu'il ne se laisserait pas démonter lorsqu'un sourire espiègle vint lui fendre le visage. Dazai se rapprocha dangereusement de lui.

- En fait, tu as peur de m'aider et de constater que j'ai raison, déclara le brun, sûr de lui.

- Qu'est-ce que tu racontes encore ?

- Tu n'as pas l'air de me croire quand je te dis qu'Atsushi et Akutagawa pourraient bien ressentir quelque chose l'un pour l'autre. Et ça te tuerait d'avouer que j'ai eu le nez fin les concernant. N'est-ce pas ?

- Au contraire, rien ne me ferait plus plaisir que de voir la défaite sur ton visage, à l'instant même où ton petit jeu tordu les poussera à s'entretuer. Mais je n'ai pas de temps à perdre, alors si tu veux bien porter ton corps de lâche à l'extérieur, je t'en serais gré.

Dazai haussa des épaules, sans s'avouer vaincu et un dernier cheminement se fit dans son cerveau, avant qu'il ne se retourne.

- Et si on pariait ? proposa-t-il.

Comme il s'en doutait, il parvint à capter l'attention de Chûya de cette simple phrase.

- Parier quoi ?

- Mon hypothèse. Tu dis qu'ils ne ressentent que de la haine l'un envers l'autre, et moi, je dis le contraire. Tu m'aides à éclaircir ce mystère et le perdant devra quelque chose au gagnant.

- Quel genre de chose ?

- À toi de me le dire, mon Chûya. Qu'est-ce qui te ferait envie et que je pourrais t'apporter ?

Le mafieux préféra ignorer le sous-entendu douteux qui résonnait en écho derrière les paroles du maquereau. Il serra ses poings comme si cela pouvait empêcher le feu de grimper jusqu'à ses pommettes et fit mine de réfléchir le temps de calmer ses nerfs.

- Si je gagne, tu m'achètes la bouteille de Pétrus la plus vieille et la plus chère du marché français et tu me fais la promesse de ne plus jamais mettre un pied dans mon appartement, quémanda Chûya. C'est clair ?

- On ne peut plus clair, ma limace. Et si je gagne, tu devras jouer mon esclave pendant vingt-quatre heures. Ça te convient ?

L'idée d'être au service de ce clown suicidaire était des plus ragoûtantes mais Chûya ne voulait pas paraître trop faible. Une journée, ce n'était pas grand-chose après leurs nombreuses années passées dans la Mafia ensemble. Et puis de toute façon, il n'y avait pas la moindre chance pour que Dazai ait raison concernant Atsushi et Akutagawa.

- Ça marche, déclara-t-il.

Jamais le brun n'avait paru aussi fier de lui. C'était une expression dangereuse et qui ne présageait rien de bon. Pour autant, il ne bougea pas du plancher.

- Tu comptes sortir de chez moi, maintenant ?

- Tu plaisantes ? On a toute une stratégie à établir. Je compte bien pousser nos deux tourtereaux dans les bras l'un de l'autre.

- Tu me fais pitié.

- Mais tu vas m'aider, hein ?

- Oui, je vais t'aider. T'aider à te rendre compte de ta propre connerie.

- J'ai hâte de voir ça, annonça Dazai en s'installant sur le canapé.

Quel boulet ... pensa Chûya.


Baie de Yokohama. 08h13.

Chûya aurait pu dire avant l'heure que cette rencontre était une mauvaise idée. D'ailleurs, il l'avait fait. Tout le long de la nuit que Dazai avait passé à squatter son canapé, il n'avait pas cessé de lui répéter que cet arrangement n'allait causer que des problèmes. Mais comme tout bon maquereau suicidaire qui se respecte, le détective avait eu vite fait de balayer les remarques de son ancien partenaire, pour s'enfoncer davantage dans son plan farfelu.

