PREMIÈRE PARTIE
Agence des Détectives Armés. 18h32.
L'ambiance était au calme et à l'étude au sein des bureaux de l'Agence. Un environnement sain et équilibré pour arriver au bout d'une journée de travail encore bien remplie. Enfin ... Cela aurait été vrai si le fauteuil tournoyant de Dazai ne venait pas troubler le silence de son grincement insupportable.
Fort de sa paresse et de son manque de divertissement, le grand brun s'amusait tout seul de la fonction rotatrice de sa chaise en cuir. Cela faisait donc bien une heure qu'il effectuait des allers et venues de droite à gauche, passant du visage agacé de Kunikida, à celui perturbé d'Atsushi. À ce stade de désolation, et même à une demi-heure de la fin de journée, tout était bon pour occuper le suicidaire.
- Je m'ennui, déclara-t-il soudain en prenant soin de plaquer bruyamment ses mains sur la table par peur qu'on ne l'entende pas.
- Sans blague ? répliqua Ranpo, la bouche encore pleine de sucreries.
- Ce ne serait pas la première fois, cette semaine, ajouta Tanizaki dans un sourire crispé.
Dazai soupira exagérément toute sa douleur factice, avant d'enfouir son visage contre son bureau, dans des dossiers datant d'il y a plus de six mois et qui ne seront sûrement jamais complétés, ni classés.
Ses collègues l'auraient volontiers laissé se noyer dans sa paperasse si cela leur assurait de ne plus entendre le couinement incessant de ces fichus rouages huilés à raison d'une fois tous les deux ans. Mais c'était sans doute trop en demander au destin, puisque la seconde suivante, Dazai retrouvait vigueur et bonne humeur.
- Je veux chanter, lâcha-t-il comme après avoir été frappé par l'origine même de l'univers.
- Essaye un peu pour voir, le menaça Kunikida.
C'était loin d'être des paroles en l'air. Le pauvre homme était à bout de patience et le sourire idiot de son partenaire attisait ses nerfs à vifs plus qu'il ne les apaisait. Malgré la colère évidente de Kunikida, le reste de l'équipe ne put que se dérider devant un tel tableau, allégeant un peu l'ambiance.
- Tu me vexes, fit Dazai, une main sur le cœur. Je te pensais plus tolérant que ça.
- Qu'est-ce que tu fais ici de toute manière ? lui demanda son collègue. Je croyais que Fukuzawa t'avait demandé d'aller jouer les émissaires auprès de la Mafia.
Le suicidaire laissa échapper un rire moqueur avant de se lever, au grand soulagement de la totalité de l'équipe qui commençait à envisager le massacre de cette foutue chaise.
- Je ne suis pas un pigeon, répliqua Dazai en s'asseyant sans vergogne sur le bureau d'Atsushi. Et même si j'en était un, les oiseaux et les gastropodes ne font pas bon ménage.
Yosano soupira en comprenant l'origine du problème qui, finalement, ne devrait même pas les surprendre.
- Tu ne l'aurais peut-être même pas croisé, fit-elle remarquer. Il s'agissait juste de remettre un rapport à Mori concernant les conséquences financières sur le Département des Superpouvoirs, du combat entre Atsushi, Akutagawa et les rats de Fyodor dans les sous-terrain de la ville.
- Ce cher parrain ne me laisse plus pénétrer dans les locaux depuis j'ai décidé de jouer les traitres. Et pour récupérer ce dossier, il n'aurait jamais envoyé personne d'autre à ma rencontre que cette petite limace.
- Ça fait combien d'années, maintenant ? demande Atsuhsi dans son dos. Huit ans que vous vous connaissez ? Il est peut-être temps d'enterrer la hache de guerre.
Un sourire nostalgique fendit son visage de Dazai aux mots de son protégé.
- Dans un sens, c'est comme ça qu'on communique, Chûya et moi. Mais cela ne veut pas dire que je suis prêt à lui faciliter la tâche. Si son patron veut ce rapport, c'est à lui de se déplacer, pas à moi.
C'est l'instant que choisit son téléphone portable pour se mettre à sonner. Il lut le nom de l'appelant, et son sourire s'étira davantage.
- Quand on parle de la limace.
Il ne prit même pas la peine de sortir des bureaux, se souciant peu de déranger ses collègues encore en plein boulot et décrocha, toujours assis en travers le bureau d'Atsushi.
