TROISIÈME PARTIE

Six mois plus tôt

Repère de la Maison des Rats. 14h30.

Le hurlement de douleur, mêlé au désespoir, de Chûya se répercuta dans tous les recoins du repère comme une personnification de l'agonie. Il avait véritablement essayé de tenir, de supporter la torture jusqu'à ce que Fyodor se lasse de son manque de réaction. Mais le russe avait été plus tenace que lui, et après des heures, peut-être même des jours, Chûya fut incapable d'en supporter davantage.

Allongé sur le dos, les poignets et les chevilles liés, dans une pièce lugubre et froide, il contracta son ventre pour essayer de se défaire de ses entraves. En vain. Au-dessus de lui, une petite grille incrustée dans le plafond laissait entrevoir la lumière artificielle et blanche de l'étage supérieur. À travers, plusieurs gouttes d'eau s'écoulaient en continue depuis ce qui lui semblait être une éternité et s'écrasaient une à une sur son front. Si la première ne lui fit pas le moindre mal, ni la centième, la dix millièmes avait été insoutenable. À force de heurter ce même point sans relâche, Chûya avait l'impression de sentir tour à tour, des coups de marteaux ou des piques de clous lui marteler son crâne.

Ajoutez-y l'espace étroit dans lequel il se trouvait et ce supplice lui paraissait bien pire que de se faire poignarder ou battre à mort. Depuis combien de temps n'avait-il pas dormi à cause de cette petite grille laissant passer l'eau à intervalle régulier et presque millimétré ? La fatigue, l'étouffement et la douleur se combinaient doucement pour le rendre fou.

- Je vous en supplie ...

Il aurait préféré qu'on l'achève.

Ce n'était pas la première fois que Fyodor usait de cette technique sur lui. Mais il ignorait encore et toujours ce que son bourreau voulait l'entendre dire. Il savait que, la plupart du temps, ses cris de douleurs ne changeaient rien à sa situation. Et jamais auparavant, il ne s'était abaissé à le supplier. Mais à ce jour, il se fichait bien d'avoir l'air fort ou fier. Tout ce qu'il voulait, c'était que ça s'arrête.

- Maître, vous risquez de le perdre définitivement si vous poussez le supplice plus loin. Ça risque de tout mettre à mal dans vos plans.

Chûya reconnut difficilement la voix de Tanjiro, l'un des sbires les plus proches de Fyodor et le seul qui ait montré un tant soit peu de respect à son égard depuis son enfermement, six mois auparavant.

Le russe fit mine de réfléchir quelques secondes supplémentaires, avant de soupirer.

Sans même prendre la peine de répondre à la recommandation de son sous-fifre, Fyodor se rapprocha du corps contorsionné du petit roux et lui murmura à l'oreille :

- Tu sais, je ne comprends pas vraiment pourquoi tu hurles à la mort de cette façon. Cette sensation n'est en rien plus douloureuse que le bourrage de crâne que t'ont fait subir tes soi-disant amis de la Mafia et de l'Agence pendant des années. La manipulation mentale qu'ils ont exercée sur toi n'est pas différente de cette goutte d'eau qui tombe en continue sur ton front. Je voulais simplement te le faire comprendre, rien d'autre.

Il avait une voix douce, presque berçante.

Chûya hocha fébrilement la tête en se mordant la lèvre pour éviter de crier toute sa souffrance, les larmes dévalant à flot sur ses tempes.

- Détache-le et ramène le dans sa cellule, commanda-t-il à Tanjiro.

- Bien, répliqua simplement l'intéressé.

Fyodor sortit alors de la pièce et enfin, son sbire se précipita vers Chûya pour le détacher aussi vite que ses bras le lui permettaient.

- Ça va aller, c'est terminé.

