N°26
Segami Shimin No Mori. 02h15.
- Dazai ! Dazai !
Chûya avait beau y mettre toutes ses forces, sa voix ne parvenait qu'en faible écho au milieu de la pluie torrentielle et des quelques grondements du tonnerre. C'était à peine s'il s'entendait lui-même, alors il doutait que ce soit le cas de son abruti de partenaire.
- Merde, geint-il en frappant le sol humide de son poing.
Il s'efforça de retirer ses cheveux mouillés de devant ses yeux embués, eux-mêmes embués et observa les alentours, malgré l'obscurité. Des arbres, des plantes, un sentier en majorité recouvert par la boue portée par la tempête et devant lui, la falaise de laquelle il était tombé avec Dazai. Une chute de plusieurs mètres à moto, qui lui aurait été fatale s'il n'avait pas bénéficié de ce pouvoir si particulier qu'est la manipulation de gravité. Pourtant, son état n'en restait pas moins pitoyable.
L'effet de surprise donné par l'ennemi commun de la Mafia et de l'Agence, qu'ils poursuivaient alors, l'avait empêché de réagir aussi rapidement qu'il l'aurait voulu. Tout s'était passé tellement vite. Il pouvait encore ressentir le cœur battant de Dazai contre son dos, alors assis à l'arrière de sa moto, ses propres doigts resserrés autour des poignées, la fêlure du sol sous les roues, causée par le pouvoir de destruction de leur adversaire ...La course poursuite pour laquelle lui et Dazai avaient été appelé à reformer le Double Noir, le temps d'une nuit, s'était achevée sur un échec.
Le plus grand duo de la pègre, hein ? Pff. Pathétique.
Durant leur chute, Chûya avait senti la prise de Dazai autour de sa taille lui échapper et ils avaient achevé de tomber dans des coins séparés de la forêt de Kamigocho. Sous le violent impact, le mafieux s'était évanoui et il était bien incapable de savoir combien de temps il était resté inconscient, sachant qu'il faisait déjà nuit au moment de l'accident.
Il rampa jusqu'à l'arbre le plus proche et s'appuya sur son tronc pour parvenir à se remettre debout, en faisant fi de l'écorce tranchante qui s'insinuait dans sa paume. Ce n'était pas douloureux comparé aux multiples côtes qu'il avait dû se casser dans l'accident et qui lui faisait souffrir le martyr à chaque inspiration. Mais Chûya restait bien plus submergé par son inquiétude pour Dazai que par ces maux physiques.
- Où est-ce que tu es passé, foutu maquereau ?
Si seulement il n'avait pas perdu son téléphone pendant leur tombée, il aurait pu appeler Mori et faire venir des secours. Mais c'est sans possibilité de contacter l'extérieur et avec plusieurs os brisés que Chûya allait devoir se débrouiller pour retrouver son coéquipier.
Car il n'était pas question de partir sans lui.
D'après la faible conception qu'il gardait du temps au milieu de cette situation critique, Chûya parvint à retrouver Dazai après près d'une heure de recherche. Cela aurait sûrement pu se réduire à vingt minutes si seulement il n'avait pas été aussi amoché. Ses jambes tremblaient sous la fatigue et le froid nocturne n'aidait en rien. Pour le moment, il ne ressentait aucun vertige, ni nausée, ce qui était plutôt bon signe concernant l'état de ses organes. Comme aucune aide ne leur avait été envoyée, Chûya comprit que son portable avait dû finir complètement brisé. Autrement, la Mafia aurait pu le tracer grâce à la puce GPS intégrée.
Le corps immobile de Dazai reposait contre un tronc et le roux eut toute la peine du monde à le distinguer à travers la pluie battante qui ne faiblissait pas. Victorieux de ses recherches, il fut frappé par un regain d'énergie et s'élança aussi vite que possible vers son partenaire, en prenant soin de maintenir au moins certaines de ses côtes pour ne pas empirer son état.
Une fois à hauteur de Dazai, il s'autorisa à s'agenouiller devant lui, et soupira tout son soulagement, sans chercher à le masquer.
- Bon sang, j'ai bien cru que je ne te retrouverai jamais.
Un rire nerveux s'échappa de sa gorge, auquel Dazai ne répondit pas. Ses yeux étaient fermés, son visage inerte et malgré leur proximité, il était difficile de savoir si sa poitrine se gonflait ou non d'oxygène.
L'apaisement de Chûya fut de courte durée, et il céda de nouveau à l'angoisse. Impossible. Dazai n'était pas du genre à mourir aussi facilement. Et si l'on en croyait ses nombreuses tentatives de suicide ratées, il n'y parvenait même pas en essayant.
