N°19

Tunnels de métro abandonnés de Yokohama. 00h09.

Chûya émit un geignement de douleur étouffé en sentant les os de son coccyx se fracturer. L'impact avait été tout aussi violent que ce qu'il avait imaginé. Mais il n'aurait décemment pas pas pu rester là sans rien faire. Pas après que Dazai se soit lui aussi fait presque mettre au tapis par les sous-fifres de cet enfoiré de John Dickson Carr, avec son sourire satisfait à faire froid dans le dos.

Malgré le bourdonnement assourdissant dans ses oreilles, Chûya entendit sans mal son prénom s'échapper de la bouche de son partenaire et le petit rire sarcastique et restreint de leur ennemi. Quelle enflure ... Sous son manteau noir chic, son chapeau haut de forme et sa pipe à la main, il se donnait des airs de grands enquêteurs. Mais au combat, il laissait ses hommes se charger du plus dur.

Et dieu savait que le Double Noir avait de la ressource. Mais il n'était pas invincible. Encore moins en les sachant tous les deux seuls contre une armée d'une vingtaine de personnes, toutes détentrices de pouvoirs. Certes, ils étaient moins puissants que la Corruption de Chûya, mais dans un espace clos comme celui-ci et alors qu'ils tenaient expressément les deux partenaires à distance l'un de l'autre, il était bien trop dangereux de se lancer à corps perdu dans cette stratégie.

Chûya recracha un filet de sang, résidu de son choc. Après près d'une heure de lutte, il commençait sérieusement à en pâtir et un éclair de souffrance se répercutait de part et d'autre de son corps chaque fois qu'il tentait de faire un mouvement.

- Merde, Chûya, relève-toi !

La réclamation de Dazai sonna comme un ordre, mais il était impossible de passer à côté l'inquiétude qui résonnait dans chacun de ses mots. À l'opposé, le brun était lui-même encerclé et son état n'était pas vraiment mieux que celui de son collègue. Enfin, ex-collègue. Cette mission n'était que ponctuelle et aurait dû être pliée en un claquement de doigts. Mais jamais il n'avait eu à faire à ce genre de situation. Rien n'était à leur avantage : le nombre de leurs assaillants étaient trop grand, le leadership de John Dickson Carr trop travaillé et l'espace trop étroit.

Mais soutenus par les mots de Dazai, Chûya se redressa, non sans lâcher une grimace en sentant le poids de ses côtes brisées. Il était dans un sale état et alors, il se demanda pour la première fois s'il parviendrait à sans sortir. C'est à cet instant qu'une nouvelle vague de sang lui envahit la bouche et qu'il déversa malgré lui sur le sol, écœuré. Ce n'était pas bon signe. Vraiment pas.

- Chûya ...

À en juger par le regard de Dazai, ce dernier pensait exactement la même chose. Des os cassés, c'était ennuyeux mais réparables. Or, ici, le problème venait d'ailleurs. Et les deux hommes n'eurent qu'à se regarder pour s'accorder sur ce fait.

Le mafieux s'assit malgré lui contre l'un des murs en terre du tunnel et défit son gilet. Anxieux, il souleva le bas de sa chemise et découvrit l'hématome qui commençait à se former sous sa peau. Très mauvais signe.

- Bon sang ... soupira-t-il.

- L'intérieur est touché ?

Cette fois-ci, ce fut au fameux John de parler.

D'une main en l'air, il commanda à son armée de cesser le combat et de se reculer. Ils restèrent néanmoins en position de défense autour de leurs proies, tandis que leur chef s'avançait au milieu du champs de bataille, jusqu'à Chûya. Malgré le regard noir de sa victime, John n'hésita pas à soulever à son tour le vêtement pour étudier la blessure interne.

- Ne le touche pas, résonna la voix de Dazai.

Mais loin de s'inquiéter de cette menace, John poursuivit son examen de fortune et alla jusqu'à faire effleurer ses doigts sur l'espace bleutée de la peau de Chûya.

- Aïe, fit-il dans une grimace hypocrite. Ça m'a l'air grave.

