QUATRIÈME PARTIE

Un an plus tôt.

Repère de la Maison des Rats. 18h44.

Chûya avait beau essayé de réguler sa respiration, sa blessure à l'abdomen encore fraîche, rendait l'opération bien plus difficile qu'elle n'aurait dû l'être. La douleur était difficilement supportable, même s'il se doutait avoir été soigné durant sa courte phase d'évanouissement (la rugosité du bandage qu'il sentait sur sa peau en était la preuve).

Il avait les mains liées dans le dos et les chevilles nouées à la chaise sur laquelle il était assis. Ajouté à sa condition déjà plus que misérable, un sac en tissu sombre lui recouvrait la tête et l'empêchait d'avoir un quelconque repère visuel. Au cliquetis qu'il entendait à chacun de ses mouvements, faibles et restreints, il comprit qu'il était entravé par des chaînes. En fer ou en métal, pour ce que cela pouvait changer, cela n'expliquait pas le fait que son pouvoir ne fonctionne pas.

Il était épuisé, moralement comme physiquement, il souffrait de sa blessure et de ne rien savoir de sa situation, mais cela n'aurait pas dû l'empêcher d'user d'un minimum de son don. Affaibli comme il l'était, il aurait au moins dû réussir à se débarrasser de ses entraves. Mais rien du tout. Il avait beau se concentrer autant qu'il le pouvait, il était incapable de modifier le moindre graviton.

Enfin, après sûrement plusieurs heures ainsi, frustré et la rage au ventre, il entendit une porte s'ouvrir et rapidement, on lui retira le sac en tissu de son visage. Son premier réflexe fut de fermer les yeux, par peur d'être aveuglé par la lumière, mais à travers ses paupières il réalisa que la luminosité était loin d'être intense. Où qu'il se trouve.

Il examina la pièce à la recherche d'une sortie, avant même de s'intéresser à ses bourreaux. Rien. Des murs froids, sombres et humides, comme les égouts. Et une simple lourde porte qui devait se fermer à double tour et que seule une grosse charge de son pouvoir pourrait envoyer valser. Inconcevable dans l'état où il était et alors que ses capacités surnaturelles lui faisaient faux bon.

Dépité, il se décida enfin à regarder en face de lui, et découvrit le visage bien connu de Fyodor Dostoevsky, Roi de la Maison des Rats, et celui d'un adolescent dont il ignorait encore tout. Sûrement un des sbires du russe. Le garçon était encore jeune et se cachait derrière son patron comme un enfant dans les jambes de son père. Nul doute qu'il n'était pas là par plaisir, mais bien par obligation.

L'idée que Fyodor puisse exploiter la faiblesse des plus jeunes rendit Chûya complètement dingue. Mais il devait avant tout pensé à lui et à la situation plus que compliquée dans laquelle il se trouvait. Les siens avaient besoin de lui. Kôyô, Mori, Dazai, ... Ils devaient être horriblement inquiets. Il fallait qu'il les rassure, qu'il ...

- Heureux de te savoir réveillé, lança joyeusement Fyodor.

Le russe s'avança vers lui et souleva le haut débraillé de Chûya pour examiner sa blessure bandée. Le roux se figea à ce contact et réprima une nausée en sentant les mains de l'homme sur son vêtement.

- J'avais peur que tu aies perdu trop de sang pour te remettre mais mon médecin personnel a fait un sacré bon travail.

- Va te faire foutre ! C'est quoi ce bordel ? Pourquoi est-ce que ...

- Tu ne peux pas utiliser ton pouvoir ? compléta Fyodor avec un sourire hypocrite.

Chûya voulu le lui faire ravaler à coup de corruption, mais c'était bien la solution la moins envisageable à cet instant précis. Il ne put que crisper la mâchoire à s'en faire mal aux dents et prendre sur lui pour ne pas donner à cet enfoiré, le plaisir de craquer.

Pour répondre à la question inachevée de sa victime, Fyodor fit signe au jeune homme qui l'accompagnait de se rapprocher. Pris au dépourvu, l'intéressé hésita quelques secondes, avant de s'avancer timidement. Il ne parvenait pas à regarder Chûya dans les yeux, probablement car conscient d'être en partie responsable de sa séquestration. Il garda alors la tête baissée comme pour prier le jeune mafieux de ne pas lui en vouloir.

