DEUXIÈME PARTIE
Un an plus tard.
Cimetière de Yokohama. 07h19.
Une main tremblante autour de sa bouteille, Dazai engloutit faiblement une nouvelle gorgée de sa boisson, en ignorant la brûlure singulière de l'alcool qui, à ce stade de désolation, ne lui faisait plus aucun effet.
Il se sentait pathétique, misérable au milieu des fleurs fanées du cimetière et accompagné de son whiskey qui n'avait pas la moindre vertu apaisante. Il ne faisait que le rendre malade ou engourdi, mais qu'il soit ivre ou sobre, jamais son mal être ne le quittait. Et même au bout d'un an, il ne parvenait toujours pas à faire avec.
Il revivait ce dernier appel d'avec son ancien partenaire en boucle, chaque fois que son esprit avait l'occasion de se perdre. Ce qui était de plus en plus régulier, étant donné son temps libre.
Dazai n'avait pas remis les pieds à l'Agence depuis un mois, sur ordre de Fukuzawa. La mort de Chûya l'avait tellement ébranlé qu'il était devenu incapable de se contrôler. Il ne comptait plus les larmes impromptues qui avaient trouvé le moyen de lui échapper alors qu'il était avec un client aux yeux trop bleus ou à la chevelure trop rousse, ou de son incapacité à enquêter près du port de la ville, encore porteur de l'odeur significative de la mort et du sang.
Malgré ses efforts, force avait été de constater qu'il n'était plus en mesure d'assurer son rôle de détective. Alors sur les conseils de ses amis et sur l'insistance de son patron, il avait accepté de prendre congé, le temps de quelques semaines.
« Il faut que tu arrives à faire ton deuil. »
C'est ce qu'ils disaient tous. Et dieu savait qu'il l'aurait fait depuis longtemps, si seulement ça avait été possible. Aucun n'avait vécu de perte aussi grande dans leur vie. Après son meilleur ami, le destin lui avait arraché la personne qu'il aimait le plus en ce monde et il se désolait encore chaque jour pour s'en être rendu compte aussi tardivement. Aucun de ses collègues, aussi merveilleux et compréhensifs étaient-ils, ne pouvaient prétendre avoir connu de telle douleur.
Après le massacre des agents de la Mafia Portuaire par les rats de Fyodor, toute l'Agence a convenu d'enterrer la hache de guerre pour former une alliance avec son vieil ennemi. Il était clair que la haine du passé n'avait plus rien à faire dans un conflit pareil. Pour atteindre le russe et sa bande, il était indispensable que Fukuzawa et Mori se rassemblent.
C'était un grand pas en avant, mais au fond ce n'était qu'une excuse pour les deux patrons de se retrouver dans le même camp après des années de pseudo guerre. Même s'il ne l'avouerait jamais, le directeur de l'Agence avait été des plus soulagé en apprenant la survie miraculeuse du parrain grâce à ses hommes de mains. Comme si ce risque de séparation avait ravivé leurs vieux souvenirs au point de les rapprocher. Même chose pour Atsushi et Akutagawa. Ils avaient beau hurlé leur haine mutuelle à qui voulait bien les entendre, la perspective ne plus pouvoir se voir avait su les rendre beaucoup plus sensible l'un envers l'autre.
Merveilleux. Tout le monde semblait avoir trouvé de quoi se réconforter au milieu de ce bain de sang.
Sauf Dazai qui pleurait encore la perte de son ancien partenaire.
Il s'en voulait d'être aussi égoïste et de se mettre ainsi à l'écart. Après tout, la mort de Chûya n'avait pas chagriné que lui. Mori avait étonnamment versé sa larme, lui aussi et Akutagawa avait masqué le nœud dans sa gorge à travers une toux étonnamment plus forte et tremblante que les autres. Quant à Kôyô, qui avait perdu l'usage de l'un de ses bras après avoir reçu une balle dans l'épaule, la disparition de son petit frère était tout aussi douloureuse à porter que pour Dazai. Seulement, en tant que seconde du parrain de la Mafia, elle gardait cet air impassible et solennel. Car, qui serait en mesure de garder la face, si ce n'est elle ?
