DEUXIÈME PARTIE
Appartement de Chûya Nakahara. 03h06.
Des lèvres glacées sur sa clavicule, des mèches bouclées et épaisses qui lui chatouillent le creux du coup, des mains fermes et puissantes sur ses hanches, le poids d'un corps fin et grand sur le sien, et une voix bien précise. Trop précise. La seule capable de faire rouler son prénom sur sa langue de cette façon :
« Chûya »
Chûya se réveilla en sursaut, pris de fortes bouffées de chaleur et le cœur battant à tout rompre dans sa poitrine. Le sang pulsait jusque dans ses oreilles et étouffait chaque son qui l'entourait, y compris la voix paniquée d'Akira à ses côtés.
- Chûya, tout va bien ?
Le ton inquiet de son compagnon le ramena sur Terre et il se calma légèrement en sentant le poids du regard paniqué d'Akira sur lui. Il s'efforça d'inspirer et d'expirer profondément pour ramener son rythme cardiaque à la normal, tout en essayant de paraître le plus détaché possible. Ce n'était pas la première fois que cela arrivait, et Akira allait finir par se poser des questions.
- Encore un cauchemar ? demanda ce dernier.
- On peut dire ça.
Enfin, c'était plutôt la parfaite alliance entre le mauvais rêve et le fantasme. L'image de Dazai revenait régulièrement jusque dans ses nuits, comme pour le provoquer, même sept mois après avoir mis fin à leurs rapports occasionnels. Ce grand brun insupportable se plaisait à venir le rendre fou dans ses pensées à chaque heure du jour, avant de s'immiscer jusque dans ses états d'onirisme. Dans ces scénarios que Chûya ne contrôlait pas, Dazai le ramenait à ses nuits de passion qu'ils avaient vécu ensemble, cette harmonie, ce plaisir, cette intensité qu'ils n'avaient jamais connue qu'ensemble ... Et que même des mois plus tard, Chûya ne parvenait pas à partager avec Akira.
Ça c'était certes amélioré, le temps et l'apprentissage de l'autre se faisant, mais cela restait très différent. Chûya pouvait pourtant assurer être bien avec son partenaire. Akira était tendre, généreux, attentionné, patient et ce, malgré son travail dans la Mafia. Il était attentif au moindre besoin de Chûya, ce qui rendait ce dernier encore plus coupable de rêver de son ancien partenaire dans de telles circonstances.
« Ce n'est pas de ma faute. Je ne le contrôle pas. Et puis, Akira ne le saura jamais, alors ... »
- Tu as prononcé un nom dans ton sommeil, déclara le jeune homme à la peau mate.
Chûya pâlit, complètement désemparé. Bon, il devait le reconnaître, plus le temps passait, plus ces fameux rêves lui paraissaient intenses et précis, mais il ne se serait tout de même pas laissé bercer par cette illusion au point de ...
- « Dazai », je crois, compléta Akira après une courte réflexion.
- ... Ah bon ?
Abruti ! Quel genre de maléfice ce foutu maquereau avait bien pu lui lancer pour qu'il se retrouve à gémir son putain de nom, tout en dormant à côté d'un autre homme ? Son compagnon depuis sept mois, qui plus est !
- C'était ton ancien partenaire, non ?
Évidemment ... En travaillant chez les Lézards Noirs et en sortant avec Chûya, Akira avait forcément eu vent de Dazai et de leur passé commun dans la Mafia. Fort heureusement, seuls Tachihara et Akutagawa étaient au courant du « plus et affinités » qu'ils avaient connu durant cinq ans. Mori l'était sans doute aussi, mais il s'en fichait très certainement comme de savoir le nom du supermarché dans lequel Fukuzawa faisait ses courses.
Les méninges de Chûya se mirent à tourner à grande vitesse à la recherche d'une bonne excuse à founir, mais Akira le coupa dans un sourire.