- Tes antennes sifflent ? fit-il en décrochant. C'est comme ça que tu as su que je parlais de toi ?
Lui qui s'attendait, comme toujours, à entendre presque immédiatement les remontrances de son ex-coéquipier, il fut tout de suite inquiet de ne percevoir que sa respiration troublée et un bruit de fond lourd et étouffé.
Il se redressa instantanément, une mine grave sur le visage qu'aucun de ses collègues ne lui avait jamais vu auparavant.
- Chûya, qu'est-ce qu'il se passe ?
Mais une fois de plus, seuls des échos lui répondirent, comme des cris noyés au fond de l'eau et des tirs de revolvers en chaîne.
Il n'était plus question de plaisanter. Dazai sentit son cœur s'emballer douloureusement et une sueur froide lui parcourut l'entièreté du dos. Figé par l'angoisse, il écouta le peu de sons que la correspondance médiocre lui permettait d'entendre, en s'imaginant tous les pires scénarios possibles.
Quand enfin ...
- Dazai ...
Jamais il n'avait ressenti un tel soulagement de toute sa vie. Il expira d'un coup toute l'air contenue dans ses poumons et qu'il avait retenu sans même sans rendre compte depuis le début de l'appel. Il se moqua de sa propre bêtise pour avoir paniqué aussi vite et pour si peu.
- Bon sang, soupira-t-il. Pendant un instant, j'ai cru que ...
Un nouveau coup de feu retentit dans le combiné et il entendit Chûya geindre de douleur. La panique revint tout aussi vite qu'elle était partie.
Dazai se leva enfin, une main nerveusement enfouie dans ses cheveux. Il s'efforça de se concentrer sur le téléphone, oubliant jusqu'à la totalité de ses collègues autour de lui qui commençaient, eux-aussi, à s'inquiéter de la situation, rien qu'à voir le suicidaire dans un tel état.
- Chûya, merde. Réponds-moi.
Seule la respiration alourdie de son ancien partenaire qu'il percevait faiblement au milieu du combat et qu'il aurait pu reconnaître entre mille, lui permettait de savoir qu'il était toujours en ligne. Et ce n'est qu'au bout de dix longues autres secondes que les prières de Dazai furent entendues et que Chûya lui répondit enfin.
- Foutu maquereau ...
Entendre cette insulte devenue son surnom de la bouche énervée de sa limace apaisa son cœur affolé. Il plaqua une main sur son front comme pour soutenir sa tête et ferma les yeux pour se calmer.
- Bon sang, ne me refait plus jamais un coup pa...
- Dazai.
- J'ai vraiment pensé que tu ...
- Dazai, bordel, écoute-moi !
Il avait beau y mettre de la sévérité, il était impossible de passer à côté la faiblesse avec laquelle Chûya sortait chacun de ses mots. Comme s'il avait du mal à respirer.
- Qu'est-ce qu'il se passe ? relança Dazai. C'était quoi tout ce boucan ?
- Fyodor et ses rats ont infiltré les locaux de la Mafia ...
Le sang de Dazai ne fit qu'un tour dans ses veines. Le seul homme qu'il ait jamais craint dans sa vie était en train de mener un assaut contre son ancienne organisation. Et à en juger par les bruits qu'il avait entendu précédemment, c'était un véritable massacre.
L'effroi contenu dans le regard de leur collègue, d'ordinaire si enjoué, suffit à faire comprendre au reste de l'Agence de quoi il retournait. Il était forcément question de Chûya et d'autre chose d'autre qui les dépassait pour le moment.
- Mais enfin ... Pourquoi il ... Comment est-ce que ... ?
- Je pense que c'est en réponse à la petite attaque menée dans les souterrains par Atsushi et Akutagawa, répondit-il Chûya.
- Il avait été arrêté ! J'avais réussi à ...
- Il faut croire qu'il a réussi à s'en sortir.
Dazai l'avait sous-estimé. Encore une fois. Il oubliait bien trop souvent combien Fyodor et lui étaient similaires sur beaucoup de points. Et il avait été stupide de penser que le russe ne parviendrait pas à se défaire d'une chose aussi faible que l'était les forces policières pour un détenteur de pouvoir.
Il fit un effort surhumain pour ralentir les battements affolés de son cœur et se concentra sur la respiration douloureuse de son ancien partenaire au bout du fil.
- Où est-ce que tu es ? voulut-il savoir.