C'est ainsi qu'il se retrouvait, contraint par ce satané pari, devant l'un des hangars vides de la baie de Yokohama, à huit heure du matin, entouré d'un Dazai excité, d'un Atsushi perplexe et d'un Akutagawa énervé.

- Je peux savoir ce qu'on fait ici ? demanda Atsushi à l'intention de son collègue de l'Agence.

- Bon sang, est-ce que tu peux te taire ? répliqua Akutagawa. T'entendre parler me donne envie de t'arracher les yeux.

- Trouve-toi un autre passe-temps que celui de m'emmerder, ça t'évitera d'intervenir dans des conversations dans lesquelles tu n'es pas invité.

- Je vais le buter.

Chûya soupira, exaspéré, tandis que Dazai s'interposait joyeusement entre les deux jeunes adultes, visiblement prêts à se massacrer. Dans un sens, le mafieux aurait dû se réjouir de les voir se disputer de cette façon. Il était en bonne voie de gagner son pari, mais était-ce bien suffisant pour lui faire oublier qu'il n'avait aucune envie d'être ici ? Pas vraiment ...

- Il est beaucoup trop tôt pour ces conneries, murmura-t-il pour lui-même.

- Allons, les enfants, calmez-vous, chantonna Dazai en empoignant Atsushi et Akutagawa par leur col respectif. Évitons les meurtres pour aujourd'hui. Ce serait fâcheux que vous vous entretueriez avant de savoir pourquoi nous vous avons fait venir ici.

- Pourquoi TU les as fait venir ! corrigea Chûya.

- Excusez ma limace, elle n'a pas eu sa salade ce matin.

Chûya sentit ses poings se serrer d'agacement. Il aurait dû parier sur le fait qu'il tuerait Dazai avant qu'Akutagawa n'ait le temps de le faire avec Atsushi. Là, au moins, la finalité aurait été satisfaisante dans tous les cas.

- Je t'en ficherais de la salade, répliqua-t-il de manière tout aussi puérile.

- Bon, sérieusement, qu'est-ce qu'on fabrique là ? demanda Akutagawa, énervé.

Dazai sourit largement et relâcha sa prise autour des deux adolescents, avant de revenir se placer aux côtés de son ancien partenaire. Il se racla exagérément la gorge comme pour ajouter du sérieux à la situation.

- Abruti, cracha Chûya dans sa barbe.

- Si vous êtes ici tous les deux, c'est parce que Chûya pense TOUT COMME MOI, que vous êtes les dignes successeurs du Double Noir.

Loin de s'esclaffer face à cette idée absurde comme l'aurait cru Chûya, Atsushi et Akutagawa regardèrent leurs mentors avec un air aussi blasé qu'étonné.

- Vous plaisantez ? demanda simplement le jeune homme au manteau noir.

- C'est d'assez mauvais goût, même moi je le reconnais, ajouta son homologue.

Dazai força un petit coup de coude à Chûya et se pencha à son oreille.

- Tu vois ? Ils sont déjà d'accords, c'est fantastique.

- Tu m'épuises.

- J'aimerais bien, figure-toi.

Le roux se tendit et grinça des dents face à cette remarque explicite. Il pria de toute son âme que les deux plus jeunes n'aient pas entendu la répartie de Dazai, ce qui était bien vain quand il suffisait de voir son visage en feu pour comprendre.

Fier de son effet, le détective reporta son attention sur leurs collègues.

- Nous sommes très sérieux. Vous avez eu l'occasion de faire quelques missions tous les deux et jusqu'à présent vous avez eu d'excellents résultats.

- C'était à contrecœur, précisa Akutagawa.

- Peu importe. Le fait est que vous fonctionnez parfaitement bien ensemble.

À défaut de pouvoir réfuter ça, les deux concernés croisèrent les bras comme pour se protéger de cette vérité qu'ils ne voulaient pas admettre.

- Pour cette raison, poursuivit Dazai, Chûya et moi, nous aimerions vous transmettre certaines de nos techniques.