Fyodor, dans toute sa pourriture, ne leur avait même pas donner l'opportunité d'un dernier adieu. Le bâtiment pris pour cible par les rats et dans lequel Chûya avait perdu la vie, brûlait déjà sous les flammes d'un incendie criminel à l'arrivée de l'Agence. Plus de corps auprès duquel se recueillir, rien que des cendres.
Alors, que fichait Dazai dans ce lieu de repos, devant une tombe vide qui portait seulement le nom de son ancien camarade inscrit dans la pierre ? Il se le demandait chaque fois qu'il venait et pourtant il continuait. Chaque matin depuis un an, à l'aube, il venait s'asseoir près de cette plaque trop lisse et trop brillante. Parfois il parlait dans le vide, et d'autre fois il se contentait de boire, dans l'attente d'un signe quelconque ou d'une révélation divine qui le conduirait à l'homme l'ayant privé de sa seule source de bonheur.
Sa rage envers Fyodor n'avait fait que s'intensifier, semaine après semaine. Si face à l'absence de résultat, beaucoup de ses collègues de l'Agence et de la Mafia avaient abandonné l'idée d'en faire une priorité, Dazai ne pensait à rien d'autre qu'à venger Chûya et les centaines d'hommes et de femmes morts ce soir-là.
- J'espère que tu t'amuses bien, là-haut, à me voir galérer comme ça, soupira-t-il plus pour lui-même que pour qui que ce soit d'autre.
Il baissa la tête et une larme silencieuse glissa sur sa joue. Ce n'était plus quelque chose de nouveau. Pleurer était devenu quasi-quotidien et il s'étonnait encore d'avoir de quoi en verser.
- Tu me manques, ma limace, lâcha-t-il dans un rire sans joie.
Il s'exaspéra de sa propre stupidité quant à ce surnom débile. Chûya méritait tellement mieux que ça. Pourtant, c'était ce qui faisait d'eux, un duo aussi atypique. Le maquereau et la limace. On ne ferait pas de mélange plus étrange et pourtant ...
- J'ai hâte de pouvoir te rejoindre.
C'était une pensée qui ne lâchait pas depuis des mois. Il n'était plus question d'expérience morbide ou de curiosité mal placée. Il n'envisageait plus le suicide que comme un moyen de retrouver l'homme qu'il aimait et qu'il avait laissé partir beaucoup trop tôt. C'était une promesse qu'il s'était faite. Que l'esprit errant de Chûya soit d'accord avec ou non, Dazai le rejoindrait une fois sa vengeance accomplie.
Et il lui tardait d'en finir.
Après avoir avalé les restes de son whiskey, le portable de Dazai se mit à sonner. Ce n'était pas quelque chose d'étonnant : ses amis l'appelaient régulièrement pour prendre de ses nouvelles et s'assurer qu'il n'avait pas fini noyer dans son propre verre. Ils devaient se relayer puisqu'après Tanizaki la veille, cette fois, ce fut le nom de Yosano qui apparut sur l'écran.
Il soupira et décrocha malgré son manque d'envie. Il ne voulait pas les inquiéter davantage qu'ils ne l'étaient déjà.
- Oui, je suis toujours vivant, déclara-t-il. Non, je n'ai pas renoncé à mon désir de vengeance. Et il est clair que je suis un cas désespéré. Ça te suffit pour la journée ou dois-je attendre un autre coup de fil dans la soirée ?
Contrairement à ce qu'il aurait cru, la jeune médecin ne le réprimanda pas sur son sarcasme et resta silencieuse un moment. Les souvenirs de l'année passée et de l'appel de Chûya lui revinrent de nouveau en mémoire et le paralysèrent.
Il se redressa vivement.
- Yosano, est-ce que ...
- Dazai, calme-toi. Tout va bien.
Il n'aurait su dire combien il était soulagé. Perdre un autre de ses proches était une angoisse qui le rendait de plus en plus paranoïaque.