Chûya relâcha la pression apaisante autour de son torse pour venir glisser son index et son majeur contre le cou du brun. Il se fraya un chemin sous le tissu rugueux de ses bandages pour avoir un maximum de chances de ressentir quelque chose. Au bout de deux secondes affreusement longues, Chûya perçut une légère pulsation et réalisa avec bonheur que Dazai était bel et bien toujours vivant.
« Increvable. C'est bien ce que je disais. » pensa-t-il sans parvenir à retenir un sourire.
Mais Dazai n'en restait pas moins sérieusement assommé. Et qui avait de meilleures techniques pour le sortir du coma, que son indissociable coéquipier ? Chûya n'hésita qu'un dixième de seconde avant de concentrer le peu de forces qu'il avait eu le temps de recouvrir dans son poing, qu'il envoya violemment cogner contre le visage endormi de Dazai.
Ce n'était, certes, pas aussi puissant que cela l'aurait été en temps normal, mais à en juger par la façon dont le détective gémit faiblement, c'était tout de même suffisant. Chûya fut d'autant plus soulagé de le voir réagir et prit la tête de Dazai entre ses mains pour la lui maintenir contre le tronc d'arbre. Il ne voulait pas risquer de geste fatidique si le brun avait le malheur de s'être fragilisé les cervicales.
Dazai grimaça sous la douleur.
- Ça va aller, ne bouge pas, le rassura Chûya.
Ses paroles douces et apaisantes contrastaient fortement avec la puissance du coup de poing qu'il lui avait asséné quelques secondes plus tôt, mais dans une telle situation, il se fichait bien d'agir de façon contradictoire.
À présent que Dazai était réveillé, le mafieux s'assura de le caler confortablement contre l'écorce sans qu'il n'en souffre. Son partenaire avait l'air en bien pire état que lui. Même dans l'obscurité, il parvenait à distinguer la pâleur anormale de son visage et l'épais filet de sang séché le long de sa tempe.
- Où est ton téléphone ?
Il fallut quelques secondes à Dazai pour parvenir à réaliser pleinement la présence de Chûya et à remettre de l'ordre dans ses idées. Il se rappela leur accident, la sensation de vide, puis le trou noir. Mais son partenaire allait bien, en tout cas, bien mieux que lui, et c'était une excellente nouvelle qui le fit esquisser un imperceptible sourire de soulagement. Quant à son portable ...
- Dans la poche ... de ma veste, parvint-il à répondre, le souffle court.
Il avait l'impression qu'un poids lourd lui écrasait la poitrine. Même s'il n'avait pas perdu connaissance, les dégâts causés par l'impact l'auraient empêché de tendre le bras pour atteindre sa poche.
Chûya s'empressa de fouiller dans ledit vêtement et sortit rapidement l'objet. Il s'acharna sur tous les boutons en priant à voix haute pour qu'il s'allume malgré le verre brisé de toute part et le fait qu'il ait pris l'eau. En vain. L'écran restait désespérément vide.
- Fais chier ! s'exclama-t-il en balançant le téléphone à quelques mètres sous le coup de la colère.
Il n'en tirerait rien. Alors qu'il cherchait désespérément Dazai dans ce labyrinthe végétal, il avait fondé tous ses espoirs de survie sur le portable de son coéquipier. Le tout, bien vite balayé. Il avait sans doute été trop optimiste. C'est ce qu'il se dit en relevant la tête, apercevant à peine le haut de la falaise dont ils étaient tombés. Il devrait déjà s'estimer heureux qu'ils soient en vie tous les deux. Mais ils ne le resteraient pas longtemps s'ils ne trouvaient pas d'aide rapidement. La fatigue, le froid, la nature sauvage et leur sale état n'allait certainement pas manquer d'achever ce que leur chute avait commencé.
Dazai souffrait de voir Chûya dans cet état. Agenouillé dans cet environnement aux allures apocalyptique, aussi démuni et impuissant. Il savait combien le petit roux détestait n'avoir aucun pouvoir sur la situation, et c'était précisément le cas en ce moment. Il aurait rêvé pouvoir le rassurer et lui dire que tout se passerait bien pour eux. Mais ça n'aurait été qu'une moitié de vérité.
Il vit les poings de Chûya cesser de trembler contre ses cuisses et le mafieux expira profondément pour se décharger de toute sa frustration et de sa peur. Ce dernier glissa une main sur son visage et dégagea ses mèches rousses revenues devant ses yeux.
- OK, déclara-t-il. Bon, je ... je vais marcher jusqu'à retomber sur le sentier et le traverser. Je finirai bien par trouver quelqu'un qui nous aidera.