- Il t'a traumatisé à ce point pour que tu cauchemardes de lui après toutes ces années ?
Akira était définitivement trop bien pour lui. Ce garçon respirait le genre de bonne humeur et d'innocence dont Chûya n'avait jamais été affublé. Il croyait tant en leur couple et en l'amour que le petit roux lui portait, qu'il ne pouvait pas s'imaginer une seule seconde que prononcer le nom de Dazai dans son sommeil pouvait avoir une toute autre dimension que celle à laquelle il pensait.
- Il faut croire, se contenta-t-il de répondre.
- Ça doit être un sacré personnage.
- Un sacré emmerdeur surtout.
- J'ai décidément hâte de le rencontrer demain !
Chûya se tourna vivement vers Akira, les sourcils froncés.
- Rencontrer ? Demain ? Comment ça ?
- Tu sais ? Le département des superpouvoirs tient une réception pour énoncer les potentiels changements dans la règlementation des certificats. L'Agence des Détectives Armés est invitée, au même titre que la Mafia, alors ... J'imagine que le fameux Dazai sera là.
Le plus petit devait bien l'admettre, c'était une chose à laquelle il n'avait pas pensé, bien trop concentré sur le fait que cette soirée allait juste être des plus ennuyantes. Ajouté à cela la présence de Dazai, son ancien amant et fantasme de ses nuits qu'il n'avait pas revu, ni contacté depuis sept mois et la cérémonie risquait de prendre une sacrée tournure.
« J'ai décidément hâte de le rencontrer demain ! »
Eh merde ...
Département des superpouvoirs. 20h46.
Chûya soupira bruyamment pour faire part de tout son mécontentement à Akira. Il avait eu beau le supplier d'évincer l'évènement, son compagnon, à son image, avait réussi à le traîner jusqu'au bâtiment avec son sourire indécollable.
Le mafieux avait été d'une humeur massacrante toute la journée à l'idée de passer une soirée en compagnie de Dazai. Il se rassurait malgré lui en se disant que bon nombre de personne seraient présentes et qu'il y aurait peut-être une maigre chance (mais une chance quand même), pour qu'ils ne se croisent pas. C'était bien la dernière chose qu'il voulait après avoir rêvé de lui aussi distinctement quelques heures seulement auparavant.
- Deux heures. Et je m'en vais, déclara-t-il en attendant l'ascenseur du parking souterrain.
- Après quelques verres de vin, je parie que tu ne voudras même plus partir, soutenu Akira.
- N'importe quoi.
- Je te connais trop bien.
Le jeune homme se pencha sur Chûya et l'embrassa tendrement. C'était quelque chose de familier à présent, un geste contre lequel le petit roux ne se tendait plus. Mais c'était tout. Un moment agréable. Point.
Ils grimpèrent tous les deux dans l'ascenseur et entamèrent leur monter vers le quinzième étage, là où se déroulaient les festivités. Mais la machine fit une halte au rez-de-chaussée pour récupérer d'autres invités arrivés par le hall d'entrée.
Si l'on inclut des choses aussi abstraites que le karma et le destin dans une équation mathématique, quelles sont les putains de probabilités que parmi les invités en question se trouve un maquereau suicidaire, bandé jusqu'à l'os ?
Dazai se figea une demi-seconde sous l'effet de la surprise, qui n'aurait pas vraiment dû en être une. Après tout, il savait que Chûya serait présent à cette fête. S'il voulait être honnête envers lui-même, c'était bien là toute la raison de sa présence ici, habillé de façon bien trop chic et luxueuse. Autrement, il serait chez lui, à regarder une émission télévisée sans vraiment s'y intéresser.
Durant cette demi-seconde où le temps parut s'arrêter, Chûya croisa son regard et les deux anciens amants se fixèrent comme si la foudre venait de les frapper. Sept mois, c'était long, beaucoup trop lorsqu'il était question de les tenir loin l'un de l'autre. Aucun n'avait vraiment changé, à proprement parlé. Pourtant, ils se regardèrent comme s'ils se découvraient pour la première fois et chacun parut apprécier son spectacle plus que de raison.
