PREMIÈRE PARTIE
Organisations de Yokohama. 18h32.
Sans le savoir, à la même heure ce jeudi soir d'apparence tout à fait ordinaire, Dazai et Chûya furent tous deux convoqués par leurs patrons respectifs. Séparés par une dizaine de kilomètres, Fukuzawa et Mori se lancèrent mutuellement dans un discours bien plus similaire que ces deux ennemis de toujours ne l'auraient cru.
« Yukio Mishima, énonça le directeur d'Agence. Si je ne m'abuse, Dazai, il faisait partie de la Mafia lorsque tu y travaillais, toi aussi. Tu me peux me parler de lui ? »
« Yukio Mishima était mon bras droit, conta Mori de son côté à Chûya. Il me soutenait à l'époque où j'ai pris la relève de l'ancien parrain et où Dazai était encore trop jeune et indigne de ma confiance pour que je lui confie les secrets les plus sombres de la Mafia. »
« Donc il a disparu du jour au lendemain, quelques semaines après que Mori soit arrivé au pouvoir ... comprit Fukuzawa. Une mission dangereuse qui tourne mal et Yukio ne donne plus signe de vie. Néanmoins, aucun corps n'est retrouvé. Est-ce que vous avez réellement cru qu'il s'était fait tué ? »
« Je connaissais Yukio suffisamment bien pour savoir qu'il ne s'était pas laissé avoir et à moins de voir son cadavre de mes propres yeux, je n'aurais jamais pu me résoudre à le croire mort. J'ai d'abord pensé qu'il s'était fait capturer par l'ennemi, puis je me suis rendu à l'évidence ... »
« Il a fui la Mafia ? s'étonna le loup d'argent. Il a dû comprendre toute la dangerosité de la situation quand Mori a pris la place du parrain. Il savait qu'avec sa position, il ne pourrait pas obtenir le droit de partir. Il a simulé sa mort pour pouvoir s'en aller. »
« Ce traître erre dans la nature avec les souvenirs des plus lourds secrets de notre organisation, ragea le gérant de la Mafia entre ses dents. J'ai passé les huit dernières années à le faire traquer sans que cela ne donne quoi que ce soit. Mais il y a deux jours ... »
« Il a été aperçu à la sortie d'un hôtel de Yamate. Il cherche visiblement à se faire discret et ne compte pas s'éterniser en ville. »
« Il va regretter, d'être revenu à Yokohama. Je vais lui faire payer son départ et l'enterrer lui et tous les secrets de la Mafia avec. »
« Dazai, trouve Yukio avant que Mori ne lui tombe dessus. Il représente un excellent moyen d'en apprendre plus sur les affaires illégales de la Pègre et de la faire tomber face au Département des Superpouvoirs. Soutire-lui des infos en lui assurant notre protection en échange. »
« Chûya, trouve Yukio et tue-le avant qu'il ne quitte la ville. Il est parti de la Mafia avant que tu ne rejoignes nos rangs, mais tu ne devrais pas avoir trop de mal à l'approcher. Il a toujours eu un faible pour les chevelures rousses et les hommes plus jeunes que lui. »
Deux jours plus tard.
Le Chrysler. 21h03.
Dazai pénétra dans le bar bondé, et soupira tout son ennui. Il n'avait clairement pas envie d'être là et malgré le caractère secret de sa mission, il ne chercha pas à s'en cacher. Non pas que quiconque se soucie de lui de toute façon. L'endroit était plein à craquer, par conséquent, personne ne faisait véritablement attention à lui. Excepté peut-être le groupe de trois femmes installées dans un angle de la pièce et qui ne manquèrent pas de le gratifier de sourires toutes plus équivoques les uns que les autres, et un homme au bar, dont le regard lubrique ne laissait place à aucun mystère concernant ses intentions.
Le détective ravala un rire moqueur.
« Même pas en rêve. » Il avait des goûts plus évolués qu'un coup d'un soir avec n'importe quelle personne aurait la bonne idée de le charmer de loin. Il n'était pas là pour ça. Et puis de toute façon, pour être honnête, il avait quelqu'un de précis à l'esprit depuis bien trop longtemps pour s'intéresser à qui que ce soit d'autre.
Il secoua la tête pour en chasser la silhouette tentatrice de son ancien partenaire et se concentra sur son objectif. Trouver Yukio et lui soutirer les informations conséquentes qu'il avait sur la Mafia avant qu'il ne se décide à s'évaporer de nouveau dans la nature. Après d'intenses recherches ininterrompues pendant près de 48h, Dazai avait fini par comprendre la raison de son retour. L'argent.