- Allez vous faire foutre.

John s'amusa de cette insulte et rabaissa le vêtement.

- C'est très certainement l'œuvre d'Al, poursuivit-il. Il est l'un de mes hommes et son pouvoir altère les organes de ses victimes lorsqu'il les touche. Et toi, il ne t'a pas loupé.

Plus son discours avançait, plus Dazai sentait ses nerfs le lâcher. Mais la menace lourde et silencieuses des hommes autour de lui, laissait entendre que s'il tentait le moindre truc, il se retrouverait dans le même état que Chûya. Et alors il ne pourrait plus l'aider ...

- Le pancréas et l'estomac sont touchés, déclara John comme s'il annonçait la météo. Il ne doit te rester que quelques minutes. Le pouvoir d'Al agit en accéléré.

Comme pour accompagner ses paroles, quelques gouttes de sang s'échappèrent de la bouche de Chûya et il étouffa un juron entre ses dents.

C'était une vision bien trop dure à supporter pour Dazai qui oublia le poids des regards rivés sur lui et s'élança vers son ami. John ne manqua pas de le remarquer et se soucia peu de cette intervention. Il observa le détective prendre Chûya, dont la peau blanchissait à vue d'œil, entre ses bras.

- Eh. Ça va aller, tu m'entends, le rassura-t-il.

Une réelle contradiction quand il suffisait de voir le tremblement dans ses mains pour comprendre que même lui n'y croyait pas.

- Vraiment ? demanda John. Vous êtes impuissants. Le pouvoir d'Al ne peut s'annihiler que si vous le toucher lui et il est parti dès qu'il a touché votre collègue. Il doit être loin maintenant.

Dazai fit de son mieux pour ne pas paniquer sous ses révélations et cala davantage le petit corps de son partenaire d'une mission contre lui. Il ignora expressément John et son ton médisant pour se concentrer sur Chûya, dont le visage était tordu sous la douleur.

- Je vais nous sortir de là, je te le jure.

- Vous devriez éviter de faire des promesses que vous ne pouvez pas tenir.

- Fermez-la !

Jamais Chûya n'avait entendu Dazai répondre de manière aussi virulente. D'ordinaire, il était toujours maître de ses émotions. Mais cette-fois, c'était différent. Le fait que le détective ne parvienne pas à se calmer, prouvait que la situation était clairement désespérée. Et le fait qu'il commande à John de se taire, ne l'aiderait pas plus à trouver une solution.

- Tu paniques bien vite, le maquereau, parvint à dire Chûya.

Il avait de plus en plus de mal à respirer.

- Moi qui te croyais prêt à faire face à la mort, continua-t-il.

- Ma mort, oui. Certainement pas la tienne.

- Dommage. On dirait bien que je vais la rencontrer avant toi.

- Tu vas la boucler toi aussi !

Pathétique. On aurait pu croire qu'ils avaient inversé les rôles. Chûya devenait celui moqueur et sarcastique et Dazai, celui incapable de garder son calme. Il déposa une main délicate sur son hématome, comme si en cacher la couleur ferait disparaître leur problème.

- On a survécu à bien pire que ça, assura le plus grand.

- Tu crois ? Toujours aussi optimiste.

- Ç'en est presque touchant, intervint John.

Il prit une bouffée de tabac, avant de déposer sa main libre sur son cœur.

- Vous me plaisez bien, tous les deux. Votre duo, votre harmonie. J'ai envie de m'amuser encore un peu. De voir jusqu'où vous êtes prêt à aller l'un pour l'autre. J'ai une proposition pour vous.

- Il n'y a pas de nou...

La fin de la phrase de Chûya mourut en un énième flot de sang.

- Le karma n'aime pas le mensonge, ma limace.

- Je t'emmerde.

Enfin, il avait retrouvé leur place. Mais cela ne changeait rien au fait que les choses ne faisaient qu'empirer, et qu'à ce stade de désespoir, la proposition mystérieuse de John était la seule chose qu'il leur restait. Qu'il lui fasse confiance ou pas.

