N°23

Appartement de Dazai Osamu et Chûya Nakahara. 10h45.

Chûya laissa retomber le dernier carton qu'il leur restait sur sol, en priant pour qu'il ne contienne rien de fragile. Il avait les bras affreusement courbaturés à force d'avoir porté des affaires et les jambes douloureuses après avoir fait des allers-retours entre le quatrième étage et le camion de déménagement. Mais enfin, il claqua la porte de l'appartement derrière lui et se laissa glisser contre elle, déjà épuisé à à peine onze heure du matin. Il le serait sans doute beaucoup moins si ce fichu maquereau de malheur était venu l'aider un peu plus, au lieu de rester figé au milieu du salon encombré, les yeux rivés vers le haut depuis une bonne vingtaine de minutes.

Le mafieux soupira d'exaspération.

- S'il te plaît, dis-moi que tu viens de découvrir le sens de la vie et que c'est la raison pour laquelle tu es resté bloqué sur ce plancher, plutôt que de m'aider à monter les derniers cartons, parce que c'est la seule excuse que j'accepterais.

- Pourquoi est-ce qu'on n'a pas de moulures au plafond ?

Quel boulet. Chûya plaqua une main contre son front, fatigué avant l'heure par son abruti de petit-ami. C'était dans ce genre de moment et après ce type de réflexion qu'il se demandait pourquoi il l'aimait autant. L'origine de ses sentiments pour cette momie ambulante resterait sans doute l'un des plus grands mystères de ce monde.

- Depuis quand est-ce que tu t'intéresses aux moulures, de toute façon ?

- C'est plutôt élégant et ça apporte de la grandeur à une pièce.

- Ça, il fallait y penser avant de signer pour cet appartement. Que je sache, ça ne faisait pas partie de tes critères au moment de la recherche.

Dazai daigna enfin se tourner vers son amant et se rapprocha de lui en souriant. Il s'accroupit pour être à hauteur de Chûya, toujours assis sur le sol et releva son menton entre ses doigts.

- Mon seul critère c'était d'être avec toi, répliqua le brun.

Il se pencha sur son petit-ami et l'embrassa tendrement pour faire disparaître la moue de son visage. Ses baisers étaient le remède le plus efficace contre la mauvaise humeur de Chûya. Et au bout de deux ans de relation, c'était une chose dont il avait parfaitement conscience et dont il n'hésitait pas à abuser.

- Tu me fatigues, soupira Chûya.

- Mais tu m'aimes. Et c'est le plus important.

Le petit roux leva les yeux au ciel, avant d'écarter Dazai de son chemin pour pouvoir se relever.

- C'est surtout ce qui m'empêche de te tuer pour m'avoir laissé porter la majorité de tes affaires jusqu'ici.

- Tu n'aurais pas eu à le faire si tu étais venu vivre chez moi.

- Le problème étant qu'aucun de nous ne voulais emménager dans l'appartement de l'autre donc la logique était qu'on rachète un bien commun. Mais si l'absence de moulures au plafond te déplaît tant que ça, tu peux toujours abandonner l'idée de vivre avec moi.

Ce n'était que de la taquinerie et Dazai le savait très bien. Le choix d'emménager ensemble avait été une évidence après seulement quelques mois de relation, après qu'ils se soient rendu compte avoir chacun des vêtements et effets personnels chez l'autre. Pour éviter les allers-retours incessants entre leurs foyers respectifs, et comme ils avaient tous les deux trop de fierté pour accepter de s'installer dans un espace déjà dominé par l'autre depuis des années, ils en étaient venus à vouloir acheter un nouvel appartement.

Et ainsi se retrouvaient-ils à parler moulures au milieu des cartons encore fermés et de leur tout nouveau salon, au moins déjà meublé.

Dazai vint se plaquer derrière son compagnon et passa ses bras autour de ce petit corps qu'il connaissait désormais par cœur.

- Si tu cherches une excuse pour te débarrasser de moi parce que tu regrettes d'avoir signer ce bout de papier qui t'oblige à rester coincé ic dans cet appartement en ma compagnie, tu peux rêver pour que je te laisse m'échapper.

- Au prix où on l'a payé, je pense pouvoir faire l'effort de te supporter au moins quelques années encore, répliqua Chûya après avoir fait mine de réfléchir.

- Seulement quelques années ? Et pourquoi pas la vie entière ?

- Ça, je l'envisagerai uniquement si tu m'aides et que tu te mets au boulot.

