DEUXIÈME PARTIE
Le Chrysler. 21h28.
Lorsque Dazai et Chûya revinrent de leur petit entretien, dans la salle principale, se fut en jouant des coudes pour passer devant l'autre, comme le feraient deux enfants pour s'assurer la dernière part d'un gâteau. Ils arrivèrent finalement en même temps au bar, où ils retrouvèrent Yukio, le regard plongé dans ce qui devait être son troisième verre de rhum. L'homme releva néanmoins presque instinctivement la tête lorsque Chûya se réinstalla à ses côtés, et un sourire charmeur à souhait fendit le visage du quarantenaire.
Dazai s'assit de l'autre côté de Yukio, presque invisible au milieu des paillettes que semblaient dégager son ancien partenaire. Même s'il n'avait pas voulu le reconnaître devant Chûya, il partait bien avec un net désavantage sachant que la limace avait une bonne demi-heure de flirt d'avance sur lui. Mais il n'allait pas s'avouer vaincu pour autant. Lui aussi savait user de ses charmes, il n'y avait qu'à voir la façon dont Chûya avait rougi dans le vestibule après une ou deux blagues un peu graveleuses.
Enfin, pour le moment, leur proie commune ne semblait même pas avoir remarqué que Dazai s'était rassis de l'autre côté de son siège.
- Je me demandais si vous ne vous étiez pas enfui, dit Yukio d'une voix mielleuse.
Le détective ne put retenir un léger rire moquer. Si ce type espérait réellement séduire Chûya avait ce genre d'humour, il pouvait aussi bien se noyer dans sa boisson.
- Pour quelle raison est-ce que j'aurais fait ça ? répondit l'intéressé. Est-ce que j'ai l'air de m'ennuyer avec vous ?
Chûya passa au niveau supérieur et poussa le vice encore plus loin en venant glisser ses doigts fins sur la main de Yukio, dans un geste délibérément provocateur. Un beau coup bas, dont il se sentit terriblement fier. Même s'il ne l'avouerait jamais, ce petit rapprochement était aussi bien là pour sa mission, que pour rendre Dazai jaloux. Ce qui fut le cas, à en juger par la façon dont le maquereau le fixa d'un regard noir, dans le dos de Yukio. Ou peut-être était-ce simplement dû à la contrariété de se faire doubler sur un domaine dans lequel il se croyait expert ? Allez savoir.
- Eh bien, vous êtes partis un moment, reprit l'ancien bras droit de Mori. Et le serveur était plutôt mignon, alors ...
Chûya sentit ses joues s'empourprer, alors que Dazai étouffait un rire contre sa paume. Salopard. Qu'est-ce qu'ils avaient tous à croire qu'il irait couchait avec cette momie ambulante s'il en avait l'occasion ? « Peut-être parce que tu en rêves depuis que tu as quinze ans... » proposa sa conscience, narquoise et provocatrice.
Il balaya cette petite voix d'un grognement intérieur, en s'efforçant de rester souriant, malgré ladite momie qui pouffait derrière Yukio. Voilà bien pourquoi l'idée de coucher avec Dazai ne resterait rien d'autre qu'un fantasme : secret et irréalisable. Sa mine satisfaite d'après l'amour risquerait de pousser Chûya au meurtre et il n'avait pas spécialement envie de se salir les mains sur du maquereau pas frais.
Il s'apprêta à répondre quelque chose de bien senti, aussi bien pour rassurer Yukio que pour calmer les ardeurs de Dazai, quand ce dernier osa porter une main à l'épaule de l'homme et attirer son attention.
- Et je peux être encore plus séduisant, si vous m'en laissez la chance, offrit-il.
Si Yukio parut d'abord étonné de le voir assis à sa gauche sans la moindre pression, ses interrogations silencieuses s'évanouir bien vite face au sourire ravageur et rempli de sous-entendu que le brun lui adressa. Le même genre qui rendait Chûya complètement fou de colère comme de désir.
- Qu'est-ce que vous faites là ? lui demanda le quarantenaire plus par curiosité que pour lui faire un reproche. Vous n'êtes pas supposé travailler ?