- Je te présente Tanjiro Kamado, l'un de mes hommes de mains les plus fidèles.

Pour appuyer ses paroles, Fyodor serra exagérément le garçon par les épaules, menace silencieuse qui l'incitait fortement à appuyer ses propos. Le jeune Tanjiro hocha fébrilement la tête et s'efforça de sourire malgré sa crainte évidente de l'homme qui le tenait dans ses bras.

- Tu seras ravi d'apprendre, mon cher Chûya, que Tanjiro est lui aussi un manipulateur de force ! N'est-ce pas incroyable ?

- Qu'est-ce que tu racontes, espèce de salopard ?

Le roux ne supportait plus sa voix, ni son visage et encore moins le fait qu'il s'amuse de mettre la pression à un gamin.

- Ce que je veux dire c'est que c'est ce petit bonhomme à peine plus grand que toi qui t'empêcher d'user de ton pouvoir, expliqua Fyodor.

Chûya délaissa le russe pour pouvoir se concentrer sur ledit Tanjiro, la tête toujours baissée et la mine défaite. Si son patron disait vrai, il n'en était clairement pas fier.

- Il contrôle les forces électromagnétiques, continua l'homme à la chapka. Ce qui exerce un poids contraire sur tes maigres tentatives de manipuler la pesanteur. Le pouvoir de l'un annule celui de l'autre, en quelque sorte. Au fond, tout reste une histoire de science.

L'affirmation de son impuissance rendit Chûya complètement fou. À cause de sa propre faiblesse et d'un enfant, lui, le maître de la gravité, l'un des plus grands détenteurs de pouvoirs en ce monde, se retrouvait sans moyen de se sortir d'entraves aussi classique que des chaînes.

Il observa le jeune Tanjiro de ses yeux implorants, mais ce dernier continuait de fixer nerveusement le sol, les iris brillantes de culpabilité.

- Enfin, il est encore inexpérimenté et manque de pratique, poursuivit Fyodor. Il est loin d'atteindre ton niveau en matière de contrôle. Tu comprendras donc que, pour nous assurer que l'influence de Tanjiro continue de faire effet, il nous faudra te maintenir dans un état d'épuisement et de fragilité constante. Ne le prends pas personnellement surtout, ce n'est qu'une affaire de précautions, tu ...

- Qu'est-ce que vous attendez de moi ?

Peu se serait risqué à couper la parole du Roi de la Maison des Rats mais à ce stade, Chûya s'en fichait pas mal. Quitte à être retenu ici et torturé pour qu'il ne fasse pas de vague, il jugeait avoir au moins le droit d'en connaître les raisons cachées.

Le russe perdit son sourire et se rapprocha dangereusement de sa victime. Il glissa une main gantée sur le visage tremblant de Chûya. Le mafieux avait beau avoir toute la fierté du monde, personne dans une situation similaire et connaissant le pouvoir de Fyodor n'aurait pu rester de marbre, même avec la barrière d'un vêtement.

- Je ne sais pas encore, répondit-il. Mais rassure-toi, je compte bien y réfléchir.

Il détacha enfin sa main de sa joue et lui tourna le dos.

- D'ici là, considère que tu es ici chez toi. Si tu as besoin de quelque chose, demande à Tanjiro. Vous allez être amené à passer beaucoup de temps ensemble.

Et sur ces mots, il sortit de la porte, non sans avoir donner une petite tape sur l'épaule de l'adolescent. Cela aurait pu passer pour un geste affectueux et encourageant, mais, de la part de Fyodor, c'était une pression remplie de menaces.

Chûya attendit que le russe soit suffisamment loin pour oser attirer l'attention de Tanjiro, encore tremblant de peur.

- Eh. Il faut que tu me sortes de là.

- Je ... Je ne peux pas.

- Tu as juste à relâcher ton pouvoir. Alors je pourrais user d'un peu du mien pour détruire les chaînes.

- Je ne peux pas, répéta-t-il sans parvenir à le regarder dans les yeux.

D'accord, ce gamin n'était en rien responsable de l'état actuel des choses, mais Chûya était à bout de patience et dieu seul savait qu'il risquait de s'emporter plus que de raison contre Tanjiro, bien qu'il ne mérite absolument.

- S'il te plait, je ... Je ne peux pas rester là, il faut absolument que tu m'aides.

- Il me tuera si je vous laisse partir.