- Les Lézards Noirs étaient en mission à l'extérieur au moment de l'attaque. Hirotsu, Gin, Tachihara et les autres sont en sécurité. Akutagawa aussi, a quitté le bâtiment pour une affaire en centre-ville. J'ignore seulement ce qu'il en est de Kôyô et de Mori.
- Je t'ai demandé où TOI tu étais !
Dazai était à bout de nerfs et entendre Chûya évincer expressément ses questions le rendit fou. Il avait beau tenir énormément à ses autres anciens collègues, et être soulagé d'en savoir la plupart épargné, seul le petit roux comptait à l'heure actuelle. Il allait le rejoindre et le sauver, quoi qu'il lui en coûte.
Mais même après sa deuxième demande, ce dernier resta désespérément silencieux.
- Chûya, je te jure que si tu ne ...
- Je n'ai pas l'intention de te dire où je suis.
- Tu rêves si tu crois que je vais prendre le risque te laisser là-bas !
- Et toi tu rêves si tu crois que je vais prendre le risque de te mettre en danger !
C'était un dialogue de sourds. Ils avaient beau être différents à tous les niveaux, ils n'en restaient pas moins aussi têtus l'un que l'autre. Et Dazai savait parfaitement qu'aucune parole en ce monde ne saurait faire changer Chûya d'avis.
Jamais de toute son existence minable, il ne s'était senti aussi mal, frustré et impuissant. Pas même alors qu'Oda s'éteignait entre ses bras. À cet instant, il n'avait même pas cette dernière opportunité de tenir son ex-coéquipier contre lui. Et cela le rongeait de l'intérieur.
Il frappa faiblement du poing sur le bureau et s'y appuya pour éviter que ses jambes ne le lâchent. Autour de lui, il sentait à peine le regard inquiet de ses amis sur lui, à la recherche d'une chose à faire. Il ne pouvait pas leur demander d'intervenir, c'était bien trop dangereux, et à distance, ils étaient tout aussi démunis que lui.
Il sentit ses doigts trembler autour de son portable et dut se faire violence pour ne pas le faire tomber.
- Pourquoi est-ce que ... Pourquoi est-ce que tu m'as appelé si ce n'est pas pour que je vienne te chercher ?
Une fois encore, Chûya ne répondit pas tout de suite et Dazai eut envie de lui hurler dessus pour jouer ainsi avec le peu de temps qui semblait leur rester. Mais il refoula toute son impatience dans ses doigts qui se mirent à trembler davantage.
- Parce que je refusais de mourir avant d'avoir pu te le dire, avoua enfin Chûya.
- Arrête tes conneries ! Tu ne vas pas mourir !
- Bon sang, ferme-là et laisse-moi parler !
Le brun put entendre sa voix se briser sans peine. Il connaissait le mafieux par cœur et pourtant, c'était la première fois qu'il décelait une telle détresse dans ses mots, ce qui ne fit qu'intensifier sa douleur. Il s'efforça de respecter la demande de Chûya et reprit difficilement :
- Avant de me dire quoi ?
- À quel point tu m'as rendu la vie impossible.
Dazai lâcha un rire triste à la petite dose d'humour que Chûya avait osé mettre dans sa réponse, malgré la terrible situation. Ils ne se souvenaient pas avoir déjà ri ainsi l'un avec l'autre. C'était le genre de moment qu'ils auraient dû partager depuis déjà si longtemps, mais qu'ils se retrouvaient à vivre séparés par une dizaine de kilomètres, à travers le microphone de leurs portables.
Le destin était une belle garce et eux, de grands abrutis.
- Sérieusement, Dazai, reprit Chûya après avoir sourit lui-même. Tu n'as pas conscience de l'impact que tu as eu sur toute mon existence.
L'intéressé reprit contenance en se pinçant les lèvres pour leur éviter de trembler, elles aussi et s'arma de courage pour l'écouter sans se mettre à pleurer.
- Tu connais mon histoire, tu sais que je n'ai aucun souvenir d'avant mes sept ans, poursuivit le mafieux. Et à quinze ans, tu as débarqué comme une sangsue dont on peine à se débarrasser. Ne te vexes pas de la comparaison, tu sais très bien que c'est vrai.
Dazai ne pouvait le contredire là-dessus, c'était certain.