En l'entendant, le mafieux releva vivement la tête, le cœur étrangement lourd. Leur communiquer leurs secrets de terrain ? Il n'était pas certain de le vouloir. C'était quelque chose qu'il partageait avec Dazai seulement, tout leur passé commun résidait en ces stratégies qu'ils avaient établis ensemble. Ce n'était censé appartenir qu'à eux. Même s'ils n'avaient plus l'occasion de les appliquer ...

Chûya s'efforça de ravaler sa rancœur et se contenta de hocher la tête.

- Inutile, déclara Akutagawa. Si ce n'était pas déjà assez clair, je vais le répéter : je n'ai pas la moindre intention de retravailler avec ce sauvage.

- Dis le type qui a tenté de me couper en deux la première fois qu'on s'est vu !

- Et je regrette chaque jour de ne pas avoir réussi !

- Continuez comme ça et je vous oblige à vous embrasser, lâcha soudain Dazai.

Et alors que Chûya s'imaginait déjà les entendre exprimer tout leur dégoût, ils se contentèrent de s'éloigner davantage l'un de l'autre en grimaçant légèrement. Mais à l'instar du roux quelques minutes plus tôt, il était impossible de passer à côté de leurs joues rougies. Impossible ... Il ne se pouvait pas que Dazai ait raison ...

Pourtant, ce dernier souriait de toutes ses dents comme s'il avait déjà remporté leur pari. Il osa glisser ses doigts dans la longue mèche de Chûya, déclenchant mille et un frissons le long de sa colonne vertébrale.

- Vingt-quatre heures tout à moi, murmura-t-il, provocateur. Qu'est-ce que je vais bien pouvoir faire de toi, ma limace ?

- La ferme !

Chûya se dégagea de sa prise et secoua la tête comme pour remettre ses neurones en place. Ce crétin fini allait lui payer ce petit jeu mesquin.

- Bien, relança Dazai comme si de rien n'était. On va commencer par la plus simple et efficace de nos stratégies. Elle s'appelle « Remords et crapauds ».

Le mafieux s'exaspéra de leur propre stupidité quant aux noms de leurs techniques et qu'ils avaient déterminé après plusieurs verres un soir au Lupin. Un fait qui ne manqua pas de forcer Atsushi et Akutagawa à étouffer un rire à peine contenu. Dazai ne s'en formalisa pas le moins du monde et poursuivit son explication.

- Il s'agit de faire croire à votre ennemi que vous comptez attaquer seul, pour l'obliger à se concentrer uniquement sur vous. Votre partenaire lui, doit rester en retrait, hors de sa vue et de sa portée jusqu'à ce que votre adversaire lance son attaque, et intervienne par surprise au dernier moment.

- Donc ... le premier des deux serre de leurre ? interrogea Atsushi.

- C'est qu'il comprend vite pour un idiot, soupira Akutagawa. L'avantage de cette technique, c'est que comme tu es le plus petit, se serait à toi de rester caché, avant de prendre tous les risques.

- Tu as beaucoup d'espoir si tu crois que j'interviendrais pour te sauver, répliqua le tigre.

- AH ! s'exclama Dazai. Voilà un excellent point à aborder.

Comme d'habitude, la simple intervention de ce maquereau suffit à recapter l'attention des deux adolescents. Il se glissa derrière Chûya et passa ses deux bras par-dessus ses épaules dans une étreinte qui fit se crisper le plus petit.

- La confiance, énonça Dazai. C'est la chose la plus importante à retenir. Vous devez croire l'un en l'autre. Autrement, ce sera l'échec assuré.

- Attendez, vous allez nous dire que vous vous faites confiance tous les deux ? se moqua Akutagawa.

Chûya sentit le poids du menton de Dazai sur son épaule et celui de son regard en coin sur sa gauche. Il attendait qu'il réponde en premier et le mafieux savait parfaitement que dans une telle situation et avec sa présence aussi proche, il serait incapable de mentir et d'être convaincant. Il baissa la tête pour masquer sa gêne.