C'était évident. Chûya aurait dû s'en douter étant donné la réputation de Fyodor, mais entendre un enfant le dire à voix haute était autre chose que de l'imaginer. Sur ce point, le mafieux aurait préféré rester dans le déni.

- Et alors, je ne pourrais plus sauver ma petite sœur, compléta Tanjiro.

Il y avait une telle douleur dans sa voix que Chûya en eut le cœur brisé. Mais c'est à peine s'il s'en rendit compte, alors que le jeune garçon rejoignait la porte pour se poster devant l'entrée, là où il pourrait exercer son emprise, sans pour autant avoir à regarder le roux se débattre vainement contre ses chaînes.

- Non, attends, ne me laisse pas ! Écoute-moi ! le rappela Chûya.

- Je suis désolé. Sincèrement désolé.

Poussé par son instinct de survie et la douleur de se savoir loin de ses proches, le roux implosa et oublia la détresse de Tanjiro pour ne plus penser qu'à lui-même.

- Je te tuerai ! Je te jure que lorsque je réussirai à sortir de cet endroit, je te tuerai !

Le dos tourné, son interlocuteur resta de marbre quelques secondes avant de se retourner lentement...

...la poitrine en sang et le regard voilé.

Chûya se figea. Comme est-ce que c'était possible ? Il allait très bien une minute plus tôt. D'où venait tout ce sang sur son torse ? Et le vide de ses yeux ? Et ce sourire si triste qui étirait son visage ?

- J'ai essayé de vous aider, lâcha Tanjiro la voix secouée de tremblements. Et vous, vous avez respecté votre promesse.

Qu'est-ce que cela voulait dire ? Chûya commença à paniquer en voyant davantage d'hémoglobine s'échapper d'une plaie qu'il ne parvenait pas à voir. Une pression lui tordit le cœur et il prit peur, comme si c'était Kôyô ou Akutagawa qui se trouvait en face de lui. Comme s'il tenait à ce garçon.

Il se débattit davantage contre ses chaînes. En vain.

- Vous m'avez tué, acheva l'adolescent.

Une larme orpheline roula sur sa joue et il s'effondra au sol, sous les hurlements de Chûya.


Appartement de Dazai Osamu. 05h09.

Comme ce qui semblait être devenue une habitude, Chûya se réveilla en sursaut, le cœur battant, le souffle court et la peau en feu. La main fraîche et apaisante de Dazai reposait contre sa poitrine pour calmer sa respiration saccadée, tandis que l'autre massait distraitement son cuir chevelu pour le détendre.

Ses cauchemars semblaient devenir de plus en réels. Ils se mêlaient sournoisement à certains de ses souvenirs qu'il aurait préféré oublier et lui faisait revivre l'année passée et ses conséquences douloureuses. Car, il ne fallait pas en douter, il souffrait de la mort de Tanjiro. Ce garçon avait été sa seule source de lumière, d'espoir, de tendresse lorsqu'il était au plus bas et sept jours après que Fyodor l'ait tué, il pleurait encore le fait d'avoir dû le dénoncer. Si seulement Tanjiro avait été plus intelligent, si seulement il avait réalisé toute la portée de la Maison des Rats et la sagesse de leur Roi, jamais il n'aurait proposé quelque chose d'aussi incongru que la fuite à Chûya. Il avait choisi de trahir leur groupe et tout le monde le savait, la punition pour ce genre de crime relevait de la peine capitale.

Ce n'était pas de sa faute. Il avait fait ce qu'il fallait. Et le fantôme de Tanjiro pouvait bien le hanter jusqu'à la fin de ses jours, c'était une chose dont il ne démordrait pas.

- Oh, bon sang, soupira Dazai en caressant le visage de son amant. C'est de pire en pire.

- Je vais bien, lui assura Chûya en se détachant de son contact.

- Arrête. Il ne se passe pas une nuit sans que tu ne fasses de cauchemars.

- Je n'ai pas envie d'en parler.

Il savait que Dazai n'insisterait pas s'il sortait la carte du mutisme. Il avait tous les droits de garder les évènements de l'année passée pour lui, en tant que soi-disant « grand traumatisé ». C'était peut-être mesquin d'user d'un tel stratagème, mais c'était tout ce qu'il avait pour apaiser les craintes de son ancien partenaire.