- Qu'est-ce que vous racontez ? demanda Dazai.

John s'approcha légèrement et, instinctivement, le brun resserra sa prise autour de son partenaire pour le protéger. Chûya commença à trembler.

- Je peux vous proposer une sorte de dilemme.

- Comment ça ? voulut savoir Chûya.

- Vous savez pourquoi je m'entoure d'une armée ?

Dazai serra la mâchoire. Il n'avait vraiment pas le temps de jouer aux devinettes avec ce type. Mais faute d'avoir d'autre choix, il fit de son mieux pour se contenir et ne pas le vexer.

- Parce que mon pouvoir ne me permet pas de me battre, expliqua John. Ni à distance, ni en corps à corps. Pourtant, le plus souvent, je garde une influence décisive sur ceux qui s'en sorte et ceux qui meurent.

- Bon sang, qu'est-ce que vous racontez ? s'exclama Dazai.

En guise de réponse, John claqua des doigts et le détective eut le flash le plus intense de sa vie. En une fraction de seconde, le temps d'un éclair, il vit un visage apparaître dans son esprit, un de ceux qu'il était incapable d'oublier.

- Comment est-ce que vous ... ?

- Tu pensais sérieusement que je viendrais vous affronter sans connaître vos faiblesses ? le coupa leur ennemi. Je me suis bien renseigné. sais tout de vous et de votre passé.

Cette simple idée fit frissonner Dazai d'angoisse et de haine.

- Tu commences à comprendre, rajouta John. N'est-ce pas ?

- Dazai, de quoi est-ce qu'il parle ?

Mais les yeux rivés sur John, c'est à peine si l'intéressé entendit la question de l'homme qu'il tenait entre ses bras. L'américain se pencha alors pour être à hauteur du duo et sourit, amusé par ce qui ne semblait être qu'un jeu pour lui.

- Mon pouvoir, « À la vie, à la mort » me permet de sauver la vie d'un condamné, en prenant celle de quelqu'un d'autre. C'est le principe même de ce qu'on peut appeler un échange équivalent. Une vie pour une vie.

- Où est-ce que ... vous voulez en venir ?

Chûya avait de plus en plus de mal à parler. Dazai lui, restait figé, sa prise autour de son partenaire toujours aussi ferme, mais l'esprit complètement ailleurs. Il avait le regard vide et paraissait en proie à tout un tas d'émotions difficilement maîtrisables.

- Je crois que ton partenaire a compris lui, répondit John.

Le mafieux reporta son attention sur Dazai qui restait toujours désespérément silencieux.

- Merde, le maquereau ! Qu'est-ce qu'il te veut, enfin ?

Le plus grand ferma les yeux en soupirant, avant de finalement parvenir à parler.

- Il veut que je choisisse.

- Mais entre quoi et quoi ?

Sous ses paupières clauses, Dazai revit ce visage qui lui avait envahi la tête un court instant, quelques secondes plus tôt. Une chevelure auburn, des yeux clairs, une barbe de trois jours, une mâchoire carrée, ...

- Entre Oda et toi, acheva-t-il.

C'était comme si Chûya avait récupéré un soudain gain d'énergie. Il n'eut pas le temps d'en demander plus que John vînt répondre à ses interrogations silencieuses.

- Je lui ai fait une proposition. Simple. Soit il te choisit, et dans ce cas là, je m'engage à te sauver en prenant la vie d'Al en échange. Alors vous pourrez retourner à votre vie tranquille. Soit il choisit Oda et dans ce cas-là, je t'achèverai. Pour garder l'équilibre, ta mort me permettra de ramener quelqu'un à la vie. En l'occurrence, et pour que ce dilemme ait un sens, je lui ai proposé de faire revenir Oda.

Chûya reporta instinctivement son attention sur Dazai. La tête penchée, ses boucles brunes recouvraient ses yeux, mais l'on pouvait percevoir sans difficultés l'os crispé de sa mâchoire, et ses lèvres entrouvertes laissaient transparaître ses dents serrées sous la frustration.