Le détective haussa les épaules et accepta la requête de son partenaire sans même sourciller.

- Pas besoin de me le dire deux fois.

Et la seconde suivante, sous le cri de surprise de Chûya, il déposa le petit roux sur le comptoir de leur cuisine ouverte et s'attaqua à sa bouche avec voracité, laissant ses doigts vagabonder sur la taille de son homme.

Chûya posa ses mains sur le torse de Dazai dans l'espoir de l'arrêter, tandis que ce dernier déviait ses baisers sur son cou.

- Je peux savoir ce que tu fais ? l'interrogea-t-il en essayant de rester de marbre sous les attentions de sa bouche.

- Quoi ? Je me mets au boulot, comme tu me l'as demandé.

- Je te parlais de défaire les cartons, pas de baptiser chaque pièce de cet appartement.

- Chaque pièce ? Je pensais plutôt à chaque meuble mais tu as toujours été moins ambitieux que moi, alors ...

Le mafieux pesa le pour et le contre de l'activité que lui proposait son partenaire, certes plus attrayante que l'idée de tout ranger mais bien moins efficace. Enfin, Chûya avait beau jouer les fiers, il avait lui aussi du mal à résister à son amant.

- Je t'accorde quarante-cinq minutes et en échange, tu déballes la totalité des cartons, proposa-t-il.

- Soixante-quinze pour cent ?

- Dans ce cas-là, tu n'auras que trente minutes.

- C'est assez pour au moins baptiser le comptoir, décréta Dazai en haussant les épaules.

Il remonta son visage pour l'embrasser tendrement, ce à quoi Chûya répondit sensuellement en glissant ses mains dans son cou.

- J'adore négocier avec toi, murmura Dazai contre sa bouche.


Une fois passait. Deux fois aussi. Trois fois ? Pourquoi pas ? Mais onze fois, c'était sérieusement fatiguant. Et après que Dazai ait réussi à étendre ses trente minutes originelles à deux bonnes heures, à 3h30 du matin, Chûya jugeait avoir le droit de dormir. Mais c'était sans compter son compagnon et sa fâcheuse tendance à tirer la couette de son côté.

Rare était les fois où ils dormaient véritablement ensemble à cause de ce problème. Mais à présent, ils partageaient le même toit, et aucun ne pouvait envisager de partir rejoindre son propre appartement pour avoir la paix.

Il tira de nouveau la couette vers lui, mais ne put en apprécier la chaleur qu'une dizaine de secondes avant que Dazai n'en reprenne possession. Ç'en était trop. Il se redressa vivement pour observer le visage faussement endormi de son amant.

- Si ne me rends pas tout de suite cette couette, je te jure que je te castre.

- Tu y perdrais plus que moi, ma limace, répliqua le menacé sans même prendre la peine d'ouvrir les yeux.

La répartie de Chûya mourut dans sa gorge face à une telle indifférence. Il allait massacrer ce maquereau suicidaire et le cuir à la poêle.

- C'est aussi mon lit et j'ai froid. Alors tu partages.

Mais loin de se laisser faire lorsque Chûya tira sur le tissu, Dazai préféra rouler jusqu'au côté de son petit porte-chapeau et le plaquer contre son torse.

- Je connais une excellente façon de te réchauffer, déclara-t-il au creux de son oreille.

- Alors là, tu peux toujours rêver. N'essaye même pas de me toucher. Je suis fatigué.

Mais c'était comme parler avec un sourd. Dazai enfouit son visage contre son épaule et commença à l'embrasser pour le détendre. Chûya soupira.

- Tu ne t'épuises jamais ? lui demanda-t-il.

- Pas avec toi.

- Si tu m'arraches encore une seule minute de sommeil, je vais dormir sur le canapé.

- Noooon. J'ai besoin de ma limace pour pouvoir dormir.

- Et moi, de ma couette.

Le petit roux tira de nouveau sur la couverture et s'enroula dedans pour s'assurer que Dazai ne lui piquerait plus. Avec un peu de chance, il allait au moins pouvoir se reposer quelques heures.


Appartement de Dazai Osamu et Chûya Nakahara. 09h08.

À en juger par les cernes noirs qui soutenaient les yeux de Chûya, l'homme n'avait clairement pas réussi à passer une bonne nuit. Tout le contraire de Dazai qui avait réussi à récupérer la couette en roulant dans son sommeil. Épuisé, le mafieux n'avait pas eu le courage de tenter de la récupérer, et encore moins de quitter le lit de son amant comme il avait menacé de le faire. Il était énervé, mais pas au point de quitter la chaleur du corps de Dazai prêt du sien.