- Il est le seul à qui je confierais ma vie, avoua-t-il.

Il eut presque l'impression de sentir la prise taquine de Dazai se resserrer possessivement autour de lui. Enfin ... Il avait sûrement rêvé.

- Et la réciproque est tout aussi vraie, répliqua le brun.

De quoi laisser Atsushi et Akutagawa sans voix. Difficile de leur en tenir rigueur. Personne n'aurait pu deviner un tel fait étant donné les rapports constamment houleux qu'entretenaient les deux ex-coéquipiers.

Avec un léger pincement au cœur, Chûya sentit Dazai le relâcher pour revenir se placer à côté de lui.

- C'est à cette confiance que je veux vous voir arriver, continua ce dernier.

- Pourquoi j'irais confier ma vie à quelqu'un qui veut ma mort ? demanda Atsushi.

Dazai haussa les épaules.

- Parce qu'il ne laissera jamais personne d'autre avoir le privilège de te tuer ? proposa-t-il.

Chûya plaqua une main sur son front. Quel abruti. Et le pire, c'était que ce raisonnement tenait la route. Jamais Akutagawa n'autoriserait quiconque à avoir la peau d'Atsushi à part lui. C'était un fait suffisant pour savoir qu'en cas de mission commune il ne le tuerait pas pour ne pas faire foirer leur plan, tout en le protégeant de toutes menaces susceptibles de lui arracher sa proie.

- Et puis on a toujours besoin de plus petit que soit, acheva Dazai dans un sourire niais à souhait.

C'était trop. C'est à peine si Chûya eut le temps de calculer sa trajectoire que sa jambe s'élevait déjà pour aller frapper contre la tête du détective. Mais bien entendu, Dazai esquiva le coup en empoignant la cheville du roux, jusqu'à le faire basculer sous lui pour le plaquer au sol.

Chûya se débattit en vain contre la pression que Dazai exerçait désormais sur ses poignets, de part et d'autre de son visage, sa tête de momie satisfaite et souriante au-dessus de la sienne.

- Et un jour, vous vous connaîtrez par cœur au point de pouvoir anticiper les faits et gestes de l'autre, conclut Dazai.

- Je te déteste, cracha Chûya.

Une déclaration bien contradictoire si l'on en croyait les battements affolés de son cœur. Ils se fixèrent longuement, oubliant presque la présence d'Atsushi et d'Akutagawa à côté d'eux.

- Est-ce qu'on peut y réfléchir ? demanda le tigre-garou.

Cette question força Dazai et Chûya à revenir sur terre et tous deux tournèrent la tête vers leurs supposés élèves. Akutagawa ne releva pas mais hocha la tête comme pour montrer qu'il était d'accord avec Atsushi.

Après une seconde de réflexion, Dazai daigna enfin lâcher les poignets du mafieux et se redressa en époussetant sa veste.

- Bien sûr. Prenez la journée pour y réfléchir. On se retrouve ici demain matin, même heure pour en discuter.

Cet arrangement sembla convenir à tout le monde et bientôt Atsushi rappela qu'ils feraient mieux de retourner à l'Agence avant l'arrivée du patron.

Encore sous le contre coup de leur trop grande proximité, Chûya demeura au sol, les yeux rivés vers le ciel bleu. C'est à peine s'il entendit ce satané maquereau leur souhaiter une bonne journée avant de partir. Journée que Chûya aurait sans doute passé à ruminer par terre si la tête d'Akutagawa n'était pas apparu dans son champ de vision au-dessus de lui.

- Il faut qu'on parle.


Locaux de la Mafia Portuaire. 09h34.

Chûya ragea contre une pierre ayant eu le malheur de se trouver sur sa route et qu'il envoya valser à l'autre bout de la base d'un seul coup de pied. Son cœur n'avait pas cessé de tambouriner à un rythme affolé depuis que Dazai l'avait plaqué au sol. Il pouvait encore sentir le poids de son corps sur le sien et le charme de son sourire satisfait au-dessus de son visage.