- Dazai, l'interpella-t-il.

- Vous n'êtes qu'un putain d'enfoiré ...

Jamais Chûya ne l'avait entendu jurer ainsi. Avec une telle haine, une telle rancœur dans la voix. Si seulement il en avait eu les moyens nécessaires, Dazai l'aurait massacré. Et il ne se serait pas contenté d'une balle dans la tête. Il l'aurait fait souffrir autant que ce dilemme semblait lui faire du mal. À tort. Dazai n'aurait même pas eu à devoir réfléchir.

- Dazai, le rappela Chûya.

- Vous et votre jeu tordu vous pouvez aller vous ...

- Dazai, regarde-moi !

Il mit ses quelques faibles forces au service de sa commande et porta sa main au visage de son partenaire pour l'obliger à lui faire face. Il découvrit ses yeux brillants et son souffle court comme si son flot de réflexion l'épuisait. Cette vision tordit le cœur affaibli du mafieux, mais il s'efforça de continuer à le regarder pour paraître des plus convaincants.

- Choisis-le, déclara-t-il simplement.

- Arrête de dire des conneries !

- Écoute-moi, bon sang !

Les mains de Chûya se mirent trembler et il n'en fallut pas plus pour inquiéter Dazai encore d'avantage. Il ne leur restait plus beaucoup de temps.

- Vous devriez faire vite, énonça tranquillement John. S'il meurt avant que vous ayez fait votre choix, vous aurez tout perdu.

- Je vous jure que je vais vous tuer.

Chûya s'efforça de presser sa paume contre la joue de Dazai pour récupérer son attention.

- Eh, ne l'écoute pas. Contente-toi de me regarder.

- Je n'arrive pas à réfléchir, répondit-il, gagnant en panique.

- Il n'est pas question de réfléchir ! Choisis Oda !

- Pourquoi ?

Le mafieux reçut cette question en plein cœur comme une vague foudroyante. C'était pourtant évident. Dazai était bien idiot pour ne serait-ce qu'hésiter.

- Oda est quelqu'un de bien, répondit-il. Il ne méritait pas sa mort.

- Toi non plus !

- Je la mérite bien plus que lui. Je n'ai fait que tuer, voler et détruire depuis mon entrée dans la Mafia il y a huit ans. Je n'ai jamais été quelqu'un à sauver.

- Je ne te laisserai pas mourir, fit Dazai en hachant chacun de ses mots.

À court de forces, Chûya laissa retomber sa main à contrecœur. Mais Dazai vint rapidement la récupérer entrelaçant leurs doigts, à l'endroit même où la blessure semblait gagner en terrain.

- Ce que tu peux être ... têtu, lâcha le roux. Ce monde a besoin de personnes comme Oda. Tout comme c'est ton cas.

- J'ai aussi besoin de toi.

- Depuis quand ? Depuis que tu es parti de la Mafia ? Ou depuis que tu as réalisé que j'étais sur le point de mourir ?

C'était une remarque cinglante et mesquine. Beaucoup trop. Mais c'était le seul moyen qu'il avait de le faire réagir. Pour l'obliger à prendre la bonne décision. Celle qui se réduisait à trois petites lettres seulement.

Dazai fut blessé par sa remarque. À tel point qu'il ne parvint même pas à répliquer.

- Tu es parti après la mort d'Oda, poursuivit Chûya. Tu m'as abandonné pour lui.

- Non, c'est faux.

- La réciproque, elle, n'aurait jamais eu lieu. À aucun moment, tu n'aurais quitté Oda pour ma mémoire. C'est la preuve que son retour te sera bien plus bénéfique que ma survie.

- Espèce d'abruti fini, soupira Dazai, les larmes aux yeux. Depuis quand est-ce que tu te soucie de ce qui m'est bénéfique ou pas ?

- Ça a toujours été le cas.

Chûya sentit ses poumons se compresser douloureusement à mesure que son rythme cardiaque se faisait plus lent et lourd.

- Et c'est sûrement ce qui fait de moi, un abruti fini comme tu dis.