Dazai, ne voulant pas le tracasser davantage, se contenta de hocher la tête et déposa un baiser sur sa tempe, avant de le prendre dans ses bras.

- Tu n'as pas cessé de répéter un prénom dans ton sommeil ... Tanjiro.

- Je t'ai dit que je ne voulais pas en parler.

- Mais c'est bien le garçon qui t'a aidé à t'en sortir, non ? C'est ce que tu nous as dit à l'Agence.

Chûya se mordit l'intérieur de la joue et haussa les épaules en guise de réponse. Il est vrai que sur le coup, c'était la seule explication plausible qu'il avait trouvé à donner à Dazai et ses collègues pour justifier son retour.

- Je crois, dit-il doucement. Je n'en suis pas sûr. Je me suis endormi dans ma cellule et en me réveillant, j'étais dehors. Seul Tanjiro aurait pu avoir idée de me faire sortir. J'ignore toujours comment il a fait.

- Vous étiez proches ?

Chûya ne put retenir un léger rire en entendant une pointe de jalousie résonner dans la voix de Dazai.

- Comme deux frères, le rassura-t-il. Il avait quinze ans, quand Fyodor m'a enlevé. Il pouv... Il peut manipuler les forces électromagnétiques, donc malgré son inexpérience, faible comme je l'étais, il était le seul à pouvoir annuler ma gravité. Il est resté près de moi pendant toute cette année passée à la Maison des Rats. Ça rapproche forcément.

- C'est donc à ce jeune homme que je dois la survie de l'homme que j'aime ?

Le mafieux rougit malgré lui à cette appellation. Il ne se faisait toujours pas à cette nouvelle familiarité qu'il y avait entre lui et Dazai. Coucher ensemble était une chose, parler d'amour en était une autre. Surtout si c'était pour mentir. Mais si son corps réagissait aux petites allusions du maquereau, l'esprit de Chûya restait très clair. Il ne se ferait pas avoir par de belles paroles. S'il avait rêvé de les entendre un an auparavant, ce n'était plus le cas à ce jour.

- Comment un adolescent de cet âge a-t-il pu se retrouver aux mains de Fyodor ? demanda Dazai face à l'absence de réaction de son partenaire.

- Sa petite sœur est malade. Un mal réputé incurable, mais Tanjiro a entendu parler d'un potentiel remède. Il a rencontré Fyodor pendant ses recherches qui lui a dit qu'il avait des informations sur ce fameux antidote. Mais bien entendu, ça n'était pas gratuit. Et Tanjiro, en parfait grand frère soucieux de sa famille, a accepté d'être à la botte de cet enfoiré de rat pendant dieu sait combien de temps en échange de ces informations, qu'il n'aurait sans doute jamais.

Et maintenant qu'il n'était plus de ce monde, la petite Nezuko n'avait plus aucune chance de guérir. Sans jamais l'avoir connu, cette pensée lui pinça le cœur. Quel dommage pour elle que son frère ait choisi de jouer les traîtres.

- Lorsque nous aurons retrouvé cette pourriture, je ferai tout pour que ce petit Tanjiro soit sauvé, déclara Dazai. Je veux qu'il ait une chance de reprendre sa sœur dans ses bras, comme il m'en a donné l'occasion avec toi.

Il avait l'air si sincère, si déterminé. Il poussait donc la comédie jusque-là ? Au point de jouer les justiciers et de vouloir remercier le garçon qui aurait soi-disant sauvé la vie de Chûya ? Jusqu'où cette momie suicidaire était prête à aller pour s'assurer que plus personne ne viendrait lui piquer son jouet ?

Mais la plus grande des questions restait : pourquoi, alors que Fyodor l'avait préparé à cette mission, est-ce que se savoir manipulé lui faisait aussi mal ?

- Dazai ... J'aimerais savoir quelque chose.

- Tout ce que tu veux.

Arrête de te ficher de moi. Tu en fais trop.

- Pourquoi ? Pourquoi est-ce tu m'as abandonné à la Mafia il y a cinq ans ?

Aussitôt que ces mots eurent passés la barrière de ses lèvres, Chûya sut la réponse pourrait avoir une influence capitale. Il avait prévu d'exécuter les ordres de Fyodor cette nuit-même, pourtant, il se retrouvait à ressasser une histoire vieille de plusieurs années mais qui le faisait encore souffrir, comme si cela pouvait le faire changer d'avis. C'était idiot.