Le jeune homme devait avoir à peine seize ans, pourtant il avait une bienveillance très rare pour quelqu'un de son âge. Intelligent, il libéra d'abord les poignets du mafieux pour qu'il puisse se redresser et se libérer de l'impact devenu bien trop douloureux de la goutte sur sa peau. Chûya se releva vivement et porta une main à son front, avant d'éclater en sanglots. De rage, de souffrance, de frustration, il était complètement à bout. Et après l'eau, ce furent les paroles de Fyodor qui se mirent à malmener son crâne, se répétant inlassablement, comme une vérité impossible à réfuter.

« Ils te manipulent » « Tu n'as jamais été important à leurs yeux » « Tu n'es qu'un objet, une puissance nécessaire pour leurs affaires » « Personne ne viendra te sauver » « S'ils tiennent tant à toi alors où sont-ils ? » « Tu n'es pas irremplaçable » « Ils sauront combler ton absence »

Il prit sa tête entre ses mains pour faire taire la voix moralisatrice de Fyodor, sans succès. Seule la fraîcheur apaisante des mains de Tanjiro sur les siennes parvinrent à le détendre un minimum. Il était toujours glacé. Comme Dazai.

L'adolescent lui offrit un sourire bienveillant et l'encouragea à se relever.

- Venez, je vais vous ramener jusqu'à votre chambre.

Chambre ? Une chambre supposait d'avoir un lit et un minimum d'espace où respirer, ce qui n'était clairement pas le cas de la pièce dans laquelle il survivait depuis des mois. Pas de fenêtre, ni de lumière, rien que quatre murs de pierres sombres et humides réunis en petits trois mètres carré dans lequel il pouvait à peine s'asseoir.

Épuisé, il n'eut même pas le courage de se débattre. Et c'était bien la première fois, ce qui ne manqua pas d'inquiéter Tanjiro. Il le soutint comme il le put en passant un bras sous ses épaules et en le traînant jusqu'à ladite pièce.

- N'abandonnez pas, Monsieur Nakahara. S'il vous plaît, ne lui donnez pas ce qu'il attend.

Chûya aurait tellement voulu le lui promettre. Mais alors que même ses jambes ne le supportaient plus, il fut incapable de prévoir sa propre future riposte. Et peut-être que c'est parce qu'au fond, il n'en avait pas.

Deux mois plus tard, et malgré tous ses efforts pour rester sain d'esprit, il céda complètement aux paroles de Fyodor. N'importe quoi pour arrêter la douleur.

Et les quatre suivant, le russe usa de tout son talent de manipulation pour façonner le parfait patin. Le plus fidèle soldat à envoyer sur le terrain ennemi, le plus à même de faire des dégâts. Sous les yeux satisfaits de tous les rats qui n'y virent là encore, que la toute-puissance de leur maître. Seul le regard d'un jeune homme de seize ans, à la botte malgré lui de cette organisation criminelle, se désola de voir l'un des détenteurs de pouvoirs les plus puissants de ce monde, perdre la tête pour le Roi de la Maison des Rats.


Appartement de Dazai Osamu. 03h54.

- Chûya. Chûya, réveille-toi. Chûya !

L'intéressé se réveilla en sursaut, le cœur battant à tout rompre et une sueur froide au creux du dos. Il empoigna instinctivement les draps d'une main et porta la deuxième à son front au souvenir de cette douloureuse torture qu'il avait subie et qui revenait le hanter jusque dans son sommeil. C'était pour son bien. Fyodor l'avait fait pour lui faire entendre raison, pour qu'il comprenne qu'il avait été manipulé durant des années et qu'aucun de ses amis de l'époque n'avait jamais éprouvé le moindre intérêt pour lui. Il se répétait ces faits encore et encore comme par peur de ne plus en être aussi convaincu s'il s'arrêtait.

Et face au visage inquiet de Dazai à côté de lui, comment ne pas avoir quelques doutes ? Le brun l'observait, le visage déformé par la panique, tandis que ses mains palpaient méthodiquement certaines parties de son corps à la recherche d'un mal invisible. Ne trouvant rien, il reporta ses doigts au visage de son ancien partenaire et l'obligea à plonger son regard dans le sien.