- Vous allez encore le nier longtemps ?

La demande d'Akutagawa sortit Chûya de sa colère et l'obligea à desserrer les poings et la mâchoire. Il s'efforça de reprendre contenance et se tourna vers son collègue, alors qu'ils arrivaient devant les locaux de la Mafia.

- Nier quoi ? Qui ?

- Ce que tu peux être idiot parfois. Je parle de toi et de Dazai.

Chûya se sentit rougir à nouveau et jura contre cette réaction typique chez lui et qu'il ne pouvait pas contrôler.

- Je ne vois pas de quoi tu parles, répondit-il en fuyant le regard de son collègue.

- Moi, je vois très bien.

Akutagawa plaqua une main théâtrale sur sa poitrine et prit une voix bien trop aigüe pour pouvoir imiter Chûya.

- « Il est le seul à qui je confierais ma vie », répéta le jeune capitaine d'un ton exagérément dramatique.

- Je vais te casser la main si tu ne cesses pas ta petite comédie.

Loin de faire son effet, cette menace ne fit que rire légèrement Akutagawa. Dans un sens, Chûya apprécia ce petit moment de détente au cœur de leur quotidien toujours plus sombre et triste.

- Plus sérieusement, reprit le brun. Je n'arrive toujours pas à croire que vous n'ayez pas réalisé que vous aviez des sentiments l'un pour l'autre.

- C'est toi qui délires.

- Oui, bien sûr. À tel point que c'est aussi mon esprit qui vous a imaginé sur le point de vous arracher vos fringues à même le sol, tout à l'heure.

- On ne faisait que vous montrer une technique d'attaque à Atsushi et toi ! relança naïvement Chûya.

- Est-ce que toutes vos « attaques » manquent de vous faire finir dans une chambre d'hôtel ?

Le roux grogna dans son coin, à court de répartie. Il était visiblement impossible de faire entendre raison à Akutagawa. Et ce dernier devait probablement se dire la même chose concernant le roux. C'était un dialogue de sourds.

- Tu sais, si vous vouliez vous revoir Dazai et toi, vous n'aviez pas besoin de trouver une excuse minable en nous impliquant Atsushi et moi, relança Akutagawa.

- N'importe quoi ! À la base, il était surtout question de vous ! Dazai et son esprit tordu pensait que vous étiez ...

- Je me fiche bien de ce que Dazai pense. Ce que je sais, c'est que le tigre-garou et moi, nous étions clairement de trop ce matin.

Il enfouit ses mains dans ses poches et laissa son collègue sur cette dernière phrase.

- Avant d'envisager de former un nouveau Double Noir, essayez de régler les non-dits de celui d'antan.


Baie de Yokohama. 07h46.

Au grand étonnement de Chûya, Dazai n'arriva qu'une minute après l'heure convenue. Ce qui revenait, dans son cas, à arriver en avance. Dans un sens, il aurait peut-être même préféré qu'il soit retard au point où Chûya n'aurait pas eu suffisamment de temps pour lui parler. C'était une excuse minable, mais plus il voyait son ex-coéquipier avancer, plus il se sentait nerveux.

Le temps que Dazai traverse les quelques mètres qui les séparaient, le mafieux rumina encore les mille et une pensées qui l'avait tenu éveillé toute la nuit, après la réflexion d'Akutagawa. Il avait raison. Dazai et Chûya avaient besoin de parler, de mettre les choses à plat concernant leur partenariat passé.

- Tu es bien matinal, ma limace, lança le détective une fois à sa hauteur. Qu'est-ce qui nécessite ma présence un quart d'heure avant l'arrivée des deux monstres ?

- Je ...