- Vous montez aussi ?
L'intervention de l'homme, que Dazai devina être le fameux Akira, les sortit tous les deux de leur contemplation respective et Chûya se referma aussitôt sur lui-même.
Le brun s'efforça d'ignorer la douleur provoquée par une telle indifférence et sourit largement à cet homme qu'il ne connaissait pas encore, mais qu'il mourrait déjà d'envie d'étrangler.
- Oui, au quinzième étage.
Et tandis qu'il grimpait à son tour dans l'ascenseur, Dazai rentra dans ce rôle qu'il aimait tant et qui avait toujours eu l'avantage de rendre Chûya complètement fou : celui du plus grand provocateur de l'histoire.
Car, si Chûya n'y avait pas prêté grande attention au début (bien trop absorbée par la vision enchanteresse de Dazai en costume sur mesure), son ancien partenaire n'était pas venu seul. La femme, qui montait alors dans l'ascenseur à ses côtés, n'avait rien d'une invitée banale qui aurait été là par le plus grand des hasards. Elle accompagnait Dazai. Et pas seulement en tant que cavalière d'un soir, si Chûya en jugeait la façon dont leurs doigts étaient entrelacés.
Qu'est-ce que c'était que ce ... ?
- Au fait, je ne me suis pas présenté. Je suis Dazai Osamu, je fais partie de l'Agence des Détectives Armés.
Chûya ragea face au sourire que son ex-coéquipier lança à Akira, en lui tendant exagérément la main. Il l'ignorait et il le faisait totalement exprès. Le jeune homme aux cheveux argentés répondit poliment à sa présentation, en écarquillant les yeux.
- C'est donc vous l'ancien partenaire de Chûya, s'exclama-t-il. Il m'a beaucoup parlé de vous.
- Voyez-vous ça.
- Pas du tout.
Les deux membres du Double Noir avaient répliqué en même temps. Si Chûya osa lancer un regard noir au plus grand, Dazai, lui, ne manqua pas de lui répondre par un sourire entendu.
- Dans ce cas, j'en conclus que vous êtes Akira, j'ai vaguement entendu parler de vous aussi.
« Vaguement ». Quelle enflure. C'était petit et mesquin, même Chûya en avait conscience.
- Enfin, ne le prenez pas personnellement, reprit tout de suite Dazai. Chûya s'étale rarement sur sa vie privée. C'est quelque chose, disons, ... qu'il aime garder secret.
Sa voix charmeuse respirait de tant de sous-entendus que l'atmosphère contenue dans l'ascenseur devint rapidement étouffante. Pourquoi était-ce si long d'atteindre le quinzième étage
- Et voici Hisako, poursuivit Dazai en présentant la jeune femme à ses côtés. Ma compagne.
L'étranglement de Chûya sur sa propre salive fut étouffé par la cloche de l'ascenseur, signe qu'ils étaient tous arrivés à l'étage voulu.
Une heure plus tard, Chûya ne parvenait pas décolérer. Au contraire, sa rage s'intensifiait à mesure qu'il fixait Akira et Dazai au loin, qui discutaient tranquillement en compagnie de ladite Hisako dont la main droite reposait honteusement sur le torse de son compagnon et dont le...
- C'est la tête de qui que tu imagines à la place de ton verre, exactement ?
Chûya se tourna vivement vers Akutagawa, lequel fit passer son regard entre lui et la coupe de champagne sur le point de se briser, que le roux pressait entre ses doigts.
Il s'efforça de relâcher la pression et reposa le verre et son contenu, dont il n'avait même pas envie.
- Sage décision, se contenta de relancer Akutagawa.
- Je crois que je deviens fou.