Le brun soupira à cette question et resserra sa prise autour du corps amaigri de Chûya.

- Je n'ai pas d'excuse valable si c'est ce que tu attends. J'étais jeune, stupide, égoïste et impulsif. J'ai agi sur un coup de tête et j'ai cru que c'était la meilleure solution. Sur le moment, je n'ai pensé qu'à moi et à ma douleur, ce serait mentir de dire que j'ai réfléchi à ce que tu pourrais ressentir. Ça n'a pas été le cas.

Sans réellement savoir comment, Chûya comprit qu'il disait la vérité. Et il se demanda alors si entendre de nouveaux mensonges n'aurait pas été moins douloureux. À quoi s'était-il attendu ? À une révélation divine ? À ce genre de retournement de situation dramatique que l'on voit uniquement dans les films ? Quel con il faisait.

La réalité n'avait rien d'une comédie romantique et se résumait à un fait très simple : il n'avait jamais été que le seul à l'aimer.

- Partir à changer ma vie de la plus bénéfique des façons, ajouta Dazai. Mais quand je t'ai cru mort, j'ai réalisé que ce que je croyais être le plus grand malheur de mon existence, n'était rien comparé à l'idée de te perdre. Et je m'en veux encore chaque jour pour m'en être rendu compte de cette façon.

Pour appuyer ses excuses il attira Chûya à califourchon sur ses genoux et l'embrassa tendrement.

- Mais en dépit de mes erreurs du passé et qui sont certainement impardonnables, laisse-moi t'assurer une chose : c'est que personne ne t'aimera jamais autant que je t'aime.

Chûya fut secoué d'entendre Dazai reprendre les mêmes mots qu'il lui avait dit lors de ce dernier coup de fil, un an auparavant. Avant que tout ne bascule, avant que Fyodor ne lui fasse prendre conscience de sa propre naïveté et de la stupidité dont il avait fait preuve pendant des années, à croire qu'il comptait pour son entourage.

- Et j'espère que tu trouveras la force de me pardonner, un jour.

La vie était une belle saloperie.

Alors en réponse à ce merveilleux discours, Chûya se pencha sur les lèvres de son amant pour l'embrasser tendrement, tout en glissant une main sous son oreiller.

Il se délecta du goût de sa bouche dont il avait rêvé des années et lui sourit.

- Menteur.

La seconde suivante le poignard qui l'accompagnait toujours à sa ceinture et qu'il avait pris soin d'emporter avec lui au moment de se coucher, trancha la gorge de Dazai à travers ses bandages.

Une décharge de sang s'échappa de la plaie et éclaboussa le visage de Chûya qui resta de marbre face à l'expression détruite de son ancien partenaire. Il porta ses mains à sa blessure dans une tentative désespérée d'arrêter l'hémorragie, et Chûya les superposa des siennes pour le tenir à sa merci, les quelques secondes qui lui restait à vivre.

- Toi et tes belles paroles vous pouvez aller vous faire foutre ! Je me fiche de tes remords ou de la soi-disant souffrance que tu as ressenti à l'époque et il y a un an ! Pas une seule fois dans ta putain de vie, tu n'as été fichu de me rendre le centième de ce que j'ai fait pour toi ! J'ai été un bel abruti d'avoir consacré mon adolescence à aduler quelqu'un qui ne le méritait pas ! Je ne remercierai jamais assez Fyodor pour m'avoir ouvert les yeux sur ce point !

Il se plongea son regard céruléen chargé de haine dans celui troublé de Dazai et s'efforça de poursuivre malgré sa mâchoire crispée à s'en briser.

- Toi et tes excuses vous pouvez crever la gueule ouverte. Jamais je ne te pardonnerai.

Il relâcha la pression de ses propres doigts autour de la gorge du brun. Ce dernier perdit ses couleurs et abandonna l'idée d'empêcher le sang de couler. Et alors que Chûya était fier de son acte, il perdit la face en découvrant le visage de Dazai affublé d'un sourire triste et d'un regard profondément et sincèrement amoureux.

- Moi, si.

Ce furent les derniers mots que Dazai Osamu prononça avant de retomber, sans vie, sur son propre matelas, le cou et le torse maculé de sang, en laissant Chûya perturbé, tremblant.

Il lui pardonnait.

Chûya l'avait tué. Et Dazai, par amour, était parti en l'ayant pardonné.