Il ne savait pas formuler la chose. À dire vrai, il ne savait même pas quelle chose il voulait lui dire. Tout un tas de phrases contradictoires arrivaient à flot dans son esprit et se bousculaient pour se frayer un chemin jusqu'à sa langue, allant du « Tu me plais terriblement » à « Je meurs d'envie de t'envoyer mon poing dans la figure ».

Il baissa la tête, pathétique. Il allait se ridiculiser une nouvelle fois devant cet homme qui avait la fâcheuse tendance de le faire sortir de ses gongs.

- Je ne sais pas vraiment pourquoi je t'ai demandé de venir, avoua-t-il.

C'est à peine s'il osa regarder la réaction de son ancien partenaire, lequel vint déposer une main fraiche et apaisante sur son front.

- Se pourrait-il que mon petit porte-chapeau ait de la fièvre ? le taquina-t-il.

- C'est toi qui me rends fiévreux, cracha-t-il en balayant sa main.

Il ne se rendit compte qu'après coup du manque de subtilité qui se cachait derrière sa phrase et tenta vainement de se rattraper, face à la mine réjouie de Dazai.

- Enfin, je veux dire que tu me rends malade d'énervement !

- Oui, c'est évidemment ce que tu as voulu dire.

- Ne te fous pas de moi.

- Je n'oserais pas, mon Chûya.

Cette marque de possession anodine brisa le peu de défenses qu'il restait au mafieux. Il passa une main agitée sur sa nuque comme pour en dénouer la tension qui s'y était accumulée depuis quatre ans.

- J'arrête, déclara-t-il. Je ne veux pas continuer ce petit jeu.

- Et le pari, alors ? fit Dazai d'un air déçu. Je ne t'ai jamais vu abandonner avant.

- Je n'ai pas la moindre envie de passer mes journées collé à toi, alors que je ...

Une fois encore, il s'interrompit avant d'en dire trop, mais c'était sans compter l'entêtement légendaire de sa moitié qui vint l'obliger à relever la tête, en prenant son menton entre son pouce et son index.

- Alors que quoi ? l'encouragea-t-il.

- ... Alors que je ne te supporte pas, mentit Chûya. Et parce que vouloir caser Atsushi et Akutagawa ensemble, ça n'a aucun sens.

Dazai laissa planer un léger silence et sur le moment, Chûya se demanda s'il l'avait ne serait-ce qu'écouter. Le brun observait le plus petit avec sérieux, comme s'il mémorisait chaque contour de son visage. Puis, il finit par fermer les yeux dans un soupir.

- Tu sais pourquoi je suis aussi convaincu de l'amour qu'il y a entre Atsushi et Akutagawa ? l'interrogea-t-il.

- Dis toujours.

Avant de répondre, Dazai déplaça sa main pour venir la déposer sur la joue de Chûya. Il sourit en sentant la chaleur de la peau du roux enflammer presque instantanément sa paume.

- Parce qu'ils se regardent de la même manière que nous.

Chûya se figea en sentant son cœur menacer de s'échapper de sa poitrine. Il avait forcément rêvé. Dazai n'avait pas pu lui sortir une phrase pareille, pas avec tout ce qu'elle laissait sous-entendre.

- Qu'est-ce que tu veux dire ? osa-t-il demander.

- Que je suis tout aussi sûr des sentiments de nos deux protégés, que du fait que tu ne me repousseras pas si je t'embrasse, là, maintenant, tout de suite ?

- Essaye un peu pour voir.

Chûya fut bien idiot de croire que Dazai ne répondrait pas à cette provocation. Il eut à peine le temps de terminer sa menace voilée que le détective déposait sa bouche contre la sienne, s'assurant de raffermir sa prise autour de son visage pour l'empêcher de s'échapper. Peine perdue. Même s'il avait été libre de ses mouvements, Chûya ne serait pas parti. Au contraire, passée l'effet de surprise, il ne put que se fondre sous cet échange dont il avait rêvé tant d'années sans jamais oser y croire. La réalité des lèvres de Dazai contre les siennes restait bien trop fantasmagoriques pour qu'il prenne le risque de ne pas en profiter. Qui sait s'il n'était pas réellement en train de délirer ? Peut-être qu'une fois ce merveilleux baiser achever, il se réveillerait dans son lit, avec le même creux habituel dans la poitrine ...