- Ce que j'essaye de te dire, c'est qu'à presque vingt-trois ans, c'est comme si je disais que tu as fait partie de la moitié de ma vie. Et malgré tes tentatives de suicide à répétition, tes chansons morbides, tes bandages inutiles et ta fuite de la Mafia Portuaire, je ne parviens pas à imaginer un monde dans lequel tu n'existes pas.
Peine perdu, Dazai laissa libre court à ses larmes qui vinrent dévaler ses joues au plus grand déchirement de ses collègues qui osaient à peine s'approcher.
- Tu vas me faire pleurer ma limace, dit-il avec une ironie mal placée, avant d'essuyer brièvement ses joues.
- Pas à moi. Je sais que c'est déjà trop tard.
Dazai sourit à travers ses pleurs. Cet homme le connaissait trop bien. Un nouveau silence s'étira entre eux et la respiration de Chûya se fit plus calme. Un son régulier et apaisant que le détective aurait pu écouter des heures durant, jusqu'à s'en bercer.
- Je t'aime.
La déclaration du plus petit avait eu de quoi couper le souffle de Dazai et figer son sang affolé dans ses veines. Il aurait pu croire avoir mal entendu mais ces mots avaient été si clairs et pures qu'il était impossible qu'il se soit trompé. Et les nouvelles larmes qui s'échappèrent de ses yeux vinrent le lui confirmer. Son cœur lui, avait parfaitement entendu et compris.
- Il était hors de question que je crève sans te l'avoir avoué, reprit Chûya d'une voix brisée. Toi et ton comportement insupportable, vous m'avez rendu dingue au point de me faire aimer toutes ces petites choses que j'aurais dû détester. Et ni les rats, ni Fyodor, ni personne ne pourront m'enlever ça.
La mâchoire crispée et une main plaquée sur ses yeux mouillés pour masquer sa douleur, Dazai fut incapable de se contenir plus longtemps et lâcha un sanglot à demi étouffé entre ses dents serrées.
Il sentit à peine la chaleur de la main de Yosano sur l'arrière de son crâne et celle bienveillante et timide d'Atsushi sur son épaule.
- Mais pour tout le mal que tu m'as fait et par pur égoïsme, je vais mettre ma fierté de côté et t'assurer une chose certaine : c'est que personne ne t'aimera jamais autant que je ne l'ai fait. Peu importe qui te donnera cette envie de vivre qui te manque cruellement, son amour n'atteindra pas le centième de ce que je ressens pour toi.
Ses mots étaient merveilleux autant qu'ils étaient durs. Ils poignardaient Dazai d'une pression à la fois chaleureuse et insupportable. Le genre que vous aimeriez ressentir en continu, tout en sachant que vous n'y survivriez pas. Le même contraste cruel qu'offrait n'importe quelle addiction mortelle.
- Je suis ... tellement désolé de ne pas avoir été fichu de faire le premier pas, parvint à sortir Dazai d'une voix faible.
- Tu n'es pas obligé de dire ça.
- C'est la vérité, bordel ! Tu peux jouer les égoïstes si tu veux mais certainement pas au point de croire tes sentiments à sens unique !
À côté du mal insupportable qui lui déchirait la poitrine, Dazai était en colère. Contre lui, contre Chûya, contre Fyodor et contre cette vie de merde qui se plaisait à lui faire subir toutes les horreurs possibles.
- Ça n'aurait sans doute pas fonctionné entre nous, répliqua doucement le mafieux.
- J'aurais fait en sorte que ça fonctionne. J'aurais tout fait pour toi.
- Je le sais.
Parce que c'était une vérité impossible à réfuter, quelles que soient les apparences qu'ils voulaient bien donner. Ils auraient tout fait l'un pour l'autre, jusqu'à offrir leur propre vie. Pourtant, à cet instant, c'était une chose sur laquelle Dazai n'avait aucun contrôle.
Un nouveau sanglot passa la barrière de ses lèvres tandis qu'Atsushi raffermissait sa pression sur son épaule dans un geste de réconfort qui, bien qu'attendrissant, n'eut pas le moindre effet curatif.
- Je t'en supplie ... Dis-moi où tu es que je vienne te chercher.
Le territoire de la Mafia s'étirait sur plusieurs kilomètres et pour soigner leur discrétion, ses membres utilisaient des téléphones prépayés impossibles à géo localiser. Il n'aurait jamais assez de temps à ratisser tout le périmètre pour retrouver son ancien partenaire. Et Chûya le savait. Il en avait déjà parfaitement conscience au moment de son appel.