Qui l'aurait cru ? Que leur duo connaîtrait ce genre de fin ? Au fond, et même s'ils ne l'avoueraient jamais, aucun n'avait envisagé que la fin du Double Noir se solderait par la mort de l'un d'entre eux. Dans leurs scénarios catastrophes, s'ils venaient à échouer lors d'une mission, ils s'étaient toujours imaginé que ce serait ensemble. Partenaires de crime jusqu'au bout.

Pourtant, à ce jour, Chûya avait l'occasion de partir en faisant quelque chose de bien. Sur ce point, il en était presque reconnaissant envers John et son horrible pouvoir. Il allait peut-être pouvoir partir sur une bonne note, quelque chose de moins sombre que ce tunnel dans lequel il avait grandi, forgé sur le sang de ses victimes.

Mais comment partir en paix lorsque Dazai le fixait ainsi, deux larmes orphelines sur ses joues ? Le brun prit ses doigts d'ordinaires brûlants, devenus glacés, entre les siens et y déposa ses lèvres tremblantes.

- Je refuse de te perdre, avoua-t-il enfin.

Sa voix se brisa en même temps que le cœur de Chûya.

- L'heure tourne, déclara John.

Chûya le sentait jusque dans ses tripes. Il s'affaiblissait, sa vue se brouillait et bientôt le visage de Dazai penché sur lui ne serait plus qu'une masse informe. Il regretta instantanément de ne pas avoir mieux pris le temps de le regarder.

Il usa de ses dernières forces pour formuler une dernière requête à sa moitié.

- Promets-moi que tu feras le bon choix. Promets-moi que tu vas choisir Oda.

Après quelques secondes de réflexion et deux nouvelles larmes, Dazai expira toute sa douleur et hocha fébrilement la tête.

- Je te le promets.

C'est la dernière chose que Chûya entendit, avant de sombrer, priant de toute son âme pour son cœur tienne encore, le temps que Dazai formule sa décision.


Cinq jours plus tard ...

Locaux de la Mafia Portuaire. 17h45.

Chûya fut réveillé par la main douce et maternelle de Kôyô sur ses cheveux. Il geignit en sentant une légère migraine lui assaillire les tempes et grimaça en prime en découvrant le visage souriant de Mori au-dessus de lui, après avoir réussi à ouvrir les yeux.

Quelle étrange vision dès le réveil.

- Merde ... Je sais que ma vie n'était pas des plus roses, mais de là à ce que l'Enfer soit une copie conforme de la réalité, c'est peut-être un peu exagéré.

- C'est le coup que je vais te donner qui ne sera pas exagéré, si tu continues, lâcha Kôyô d'un ton froid.

Cette simple menace suffit à faire s'écarquiller les yeux de Chûya. Comme frapper par la foudre, il se redressa vivement, le regard suspicieux.

- Je suis vivant ?

- Ce qui me laisse encore une chance de te massacrer, reprit Kôyô en assénant une tape derrière son crâne.

- Doucement, lui intima Mori. Il vient à peine de se réveiller. Laissons-lui le temps de ... Chûya, où est-ce que tu vas exactement ?

Déjà le petit roux avait quitté son lit en se souciant peu de ses jambes tremblantes et du simple bas de pyjama qu'il portait en guise de vêtement. La rage qu'il sentait bouillir dans ses veines jouait les carburants les plus efficaces pour l'aider à tenir debout. Il s'élança vers la porte d'un pas déterminé, la mâchoire tordue sous la colère.

- Massacrer cet enfoiré de maquereau suicidaire incapable de tenir ses promesses !

Après avoir lâché un lourd soupir chacun, Mori et Kôyô échangèrent un regard étendu. Ils savaient parfaitement qu'il ne servait à rien de chercher à l'arrêter ou de lui demander de retourner se coucher.

- Il est au bout du couloir avec Akutagawa, déclara alors simplement le parrain.