Chûya dût se retenir de lui renvoyer un « bim » puéril dans les dents lorsque Yukio souleva ce point plus qu'important. Dazai avait voulu jouer les serveurs pour ne pas griller sa couverture ? Il allait devoir l'assumer jusqu'au bout et bouger de ce siège pour laisser le champ libre aux vrais professionnels du jeu de charme.
Si le détective se retrouva légèrement au dépourvu, cela ne dura qu'une demi-seconde et, à la grande surprise de Chûya, il recouvra rapidement ce sourire dont lui seul avait le secret.
- Je me suis fait viré, déclara-t-il simplement en haussant les épaules. Mon patron nous a pris en flagrant délit. Un serveur avec un client dans la cave à vin, c'est déjà limite éthiquement parlant, mais un serveur qui n'est pas capable de choisir une bonne bouteille ... C'était le renvoi assuré. Et comme j'étais encore en période d'essai, mon supérieur n'a eu aucun remord à se débarrasser de moi. Ce qui fait que je passe officiellement de serveur ...
Il étira son corps infini et s'empara sans gêne d'un verre par-dessus le comptoir.
- ... à servi, acheva-t-il en soutenant le regard de Yukio.
Chûya leva les yeux au ciel. Même le coup de la limace sur le bar était plus crédible que cette excuse minable. Il n'y avait aucune chance pour qu'un ancien mafieux renommé tombe dans le panneau.
- Vous n'étiez pas fait pour ce boulot, répondit ce dernier en souriant. Vous êtes bien trop séduisant.
Dazai 1 – Chûya 0
Sérieusement ? Le petit roux eut l'impression de recevoir un violent coup dans son ventre à l'image d'un uppercut et sentit son sang se mettre à bouillir. Yukio était donc du genre à se satisfaire de si peu ? Enfin, si tant est que l'on puisse qualifier le visage enjôleur de Dazai ainsi. Même Chûya devait admettre que son regard brun brillant et la façon suggestive dont il se mordait la lèvre inférieure, ne le rendait pas indifférent.
- Ah oui ? répliqua Dazai innocemment en faisant les yeux doux.
Chûya fit mine de vomir, écœuré par sa petite manipulation, en sachant parfaitement que son ex-coéquipier le verrait. Mais loin de déconcentrer cette machine à bousiller les bandages, ce dernier en rit et apprécia de voir sa limace réagir aussi vivement.
Yukio sembla complètement délaisser sa première cible et alla même jusqu'à lui tourner le dos pour remplir le verre de Dazai d'une bouteille de whisky qu'il avait expressément commandé pour lui et Chûya, à la base, en plus du vin et du rhum.
- Qu'est-ce que je pourrais faire, à votre avis ? poursuivit-il d'une voix mielleuse.
- Quelque chose qui ne nécessite pas de vous cloitrer dans un endroit aussi sombre, où l'on ne peut pas vous regarder.
Si Dazai n'avait pas été ancré dans son rôle et motivé par les conditions du pari, il aurait explosé de rire face aux répliques toutes faites de ce type. Franchement, à quarante ans passés, il aura dû avoir le temps de travailler ses techniques de séduction. Enfin ... Ce n'était pas comme s'il avait une réelle chance de le charmer. En tout cas, pas par lui.
- Vous avez raison, intervint soudainement Chûya.
Hein ? Dazai avait forcément mal entendu. Est-ce que ce petit obstiné de manipulateur de gravité venait d'approuver le compliment que Yukio venait de lui faire ? Impossible. À moins que ça ne soit pour relancer ...
- Mais c'est dommage qu'il soit si banal. Brun aux yeux sombres, comme quoi ? 80% de la population. C'est d'un ennui.
Voilà. C'était tout de suite plus logique.
Chûya accentua son petit discours en glissant une main tentatrice dans sa longue mèche rousse, sans lâcher Yukio des yeux, dont il avait recapté l'attention.
- Je pensais que vous aviez des goûts un peu plus variés, monsieur.
