+ BONUS II
Forteresse de Shibusawa. 02h37.
- Lâche-moi, enfoiré, réclama Chûya.
Il avait beau mettre toute la colère du monde dans sa voix, il n'en restait pas moins peu convaincant. Il était peut-être épuisé mais la pression que Dazai exerçait à l'arrière de son crâne n'était pas suffisamment forte pour qu'il ne puisse pas s'en dégager tout seul. Cette proximité, aussi gênante pouvait-elle être aux vues de n'importe qui, pour Dazai et Chûya, c'était davantage quelque chose de familier.
- Il y a encore du brouillard, expliqua calmement Dazai. Je ne voudrais pas que tu te fasses toucher toi aussi. Connaissant toute la puissance de ton pouvoir, je n'ose même pas imaginer ce qui arriverait si un Chûya maléfique venait à se manifester.
- Abruti ! Je peux me débrouiller tout seul !
- Reste tranquille, lui intima Dazai en pressant sa tête un peu plus.
Chûya lutta quelques secondes de plus en rageant contre son ancien partenaire et cette position délicate dans laquelle il le maintenait. Mais rapidement la fatigue lié à son combat le terrassa, et il se laissa emporter par l'épuisement, contre la cuisse de Dazai.
Chûya se réveilla avec de sérieuses courbatures et les effets de sa Corruption encore sensibles dans son cœur et ses poumons. Néanmoins, il ouvrit les yeux en douceur, bercé par les caresses qu'on prodiguait sur ses cheveux.
Il peina à se rappeler des derniers évènements, mais peu à peu, les souvenirs lui revinrent à mesure que sa vision s'éclaircissait. Les yeux rivés sur le ciel, il se souvint de son saut dans le vide, de sa lutte contre le dragon, du coup de poing magistral qu'il avait envoyé dans la face endormie de Dazai et de la douceur de la main de ce dernier sur sa joue. Ainsi que ...
Il ouvrit largement les yeux, une grimace de gêne sur le visage. Il s'était endormi sur les genoux de Dazai sans la moindre honte. Il s'était écroulé de faiblesse sur son ancien partenaire, comme s'il ne possédait pas la moindre force, ni volonté. Quelle humiliation ...
Il tenta de se relever, mais à l'instar de la première fois, Dazai le força à reposer son crâne sur ses genoux et poursuivit ses massages.
- Reste allongé, ordonna-t-il simplement. Il reste encore des résidus de brume.
- J'ai dormi combien de temps ?
- Environ trente-cinq minutes. Ça s'agite encore du côté d'Atsushi et d'Akutagawa.
- Tu ne comptes pas aller les aider ?
- Je leur fais confiance. Ils réussiront.
Dazai se pencha de manière à atterrir dans le champ de vision de Chûya. Cette tête de momie au sourire charmeur lui masquait les étoiles sans vergogne. Et le pire, c'était que Chûya préférait de loin ce tableau à celui du ciel. Il tourna le visage sur le côté, en espérant que Dazai ne remarquerait pas le rouge de ses pommettes. Mais c'était là sous-estimer son partenaire.
Dazai délaissa ses cheveux pour venir déposer ses mains sur les joues de Chûya, le forçant à remettre sa tête droite pour qu'ils puissent se regarder dans les yeux.
- Et puis, je crois savoir que quelqu'un d'autre a besoin de mon aide en ce moment.
- Tu parles ! C'est toi qui errais dans le vide, il n'y a pas si longtemps, empoisonné comme une princesse de contes pour enfants !
- Quelle chance que mon prince soit arrivé. Même si ta façon de me réveiller a été bien plus violente que ce à quoi j'aurais dû m'attendre.
En guise de réponse, Chûya lâcha un grognement et souleva faiblement ses propres mains pour dégager celles de Dazai de son visage. Sans se vexer, le détective reprit ses caresses sur son cuir chevelu, dans un silence apaisant.
Ils restèrent ainsi quelques secondes, sans rien dire, appréciant secrètement la présence rassurante de l'autre au milieu de ce décor post-apocalyptique. Mais Chûya peinait à se détendre, revivant encore et encore les évènements de la soirée, le cœur battant au rythme de l'angoisse qu'il avait ressenti les heures précédentes.
- Tu aurais pu mourir, marmonna-t-il soudainement.