- Regarde-moi. Respire. Tout va bien.

Étonnamment apaisé par ses paroles pourtant si simples, Chûya s'exécuta et fit de son mieux pour ralentir son pouls alors emballé comme un cheval au galop. Une fois sa respiration revenue à la normale, il détacha ses yeux de ceux de Dazai, incapable de soutenir son regard plus longtemps. C'était un monstre, un manipulateur qui s'était joué de lui durant des années et si Chûya se trouvait dans son appartement à l'heure actuelle, ça n'était que pour la mission que Fyodor lui avait confié. Rien de plus.

Mais à sentir la fraîcheur de ses mains sur sa peau, il ne put réprimer un frisson qui n'avait rien à voir avec le dégoût.

- Encore un cauchemar ? l'interrogea le détective.

Chûya était revenu depuis sept jours déjà et chacune de ses nuits restait faite de douloureux souvenirs. Il revivait toutes les tortures du repère de la Maison des Rats en boucle et les sensations lui paraissaient tout aussi vives que dans la réalité. Mais ces cauchemars n'étaient là qu'en rappel de son devoir. Il ne devait pas oublier le pourquoi de son retour et la raison pour laquelle il était en ce moment-même dans le lit de Dazai Osamu.

Ce n'était pas comme si le brun aurait accepté de le laisser retourner vivre seul à son appartement de toute façon. Le fait que Chûya emménage avec lui, même temporairement, n'avait pas été négociable. Il craignait bien trop de le perdre à nouveau. Dans la tête de Dazai, cette décision relevait de l'amour qu'il ressentait pour son petit partenaire. Dans celle de Chûya, ce n'était qu'une manière pour le maquereau de s'assurer que personne ne viendrait lui reprendre son jouet. Car c'était bien là ce qu'il avait été pour lui durant des années ... Pas vrai ?

Il garda cela à l'esprit tout en hochant fébrilement la tête en guise de réponse.

Dazai soupira de désolation, envahi par la culpabilité. Ne trouvant aucune parole qu'il jugea capable d'apaiser l'homme qu'il aimait, il se contenta de le prendre dans ses bras et de lui faire passer tout le soulagement et la reconnaissance qu'il ressentait chaque jour depuis qu'ils s'étaient retrouvés. Mais Chûya, complètement biaisé par les litanies diaboliques de Fyodor, n'y perçut alors qu'une étreinte banale et sans saveur.

Mais conscient de sa position et de sa mission, il s'autorisa à y répondre. Ses doigts, mus d'une volonté propre, s'accrochèrent à Dazai comme à une bouée de sauvetage en pleine tempête et semblèrent le supplier à eux seuls de comprendre, de réaliser que Chûya n'allait pas bien et qu'il avait besoin d'aide.

Sans réellement percevoir toute la portée de cette étreinte désespéré, Dazai se pencha pour embrasser son ancien partenaire, seule forme d'intimité qu'il s'autorisait depuis son retour par peur de le brusquer. Il espérait de tout cœur que cela suffisait à rassurer Chûya.

Il n'aurait pas pu être plus dans le faux.

- Je suis tellement désolé, dit-il d'une voix tremblante.

Je le sais. Tu n'arrêtes pas de le répéter depuis mon retour, pensa le mafieux.

- J'aurais dû te protéger.

Mais tu ne l'as pas fait. Au fond, tu ne t'en es même jamais soucié. N'est-ce pas ?

- Je m'en veux tellement de ne pas avoir réussi à te retrouver.

Comme si tu avais réellement essayé ...

- J'ai cru devenir fou à te savoir parti.

Pas autant que moi.

- Sans avoir pu répondre à ta déclaration au téléphone.

Arrête.

- Je m'en suis tellement voulu de ne pas te l'avoir dit plus tôt.

Bordel, tais-toi.

- Je ne compte pas risquer de laisser passer une énième occasion de te l'avouer.

La ferme !

- Je t'aime.

ARRÊTE DE MENTIR !