Quel allumeur ! pensa Dazai, la bouche entrouverte, surpris de le voir aussi dévergondé et d'en ressentir les effets jusque dans ses reins, en feu. Il ne put s'empêcher d'être jaloux de savoir que cette attitude était réservée à un autre que lui, bien que cela soit uniquement pour le compte de la Mafia. Enfin, Chûya n'avait pas besoin d'en arriver à de tels extrêmes pour séduire Dazai. Sa personnalité obstinée et énervée lui plaisait comme elle était.
Yukio, lui, en avait presque la bave aux lèvres, occultant totalement la présence du brun pour se reconcentrer sur le roux. Il ne savait plus où donner de la tête. À sa gauche, un homme dont il ignorait encore le nom, élégant et au charme indéniable, comme le whiskey doré et attrayant qui reposait dans son verre. À sa droite, Chûya, au physique exotique et délicieusement envoûtant, presque hypnotisant comme le rouge du vin qu'il avait entre ses mains.
- Qu'est-ce que vous préférez ? demanda le roux comme s'il avait lu dans ses pensées.
Un choix bien cornélien pour un homme de son expérience et qui s'autorisait un instant de répit après des années passées à fuir. Un choix qu'il n'avait pas envie de faire.
- Pourquoi vous départager, quand je peux vous avoir tous les deux ?
Royal Park Hotel. 22h02.
Bon sang ... Comment en étaient-ils arrivés là ? Sans doute à cause de leur stupide concours de séduction et de leur incapacité à réfléchir correctement. Yukio avait été propriétaire du Chrysler dans le passé, et membre important de la Mafia Portuaire, il lui restait forcément des contacts qui lui avaient permis de pénétrer dans le bar bien avant l'ouverture et de récupérer son argent. Ce qui expliquait son air détendu tout au long de la soirée et le fait qu'il ait pu payer une chambre de luxe au Royal Park Hotel de la nuit.
Coincés dans l'ascenseur menant à l'étage le plus haut du bâtiment, Chûya lança un coup d'œil inquiet à Dazai quant à la suite des évènements. Lorsque Yukio leur avait proposé de poursuivre leur soirée ailleurs et tous les trois, aucun d'eux n'avaient voulu lâcher sa proie et s'avouer vaincu. À cet instant pourtant, ils regrettaient tous les deux. Leur obstination commune était en train de les conduire vers une nuit assez atypique et dont ils n'avaient pas la moindre envie.
Dazai plissa les lèvres et haussa les épaules pour signifier à Chûya qu'il ne savait pas plus que lui comment les sortir de cette affaire. Enfin si. Une fois le quarantenaire pris dans l'ambiance lubrique qu'il attendait de cette soirée, il serait peut-être plus facile de reprendre la main. Mais les deux anciens partenaires n'en restaient pas moins avec des objectifs divergents. Le roux voulait toujours le tuer à coup de balle dans le crâne et le brun comptait bien lui soutirer les informations compromettantes réclamées par son patron.
Pour la première fois de sa vie, le Double Noir s'engagea à l'aveugle sur un terrain sinueux et semés d'embuches qu'ils n'avaient même pas le temps d'étudier correctement. Alors ils traversèrent le couloir en silence et en réfléchissant silencieusement chacun de leur côté à un moyen de se tirer de cette situation.
- C'est ici, annonça Yukio en glissant la carte donnée par l'hôtesse d'accueil dans la fente électronique de la porte.
Et à voir la taille et le chic moderne de la chambre, l'homme avait de quoi se sentir fier de son coup. Dazai imagina bien n'importe quelle femme ou homme un peu frivole et opportuniste se réjouir de passer la nuit ici. Un lit immense trônait au milieu de la pièce, accompagné de meubles en marbre noir et un pan de mur entier constituait une fenêtre avec une vue imprenable sur Yokohama.
- Impressionnant, n'est-ce pas ?
Ça l'aurait été si Dazai et Chûya n'avaient pas déjà connu ce genre de luxe lors de leurs missions passées. La Mafia avait de quoi payer ce type de service et cela n'avait rien de vraiment nouveau pour eux. Pourtant, ils n'hésitèrent pas à jouer les ébahis.