Quoi qu'à voir sa tête de déterré, il regrettait un peu de ne pas avoir au moins profiter de quelques heures de sommeil bien méritées dans le salon.

- Bien dormi, ma limace ?

Il vit le reflet de Dazai le prendre dans ses bras à travers le miroir de la salle de bain et s'efforça de rester de marbre malgré les frissons qui parcouraient sa peau chaque fois qu'il l'étreignait. Il fronça les sourcils.

- J'espère que c'est du sarcasme.

Il sentit Dazai sourire contre ses cheveux, ce qui l'énerva autant que ça le fit frissonner.

- Désolé pour cette nuit. Je me rattraperai.

- En déballant tous les cartons qu'il reste que tu m'as délibérément empêché de défaire hier soir.

- Je n'ai pas souvenir de t'avoir entendu te plaindre.

N'ayant aucune répartie à formuler avec des mots, Chûya rétorqua en envoyant son coude s'enfoncer dans les côtes de son amant. Dazai se plia exagérément sous la maigre douleur, en riant.

- Ce n'est pas grave, mon amour. Viendra un jour où tu assumeras pleinement d'être dingue de moi.

- Peut-être dans la tombe, répondit Chûya en reportant son attention sur son reflet.

- Est-ce que je risque d'avoir à faire à ta petite tête d'énervé toute la journée ?

- Peut-être bien. À voir une fois que je me serai détendu dans mon bain.

Un sourire s'étira sur son visage à l'idée de s'étendre dans l'eau brûlante qu'il avait préparé quelques minutes plus tôt et qui soulagerait à coup sûr ses muscles endoloris par le déménagement. Mais il perdit rapidement la face en se retournant et en découvrant son abruti de compagnon confortablement installé dans la baignoire, lequel le regardait d'un air innocent.

- Quoi ? Je pensais que tu l'avais préparé pour moi.

- Je vais te noyer.

Il enfonça le visage de son homme sous l'eau, se souciant peu de mouiller le carrelage sous le débordement. La vie en concubinage commençait décidément « bien ».


Deux semaines plus tard.

Appartement de Dazai Osamu et Chûya Nakahara. 21h57.

Les jours s'écoulaient et le couple se faisait doucement à leur nouvelle cohabitation. Enfin, Chûya s'efforçait de rester calme face au Dazai insouciant et paresseux qu'était son amant, mais il ne passait pas vingt-quatre heures sans qu'il n'ait envie de l'étrangler au moins une fois.

L'emménagement était terminé, mais restaient encore quelques règles de communauté que cet abruti de maquereau ne semblait pas connaître. Il continuait de lui voler la couette, de prendre une bonne partie de l'eau chaude au moment de la douche, de voler les toasts que Chûya faisait griller lui-même et, même s'il était épuisé à cause du manque de sommeil, difficile de passer une soirée tranquille en rentrant de la Mafia, alors que Dazai, insatiable, lui sautait dessus à tout bout de champs.

Ce soir-là, Chûya revint d'une mission particulièrement éprouvante qui s'était éternisée depuis 6h, le matin même, et il rentra au bout du rouleau. Il avait prévenu Dazai qu'il rentrerait tard et, il n'avait qu'une hâte, manger et s'endormir dans les bras de son compagnon, devant dieu sait quelle émission débile il aurait décidé de regarder.

Mais en pénétrant dans l'appartement, il ne sentit pas la moindre odeur de nourriture, si ce n'est celle des chips que Dazai dévorait sur le canapé, absorbé par son programme télévisé. Hébété, Chûya laissa retomber son manteau sur le sol et s'approcha de son partenaire.

- Je peux savoir ce que tu fiches ?

Le brun se coupa en plein élan, la main prise en flagrant délit dans le paquet de chips et tourna la tête vers son amant, un sourire coupable sur les lèvres.

- Mon amour, tu es enfin rentré ! Je commençais à m'ennuyer !

- Je constate. Je t'avais prévenu que je rentrerais plus tard que prévu et que je n'aurais rien mangé. Tu avais dit que tu me préparerais quelque chose.

Innocemment, Dazai tendit le paquet vers Chûya.

- Tu en veux ?

- Dis-moi que tu plaisantes, pria le roux en levant les yeux au ciel.