Pour s'empêcher de hurler ses ressentiments à voix haute, Chûya alla jusqu'à se mordre la lèvre à sang, mais laissa libre court à ses larmes. Il se haïssait d'être aussi faible. Fyodor aurait très certainement honte de lui s'il le voyait dans un tel état dans les bras de Dazai.

Le pire étant que s'il se montrait aussi vulnérable, son ancien partenaire risquerait de gagner en inquiétude et de le surprotéger encore plus qu'il ne le faisait déjà. Ce qui était assez mauvais pour lui. Il y a avait peu de chances qu'il réussisse à se rendre à ses rendez-vous secrets avec la Maison des Rats si Dazai le faisait suivre pour s'assurer de sa sécurité. Il jouait déjà suffisamment à la garde alternée avec la Mafia pour qu'il se risque à intensifier leur paranoïa.

Il fallait qu'il le rassure. D'une manière ou d'une autre.

Sans y réfléchir à deux fois, et poussé par des instincts longtemps enfouis sur lesquels il perdit momentanément le contrôle, il s'installa à califourchon sur Dazai et l'embrassa fougueusement.

D'abord surpris, le brun ne réagit pas tout de suite, mais lorsqu'il sentit son compagnon mouvoir ses hanches contre les siennes, il le stabilisa et tenta de le repousser doucement.

- Chûya, attends, je -

Mais le roux étouffa ses réticences sur sa langue et gémit contre sa bouche pour faire craquer son partenaire. Dazai fit cependant preuve d'une bonne conscience que Chûya ne lui avait jamais connu et se détacha de ses lèvres, le souffle court.

- Ce n'est pas ce que tu veux ? demanda le plus petit, étrangement vexé.

- Oh, bon sang, tu n'imagines pas à quel point j'en ai envie, mais ... Je ne veux surtout pas que tu te sentes obliger de faire ça.

- Est-ce que j'ai l'air de me forcer ?

Il reprit ses bons soins le long du cou de Dazai qu'il dévora de baisers taquins, ce qui fit légèrement rire le détective.

- Je veux être sûr que tu ne le regretteras pas, ajouta-t-il.

- Qui êtes-vous et qu'avez-vous fait du Dazai égoïste et imbu de lui-même que j'ai toujours connu ?

Chûya avait formulé sa question sous forme de blague mais au fond, il s'interrogeait véritablement. Il était sensé être un homme fière et satisfait au possible, sans considération pour les autres. Alors pourquoi paraissait-il aussi tendre et concerné par les sentiments de son partenaire ? Est-ce que c'était une nouvelle tactique pour le manipuler ? Ça ne marcherait pas. Fyodor l'avait bien préparé. Il savait qu'ils réessayeraient tous de le ramener dans leurs filets, de ...

- Je t'aime, répondit simplement Dazai dans un sourire émerveillé.

Chûya se sentit rougir.

- Ça ne répond pas à ma question, rétorqua-t-il.

- Je t'aime, je t'aime, je t'aime, répéta le brun en boucle avant de reprendre possession de sa bouche.

Il essayait de lui retourner la tête. Chûya en était persuadé, mais il allait garder le contrôle. Aucun membre de la Mafia, ni de l'Agence ne saurait lui retourner le cerveau comme il l'avait fait auparavant.

Mais alors que Dazai lui faisait l'amour, dieu seul sut que Chûya se serait volontiers laissé faire si cette dernière année passée avec Fyodor n'avait pas encore été si vive dans son esprit.

Le monde était bien cruel pour rendre quelque chose d'aussi faux, aussi bon et aussi authentique.

- Moi aussi, je t'aime, lui murmura-t-il.

Jamais un soit-disant mensonge n'avait sonné aussi vrai dans ce monde.


Repère de la Maison des Rats. 10h37.

Chûya traversa les couloirs des égouts d'un pas déterminé, comme si la moindre hésitation de sa part pouvait remettre en question tout ce Fyodor lui avait inculqué ces derniers mois. Et après ce qu'il avait vécu, c'était la seule vérité à laquelle il pouvait se rattacher.