- Superbe, répondit le détective.
- Magnifique, relança le mafieux.
Ils avaient tous les deux de plus en plus de mal à garder leurs sourires hypocrites sur le visage. Et leurs masques faussement enjoués se fissura un peu plus lorsqu'ils virent Yukio commencer à défaire le nœud de sa cravate.
Eh merde.
- Alors, qu'est-ce vous attendez pour approcher ? leur demanda-t-il avec un air prédateur.
Depuis quand étaient-ils passés de chasseurs à chassés ? Chûya déglutit difficilement et lança un regard à Dazai, dans l'espoir qu'il ait une solution. Au même moment, le brun empoigna doucement son bras, autant pour le rassurer que pour appuyer sa petite comédie auprès de Yukio.
- La patience est une vertu, répliqua-t-il en souriant, charmeur. Vous nous laisserez bien une minute dans la salle de bain pour nous préparer, avant de commencer les festivités ?
L'ancien bras droit du parrain avait beau être sacrément pervers, il n'en restait pas moins un homme avec une certaine hygiène de vie et Dazai doutait qu'il refuserait une demande aussi légitime aux hommes avec qui il espérait passer la nuit.
Yukio relâcha sa prise autour de sa cravate, un peu déçu de devoir attendre mais approuva d'un signe de tête.
- Bien sûr. Mais ne commencez pas sans moi, répondit-il avec un clin d'œil.
- Ça ne risque pas, rétorqua rapidement Chûya, les joues rouges.
- Tu la fermes et tu viens, fit Dazai.
Il tira sur le bras de son ex-coéquipier et l'entraîna dans l'immense salle d'eau qui jouxtait la chambre. Même s'il se doutait que les murs étaient suffisamment épais pour contenir leur voix, il enclencha l'eau de la douche pour masquer un maximum leurs paroles.
- Bordel de merde, dans quoi est-ce que tu nous as embarqués, espèce d'abruti de maquereau ? lança le roux.
- Moi ? Je n'ai rien fait d'autre que de te suivre !
- Je n'ai clairement pas envie d'être là, alors comment est-ce que ça pourrait être de ma faute ?
- Je n'en ai pas envie non plus, mais il faut croire qu'on est tous les deux trop stupides pour savoir où sont les limites d'un jeu comme celui dans lequel on s'est engagés.
Chûya soupira, forcé de constater qu'il avait raison. Ils avaient été tous les deux aussi idiots l'un que l'autre et à présent, ils allaient devoir en assumer les conséquences.
- Le tout, c'est de réussir à se mettre d'accord, reprit Dazai.
- Comment ? On a deux buts totalement différents. Et je ne compte pas rentrer bredouille à la Mafia.
Pour appuyer ses mots il porta sa main à l'arrière de sa ceinture dans laquelle reposait son revolver ... Pourtant, à l'endroit où devait se trouver son arme, ses doigts se refermèrent sur le vide. Il sentit son pouls s'emballer sous la panique et releva les yeux vers Dazai qui balançait nonchalamment l'objet du délit entre ses doigts de voleur.
- Je te l'ai pris au bar dès que j'en ai eu l'occasion, déclara joyeusement le maquereau.
- Enfoiré ! Rends-moi ça !
Il se mit sur la pointe des pieds pour récupérer son bien, mais se retrouva simplement plaqué contre le torse de Dazai qui ne manqua pas de profiter de cette proximité avec un plaisir certain et non dissimulé.
- Doucement, ma limace. Yukio, nous a commandé de ne pas commencer sans lui.
- Je vais t'arracher les yeux.
Dazai aurait volontiers rétorqué quelque chose si l'objet de leur discorde n'était pas venu frapper à la porte de la salle de bain, qu'ils avaient heureusement pris soin de fermer. Chûya oublia aussitôt sa colère, pour laisser place à la panique.
- Tout va bien là-dedans ?
Le détective fit signe à son ancien collègue de se taire et coupa l'eau de la douche, avant de répondre.
- Oui, on arrive.