- Je suis désolé, ma limace. J'étais parti pour te faire un bon petit repas et puis j'ai été happé par ce documentaire sur la culture des courges en Amazonie, et je n'ai pas vu le temps passé.

Le petit roux le regarda, incrédule et les yeux écarquillés.

- Des courges ? Tu m'as oublié pour des courges ?

- ... De très belles courges.

Chûya soupira et traversa la cuisine sans lui accorder plus d'attention. Il se fichait bien de jouer les dramatiques. Après tous les petits écarts qu'avait fait Dazai ces deux dernières semaines, cet énième acte d'égoïsme était plus qu'il ne pouvait en supporter, surtout après une telle journée de travail.

Il fouilla dans le réfrigérateur à la recherche de quelque chose à manger, lorsqu'il sentit le torse de Dazai se plaquer contre son dos et le prendre dans ses bras.

- Tu m'en veux ? demanda-t-il sérieusement.

Chûya se détacha doucement de son étreinte et renfila son manteau.

- Il n'y a plus rien à manger. Je vais boire un verre chez Akutagawa.

- Attends.

Mais déjà Chûya avait passé la porte.


Appartement d'Akutagawa Ryunosuke. 22h30.

Akutagawa accueillit son collègue en T-shirt et bas de pyjama. Une vision bien moins menaçante que celle à laquelle il avait habitué toute la Mafia. Enfin, il n'aurait certainement pas ouvert dans cette tenue s'il avait vu quelqu'un d'autre que Chûya à travers le judas de sa porte. Il était le seul à qui il acceptait de se montrer comme ça. Il savait que le petit roux n'irait jamais le juger sur quelque chose d'aussi futile qu'une tenue vestimentaire, quand lui avait fini par coucher et s'installer avec son soi-disant ennemi de toujours.

- Qu'est-ce que tu fais là à cette heure ? lui demanda Akutagawa. Tu n'es pas censé avoir de chez toi ?

- Je n'ai plus rien dans mon frigo.

- Et ce simple fait te donne le droit de venir te servir dans le mien ?

- Il fallait que je m'éloigne de cette momie ambulante.

Akutagawa soupira en comprenant ce qu'il en était réellement de la situation. Bien entendu, il ne pouvait s'agir que de Dazai. À dire vrai, le détective était le seul capable de mettre Chûya dans des états pareils, preuve même de la passion qu'ils ressentaient dans leur couple. Chacun n'avait de réaction aussi vive qu'avec l'autre.

Conscient de l'énervement dans lequel devait se trouver son collègue mafieux, le jeune homme laissa Chûya se servir un verre d'alcool après avoir fouillé dans les différents placards de sa cuisine.

- La cohabitation ne se passe pas très bien ? osa-t-il demandé.

Il n'avait clairement pas que ça à faire que d'écouter les déboires amoureux du Double Noir, mais Chûya était son ami et Dazai, son mentor. S'il ne montrait jamais ses sentiments, cela ne voulait pas dire qu'il n'était pas attaché à eux.

Le roux engloutit une bonne partie de son whiskey et grimaça sous la brûlure de l'alcool.

- J'ai sans doute exagéré ma réaction mais je suis épuisé. Il agit sans vraiment prendre en considération le fait que cet appartement soit aussi le mien. Comme s'il vivait encore seul.

Il reposa son verre et glissa une main dans ses cheveux.

- Pour tout t'avouer, je ne suis pas certain qu'il soit prêt à vivre avec moi. Il n'a pas l'air décidé à abandonner ses habitudes de célibataire.

- Je n'ai jamais vu personne d'aussi enjoué que Dazai lorsqu'il nous a annoncé que vous alliez vous installer ensemble, rétorqua Akutagawa en levant les yeux au ciel.

- C'était clairement pour narguer, Mori. Cette machine à bousiller les bandages n'aurait pas pu être plus fier que d'annoncer à son ancien patron qu'il rentrait en concubinage avec l'un de ses meilleurs éléments.

- Mori flirte avec Fukuzawa depuis des années. Crois-bien que le fait que tu te mettes en ménage avec l'ennemi est le cadet de ses soucis.

Akutagawa savait de quoi il parlait. Il sortait lui-même avec Atsushi depuis plusieurs mois et cela n'interférait ni dans les affaires de la Mafia, ni dans celles de l'Agence. Et même si c'était le cas, leurs patrons respectifs étaient bien les derniers à pouvoir y faire des réflexions.