Il fit fi de la douleur toujours persistente dans ses côtes et releva un genou, prêt à se remettre debout quand, dans un effort surhumain, Dazai lui agrippa le bras pour l'arrêter dans son élan. Sa prise autour de sa peau était si faible et son regard si implorant que Chûya en eut le cœur déchiré.
- Non, commanda Dazai. C'est trop dangereux. Tu ne peux pas avancer à l'aveugle dans cette forêt, encore moins par ce temps et dans cet état.
Sa voix était basse, tiraillée par une douleur que Chûya ne pouvait qu'imaginer. Les doigts du brun tremblèrent autour de son bras et il s'agenouilla de nouveau près de lui, pour pouvoir le regarder dans les yeux. Il espérait que le noir singulier de la nuit suffirait à masquer sa propre peur. Il ne voulait pas que Dazai s'inquiète davantage que ce n'était déjà le cas.
Il cala une mèche brune derrière l'oreille de son partenaire et plongea son regard dans celui, épuisé du maquereau.
- On ne peut pas rester là sans rien faire, lui expliqua-t-il. Mes pouvoirs m'ont permis d'éviter les blessures graves, je suis le plus à même de nous deux à trouver de l'aide.
- Si tu pars, j'ai la sensation que je ne te reverrai jamais.
- Il ne m'arrivera rien, lui assura Chûya à tort. Je te promets de ne pas forcer si je me sens faiblir.
- Non, tu ne comprends pas, rétorqua son coéquipier. J'ai la sensation que je ne te reverrai jamais de mon vivant.
Et pour accompagner ses paroles, Dazai fit de son mieux pour repousser sa veste sur le côté et dévoiler son abdomen transpercé d'une branche courte mais terriblement épaisse. Bien trop pour espérer qu'aucun organe n'ait été touché. Du sang maculait son gilet et il ne faisait aucun doute que l'hémorragie lui serait fatal s'ils essayaient de retirer le morceau de bois.
Chûya fut prise d'une forte nausée. Pas à la vue du rouge, ni en imaginant la sensation affreusement douloureuse que devait ressentir son partenaire, mais en comprenant que la situation était encore bien plus critique qu'il n'aurait pu l'envisager.
S'ils n'étaient pas secourus d'ici une heure, peut-être moins, Dazai allait mourir.
Mû par un instinct protecteur que Chûya ignorait posséder, le petit roux arracha à la hâte une partie de sa propre chemise, en ignorant la brûlure lancinante du tissu étiré contre ses doigts. Sans se soucier du regard interrogateur de Dazai sur lui, il pressa le morceau de vêtement contre la plaie pour empêcher le sang de s'écouler d'autant plus. C'était une tentative de sauvetage vaine et sans le moindre effet, mais à l'heure actuelle, c'était une vérité qu'il n'était pas prêt à accepter, si tant est qu'elle lui ait même traversé l'esprit.
Dazai ne put s'empêcher de sourire.
- Arrête, lui intima-t-il. Ça ne sert à rien.
- Si tu crois que je vais te laisser crever ici, tu te plantes ! rétorqua Chûya.
Sa voix résonnait d'un mélange de frustration, de rage et de panique, accentuée par ses gestes maladroits et désordonnés. Il n'était pas celui qui allait mourir mais il avait peur. Terriblement peur.
Dazai reprit ses mains dans les siennes pour l'interrompre et s'attacha à les tenir fermement, malgré Chûya qui ne cessait de se débattre.
- Je ne veux pas passer les dernières minutes qu'il me reste, à te regarder t'acharner sur quelque chose d'inespérée, ajouta-t-il plus fermement.
- Lâche-moi ! Il faut que je te fasse un garrot et ensuite, nous ...
- Il n'y a plus de « nous », Chûya ! Je vais mourir ici et sois sûr que cela me va très bien, si seulement tu l'acceptes aussi et que tu cesses de t'agiter.
Le roux continua de remuer encore quelques secondes, espérant se détacher de l'emprise de son partenaire, en vain. Il avait bien plus de forces que le brun, pourtant, il finit par abandonner cette lutte ridicule et s'effondra, complètement épuisé moralement et physiquement. De longues larmes vinrent se mêler aux gouttes de pluie qui dévalaient ses joues et il remercia silencieusement la météo pour au moins l'aider à garder son honneur.
Peine perdue. Pluie ou pas, Dazai savait qu'il pleurait, mais il connaissait toute la fierté de son partenaire et, s'il aurait pris plaisir à le taquiner sur ce point en temps normal, à cet instant, il ne dit rien.