Mieux valait le lui indiquer tout de suite plutôt que de le laisser chercher et exprimer sa rage au passage sur tous les murs et bibelots qui auraient le malheur de croiser son chemin. La seconde suivante, Chûya claqua la porte derrière lui et s'élança à la recherche de son abruti de partenaire.

Comme Mori le lui avait indiqué, Dazai se trouvait en compagnie d'Akutagawa, à quelques mètres seulement de la chambre dans laquelle il comatait quelques minutes plus tôt. Le pas lourd et puissant de Chûya, malgré la fatigue, n'eut aucun mal à se faire entendre et rapidement, Dazai et Akutagawa tournèrent la tête vers lui.

- Je te conseille vivement de dégager si tu ne veux pas finir en dommage collatéral !

Le jeune homme au manteau noir ne chercha pas à en savoir plus pour s'éloigner, conscient qu'il ne valait mieux pas provoquer son collègue, aussi faible pouvait-il encore être. Il s'éloigna, tandis que Dazai peinait à cacher toute la joie qu'il ressentait en voyant sa moitié réveillée.

Mais son sourire s'effaça bien vite sous le coup de poing incroyablement puissant que Chûya lui asséna dans la mâchoire, une fois à sa hauteur. De ses quelques forces recouvertes, le roux plaqua Dazai contre le mur, une main plaquée autour de sa gorge.

- Sale menteur ! Tu avais promis !

Il s'apprêta à relancer un second coup, quand Dazai l'interrompit, avant de l'attirer dans ses bras. Le détective le serra contre lui, assez pour l'empêcher de bouger sans lui faire mal. Et sur le coup de la surprise, Chûya ne se débattit pas tout de suite.

- Lâche-moi, espèce de manipulateur momifié !

- J'avais dit que je refusais de te perdre.

- Et aussi que tu choisirais Oda ! Tu l'as juré en me regardant droit dans les yeux !

- C'est ce que j'ai fait.

Cette réplique pinça le cœur de Chûya. Certes, il lui avait expressément demandé de choisir son meilleur ami, car c'était dans l'ordre des choses, mais cela ne l'empêchait pas de se sentir profondément jaloux.

Alors quoi ? Pourquoi était-il toujours en vie ? Il était déjà à moitié mort en fermant les yeux, alors il était impossible qu'il est survécu à cela sans intervention surnaturelle.

Face à son désarroi, Dazai lui caressa la joue et déposa son front sur le sien.

- Oda était quelqu'un de généreux, qui suivait toujours son cœur, plutôt que la logique. Quel piètre meilleur ami j'aurais fait si je n'avais pas respecté cela.

- Qu'est-ce que tu veux dire ?

- Que j'ai fait ce qu'il a toujours souhaité pour moi. J'ai choisi Oda, en décidant de vivre selon son idéal. Et je ne veux pas que ce soit sans toi.

Chûya fronça les sourcils, ce qui eut étrangement le don de faire rire son partenaire.

- Oda n'aurait jamais voulu revenir de cette façon. Et moi, je n'aurais jamais pu vivre dans un monde dans lequel tu n'existe pas. Après, c'est un fait que tu peux accepter, ou pas.

- Et donc ? Je suis censé accepter ton explication tordue et ne rien dire ?

- Tu peux aussi te taire et me laisser savourer ta présence.

Le roux aurait bien volontiers répondu par une insulte dont lui seul avait le secret, mais Dazai l'en empêcha en amenant sa bouche rencontrer la sienne, comme si c'était la chose la plus naturelle du monde. Chûya se paralysa sous l'effet enivrant de ses lèvres froides.

Peut-être était-il réellement mort, au final ?

Il avait parlé d'Enfer. Mais c'était bien trop bon pour que ça soit le cas.

Ce maquereau suicidaire le rendrait fou un jour. Au point où il finirait par en mourir, sans possibilité de retour, cette fois ci. Mais pour le moment, il devrait peut-être, lui aussi, suivre le mode de vie qu'Oda s'était imposé. Vivre pour soi. Pas pour la Mafia, ni pour un avenir qui serait, dans tous les cas, incertain.

Et accessoirement, avec Dazai, pourquoi pas ?