Chûya attendit de voir l'ombre de Yukio s'éloigner depuis le dessous de la porte pour relancer à voix basse :
- Bon sang, qu'est-ce qu'on fait ?
- On improvise, répondit simplement Dazai.
Ce dernier rangea le revolver dans la ceinture de son propre pantalon et le camoufla en laissant retomber sa chemise ample par-dessus. Il revêtit son sourire implacable, avant d'ouvrir la porte et de rejoindre la chambre, en laissant Chûya exaspéré et désemparé derrière lui.
- Je commençais à croire que vous m'aviez oublié, lança Yukio en se servant un nouveau verre de rhum.
Dieu seul savait d'où il avait sorti sa bouteille, mais à cet instant, Chûya pria pour que l'alcool le soûle au point de l'en faire tomber raide mort sur la moquette de la chambre.
- Aucune chance, répliqua Dazai en se rapprochant de lui. Mais vous auriez-pu au moins nous servir un verre à nous aussi.
Malgré sa moue pratiquement irrésistible, Yukio ne se laissa pas démonter et glissa une main audacieuse sur la mâchoire du brun pour le stabiliser, tandis qu'il plongeait son regard dans le sien.
- Si vous êtes sages.
Merde. Dazai comptait sur un nouvel apéritif pour gagner du temps et trouver le moyen de se sortir de là avec les informations qu'il était venu chercher. Mais l'homme semblait être arrivé au bout de sa patience et envieux de passer aux choses plus sérieuses.
Dazai, comme Chûya, refoula une nausée en voyant le quarantenaire s'installer sur le large fauteuil en cuir de la pièce et déboutonner le haut de sa chemise. Tous deux pouvaient déjà se dégouter en imaginant ce qu'il allait bien pouvoir leur réclamer.
- Embrassez-vous.
Gné ? Les deux acolytes se regardèrent brièvement, surpris, avant de reporter leur attention sur Yukio qui faisait tournoyer sa boisson entre ses mains, dans l'attente qu'ils s'exécutent.
- Vous voulez dire que vous voulez ... commença le roux.
- C'était plutôt clair, non ?
- Si je peux me permettre, osa intervenir Dazai. Nous sommes là pour votre plaisir, pas pour celui de l'un et de l'autre.
- Mon plaisir, c'est de vous voir ensemble. Je pense que n'importe qui serait transcendé de voir deux créatures telles que vous se donner en spectacle.
Sur le moment, Chûya alla jusqu'à se demander si Yukio n'avait pas deviné leurs intentions et ne se jouait pas d'eux. Mais non. À en juger par son regard affamé, c'était tout ce qu'il y avait de plus sincère et il prenait clairement son pied à les imaginer s'embrasser devant lui. Quel perv... Le mafieux ne put aller au bout de sa pensée, il sentit la main de Dazai prendre son visage en coupe.
Son cœur s'emballa violemment et du regard il put communiquer avec celui dont il avait été le plus proche pendant des années.
« Qu'est-ce que tu fiches ? Tu ne vas quand même pas le faire ? » semblèrent implorer ses yeux.
« Laisse-toi faire. Ça va aller. » le rassura-t-il d'un simple hochement de tête.
Puis, avant que Chûya ne puisse y réfléchir plus longtemps, il se pencha sur ses lèvres et l'embrassa tendrement. Ce n'était sans doute ce que Yukio attendait. Il devait avoir envie de voir de la passion, de la rage entre ses deux hommes qui s'étaient « battus » pour lui toute la soirée. Mais à cet instant, tout ce dont Dazai avait envie, c'était d'apaiser les craintes de son ancien partenaire. Il sentit Chûya se détendre lentement sous sa bouche et cela ne fit que le conforter dans son envie de le rassurer. Il glissa doucement sa langue entre ses lèvres et lui offrit ce baiser dont ils avaient tant rêvé l'un, l'autre sans jamais oser se l'avouer.
C'était encore mieux que dans tous les rêves que Chûya n'avait su contrôler à propos de cet abruti de maquereau. Son parfum envoûtant s'infiltra par tous les pores de sa peau jusqu'à l'en rendre ivre et lui faire oublier tout le reste. Sa mission, Mori, Yukio ... Seuls Dazai et la sensation merveilleuse de sa bouche sur la sienne avaient de l'importance.