Les tortures et différents supplices que les rats lui avaient fait subir avait eu raison de sa confiance en le reste du monde et à cet instant, dans son esprit, tous ceux qui ne faisaient pas partie de l'équipe de Fyodor, n'étaient pas digne de confiance.

- Monsieur Nakahara !

Il sourit malgré lui en entendant la voix enjouée du jeune Tanjiro derrière lui. S'il y avait bien une chose que le lavage de cerveau de Fyodor n'avait pas réussi à perturber, c'était bien l'affection que Chûya portait à ce gamin. Il avait toujours été empathique à son égard et si aujourd'hui le roux ne le voyait plus que comme un jeune homme encore trop naïf pour comprendre les actions de leur maître, il n'en restait pas moins quelqu'un à qui il était attaché.

Il se tourna et aperçut l'adolescent accourir jusqu'à lui.

- Content de voir que vous allez bien. Je n'ai pas vraiment eu l'occasion de vous dire revoir depuis que vous êtes parti la semaine dernière.

- Ça aurait été bien inutile vu que je suis toujours parmi vous, répondit Chûya en lui ébouriffant les cheveux.

- C'est vrai. Vous profitez à peine de l'extérieur, s'étonna Tanjiro.

- Il n'y a rien pour moi à l'extérieur.

Le ton sombre de Chûya étonna le plus jeune. Il avait presque l'impression d'entendre Fyodor parler à travers la voix du mafieux. L'influence du russe se ressentait sans peine dans son comportement.

- Vous voulez dire qu'aucun de vos anciens amis n'ont réagi à votre retour ?

Le visage de Chûya se ferma et il baissa la tête en faisant de son mieux pour retenir ses larmes naissantes.

- Peu importe, répliqua simplement le roux. Ce n'est que de la comédie de toute façon.

- Même pour Monsieur Dazai ?

Chûya reporta vivement son attention sur Tanjiro, surpris qu'il ait eu vent de son ancien partenaire. L'adolescent entremêla nerveusement ses doigts les uns aux autres en craignant d'avoir abordé un sujet sensible.

- Vous ... Vous n'arrêtiez pas de prononcer son nom dans vos cauchemars lorsque vous étiez encore dans votre cellule.

Vraiment ? Ce n'était pas une chose dont il avait été conscient. Preuve du mauvais impact que le détective avait eu sur son esprit. À présent, il ne pouvait que remercier Fyodor pour l'avoir défait de cette emprise malsaine. Et dire qu'il lui avait dit qu'il l'aimait lors de ce fameux coup de téléphone, un an plus tôt ... Et encore la veille au soir ...

Comme pour se convaincre de ses propres pensées, il fit de nouveau glisser ses doigts sur ses lèvres, là où le parfum de Dazai régnait encore. Le brun l'avait pourtant serré dans ses bras comme si sa vie en dépendait et le désespoir qu'il avait ressenti dans ses baisers et ses coups de reins se répercutait encore dans chacun de ses os. Sans prendre conscience de son acte, Chûya avait répondu à chacun de ses gestes, mu par une envie sur laquelle il pouvait prétendre avoir eu contrôle, même si c'était entièrement faux.

Il s'en voulait. Jamais il n'aurait dû se laisser aller de cette façon.

- Il est sans doute le pire d'entre tous, répliqua-t-il les dents serrés.

- Je suis bien d'accord.

Tanjiro serra les poings en entendant la voix de Fyodor retentir autour d'eux comme un écho démoniaque. Évidemment qu'il était d'accord, il était celui qui lui avait implanté cette idée stupide dans la tête comme quoi Chûya n'avait jamais été aimé de personne pour autre chose que son pouvoir.

- Il ne faudrait tout même que tu oublies qu'il t'a abandonné lorsque vous étiez ensemble à la Mafia, poursuivit Fyodor en se rapprochant d'eux. Quel genre d'homme abandonnerait son partenaire si seulement il ressentait un minimum d'estime pour lui ?