Alors Chûya approfondit leur échange, se fichant bien de paraître désespéré. Il passa ses bras autour du cou de Dazai et prit soin de plaquer son corps brûlant contre celui du plus grand. À l'image de leur efficacité sur le terrain, leur baiser se poursuivit sur une harmonie millimétrée et bien trop parfaite pour être anodine. C'était comme si chacun avait ancré en son âme, la manière de faire flancher l'autre.

Dazai déplaça ses mains sur sa taille, qu'il pressa pour le serrer davantage contre lui. Ils auraient sûrement pu rester ainsi une éternité sans la voir passer, si un raclement de gorge exagéré n'était pas venu les interrompre.

- Eh bien, vous en aurez mis du temps.

Dazai et Chûya se tournèrent vivement pour faire face à Akutagawa et Atsushi, sans s'éloigner pour autant. Le détective ne se démonta pas et garda son expression assurée, tandis que Chûya se morfondait dans sa gêne.

- Je t'avais dit que ce n'était qu'une question d'heure, reprit à Akutagawa à l'intention d'Atsushi. Tu me dois cinq mille yens.

- Attendez, vous avez parier sur nous ? s'exclama Chûya.

- Ce n'est pas ce que vous avez fait avec nous, peut-être ?

Les deux anciens partenaires se fixèrent, honteux d'avoir été si peu discrets au point de se faire démasquer par leurs collègues, plus jeunes et inexpérimentés. Mais leur gêne se mua rapidement en choc lorsqu'ils virent Akutagawa venir entrelacer ses doigts à ceux d'Atsushi.

- Dommage pour vous, vous êtes en retard de trois mois déjà, annonça-t-il.

- TROIS MOIS ?

Sur ce point, même Dazai ne l'aurait pas imaginé. Il prévoyait de les faire tomber amoureux l'un de l'autre alors que leur couple durait déjà depuis des semaines. Détective en carton ...

Atsushi sourit, les joues légèrement rosées.

- Akutagawa et moi, on en est un jour venu à discuter de vous et des sentiments évidents que vous ressentiez l'un pour l'autre sans vouloir vous l'avouer. On s'est dit que ce serait une bonne idée de vous pousser à voir la vérité en face. Et je savais que Monsieur Dazai ne résisterez pas à l'envie de se mêler de mes histoires de cœur et que, Akutagawa étant dans l'équation, il demanderait de l'aide à Monsieur Nakahara.

- Donc ... Quand tu parlais dans ton sommeil, c'était du vent ? demanda Dazai. Tu me manipulais ?

- J'ai réussi, non ?

Chûya dût bien reconnaître la malice et l'intelligence de leurs deux « élèves ». Ils s'étaient fait berner en beauté et avait été contraints de se réunir, et d'affronter leurs sentiments. Au fond, étant donné le résultat, ils pouvaient difficilement leur en vouloir.

- Est-ce qu'on va avoir des problèmes ? demanda Atsushi en se rapprochant instinctivement d'Akutagawa.

- Pas vraiment, répondit Dazai en haussant les épaules. Dans un sens, c'est comme si j'avais gagné mon pari. Alors ma limace, tu vas devoir rester collé à moi toute une journée.

Chûya grogna d'exaspération.

« Idiot ... J'espère bien que cela dura plus de vingt-quatre heures. »

Il se retint évidemment de répondre ça, mais à en juger par le regard de Dazai, les mots étaient inutiles pour qu'il comprenne. Il lui offrit un sourire et se pencha pour embrasser le sommet de son crâne.

- Quel beau quatuor on fait, déclara le grand détective. Il ne manquerait plus que Fukuzawa et Mori se mettent ensemble.

Et pourquoi pas ?