Pour un homme en fuite, il était important d'avoir les moyens de disparaître et si Yukio les avait eus pendant huit ans, à ce jour, il était à sec. Heureusement, il avait gardé une petite fortune cachée à Yokohama et qui, selon toute vraisemblance devait se trouver dans ce bar dont il était autrefois, le propriétaire. Désormais accessible uniquement les week-end au soir, il n'avait eu d'autre choix que d'attendre pour pouvoir venir récupérer son butin en toute discrétion.
Le bar avait ouvert une demi-heure auparavant. Nul doute que Yukio ne serait pas venu dès l'ouverture, cela aurait été trop suspect. Raison pour laquelle, Dazai ne s'était pas pressé non plus.
Il réajusta la cravate qu'il avait mis pour l'occasion en jurant contre la façon dont elle l'étranglait. C'était un lieu de rencontres chic et luxueux, alors il s'était senti obligé de faire un effort pour ne pas faire tâche dans le décor.
Il fendit la foule en observant discrètement le visage de tout un chacun, à la recherche de celui de sa cible. Il n'était pas fou au point de croire que Yukio n'aurait pas changé d'apparence en huit ans et surtout sachant qu'il était poursuivi par la Mafia, mais il avait une assez bonne mémoire pour pouvoir le reconnaître, même avec une coupe de cheveux différente, un style vestimentaires opposés ou encore des lentilles de contact.
Et il se sentit terriblement fier et victorieux en décelant le grain de beauté significatif que Yukio avait dans sa nuque, juste derrière son oreille et dont peu de personnes connaissaient l'existence. Être observateur avait de sérieux avantages.
L'homme n'avait pas tant changé que cela. À part quelques rides au coin des yeux et des cheveux bruns devenus châtains clairs, il n'était pas si différent d'il y a huit ans. Toujours cette manie de s'asseoir avec une jambe repliée sur la première, une broche accrochée à sa veste (une ancre marine pour ce soir-là) et en compagnie d'un homme sans doute d'au moins dix ans plus jeune que lui. Avec une chevelure rousse, en plus. Non, décidément, il y avait de ces habitudes que même un homme en fuite ne saurait réfuter, même alors qu'il était censé repartir de la ville le plus vite possible.
Peu importait. Yukio allait malheureusement devoir écourter son jeu de charme.
Dazai s'installa sans gêne au bar, de l'autre côté de l'homme et lui tapota l'épaule pour l'obliger à se tourner vers lui. Mais alors que Yukio faisait pivoter sa chaise, le changement d'angle permit à Dazai de voir le visage du garçon avec qui l'ex-bras droit de Mori discutait encore la seconde précédente.
Son visage devint livide.
- La limace ?
Le cœur de Chûya ne fit qu'un tour lorsqu'il entendit la voix de Dazai résonner de l'autre côté de Yukio. Il aurait pu croire à une hallucination dû à l'alcool, si seulement il avait bu plus de deux gorgées de vin rouge ou à une déformation dû à la musique un peu trop forte, mais sérieusement : « limace » ? Cela ne pouvait être que cet abruti de momie ambulante.
Il profita du fait que Yukio lui tourne le dos pour fixer son ancien partenaire d'un air aussi surpris que menaçant, en lui intimant silencieusement de la fermer et ne pas tout faire rater. Mais était-ce réellement une prière censée venant de Dazai Osamu, le seul homme sur cette planète ayant à la fois eu le titre de capitaine de la Pègre la plus dangereuse du pays et de machine à bousiller les bandages ?
- Une limace ! reprit le détective face à la mine défaite de Chûya et perplexe de Yukio. Une limace sur le comptoir. Inadmissible.
« Mais quel abruti ... » pensa Chûya.
Cependant et contrairement à ce qu'il aurait cru, Yukio ne se soucia pas vraiment de la réaction farfelue de Dazai, et pour cause :
- Votre visage me dit quelque chose, dit-il.
Évidemment. Ils s'étaient déjà vus à la Mafia, avant que ce dernier ne s'enfuie. Ils n'avaient pas vraiment eu l'occasion de travailler ensemble et Dazai n'avait que quatorze ans à l'époque, ce qui explique que Yukio ne s'en souvienne pas.
Chûya lui fit signe de trouver rapidement une excuse, au risque de faire fuir le quarantenaire.
- Je travaille ici, lança soudainement Dazai. Je suis serveur, vous avez dû me croiser en arrivant.
C'était une excuse stupide et très peu crédible mais avec deux verres de whiskey dans le sang et l'envie de retourner à ses occupations auprès de Chûya, Yukio laissa rapidement tomber ses réflexions et accepta sans mal la justification bidon de Dazai.
- Et je peux faire quelque chose pour vous ? lui demanda-t-il en espérant lui faire comprendre qu'il le dérangeait en pleine séance de flirt.
- C'est moi qui l'aie interpellé, intervint rapidement Chûya avant que le maquereau ne se retrouve de nouveau dans l'embarras. Parce que ... parce que je vais être à court de vin.