- À cause de ton ex-amant et de ton petit-copain qui font ami-ami dans un coin de la salle ? Je peux comprendre.
- Tu n'es pas obligé de mettre des mots sur la situation. J'en ai très bien conscience sans ça.
- À moins, que ça ne soit le fait que Dazai soit venu accompagné qui te fait cet effet ?
Chûya aurait pu tuer pour moins que ça. Mais Akutagawa était son ami et il y avait bien trop de témoins potentiels dans cette pièce pour envisager de le massacrer tout de suite.
- Elle est plutôt jolie, reprit le jeune capitaine.
- Dis l'homme qui n'a réellement eu d'yeux que pour Atsushi depuis le début de la soirée.
Bon, c'était petit, certes, mais Chûya n'avait plus que ce genre de répliques pour espérer se défendre. Toute cette situation lui donnait bien trop mal au crâne pour qu'il puisse trouver mieux que ça.
- Pense ce que tu veux, répliqua Akutagawa. En tout cas, ce n'est pas moi qui fixe désespérément quelqu'un de déjà pris.
- Je suis pris, moi aussi.
- Ce qui rend d'autant plus bizarre le fait que tu regardes un autre homme.
Chûya lui lança un regard noir.
- Tu n'as pas d'amis avec qui parler ? lui demanda-t-il.
- J'ai fait ma bonne action de la soirée en t'évitant la facture d'un verre cassé, alors maintenant, je retourne à mes propres occupations. Tu émets de mauvaises vibrations quand tu es jaloux.
- JE NE SUIS PAS JALOUX !
Mais déjà Akutagawa avait déserté et Dazai, apparu inopinément, se délectait de voir son ancien partenaire aussi à cran.
- Jaloux de quoi ? voulut-il s'avoir en se penchant dangereusement.
- Va te faire foutre.
- Ce que tu peux être agressif. Je viens seulement m'assurer que tout va bien. Tu me faisais de la peine, ici, tout seul.
- Je me porte très bien.
- Je vois ça. Tu respires le bonheur et l'harmonie. J'imagine qu'Akira y est pour beaucoup.
C'était du sarcasme pur et dur, immanquable. Chûya se mordit l'intérieur de la joue pour éviter d'avoir à l'insulter d'autant plus fort. Ils étaient tout de même entourés de personnes qui n'avaient aucunement besoin d'être au courant de leurs problèmes personnels.
- Je peux te renvoyer le compliment, répliqua Chûya avec hypocrisie. Hisako, c'est ça ? Ça fait combien de temps ?
- Presque six mois.
- Eh bien, tu n'auras pas perdu de temps.
- Par rapport à quoi ?
Si Dazai espérait pouvoir le faire parler de leur relation passée, ici, à quelques mètres d'Akira qui faisait connaissance avec tout le monde comme le parfait citoyen social qu'il était, il pouvait se mettre le doigt dans l'œil.
- Tu as raison, reprit Chûya. Par rapport à quoi, hein ? Ce n'est pas comme si ça avait eu une quelconque importance au point qu'on s'en souvienne. Tu n'es clairement pas le genre d'homme à laisser de souvenir impérissable.
- Étonnant de ta part sachant que tu gémis mon nom dans ton sommeil.
Chûya eut la sensation de se prendre un uppercut en plein ventre. Il remonta les yeux vers Dazai, visiblement fier de son coup.
- Tu sauras qu'Akira parle beaucoup après quelques coupes. Le pauvre est si innocent qu'il s'imagine que tu fais des cauchemars.
- Ça en est. D'horribles mauvais rêves.
- Vraiment ? J'ai pourtant souvenir d'une période où tu en redemandais encore et encore, de ce genre de « mauvais rêves ».
- Tu délires complètement.
Il tenta de le contourner pour mettre fin à la conversation, avant que le rouge de ses joues ne se remarque, mais Dazai le repoussa jusqu'à le coincer entre son corps et l'un des coins de l'immense salle de réception.