Il soupira toute sa nervosité et plaqua la paume de sa main contre son cœur, comme pour le ralentir.
- Mais il faudrait que tu viennes à l'Agence, reprit Yosano plus sérieuse que jamais.
- ... Tu sais, je ... Je crois que je ne suis pas encore prêt à reprendre le ...
- Il ne s'agit pas de reprendre le boulot, le coupa-t-elle. Juste ... il faut vraiment que tu viennes.
- Mais pourquoi est-ce que tu ...
- C'est à propos de Fyodor.
La simple évocation de ce nom suffit à enflammer les nerfs déjà tendus de Dazai. Il avait désespéré entendre ce genre de phrase de la part de ses collègues depuis des mois. Pourtant, à ce jour, Yosano lui faisait le plus beau des cadeaux en lui apportant de nouveaux éléments.
Il allait peut-être enfin pouvoir trouver cette enflure et lui faire payer au centuple toute la souffrance qu'il ressentait par sa faute.
- J'arrive.
Agence des Détectives Armés. 07h45.
Dazai resta figé sur le pas de la porte des bureaux. Son rythme cardiaque, la pulsation de son sang dans ses veines semblaient s'être arrêté en même temps que ses jambes. Il n'était plus qu'une statue de pierre face un tableau qui le dépassait, lui, aussi bien que toutes les lois de l'univers.
- Tu comprends ? lui dit doucement Yosano. Si je t'avais dit exactement de quoi il s'agissait, tu ne m'aurais jamais cru ...
Ignorant la remarque de sa collègue, il osa faire bouger ses muscles pour venir plaquer une main contre son front, à la recherche d'une fièvre qui pourrait justifier son hallucination. Mais sa peau restait désespérément froide et il eut beau cligner plusieurs fois des yeux, le spectacle restait le même.
À côté de Yosano, Kunikida, Atsushi et tous les autres membres de l'Agence, se tenait une silhouette affinée et affaiblie, mais qu'il aurait pu reconnaître entre mille. On ne trouvait pas de d'yeux aussi bleus, ni de chevelure aussi rousse, deux fois dans sa vie. Et aussi fou cela pouvait-il paraître, c'était bien Chûya Nakahara que Dazai voyait à cet instant, assis l'air épuisé sur l'une des chaises des bureaux.
Le plus petit avait relevé la tête en entendant la porte s'ouvrir sur son ancien partenaire et lui sourit faiblement, mais de la façon la plus sincère qui soit.
- Dazai ...
L'intéressé n'aurait jamais pensé pouvoir réentendre son prénom prononcé de cette façon. Ces deux petites syllabes toutes simples suffirent à lui faire monter les larmes aux yeux et à faire redémarrer son pouls au quart de tour.
Il secoua la tête comme pour se débarrasser d'une idée noire et garda les yeux fermés, comme si la présence fantasmagorique de Chûya lui était insupportable.
- Tu n'es pas vraiment là, répéta-t-il en boucle pour lui-même. C'est l'alcool. C'est forcément l'alcool qui me fait imaginer tout ça. Tu ne peux pas être là. C'est impo...
Mais deux mains chaudes et tremblantes vinrent entourer les siennes et l'interrompre dans son mantra. Il se paralysa sous cette hallucination définitivement bien trop réelle pour sa propre santé mentale et hésita à relever la tête pour regarder Chûya dans les yeux.
Mais incapable de résister à l'appel de ce visage, même imaginaire, Dazai s'autorisa cette forme de masochisme et vint détailler les traits de son ancien partenaire. Le whiskey rendait cela beaucoup trop tangible. De la chaleur de sa peau, aux petites tâches d'or qui ornaient le céruléen de ses iris, en passant le rose naturel de sa bouche, l'ivresse de Dazai ne laissa aucun détail au hasard. Ce qui rendit la chose plus difficile à supporter encore. Et pourquoi ses collègues n'essayaient-ils pas de le faire réagir alors qu'il restaitfigé au milieu de l'Agence, après avoir parlé à un mort ?