- Je l'étais déjà, répondit Dazai. En quelque sorte. L'antidote m'a sauvé, sans quoi, j'aurais fini par mourir dans mon sommeil.
- Donc tu le savais ... Tu avais prévu tout ce qui arriverait.
- Comme toujours, mon Chûya. Tu sais bien que personne ne peut me devancer sur ce terrain.
- Mais tu y es allé quand même... Tu savais que tu courrais à ta perte, pourtant tu t'es quand même jeté dans la gueule du loup. Et le pire, c'est que tu n'as pas hésité.
- Pas une seule seconde, non.
Chûya serra faiblement les poings contre ses flancs et grinça des dents.
- Tu n'es qu'un enfoiré d'égoïste, l'accusa-t-il.
- J'ai fait ça pour sauver tout le monde.
- Non, c'est faux ! Tu as fait ça pour satisfaire tes envies de suicidaire maniaque et obstiné ! Comme toujours, à aucun moment, tu n'as réfléchi au mal que ta disparition pourrait causer à ceux de ton entourage ! Tu n'as pensé à personne !
- Au contraire, je n'ai pas cessé de penser à toi, une seule putain de seconde !
Le mafieux se figea sous le coup de ces derniers mots. Il n'en saisit pas tout de suite le sens, alors il releva la tête dans l'espoir de voir le visage de Dazai et les secrets qu'il recélait. En vain. C'était au tour du maquereau de fuir le regard de son ancien partenaire, les yeux perdus dans le vague.
Dazai examina les ruines qui les entouraient, appréciant la fraîcheur de la nuit et le silence qui s'en accompagnait. Il inspira profondément, avant de reprendre.
- J'ai pensé à toi et à cette confiance entre nous, qui est probablement la seule chose en laquelle je crois encore. J'ai pensé à ta dévotion, à ton entêtement légendaire et à ton impulsivité. J'ai su que tu refuserais d'abandonner, quoi qu'on t'en dirait. Que tu n'accepterais jamais ma mort sans avoir vu mon cadavre de tes propres yeux. Et que tu viendrais me chercher. Parce que c'est ainsi que ça fonctionne entre nous et que ...
- J'étais prêt à mourir pour toi, l'interrompit Chûya d'une voix tremblante. J'ai usé de ma Corruption alors qu'il y avait de fortes chances que tu ne sois déjà plus de ce monde. J'aurais pu y rester.
Chûya lâcha un rire nerveux, hébété par sa propre bêtise.
- Comment est-ce que je peux encore agir comme ça ? Après tout ce que tu m'as fait ?
Dazai vint glisser sa main sur la gorge du plus petit et cambra légèrement sa tête de manière à ce que leurs regards se croisent de nouveau.
- Parce que, malgré tout ce qu'on peut en dire, toi et moi, on ne saura jamais vivre dans un monde où l'autre n'existe pas, répondit le brun. Le jour où tu meurs, je meurs aussi. Et après ce qu'il s'est passé cette nuit, j'imagine que la réciproque fonctionne tout autant.
- N'importe quoi.
- Que tu l'acceptes ou non, Chûya, c'est ainsi que ça se passe. C'est un fait avéré depuis que Mori a eu l'idée de nous associer, il y a plus de huit ans. C'est comme un théorème irréfutable.
- Quel genre de théorème ?
Le détective lui sourit tendrement et se pencha légèrement en avant, faisant effleurer ses boucles brunes sur le front de Chûya.
- Le genre qui dit que si l'un tombe, l'autre sera toujours là pour le rattraper.
Le mafieux se perdit un instant dans ces paroles et dans ces yeux marrons qui le fixaient intensément. Est-ce que c'était vrai ? Est-ce qu'à eux deux, ils étaient parvenus à créer quelque chose d'aussi pure et véridique ?
- Au fond, tout est une affaire de gravité, ajouta Dazai en riant légèrement.
Chûya ne manqua pas de frapper faiblement du poing sur le front de son ancien partenaire, pour lui faire entendre combien son jeu de mot était médiocre. Ce qui était en contradiction direct avec le sourire qui lui fendait le visage, mais il s'en fichait pas mal.
- J'imagine que oui, reconnut Chûya. Sans quoi je serais déjà capable de me relever.
- Peut-être qu'en réalité, tu ne veux pas reconnaître que je suis extrêmement confortable. Et moi, je suis suffisamment galant pour te laisser te reposer.