- Vous avez raison, répliqua instantanément Chûya.

Ravi de voir que son pantin était toujours commandé par ses ficelles, Fyodor fit glisser ses doigts dans la mèche rousse de l'ancien mafieux, sous le regard méfiant et presque protecteur de Tanjiro.

- Tout se passe comme prévu ? demanda le russe sans réellement se préoccuper de l'adolescent.

- Ils me traitent comme quelqu'un de fragile et d'instable, mais ce n'est qu'une question de temps avant qu'ils ne me laissent reprendre mon poste. Alors je pourrais vous fournir toutes les informations secrètes concernant la Mafia et l'Agence que vous souhaitez. Ensuite vous pourrez prendre le contrôle de la ville.

- Et la seconde partie de notre plan ?

La façon dont Chûya se tendit était à peine perceptible mais Tanjiro n'eut aucun mal à s'en rendre compte. Quelque chose clochait, il en était persuadé.

- C'est en bonne voie, répliqua simplement le roux.

- Parfait.

Jugeant en savoir assez, Fyodor s'éloigna dans les couloirs sans plus de cérémonie, en laissant ses deux hommes de main derrière lui. Chûya, lui, resta tendu, les membres tremblants, jusqu'à ce que la silhouette du russe ne soit plus du tout visible. Alors seulement il s'autorisa à inspirer vivement, comme s'il avait retenu sa respiration tout du long.

Tanjiro en eut le coeur brisé.

- Vous ne pouvez pas continuer comme ça, déclara-t-il au plus vieux.

- C'est mon devoir. Le Maître ne fait que me protéger.

- Le Maître ne se soucie de vous que parce que vous lui êtes utile ! Bon sang ! Vous avez déjà oublié toutes les tortures et humiliations qu'il vous a fait subir ?

- C'était pour mon bien !

- Bien sûr que non ! Ceux qui s'activent pour votre bien, ce sont vos amis, ceux qui vous attendent à l'extérieur de ces murs délabrés !

Chûya sentit ses doigts s'enfoncer dans ses paumes, mais balaya la douleur des coupures, emporté par la colère.

- Tu ne sais rien de qui ils sont, ni de ce qu'ils ressentent pour moi !

- Mais je sais ce que vous ressentez pour eux !

Cette déclaration paralysa le roux qui se sentit soudain étouffé sous les paroles de Tanjiro. Comment ce gamin pouvait-il prétendre comprendre ce que ...

- Kôyô, Akutagawa, Mori, Hirotsu, Tachihara, commença à énoncer le plus jeune avec calme. Ce sont aussi leurs prénoms que vous ne cessiez de répéter dans votre sommeil lors de votre enfermement. Pas une seule nuit n'est passée sans que vous ne les appeliez ...

- ... Pourtant aucun d'entre eux n'est venu ...

- Nul doute qu'ils ont essayé avec toutes les ressources et pouvoirs dont ils disposaient.

- Comment est-ce que tu peux affirmer une chose pareille ?

Tanjiro soupira longuement et passa une main dans ses cheveux sombres et éclatants.

- Le Maître m'a commandé de vous observer pendant votre ... réinsertion. Il voulait s'assurer que vous ne feriez pas de vagues et que vous n'oublieriez pas tout ce qu'il vous a, dirons-nous, appris.

L'adolescent put voir sans peine la peur extrême contenue dans le regard de Chûya à cette nouvelle. Comme s'il craignait que Tanjiro n'aille rapporter à leur supérieur quelque chose qui le conduirait de nouveau dans cette cellule sombre et froide et à revivre tous les supplices de cette dernière année.

- Je n'ai ... Je n'ai pas ... Tout ce que je fais, c'est pour la mission, fit-il d'une voix tremblante, son crâne entre ses mains. Je n'aurais jamais trahi le Maître, je ...