- Je suis là, Dazai, répéta doucement la voix usurpatrice du Chûya fantôme.
- Non. Tu es constamment dans ma tête et là encore la boisson rend les choses bien trop réelles. C'est insupportable ...
- Dazai, écoute-moi.
Par la force des choses, le détective obtempéra. Mais alors qu'il attendait que son ancien partenaire prononce quelque chose, n'importe quoi, Chûya ne lâcha qu'un soupir de soulagement et un large sourire se dessina sur son visage, avant qu'il ne se penche vivement sur celui de Dazai.
Emporté par ses retrouvailles inespérées, le roux oublia sa crainte passée d'être repoussée et plaqua sa bouche contre celle du brun. Et il eut raison de ne pas s'en faire, car après quelques secondes de réalisme inimitable, même pour le plus fort des alcools ou la plus puissance des démences, Dazai dut se rendre à l'évidence. Quel que soit le miracle qui se cachait derrière cette résurrection soudaine, Chûya était bel et bien là, contre lui, à lui voler un baiser tendre et désespéré, auquel il s'empressa de répondre. Même le salé de leurs larmes qui se fondaient le unes aux autres n'altéra pas le goût enivrant de leurs lèvres jointes.
Quelques minutes plus tard, et après que Dazai ait inspecté Chûya sous tous les angles pour s'assurer de sa présence, tous deux se réunirent avec les autres membres de l'Agence, au milieu du petit salon, normalement conçu pour recevoir les clients. À la demande expresse de Chûya, personne n'avait encore prévenu la Mafia du retour impossible de leur collègue.
Ce dernier buvait le café bien mérité (et que Kenji avait eu la gentillesse de lui préparer) d'une main, car l'autre restait prisonnière de celle de Dazai. Après un an à l'avoir cru disparu à jamais, le détective n'était pas prêt à le lâcher de sitôt. Il avait besoin de ce contact pour se rappeler qu'il ne rêvait pas et que c'était bien là sa petite limace qui se réchauffait contre lui.
Il avait maigri. C'était à peine perceptible à l'œil nu, mais Dazai avait pu le sentir rien qu'en serrant son corps dans ses bras. Et son visage portait les marques invisibles d'une année difficile dont il ignorait encore tout. Mais il ne voulait pas le brusquer. Chûya parlerait quand il voudrait.
Alors après avoir apprécié la chaleur toute particulière du café contre sa gorge, le petit mafieux commença à répondre aux questions silencieuses que tout le monde se posait.
- Désolé d'avoir débarqué sans prévenir, dit-il d'abord. Mais je n'avais pas de quoi téléphoner alors ...
- Tu n'as pas à t'excuser, répondit instantanément Yosano.
Dazai connaissait son amie médecin. Il était persuadé qu'elle n'avait pas manqué d'examiner Chûya après qu'il eut passé les portes de l'Agence. Pour qu'elle réagisse aussi vivement, elle devait, elle aussi, avoir compris que sa dernière année n'avait pas été des plus joyeuses.
Chûya s'autorisa un sourire léger et reconnaissant, en resserrant fébrilement ses doigts sur ceux de Dazai.
- J'imagine que ça doit être ... déroutant de me voir réapparaître après tout ce temps.
- C'est le cas de le dire, osa dire Atsushi. Tout le monde vous croyez mort lors du massacre de l'année dernière.
- J'ai bien cru que j'allais mourir, moi aussi. J'étais blessé, avec une balle dans l'abdomen et lorsque Fyodor s'est montré, j'ai naturellement pensé que ç'en était fini pour moi.
Entendre ce nom raviva la rage intérieure de Dazai dont la mâchoire se crispa violemment. Une réaction que Chûya ne manqua pas de remarquer.