Il amena ses propres mains autour du cou de cette momie ambulante et lui rendit son baiser, en rejoignant sa langue dans un ballet sensuel et brûlant. Il était impossible de jouer la comédie à ce point, et Dazai devait en avoir parfaitement conscience mais sur le coup, Chûya se ficha pas mal de paraître désespéré ou d'avoir à remballer sa fierté.
Perdu dans ce moment unique et intense, il ne se rendit compte de la présence de Yukio dans son dos et de ses mains larges et baladeuses sur ses hanches, que lorsqu'il entendit le clic singulier d'un cran d'arrêt que l'on débloque, résonner dans son oreille.
Il détacha sa bouche de celle de Dazai et ouvrit les yeux pour découvrir la main libre du détective refermée autour du revolver qu'il lui avait volé quelques heures plus tôt, le canon visé par-dessus son épaule, sur le visage de Yukio, derrière Chûya.
- Éloigne-toi de ma limace, ou je te fais sauter la cervelle, commanda Dazai, un sourire sadique au coin des lèvres.
Le roux aurait voulu se tourner dans les bras de son ex-collègue pour pouvoir voir le visage du quarantenaire, mais Dazai le serra contre lui, comme par peur qu'il ne lui échappe.
- Allons, on peut discuter, euh ... bafouilla Yukio.
- Dazai ? Tu le saurais si tu avais pris le temps de demander mon nom, au lieu de baver sur mon partenaire.
Au silence qui résonna ensuite, Chûya sut que Yukio avait enfin compris.
- Dazai Osamu ... réalisa-t-il. Le gamin qui était à la botte de Mori, il y a huit ans.
- C'est une description assez peu valorisante, mais je te l'accorde, répondit-il en haussant les épaules.
- C'était un piège alors ? Vous me manipuliez depuis le début ?
- Pas exactement, mais tes actes de pervers, trop fier de lui, ont su nous mettre d'accord.
Et la seconde suivante, il lui tira une balle dans le genou et le fit tomber au sol dans un cri de douleur. Sans se soucier, des hurlements de Yukio, Dazai entraîna Chûya à l'extérieur de la chambre, en rangeant de nouveau l'arme dans son pantalon.
- Bordel, Dazai ! Où est-ce qu'on va ?
- Loin de ce malade qui s'est cru en droit de te toucher.
Une forte jalousie résonnait dans sa voix et fit gonfler le cœur palpitant de Chûya. Pris dans l'euphorie, il se ficha même du fait que le coup de feu ait dû retentir dans tout l'étage et que le personnel ne tarderait pas à débarquer. Ils retrouvèrent leurs habitudes criminelles de duo le plus célèbre de la Pègre, comme si elles ne les avaient jamais quittés. Ils parvinrent sans mal à quitter le bâtiment et disparaître dans les rues bondées de la ville encore active à cette heure tardive, comme deux amants en fuite.
Une fois suffisamment éloignés, Dazai l'attira dans une ruelle sombre et l'embrassa follement sous leurs rires communs.
- Alors comme ça, on a su se mettre d'accord ? déclara malicieusement Chûya entre deux baisers.
- Eh bien, Yukio n'est pas mort et je n'ai pas eu mes informations. Donc ... On peut dire qu'on est quitte, non ? Je n'aurais pas supporté qu'il te touche davantage.
- J'avais oublié à quel point tu pouvais être en escroc, dans ton genre.
- Mais il y a une chose sur laquelle je n'ai pas joué.
Et avant que Chûya ait pu demander plus d'informations à ce sujet, Dazai se pencha de nouveau sur sa bouche et la dévora avec délice. Ils allaient sûrement se faire massacrer par leurs patrons respectifs pour avoir laissé Yukio disparaître (et dieu savait qu'il y arriverait) mais ils n'auraient paspu s'en inquiéter moins, alors qu'ils découvraient enfin le plaisir d'être dans les bras, l'un de l'autre ...