- Je ne veux pas jouer les rabats-joie et lui imposer ma vision de la vie de couple, reprit Chûya en haussant les épaules. Je refuse de l'enchaîner à ce genre de quotidien si c'e n'est pas ce dont il a envie.

- Et je peux savoir pourquoi c'est à moi que tu dis ça ?

- Parce que c'est toujours plus facile que de jouer les faibles devant l'homme qu'on aime ?

- Les faibles ? répéta Akutagawa.

Il ne put s'empêcher de rire. Il ne comprenait décidément pas comment le couple de Dazai et Chûya pouvait être une évidence aux yeux de tout le monde, sauf des principaux concernés. À croire que maintenant qu'ils s'étaient trouvés, chacun craignait de perdre l'autre à cause de broutille de ce genre.

- Si tu ne peux pas être faibles avec lui, alors quand est-ce que tu peux te permettre de te reposer ? lui demanda sérieusement le jeune homme.

- C'est une question de fierté.

- La fierté n'existe pas en amour. Tu devrais le savoir, toi qui finiras très certainement marié à l'homme que tu disais détester le plus en ce monde.

Chûya s'étouffa sur sa dernière gorgée d'alcool et sentit ses joues s'empourprer. Il ne supportait pas qu'on lui rappelle ce fait, bien qu'il s'agisse de la vérité.

- Ne te fous pas de moi, le pria-t-il.

- Ce serait malvenu de ma part. Je te ferais remarquer que je sors avec un type que j'ai essayé de tuer une bonne vingtaine de fois.

- Est-ce que tu regrettes ?

- De ne pas avoir réussi ? Ça m'arrive parfois. Mais alors il me regarde avec ses grands yeux naïfs et ce satané organe qui me sert de cœur, me renvoie en pleine figure combien je suis amoureux.

Le mafieux ne put s'empêcher de sourire en voyant ce garçon qu'il avait toujours connu si renfermé et en colère, parler d'amour. Il ignorait par quel maléfice les membres de cette foutue Agence parvenait à les rendre fou, mais ils étaient tous maudits. Et le pire, c'est qu'aucun d'eux n'aurait aimé en guérir.

- Dis-lui au moins que ce n'est pas ce genre de quotidien que tu espérais, reprit Akutagawa. Que la vie à deux implique des changements et que ce n'est pas quelque chose de négligeable.

- Ça me choque tu sois capable d'aussi belles paroles malgré ton air agressif.

- Sors de mon appartement avant que je ne te montre à quel point je peux être agressif.

- Très bien, abdiqua Chûya en levant les mains en signe de soumission.

Il fit le tour du comptoir pour rejoindre la porte d'entrée, avant de crier :

- Bonne soirée Atsushi !

Il eut tout juste le temps de se réjouir de l'air coupable et des joues rougies d'Akutagawa, avant de sortir en claquant la porte derrière lui.


Appartement de Dazai Osamu et Chûya Nakahara. 23h45.

Lorsque Chûya revint à l'appartement, toutes les lumières étaient éteintes et Dazai était vraisemblablement déjà couché. Il en eut la confirmation en rentrant dans leur chambre et en trouvant son amant dans leur lit. Par peur d'envenimer la soirée, il se glissa à ses côtés et se cala contre son corps, le cœur lourd.

Heureusement, et comme il y arrivait toujours, Dazai parvint à le rassurer de la meilleure des façons. En le serrant dans ses bras.


Le lendemain matin, Chûya fut réveillé par l'eau de la douche qui coulait dans la salle de bain adjacente à la chambre. Il profita d'avoir le lit pour lui tout seul pour s'y étendre, bien que la présence de son compagnon manque à son plein confort. Étonnamment, Dazai n'avait pas abusé de la couverture durant la nuit et, si l'on omettait leur petite querelle de la veille qui avait trituré l'esprit de Chûya dans son sommeil, il avait plutôt bien dormi.

Après ça, il se sentit un peu plus coupable de devoir parler à Dazai de ce qui l'embêtait dans son comportement depuis qu'ils vivaient ensemble. Et lorsque le détective revint dans la chambre, avec seule une serviette autour de la taille, Chûya perdit un peu plus l'envie de discuter de ce qu'il ressentait.

Il secoua la tête pour chasser la chaleur grandissante sur son visage et affronta le regard de son amant.

- Bien dormi ? osa demander Dazai.

- Mieux, avoua Chûya.