- Peut-être que je devrais te rafraîchir la mémoire, proposa le brun.
- Et Hisako ?
Dazai lâcha un rire moqueur, une lueur étincelante dans les yeux.
- Et Akira ? répliqua-t-il.
Chûya aurait adoré pouvoir se terrer au fond d'un trou. Il avait instinctivement demandé ce qu'il en serait d'Hisako, sans même se préoccuper du fait qu'il était lui-même avec quelqu'un. Il avait littéralement ... oublié d'inclure Akira dans l'équation. Et Dazai n'avait pas manqué de le lui faire remarquer.
Le mafieux ravala sa gêne et s'obligea à regarder son ancien amant droit dans les yeux.
- Akira est quelqu'un de bien, lâcha-t-il.
- Je n'en doute absolument pas. Mais ça ne suffit pas.
- Je suis avec lui depuis sept mois, et tout se passe merveilleusement bien.
Il avait davantage l'air d'essayer de se convaincre lui-même que de repousser Dazai.
- Il est bien parti pour devenir l'homme de ta vie, on dirait, répondit ce dernier sur le même ton.
- C'est sûrement le cas, en effet.
- Qu'est-ce que tu attends pour le rejoindre, alors ?
- Peut-être que je devrais, répliqua Chûya.
- C'est une provocation ?
- Tu comptes y répondre ?
Le plus petit eut juste le temps de voir une lueur de désir voiler les yeux de Dazai, avant que celui-ci ne l'entraîne hors de la pièce, jusque dans ce qui s'apparentait à un vestiaire, au bout du couloir.
Cet endroit avait tous les défauts du monde, pourtant Chûya et Dazai n'auraient pas pu rêver meilleur endroit. L'étroitesse des 4 mètres carré leur donna une excuse pour se presser l'un contre l'autre et la chaleur étouffante se calqua sur celle de leur peau, enflammée à l'idée d'être aussi proches à nouveau.
Dazai ferma la porte derrière lui, sans détacher ses yeux de Chûya, comme par peur de le voir s'enfuir par une échappatoire invisible, puis le fixa un dixième de seconde, avant de se jeter sur cette bouche tentatrice dont il n'avait jamais cessé de crever d'envie.
Chûya, impuissant et volontairement faible, gémit le prénom de cet homme qui le rendait dingue, contre ses lèvres, et lui rendit son baiser avec la rage et la passion qu'il ressentait pour lui. Son cerveau, horriblement mesquin, se mue d'une volonté propre et s'amusa tout seul à comparer cet échange avec ceux dont il avait l'habitude avec Akira, lui rappelant combien c'était différent.
Jamais son cœur n'avait battu à une telle vitesse, jamais sa langue ne s'était autant enivrée d'un parfum, jamais ses mains n'avaient trouvé leur chemin de manière aussi naturelle et jamais il n'avait eu envie de se perdre dans un tel échange au point d'en mourir.
Avec Dazai, les choses étaient infiniment plus puissantes et merveilleuses. Et c'était malheureusement un fait sur lequel Chûya n'avait aucun pouvoir.
Ajouté à cela le fait qu'ils ne s'étaient pas vus depuis sept mois et l'envie d'être au plus proche l'un de l'autre, se fit rapidement ressentir. Chûya semblait réceptif à chaque baiser que Dazai prodiguait sur ses endroits sensibles qu'il connaissait si bien. Et malgré son envie d'être respectueux et de tout arrêter, par correction pour Akira, Chûya ne parvint pas à se défaire des sensations délicieuses offertes par son ancien amant.
- Tu comptes me faire l'amour dans un vestiaire ? Tu as perdu de tes exigences, le maquereau, parvint-il à glisser entre deux baisers.
- Je serais bien tenté de faire ça parmi la foule pour montrer à tout le monde que tu m'appartiens, mais je me suis dit que ce se serait sûrement un peu trop.