- C'est ça, approuva Dazai. Et j'ai besoin qu'il vienne avec moi dans la réserve pour me dire exactement quelle bouteille il veut. Je suis nouveau et moi et les bonnes bouteilles, ça fait deux. Je m'en voudrais de lui servir du picrate.
- C'est ça. Alors, on y va ?
Chûya se leva et tira sur la manche de Dazai pour le presser hors de la pièce, non sans avoir commandé à Yukio d'attendre sagement son retour avec un regard charmeur et un sourire à faire fondre le plus rigide des icebergs. Nul doute que, malgré son empressement certain, l'homme allait rester et patienter jusqu'au retour de sa proie.
Une fois revenus à l'entrée du bar, le roux pressa Dazai dans un angle obscur du vestibule, loin des oreilles indiscrètes.
- Bordel, mais qu'est-ce que tu fous ici, le maquereau ?
- Je te retourne la question. J'ai failli te confondre avec une de ces filles qui traînent le soir dans le quartier de Kabukicho. Loin de moi l'envie de critiquer, elles restent tout à fait respectables, mais ...
- Je me fous de connaître ton avis sur la prostitution ! Ce que je veux savoir, c'est pourquoi tu t'es senti obligé d'intervenir ? Ça t'amuse de gâcher mes plans ?
- Tes plans ? Tu me déçois, mon Chûya. J'aurais cru que tu aurais meilleurs goûts que ça. Il a au moins quinze ans de plus que toi.
En guise de réponse, Dazai reçut une pichenette sur le front qu'il ne vit pas vraiment venir. Chûya était donc assez grand pour tendre sa main aussi haut ? Il le voyait sans doute plus petit qu'il n'y paraissait.
Il grimaça sous la douleur bien plus forte qu'il ne l'aurait imaginé.
- Pourquoi tu te vexes comme ça ? se plaignit-il. C'est la vérité !
- Abruti ! Je ne fais pas ça pour le plaisir ! Je suis en mission !
- En mission ? Comment ça ?
- Si tu crois que je vais te le dire, tu peux aller te ...
- Attends, attends. Mori est au courant pour le retour de Yukio ?
Chûya cessa brusquement de s'énerver et fronça les sourcils d'incompréhension.
- Tu connais ce type ? demanda-t-il, suspicieux.
- Je suis entrée dans la Mafia quelques semaines avant son départ. Raison pour laquelle mon visage lui dit quelque chose.
- Donc, j'en conclus que ta présence ici en costume de pingouin n'est pas dû au hasard ... soupira Chûya.
- Tu n'aimes pas ? s'étonna Dazai en tirant sur les pans de sa veste. J'étais pourtant certain que ...
- Oublie tes vêtements, sombre crétin ! Qu'elle est la véritable raison de ta présence ?
- En premier lieu, j'étais parti pour interroger Yukio, mais maintenant que tu es là, je devine que mon objectif principal est de t'empêcher de le tuer ?
Il repoussa le petit roux jusqu'à ce que son dos heurte le mur et pressa son corps contre le sien, un sourire taquin au coin des lèvres.
- Parce que c'est bien ce que Mori t'a demandé de faire, n'est-ce pas ? murmura-t-il à son oreille.
Chûya réfuta l'existence du frisson qui lui parcourut l'entièreté du corps et déposa ses mains sur les épaules de Dazai pour le repousser ne serait qu'assez pour qu'il ne sente pas son cœur battre, affolé, dans sa poitrine.
- Cela ne te regarde pas ! rétorqua-t-il.
- Au contraire. Si tel est bien ton intention, alors il rentre en contradiction directe avec le mien. J'en viens à être bien plus concerné que tu ne le crois. Je veux embarquer Yukio avec moi et l'interroger sur ce qu'il sait des plus grands secrets de la Mafia. On dirait qu'on se retrouve donc dans un conflit assez compliqué à démêler.
- Oh non, crois-moi se sera vite réglé.
Chûya ne comptait certainement pas laisser le champ libre à Dazai et sa magouille, qu'il soit là pour son propre compte ou pour celui de l'Agence. Mori lui avait confié une mission et honte à lui s'il permettait à cette machine à bousiller les bandages de le doubler.
Il contourna son ancien partenaire, la rage au ventre de voir ses plans contrecarrés, et d'être incapable d'empêcher le feu de lui monter aux joues après une telle proximité.
- Tu penses ? lança doucement la voix de Dazai dans son dos.
Le mafieux se figea. Il connaissait cette intonation par cœur : langoureuse et provocatrice, le genre qui pouvait aussi bien prédire une nuit intense, qu'un meurtre sanglant. Et à cet instant, il ignora laquelle de ces deux options déclencha une chair de poule le long de sa colonne vertébrale.