- Abruti. Je te rappelle qu'il y a encore une heure, c'est toi qui jouais les princesses endormies.
- Je te trouve bien audacieux d'oser m'appeler comme ça, quand on sait que tu es incapable de connaître tes classiques, le provoqua Dazai.
- Qu'est-ce que tu racontes ?
- Permets-moi de te rappeler de quelle façon on est censé délivrer une princesse de son sommeil.
Le détective se pencha davantage et malgré l'angle opposé de leurs visages, il déposa sa bouche sur celle de son ex-coéquipier. Contrairement à ce que beaucoup auraient pu croire, Chûya ne le repoussa pas. Il aurait pu mettre ça sur le compte de la fatigue, mais ça aurait été mentir. Il en avait envie. Terriblement.
Il cambra la tête pour mieux ressentir la douceur de cette bouche dont il rêvait chaque fois qu'il fermait les yeux. Chûya oublia volontairement quelques secondes les ruines qui les entourait et le fait qu'ils étaient supposés se haïr. Tout ce qu'il gardait en tête, c'était qu'ils s'étaient mutuellement cru morts. Et aussi puissante pouvait être sa fierté, il refusait l'idée que Dazai puisse quitter ce monde sans qu'il n'ait pu lui montrer combien il tenait à lui. À quel point ses sentiments le dévoraient.
Il entrouvrit les lèvres dans une invitation plus qu'explicite et Dazai répondit avec plaisir, glissant sa langue sur la sienne avec toute cette sensualité et cette langueur qui les caractérisaient si bien. À travers ce baiser, ils prirent le temps de se faire comprendre combien ils avaient besoin l'un de l'autre.
Chûya sentit Dazai sourire contre sa bouche avant de mettre fin au baiser. Le mafieux rouvrit les yeux, embué par le désir que cette abrutie de momie avait réussi à éveiller chez lui.
- Voilà comment on réveille une princesse, déclara-t-il. Tache de t'en souvenir.
- Aussi efficaces paraissent tes démonstrations, j'espère bien ne plus jamais avoir à te sortir du coma.
Chûya usa des quelques forces qu'il avait recouvré pour se redresser et se tourner vers Dazai. Il se cala à genoux entre ses jambes et baissa la tête pour ne pas laisser transparaître ses sentiments plus que de raison.
- J'ai cru t'avoir perdu, osa-t-il confier, le cœur lourd. Je ne veux plus jamais avoir à ressentir ça.
Il sentit la main de Dazai se glisser de nouveau sur sa joue, avant de retrouver la fraîcheur apaisante de ses lèvres sur sa bouche. Chûya ignorait si c'était une manière pour lui de faire passer ses sentiments sans avoir à utiliser de mots, ou si ce n'était qu'une façon de le faire taire. Mais, envoûté, il se laissa de nouveau porté par l'expertise renversante de son ancien partenaire et qui semblait prendre un malin plaisir à le rendre complètement fou.
Dazai se détacha lentement, une lueur pure et sincère dans le regard. Le genre que Chûya était le seul à avoir un jour vu briller dans ses yeux.
- Je n'ai pas l'intention de partir, le rassura-t-il. Plus jamais.
- C'est une promesse ? demanda Chûya.
- Faut-il que je t'embrasse jusqu'à t'en étouffer pour que tu comprennes ?
- C'est une possibilité. Mais je crois qu'on n'a pas vraiment le temps pour ça.
Quelques mètres plus loin, l'on pouvait apercevoir les éclairs bleues et écarlates singuliers de leurs deux petits protégés, qui luttaient toujours contre Shibusawa.
- Détrompe-toi, on a tout le temps du monde, rétorqua Dazai. Juste pas maintenant.
Le brun déposa un baiser rapide sur ses lèvres et se releva doucement, en époussetant son costume blanc. Chûya apprécia pleinement la beauté presque irréelle de sa moitié, s'efforçant de garder la bouche fermée.
- Donne-moi quelques minutes pour régler ça et je reviens.
- Je risque de m'endormir.
- Et je sais désormais que j'ai tactique infaillible pour te réveiller.
Sur ces derniers mots, Dazai disparut vers la source des lumières, laissant derrière lui, un Chûya aussi ravi que désespéré.