- Mais il m'a épargné, et soigné, poursuivit-il. J'ai juste fini assommé par l'un de ses sbires avant d'avoir pu raccrocher mon portable et en me réveillant, j'étais dans son repère qu'il appelle la Maison des Rats. Il n'a pas cherché à me mentir. Il a avoué avoir simulé ma mort en reprenant l'appel d'avec Dazai et en brûlant la totalité du bâtiment pour faire disparaître les preuves. J'ai compris tout de suite qu'il ne comptait pas me tuer et que j'allais devoir servir ses intentions, aussi cruelles pouvaient-elles être.
- Qu'est-ce qu'il s'est passé ? demanda Ranpo.
C'était bien la première fois que le détective sans pouvoir semblait s'intéressé à quoi que ce soit d'autre qu'à lui-même ou à ses friandises.
- J'ai cru que j'allais servir de monnaie d'échange, expliqua Chûya. Qu'il allait réclamer des informations, des armes ou des financements à la Mafia en échange de ma libération. Il connaissait mon pouvoir et il savait que Mori aurait tout fait pour me récupérer, que ce soit par intérêt professionnel ou pas affection particulière. Mais j'avais tort. Fyodor n'a jamais eu l'intention de m'utiliser comme otage. J'ai passé un an enfermé dans une pièce à peine assez grande pour s'y asseoir et à subir tortures physiques sur tortures psychologiques, au point de vouloir en mourir.
Plus le mafieux avançait dans son discours, plus Dazai sentait la pression se resserrer autour de sa main. Malgré la douleur, il ne dit rien et laissa Chûya exprimer ses ressentiments comme il le voulait, en luttant contre sa propre haine ravageuse qui s'intensifiait à nouveau détail de cette histoire.
- Et le pire ... C'est que j'ignore toujours pourquoi il m'a fait tout ça, acheva-t-il.
Ses poings se mirent à trembler et Dazai fit de son mieux pour l'apaiser en le rapprochant de lui. Il se sentait impuissant, honteux de ne pas avoir été capable de le protéger. À ce jour, le mal était fait et Chûya ne s'en remettrait sans doute jamais. Cette idée d'irréparable le rendait fou.
- Comment est-ce que vous vous en êtes sorti ? l'interrogea Tanizaki.
- À dire vrai, je n'en sais rien ... Je me suis évanoui d'épuisement comme souvent et en me réveillant, j'étais dehors. J'aime à croire que l'un de ses sbires m'a eu en pitié et m'a fait sortir. Il y avait cet homme de mains ... Tanjiro, il était bien moins mauvais que les autres. Alors peut-être qu'il ... Enfin ça ne veut pas dire que je suis sorti d'affaires pour autant ...
Penser que Fyodor pourrait toujours être à la recherche de Chûya révulsa toute l'Agence et tout particulièrement Dazai. Il lui était inconcevable que quiconque puisse lui arracher de nouveau l'homme qu'il aimait.
- Je ne le laisserai plus jamais te faire de mal. Je te protégerai.
Et il allait s'en assurer en réduisant Fyodor et ses rats à néant, comme il l'avait prévu dès le départ.
Port de Yokohama. 9h20.
Après de longues minutes de négociations, Dazai avait accepté de laisser Chûya près des locaux de la Mafia pour aller retrouver ses propres collègues. Si cela n'avait tenu qu'à lui, il l'aurait accompagné jusqu'au bureau de Mori, sans le lâcher des yeux une seule seconde, mais comme l'avait dit sa petite limace, c'était des retrouvailles qui lui appartenaient.
Il avait terriblement hâte de revoir Kôyô, Akutagawa, Tachihara et tous les autres. Apprendre de la bouche des membres de l'Agence qu'ils avaient tous survécu au massacre l'avait énormément rassuré. Ce n'est pas comme si Fyodor lui avait donné de quelconque nouvelle de l'extérieur durant son enfermement d'un an.
Dazai avait eu du mal à le laisser sortir de la voiture, mais Kunikida étant un conducteur peu patient, il avait vite eu fait de forcer son partenaire à se rasseoir et à laisser Chûya tranquille. Non sans que le brun ne lui ait promis de repasser le chercher dans deux heures, très précisément. Parce que c'était le temps maximum que Dazai pouvait se permettre loin de lui après l'avoir cru mort pendant douze mois.