Le brun se contenta de sourire en guise de réponse et vint s'asseoir sur le lit pour embrasser son compagnon.

- Désolé d'avoir merdé hier soir, s'excusa-t-il.

- Et désolé d'être parti sans prendre la peine de discuter. J'aurais dû te dire ce que j'avais sur le cœur, plutôt que de me défiler.

- Eh bien, je suis là, maintenant et je suis tout ouïe.

Fort des mains de Dazai autour des siennes, Chûya s'arma de courage et osa se lancer.

- Je crois que tu n'as pas vraiment fait la rupture avec ton quotidien de célibataire, déclara-t-il. Je sens bien que tu penses encore comme un homme qui vit seul. Et honnêtement, je ne saurais pas dire si c'est quelque chose qui m'énerve pour mon confort ou qui me vexe dans mon égo. J'en viens à penser que tu n'es peut-être pas prêt à ce qu'on vive ensemble. Et je m'en voudrais de t'emprisonner dans cet appartement si ce n'est pas ce que tu veux.

- Chûya ...

- Je préfère ça plutôt qu'on finisse par se déchirer parce qu'on ne supportera plus. Alors si tu veux partir, je ne te retiendrais pas.

Il acheva son discours, le souffle court et le cœur battant violemment contre sa cage thoracique. Il osait à peine regarder son compagnon. Il craignait d'y lire de la résolution et de se rendre compte qu'il avait vu juste.

C'est Dazai lui-même qui l'obligea à relever la tête vers lui. Il aurait pu répondre à ses inquiétudes par les mots directement, mais il préféra l'embrasser avant pour apaiser ses doutes un peu plus vite. Chûya se détendit sous ses lèvres pleines de tendresse et d'amour.

- Je m'excuse de t'avoir causé tant de souci, ma limace. Mais tu ne pourrais pas être plus dans le faux.

- Comment ça ?

Dazai ne put retenir un sourire immense et sincère de fendre son visage.

- Si je t'ai donné l'impression de continuer à vivre comme un célibataire, c'était entièrement volontaire, expliqua-t-il.

- Attends. Quoi ?

- C'était maladroit, je sais. Mais ce n'était qu'une manière pour moi de confirmer quelque chose, qu'au fond, je savais déjà.

- ... Quelle chose ?

- Que je t'aime tellement que je suis prêt à faire tous les efforts du monde pour passer le reste de ma vie avec toi.

Soufflé par cet aveu, Chûya fronça les sourcils et entrouvrit les lèvres sans trop savoir quoi dire.

Dazai explicita :

- Je suis prêt à passer le reste de ma vie à te laisser la totalité de la couette pour que tu n'aies pas froid, à te préparer ton bain et me doucher à froid pour qu'il ne te reste que de l'eau chaude, à t'attendre jusqu'à tard tous les soirs devant des documentaires sans intérêts après t'avoir préparé à manger.

Il glissa une main dans le cou de son petit mafieux et lui caressa la mâchoire du bout du pouce.

- En d'autres mots, je suis prêt à arrêter d'être fainéant et égoïste. Je veux devenir quelqu'un digne de toi.

En réponse à cette déclaration d'amour pur, Dazai ne s'attendait pas à se prendre un coup de poing dans l'épaule. La faible douleur lui arracha un cri de douleur exagéré mais que Chûya étouffa bien vite en plaquant voracement ses lèvres sur les siennes. Il l'embrassa avec toute la frustration qu'il avait ressenti la veille et le trop plein d'amour qui le submergeait à la suite du petit discours de son amant.

Dazai ne put s'empêcher de sourire contre sa bouche, ravi de l'effet que ses mots avaient eu sur sa limace.

- Est-ce que ça veut dire que je peux rester vivre ici malgré l'enfer que je t'ai fait vivre ces deux dernières semaines ?

- Abruti de maquereau. Je te rappelle que tu es ici chez toi.

- Non. Chez nous, le corrigea-t-il.

Chûya lui offrit une autre tape sur l'épaule pour calmer cet élan de niaiserie.

- Et tu sais quoi ? l'interrogea-t-il. Je crois qu'on peut facilement régler cette histoire d'eau chaude.

- Ah oui ? Comment ?

- En prenant nos douches ensemble.

Et bien qu'il en sorte, face au sourire coquin de son homme, Dazai ne put que prendre Chûya dans ses bras et l'entraîner avec lui dans la salle de bain pour tester cette merveilleuse idée.