Il entendit les pas de Dazai résonner derrière lui et déglutit pour ne laisser transparaître aucun signe de faiblesse, lorsque celui-ci reporta sa bouche près de son oreille.
- Attends un peu que Yukio apprenne que son flirt du soir, rêve bien plus de lui enfoncer un couteau dans la gorge que de découvrir ce qu'il y a dans son pantalon. Je doute qu'il le prenne très bien, lui qui t'a sans doute déjà payé ton verre de vin.
Chûya lâcha un rire, nerveux par le souffle chaud de Dazai contre lui, et moqueur face à sa menace. Il revêtit son sourire narquois et se tourna pour braver son ancien partenaire.
- Et si c'est moi qui lui disais la réelle raison de ta présence ? proposa le roux.
- Comment ça ?
- On est suffisamment doués tous les deux pour être parvenus à la même conclusion. Yukio est là pour son argent. Si j'ai réussi à le faire s'asseoir boire un verre et de discuter, ce n'est pas seulement dû à mon jeu de charme, mais au fait qu'il ne se sent pas en danger. Il pense qu'il n'a pas été repéré et c'est ce qui l'autorise à prendre son temps. Mais ...
Ce fut au tour de Chûya de se rapprocher de Dazai, l'air sûr de lui malgré la différence évidente de taille.
- Attends que je lui rafraîchisse la mémoire en lui rappelant qu'en réalité, tu n'as rien d'un serveur, mais que tu es l'ancien sous-fifre du parrain. Je doute qu'il le prenne très bien et qu'il accepte de te suivre.
- Je ne suis plus aux ordres de Mori depuis longtemps, répliqua simplement Dazai.
- Mais ça c'est un fait qu'il ignore et qui sera difficile à prouver une fois qu'il t'aura reconnu. Alors que moi, tu peux bien aller lui dire que je fais partie de la Mafia et que je suis là pour le tuer, il ne m'a jamais rencontré. À ton avis, lequel de nous deux sera le plus crédible ?
Dazai ne put s'empêcher de sourire face à la répartie de sa limace. Chûya était terriblement sexy lorsqu'il rentrait dans son jeu et pendant une seconde, le détective envisagea de profiter de l'obscurité de la pièce pour faire autre chose que proférer des menaces. Enfin, il ne devait pas en oublier son objectif principal. D'abord faire cracher à Yurio tout ce qu'il savait, puis ramener Chûya chez lui et lui faire oublier son propre prénom. Voilà un bon plan.
- Tu apprendras mon petit porte-chapeau, que je peux me montrer très convaincant quand j'en ai envie.
Sa phrase respirait de sous-entendus qui ne firent qu'attiser le feu dans le ventre de Chûya. Foutu maquereau et sa voix suave de téléphone rose !
- Yukio est un homme faible, qui n'a jamais su résister au plaisir de la chair, reprit Dazai. Tu pars peut-être avec un avantage avec cette couleur de cheveux dont il a toujours été adepte, mais ta défaite n'en sera que plus savoureuse, lorsqu'il tombera dans mes bras.
- Tu prétends pouvoir le charmer et parvenir à tes fins avant que je n'y arrive ? demanda Chûya. Je ne te savais pas aussi prétentieux.
- Viendras une nuit où tu découvriras que cela n'a rien d'une prétention.
De manière totalement dévergondée, Dazai glissa son pouce sur la lèvre inférieur de sa limace sans le moindre scrupule pour le rythme cardiaque emballé de ce dernier. Chûya se recula vivement sous ce contact et se tourna pour masquer son visage déformé par le stress et un désir déplacé.
Dazai s'amusa de cette réaction.
- Qu'est-ce que tu en dis, mon Chûya ? C'est une bonne manière de trancher. Si tu arrives à le séduire avant moi, je reconnaitrais ma défaite et je partirais en te laissant le tuer. Sinon, tu devras te résoudre à abandonner ta mission et à me laisser l'interroger.
Par souci de conscience pour son boulot et pour Mori qu'il respectait énormément, le petit roux n'aurait même jamais dû envisager d'accepter ce marché. Pourtant, sa fierté fut au-dessus de tout ça et face à la mine beaucoup trop assurée de Dazai, il ne put s'imaginer refuser. Ce serait comme fuir la queue entre les jambes et clamer haut et fort qu'il n'était pas certain de l'emporter. Ce qui était entièrement faux. Chûya, au-delà d'avoir des atouts physiques quant aux préférences de Yukio, avait une bonne longueur d'avance sur sa séduction.
Dazai n'avait aucune chance de l'emporter face à lui. C'est donc, dans un élan de folie et parce qu'il refusait de se laisser malmener davantage par cette fichue momie, qu'il répondit :
- Ça marche.
Face au sourire ravageur et satisfait que lui rendit le maquereau, il comprit sans mal qu'il allait le regretter.
À suivre ...