Repère de la Maison des Rats. 6h30.

Chûya aurait cru arriver plus léger au repère après avoir achevé sa mission. Pourtant, un étrange poids lui pesait encore sur le cœur et l'image du visage souriant de Dazai le hantait à l'en faire grimacer.

Il était mort. Comment pouvait-il encore avoir une place dans l'esprit du petit roux ?

Il secoua la tête pour se débarrasser de cette sensation et s'efforça d'arborer un sourire fier en apercevant Fyodor. À l'image d'un enfant ravi de rapporter une bonne note à ses parents, il s'avança vers son patron, satisfait.

- C'est fait, déclara-t-il simplement.

Lentement mais sûrement, un sourire large et inhabituel vint fendre le visage du russe. Il glissa une main sur l'épaule de Chûya et le toisa de toute sa hauteur.

- Parfait.

Et à l'instar de Dazai quelques heures plus tôt, Chûya ressentit une vive douleur lui parcourir le corps comme un violent courant électrique. Il eut tout juste le temps de baisser les yeux et d'apercevoir la lame d'un couteau tenu fermement par Fyodor lui-même, ancré dans son abdomen.

Puis ce fut le noir complet.


Chûya put deviner où il se trouvait avant même d'ouvrir les yeux. Cette odeur d'humidité, ce courant d'air froid qui semblait s'infiltrer par tous les recoins de la pièce, et l'obscurité presque totale ... Il avait vécu dans cette ambiance un an durant. Et tandis qu'un mal familier lui tiraillait l'estomac, il se retrouva comme projeté douze mois en arrière, alors qu'il se réveillait pour la première fois dans cette cellule du repère de la Maison des Rats, blessé.

Mais cette fois-ci, à la douleur physique s'ajouta l'incompréhension. Pourquoi était-il de nouveau enfermé ici ? Qu'avait-il fait de mal pour mériter de se retrouver là ? Il avait pourtant exécuter le moindre des désirs de Fyodor : vendre les secrets de la Mafia et de l'Agence, tuer Dazai, témoigner de sa loyauté et de son respect plus que n'importe lequel des hommes ...

Pourtant, il se retrouvait de nouveau entravé, une plaie encore béante au niveau du ventre et les poignets en sang à cause des liens qui les attachaient. Il se sentit gagner par la panique lorsque l'objet de tous ses troubles rentra dans la pièce, en poussant bruyamment la lourde porte qui le séparait de l'extérieur.

Loin de s'inquiéter, Chûya fut soulagé de voir Fyodor. C'était forcément un malentendu. Son maître devait bien avoir une explication quant à cette punition. Et il allait la lui donner et alors tout rentrerait dans l'ordre.

- Est-ce que j'ai fait quelque chose de mal ? osa-t-il demander.

Fyodor lâcha un rire moqueur. Il n'aurait pas pu être plus fier de son travail. L'année passée avait été de dur labeur mais les résultats étaient présents et plus que satisfaisants.

- Non, pas du tout. À dire vrai, tu as été exceptionnel.

Le compliment de son supérieur gonfla le coeur de Chûya d'une chaleur meurtrière. Lui qui craignait tant d'avoir déçu ses attentes ... Il se détendit sous la main gantée de Fyodor qui le rassura d'une pression affectueuse sur le dessus du crâne, avant d'empoigner ses cheveux et se se pencher près de son oreille.

- Tes informations étaient toutes exactes et nous ont beaucoup servis. L'Agence et la Mafia sont toutes les deux tombées aux mains de la Maison des Rats.

Chûya fut partagé entre deux sentiments. Une fierté certaine d'avoir été utile fit briller ses yeux, tandis qu'une étrange forme de culpabilité lui retournait l'estomac en même temps. Enfin, c'était probablement dû à la blessure qu'il avait au ventre.

- Et tu veux connaître le meilleur ? ajouta Fyodor, le regard empli de malice. Il n'y a aucun survivant.

La façon dont il appuya sur le mot "aucun" fit frissonner l'ancien mafieux. Alors ... ils étaient tous morts ... Mori, Kôyô, Akutagawa, Yosano, Kenji, Gin, Hirotsu, Kunikida, ... Aucun d'eux n'avait donc eut l'intelligence de se plier à la supériorité de la Maison des Rats . Elle était pourtant si évidente et il était certain que Fyodor leur avait laissé le choix : se joindre à lui ou mourir. Car c'était à ce point que son Maître était grand et sage. Pas vrai ?