Chûya ne put retenir un rire et son cœur se gonfla d'une chaleur apaisante à l'idée qu'ils n'avaient pas perdu de leur complicité. Dazai mima son rictus et calma son empressement, avant de déposer un baiser d'une tendresse inhabituelle sur ses lèvres.
- Je suis désolé de toujours tout faire foirer, s'excusa-t-il, soudain sérieux.
- Et moi d'être la pire des...
- Ordures ?
Le plus petit releva la tête vers son ex-coéquipier, l'air brièvement étonné, avant de comprendre.
- Akutagawa t'a parlé, déduit-il.
- Il s'inquiète pour toi.
Il n'avait pas de raison de l'être. Akira prenait soin de Chûya. Mais le jeune homme au manteau noir voyait plus loin qu'une simple bonne santé et une vie tranquille. Il savait que son collègue se privait d'un bonheur plus grand, par peur de souffrir. Mais à cet instant, dans les bras de cette grande momie suicidaire, Chûya ne parvenait plus à se souvenir de toutes les douleurs passées. Comme si l'étreinte de Dazai avait des vertus curatives. C'était là, la plus belle et la plus dangereuse forme de cadeau empoisonné qui puisse exister.
- Toi et Akutagawa, vous avez donc discuté de moi en secret ? demanda Chûya.
- Comment crois-tu que j'aurais pu tenir durant sept mois loin de toi, sans ça ?
- Hisako.
Chûya eut beau tenter de masquer sa jalousie, il était difficile de passer à côté. Dazai l'obligea à le regarder dans les yeux et l'embrassa de nouveau, comme si la perspective de ne pas le faire toutes les trente secondes lui était insupportable. Le mafieux se sentit instantanément rassuré.
- Hisako est une amie, rien de plus, avoua Dazai.
- Mais ... vous aviez l'air plutôt proches tout à ...
- Je lui demandé de me rendre ce service. Je voulais voir ... ta réaction.
- Tu n'es qu'un manipulateur.
Chûya aurait voulu paraître plus en colère que ça, mais il était beaucoup trop soulagé des aveux de Dazai pour maintenir ce visage énervé qui lui était si singulier.
- Je le sais, répondit ce dernier. Je ne suis pas quelqu'un de bien. Au contraire d'Akira.
C'était au tour de Dazai d'être jaloux et voir son visage aussi défait pinça le cœur de Chûya, autant qu'il le gonfla de soulagement.
- C'est vrai, répliqua-t-il. Mais parfois, être quelqu'un de bien ne suffit pas.
Il glissa ses doigts dans les boucles brunes de sa nuque et se délecta de ses iris sombres et brillantes.
- Il faut que croire qu'il arrive que des gens comme moi, se suffise mieux de maquereau bandé et suicidaire.
Dazai ne répondit rien, se contentant d'apprécier les caresses de Chûya sur l'arrière de son cou et la chaleur de son corps pressé contre le sien. Il se pencha et déposa son front contre le sien.
- Je t'aime.
Sa déclaration fut si soudaine que Chûya eut l'impression d'en avoir le souffle coupé. C'était encore fois, si différent de ce qu'il avait ressenti lorsqu'Akira lui avait prononcé ces mêmes mots. Son corps entier se baigna d'une chaleur intense et son cœur s'emballa à un rythme excitant.
- Je ne dis pas ça par intérêt, Chûya. Autrement, je te l'aurais avoué il y a sept mois. Aujourd'hui, c'est ce que je ressens, ce que j'ai besoin de te faire comprendre. Je t'aime et je refuse de te partager.
- Dazai, je ...
- Je t'aime. Et je peux comprendre tes réticences à me croire et tu dois savoir que je me sens horrible parce que ... Akira ne mérite certainement pas qu'on le fasse souffrir de cette façon, mais ... Je vais me battre pour toi. Qu'il soit quelqu'un de bien ou pas, je vais ...