Sans le voir, Dazai sut qu'il pleurait lui aussi. Il avait visiblement eu juste le temps de se faire à l'idée car hormis sa voix tremblante, il ne laissait échapper aucun sanglot. Digne, même dans la pire des situations.
- Tu as intérêt à trouver une raison de vivre, Dazai, répliqua simplement le mafieux.
- Chûya, s'il te plait !
Mais alors, le détective n'entendit même plus le son rassurant de sa respiration. Il écarquilla les yeux, priant de toute son âme pour que la communication ait simplement été coupée. Mais sur son écran, les secondes s'écoulaient toujours, signe que Chûya n'avait pas raccroché.
Dazai sentit son cœur s'emballer de nouveau.
- Chûya, réponds-moi ! Merde, tu m'entends ?
Aucune réponse.
La peur gagna en ampleur et il fut incapable de reposer le téléphone, bien qu'au fond, il sut que son ami ne lui répondrait plus. Plus de tirs de balles et de hurlement, un silence de mort avait pris place en fond sonore. Et quelques secondes plus tard, à la place de sa voix mélodieuse, Dazai entendit des pas se rapprocher du combiné et un bref froissement résonna dans son oreille avant qu'on ne vienne lui répondre.
- On dirait que tu n'as rien su préméditer cette fois-ci.
Le ton presque enjoué de Fyodor rendit Dazai ivre de rage. Il balaya les mains apaisantes de Yosano et d'Atsushi, incapable de contrôler sa colère. Ses yeux noircis de haine avaient de quoi apeurer ses collègues, mais ils eurent tous la bonne idée de se tenir à l'écart, conscients que la situation les dépassait complètement.
- Qu'est-ce que tu lui as fait ? hacha Dazai entre ses dents.
- Je crois que tu le sais très bien.
Entendre Fyodor le dire, même aussi implicitement, acheva le brun qui enfonça ses ongles dans la peau de ses paumes. Il ne chercha plus à retenir sa douleur et de nouvelles larmes envahirent ses joues, à flots continus et inarrêtables. Jamais il n'avait connu de si grande douleur, de si grand vide.
- Tu connais mon pouvoir, reprit le russe. Tu sais qu'il n'a pas souffert.
- Il ne le méritait pas, lâcha Dazai. Il était bien meilleur que la majorité d'entre nous.
- La vie est injuste. Ne me dis pas que tu ne t'en rends compte que maintenant ?
Le détective étouffa un hurlement de rage au fond de sa gorge et se fit violence pour calmer sa respiration, juste assez pour pouvoir répondre à cet enfoiré.
- Je vais te détruire, Fyodor. Pas te tuer, ni même te torturer, mais te réduire à néant jusqu'à ce qu'il ne reste plus la moindre parcelle de toi sur cette Terre.
- Tu comptes sérieusement me faire payer ? Dans ton état ?
Fyodor n'était pas idiot. Il savait très bien ce que Chûya représentait pour Dazai et il lui était impossible de passer à côté du mal intense que ce dernier ressentait en ce moment.
- Tu n'es capable de rien sans lui, précisa son ennemi.
- Tu as raison, reconnut Dazai. Mais pour lui, je suis capable de tout.
Cette phrase fit étonnamment sourire le jeune russe, qui laissa planer un léger silence avant de reprendre.
- J'ai hâte qu'on puisse en découdre dans ce cas.
Et il raccrocha.
Dazai laissa tomber le téléphone, submergé de part et d'autre par la colère, la souffrance, le choc et le besoin de vengeance. Un coup de fil venait de faire basculer cette existence entière à laquelle il n'avait jamais trouvé le moindre intérêt, si ce n'est en la présence de Chûya. Il venait de perdre sa seule source de bonheur, son pilier, la personnification même de son envie, même faible, de vivre.
Il allait faire payer Fyodor. Demain, après-demain, dans deux semaines, cinq mois ou même dix ans, mais il allait lui faire subir sa douleur au centuple, jusqu'à ce que cet enfoiré le supplie de l'achever, requête à laquelle il ne répondrait que lorsque sa soif de revanche serait achevée. Si elle l'était un jour.
« C'était toi, ma raison de vivre, Chûya. Tu veux que j'en trouve une autre ? Je vais envoyer cette pourriture de rat en Enfer. »
À suivre ...