- Calmez-vous. Quand bien même j'aurais vu quoi que ce soit qui nécessite d'être rapporté, je le garderais pour moi.

- Pourquoi ? Pourquoi tu ferais ça ? demanda Chûya, suspicieux.

- Parce que ces personnes que vous vous évertuez à repousser sur les simples dires de Fyodor, vous aime bien plus qu'aucun membre de la Maison des Rats ne saura le faire un jour.

- Qu'est-ce que tu y connais, de toute façon ?

- Pas grand chose, sans doute. Mais je sais reconnaître une personne amoureuse quand j'en vois une.

Chûya en eut le coeur serré. Tanjiro était en train de bouleverser tout ce à quoi il se raccrochait, tout ce que Fyodor s'était évertué à lui apprendre, à lui faire assimiler. De quelques mots bien trouvés, il remettait en cause ce que le petit roux croyait impossible à réfuter.

- Ce Dazai ... Il vous aime vraiment, reprit Tanjiro.

- Tu ne sais pas de quoi tu parles !

- Peut-être pas, mais au moins, moi, je pense par moi-même !

Cette phrase était lourde de sous-entendus et de reproches cachés que Chûya ressentit comme une gifle puissante et dévastatrice. De longues larmes d'épuisements vinrent border ses yeux, mais agacé par sa propre faiblesse, il lutta pour les empêcher de couler. Il était complètement perdu et ses nerfs à vifs menaçaient de le faire exploser à tout moment.

Le coeur brisé de voir son ami aussi mal et perturbé, Tanjiro se rapprocha de lui après s'être assuré que personne ne les observait, ni ne les écoutait.

- Écoutez ... J'ai des amis qui vivent au nord dans un large domaine secret à quelques kilomètres du Mont Natagumo. Ils pourront vous héberger, vous et vos amis, si vous venez de ma part.

- Tu ... Tu veux que je fuis la Maison des Rats ?

- Rien ne vous retient ici. Vous avez tout ce qu'il vous faut pour être heureux à l'extérieur. Ne laissez pas passer cette chance que nous n'avons pas tous.

- Tu serais prêt ... à prendre le risque de te faire prendre juste pour m'aider ?

- Seulement si vous me laissez faire.

Et face au sourire si sincère et communicatif de Tanjiro, qu'aurait pu faire Chûya, si ce n'est sourire en retour et hocher la tête ?


Le lendemain.

Repère de la Maison des Rats. 08h30.

Chûya observa le corps étendu et sans vie de Tanjiro sur le sol du repère, le regard vide et la poitrine maculée de sang après le passage du pouvoir de Fyodor. Précis, clair et irréparable, il avait suffit d'un simple contact de la main du russe sur le torse de l'adolescent pour que ce dernier ne s'effondre. Son coeur avait explosé avant même qu'il n'ait pu se rendre compte de ce qu'il se passait.

Pourtant à en juger par la douleur visible dans ses yeux, mêmes sans vides, Chûya sut que Tanjiro avait compris les raisons de sa mort avant de succomber complètement.

Alors qu'il fixait le corps du jeune garçon, un étrange goût amer dans la bouche, le roux sentit la main pesante et oppressante de Fyodor se poser sur son épaule. Le souffle brûlant du russe se répercuta contre son oreille et il n'eut même pas besoin de se tourner pour savoir qu'il souriait.

- Tu as eu raison de me prévenir. Sans quoi je n'aurais jamais su que ce misérable était du genre à jouer les traîtres.

Fyodor reporta son attention sur son oeuvre qui reposait dans une mare de sang, avant de se concentrer de nouveau sur Chûya, fier de son petit pantin.

- Je savais que je pouvais compter sur toi.

Chûya sentit son coeur se gonfler d'une chaleur certaine. Car c'était à ce point que son cerveau était embrouillé.

N'en déplaise à certain, vendre la trahison d'un compagnon venu l'aider ou tromper les personnes qui l'aimaient plus qu'il ne voulait bien le croire : tout était bon pour satisfaire son Maître.

À suivre ...