Chûya avait cessé de l'écouter après qu'il ait prononcé ce second « je t'aime ». Il n'avait pas besoin de ses explications pour savoir qu'il disait la vérité et à l'heure actuelle, rien, ni personne n'aurait pu venir entraver son bonheur. Il l'interrompit par un long baiser dans lequel il fit passer toute la reconnaissance et le besoin qu'il avait pour cet homme farfelu.
Puis il inspira profondément et plongea son regard dans celui de Dazai.
- Est-ce que tu vas me le faire regretter un jour ? lui demanda-t-il.
- Non. Je te le promets.
Appartement de Chûya Nakahara. 01h10.
Ils avaient quitté la soirée depuis plus de trente minutes, mais Chûya avait toujours des étoiles dans les yeux et le cœur emballé. Il sentait à peine le poids du regard d'Akira sur lui, tandis qu'ils pénétraient dans l'appartement, le goût encore perceptible des lèvres de Dazai sur les siennes.
- Tu n'as pas cessé de sourire depuis le milieu de soirée, déclara Akira.
Ce n'était pas un reproche, ni une taquinerie. Il avait dit cela de manière très claire et concise, comme un fait irréfutable. Chûya recouvrit ses esprits et se gratta la nuque dans un geste nerveux.
Il se racla la gorge, tout en observant son compagnon s'asseoir sur le canapé du salon, sans même prendre la peine de se débarrasser de son manteau ou de ses chaussures.
- Akira, écoute ... Il faut que je te parle de quelque chose ...
- Une chose qui s'appelle Dazai Osamu, n'est-ce pas ?
Chûya releva la tête, surpris, tandis qu'Akira passait une main dans ses cheveux argentés.
- Au fond, je crois que je le sais depuis un moment, reprit-il. J'ai juste ... préféré faire semblant de ne rien voir.
- Voir quoi ?
- Que tu en aimais un autre.
Envahi par la culpabilité, Chûya vint s'asseoir aux côtés d'Akira, à une distance raisonnable, sans pour autant les faire passer pour de parfaits étrangers l'un pour l'autre.
- On a tous les deux préférés fermer les yeux sur des choses évidentes, énonça Chûya. Moi, sur le fait que je pourrais me contenter d'un amour sincère et pur.
- Et moi, sur le fait que je pourrais me contenter d'être un second choix.
Entendre Akira s'affubler d'un tel titre retourna l'estomac de Chûya, mais il n'avait pas de quelconque droit de lui dire de ressentir les choses autrement. Dans un sens, c'était bien ce qu'il avait été : un second choix. Rien que pour ça, Chûya n'aurait jamais dû s'autoriser à accepter ses sentiments. Il n'aurait jamais dû être égoïste et tenter d'oublier Dazai dans les bras d'un homme qui ne serait jamais « assez ».
- Dazai m'a parlé, poursuivit Akira. À la réception. Il t'aime. De manière brute et inconditionnelle, comme je ne pourrais jamais prétendre pouvoir t'aimer. À quel moment suis-je censé lutter contre ça ?
- Ce n'est pas ce que je te demande.
- Tant mieux. Parce que je n'en ai pas l'intention.
Au milieu de cette conversation bien plus mature que Chûya ne l'aurait cru, Akira trouva le moyen de lui offrir un sourire aussi triste qu'honnête.
- Rien ne saurait contrer le Double Noir de toute façon, déclara-t-il.
Cette simple phrase suffit à dérider Chûya qui sourit à son tour.
Akira avait raison. Dazai et Chûya étaient bien plus qu'un duo de la pègre la plus dangereuse de Yokohama. Ils étaient partenaires, amants, le point d'ancrage l'un de l'autre. Et aussi merveilleuses pouvaient être les personnes qu'ils croiseraient sur le chemin tortueux, au bout du compte, ils ne se soucieraient jamais que de leur moitié respective.