Quelle déception c'était de savoir que Chûya avait été le seul à reconnaître la toute puissance d'une telle organisation. Il aurait tellement aimé évoluer aux côtés de Fyodor avec la présence de ses anciens amis et collègues. Mais le destin en avait visiblement décidé autrement.

- C'est désolant, répondit simplement Chûya.

Fyodor prit alors conscience de toute la portée de sa manipulation. Aucune larme, aucun regret, Chûya avait totalement abandonné son libre-arbitre. Le russe tenait l'esprit du petit roux entre ses mains comme une marionnette qu'il pouvait manipuler à sa guise. La satisfaction n'en était que meilleure encore et il comptait bien s'en délecter jusqu'à plus soif.

- Mais pourquoi ... Pourquoi est-ce que je suis attaché dans ce cas ? Si tout s'est passé comme vous le vouliez ?

Un sourire sadique étira le visage de Fyodor avant qu'il ne vienne prendre celui de Chûya en coupe. Il allait enfin pouvoir s'amuser pour de vrai.

- Oh non ... Ne me dis que tu n'as toujours pas compris ?

- Compris, quoi ?

- Que tu ne me sers plus à rien.

Une nouvelle fois, il enfonça son couteau dans la chair de sa victime avec lenteur et précision, pour lui arracher le plus douloureux des hurlements.

- Ne t'en fais pas, le rassura-t-il. Je prends soin d'épargner les points vitaux. Je m'en voudrais te voir mourir maintenant.

Chûya se mit à trembler : de douleur, d'angoisse, de peur, d'incompréhension, le tout contracté sur son visage tiré. Un filet de sang s'échappa de sa bouche et il remonta ses yeux sur Fyodor, le regard empli d'interrogations silencieuses.

- Un mafieux, même traître, reste un mafieux, énonça Fyodor en retirant lentement le couteau.

Chûya s'efforça de contenir sa souffrance entre ses lèvres. Il ne devait pas avoir l'air faible, Fyodor en serait très déçu. Car à cet instant et malgré toutes les horreurs que pouvait lui faire le russe, l'étau autour de son esprit l'empêchait de prendre réellement conscience de la situation. Sa seule inquiétude était de ne pas avoir été à la hauteur, et son cerveau brouillé par la manipulation, ne voyait en ses paroles accusatrices et en ses coups de couteaux, qu'une punition qu'il devait très certainement mériter.

Pourquoi ? Il n'en savait rien. Mais le Maître avait toujours raison, donc ...

- Je compte bien te maintenir ici et te torturer jusqu'à ce que tu ne sois plus que l'ombre de toi-même. Trop faible pour user d'assez de ton pouvoir pour sortir de cette pièce ou te suicider, mais assez pour ne pas prendre lentement conscience de tout ce que tu as fait. Je veux voir l'horreur absolu dans tes yeux lorsque tu réaliseras que tous tes proches ont été tué par ta faute et que c'est de ta main qu'est mort l'homme qui t'aimait le plus en ce monde.

Chûya entendait ces paroles sans les comprendre, apeuré comme un animal en cage craignant de se faire battre. Pourquoi parlait-il d'amour ? Il lui avait dit lui-même que Dazai et tous les autres ne l'avaient jamais aimé ...

- Je ne comprends pas ... avoua-t-il doucement, coupable de ne pas être plus intelligent.

Mais Fyodor se contenta de sourire plus largement encore.

- Ça viendra.

Il se dirigea alors vers la sortie, mais prit le temps de se retourner.

- Et lorsque cela arrivera, je m'assurerai que tu en souffres jusqu'à t'en rendre malade. Je ferai en sorte de te maintenir en vie pour que tu puisses pleinement ressentir toute le mal que tu auras fait autour de toi.

Il commença à refermer la porte, non sans lui avoir lancer un dernier sourire.

- Je t'aurais bien dit t'appeler Tanjiro en cas de besoin mais, lui aussi est mort à cause de toi.

Et alors qu'il le laissait seul, Chûya n'aurait pas pu imaginer, même dans ses pires cauchemars, à quel point il allait souffrir.


Premier OS sans fin heureuse, j'espère qu'il vous aura plu quand même !

Je reviens avec quelque chose de plus joyeux pour le prochain.