Un fait qui n'avait pas manqué de faire sourire Chûya après que la voiture fut repartie.
Et pourtant ...
- Alors ? Qu'est-ce que ça fait de retrouver l'air de l'extérieur ?
La voix de Fyodor résonna jusque dans ses os et le glaça au point de l'en paralyser complètement. Il n'aurait jamais cru que ce serait aussi rapide, mais c'était bien le russe qui se tenait dans l'ombre de l'un des bâtiments de la Mafia, appuyé nonchalamment contre le crépi comme s'il avait tout le temps de ce monde.
Chûya se retourna en tremblant, encore sous le joug de ce type qui lui avait vivre les pires atrocités possibles.
L'homme sortit de l'obscurité et se rapprocha doucement du roux, avant de venir déposer une main anormalement tendre sur sa joue. Il le gratifia d'un sourire hypocrite auquel Chûya répondit, après s'être étonnamment détendu au contact de sa paume sur son visage.
- J'imagine que c'est difficile, reprit Fyodor.
- Oui, répondit simplement Chûya. Ils ont tous l'air si ...
Il chercha ses mots.
- Sincères ... Comme s'ils s'inquiétaient réellement pour moi.
- Je le sais, dit le russe d'une voix douce. Mais nous en avons déjà parlé. Tu sais bien qu'ils ne font ça que par intérêt.
Il se pencha doucement jusqu'à plonger son regard pénétrant et hypnotisant dans celui du plus petit.
- Un pouvoir aussi puissant que le tien ne peut qu'attirer les convoitises de tes semblables. Mori, Kôyô, Dazai, aucun d'eux n'a réellement cherché à te retrouver, tu en as conscience, n'est-ce pas ? Nous n'étions pas si bien cachés que cela. Ils auraient pu te retrouver facilement, s'ils l'avaient voulu.
Les mots se frayèrent un chemin lent et tortueux au sein de l'esprit de Chûya qui les encaissa avec la même douleur que tous les précédents. Comme toutes ces paroles difficiles que Fyodor lui avait dites, au point de l'en rendre malade, jusqu'à ce qu'il comprenne. Qu'il voit la vérité en face.
Il avait toujours été seul.
Aucun de ses proches n'était là, alors qu'il hurlait à la mort sous la torture, qu'il suppliait les anges comme les démons de faire en sorte qu'on le retrouve ou qu'on l'achève. Mais rien. Les jours étaient passés sans que ses prières ne soient entendues et, sous les visites toujours plus fréquentes de son bourreau, il avait fini par se faire une raison. Il n'était indispensable à personne, comme le disait si bien Fyodor. Et au fond, au milieu de tout le mal qu'il lui avait fait, il était peut-être véritablement le seul à lui avoir offert un peu d'attention.
Comme maintenant.
- Tu ne peux compter sur personne d'autre que moi, tu le sais ça ?
Chûya hocha fébrilement la tête, la chaleur de la bouche de Dazai sur la sienne encore vive et enivrante. Il devait se débarrasser de cette sensation. Ce maquereau suicidaire était comme les autres, il se servait de lui, il n'en avait jamais rien eu à faire. Il était même pire que tous.
- Ils te manipulent pour t'avoir dans leur poche, répéta Fyodor. Mais tu ne dois pas les laisser faire.
Le russe essuya une larme sur sa joue que Chûya n'avait même pas senti couler.
- Je te protégerai.
Et sur le coup, malgré la similarité de ces mots avec ceux que Dazai lui avait dit à l'Agence, l'esprit corrompu et torturé du jeune mafieux, choisit de croire à la sincérité de Fyodor plutôt qu'à celle de son ancien partenaire.
- Tu vas faire ce qu'on a prévu, pas vrai ? demanda son tortionnaire. Je peux compter sur toi ?
Et Chûya répondit de manière presque mécanique, le regard vide :
- Oui, maître.
À suivre ...