Un silence apaisant de plusieurs minutes s'étendit entre eux. Toujours aucun signe d'aide extérieure. Ils étaient définitivement seuls au milieu de ses bois, où personne ne viendrait les chercher.
La noirceur de la nuit, le grondement lointain du tonnerre, l'odeur nauséabonde de la boue, la fraîcheur singulière des nuits de mars, tout était là pour rendre ce moment encore plus dramatique et désagréable. Pourtant, Dazai ne s'était jamais senti aussi bien.
Il ne sentait presque plus le pincement du bois enfoncé dans son abdomen, douleur effacée par la main gauche de Chûya sur la plaie, tandis que l'autre lui caressait le visage.
Après plusieurs minutes de discussion inutile et de protestations vaines, le mafieux s'était résolu à se calmer, sans pour autant accepter le destin tragique qui semblait attendre son partenaire. En attendant de trouver une solution, et alors que son cerveau tournait à plein régime, il avait déplacé Dazai pour installer sa tête sur ses genoux et lui rendre le temps qui passe aussi agréable que possible.
Tant qu'il parvenait à garder les yeux ouverts, Dazai appréciait malgré lui de le voir la mine de Chûya froncée sous la réflexion, bien qu'il sache que rien ne servait de réfléchir. Il aurait pourtant préféré le voir sourire, alors il osa essayer de détendre ses sourcils froncés et sa mâchoire crispée.
- Ça ne te rappelle rien ? demanda-t-il.
Chûya sursauta presque de cette intervention, brusquement sorti de ses pensées.
- De quoi tu parles ?
- De cette position, répondit Dazai. Tu avais presque la même sur mes genoux lors de l'attaque à la tour de Shibusawa. Alors que je te protégeais du brouillard.
- Tu veux plutôt dire alors que je venais de te sortir du coma, toi qui avais décidé de jouer les princesses endormies.
Dazai laissa échapper un rire qui ne manqua pas de réveiller la douleur dans son abdomen. Peu importe. Rien n'aurait pu venir gâcher ce moment qui n'appartenait qu'à eux. Pas même la menace imminente de la faucheuse.
Un sourire nostalgique persista sur ses lèvres et ses yeux se mirent à briller.
- Au final, malgré tout ce qu'on aura voulu faire croire à notre entourage, on se sera protégé mutuellement jusqu'à la fin, énonça Dazai.
- Tu parles, lâcha son collègue, amer. Je n'ai même pas été foutu de te sauver.
- Mais moi si.
Chûya sentit son sang ne faire qu'un tour à ces mots lourds de sens et porteurs d'une révélation bien trop difficile à encaisser pour le jeune mafieux. Pourtant, il fallait qu'il en ait le cœur net.
- Qu'est-ce que tu racontes ? De quoi est-ce que tu parles ?
À son image de détective farfelu aux actions souvent incompréhensible, Dazai garda son sourire triste sur le visage et fixa les feuillages au-dessus de lui, qui le protégeaient de la pluie, comme ils le pouvaient.
- Tu préfères nier l'évidence ou tu n'as véritablement pas compris ?
- Compris quoi ?
- Que le fait que je t'ai lâché durant notre chute, n'avait rien d'un accident.
Le roux revit alors ces deux horribles secondes où, au milieu de l'enfer du vide, il avait senti les bras de Dazai autour de sa taille, se détacher de lui, les séparant l'un de l'autre à un moment où ils avaient plus que besoin d'être ensemble.
Il avait mis cela sur le compte du choc et du cuir de dont manteau mouillé par la pluie. Mais à cet instant, Dazai revoyait la majorité de ce que son petit coéquipier avait cru savoir de cette soirée.
- Tu m'as volontairement lâché ... dit-t-il comme pour en prendre véritablement conscience.
- Je n'avais pas le choix.
- TU TE FICHES DE QUI EXACTEMENT ? explosa Chûya. TU T'ES DÉLIBÉRÉMENT LAISSÉ TOMBER QUAND NOUS AVIONS UNE CHANCE DE NOUS EN SORTIR !
- Chûya ...
- JE SAIS QUE J'AI RÉAGI UN PEU TARD, MAIS TU AURAIS PU ME FAIRE CONFIANCE ! TU AURAIS DÛ ME FAIRE CONFIANCE ! C'EST COMME ÇA QU'ON A TOUJOURS FONCTIONNÉ TOUS LES DEUX ! J'AURAIS REPRIS MES ESPRITS ET J'AURAIS UTILISÉ MON POUVOIR ! J'AURAIS EFFACÉ L'EFFET DE L'A GRAVITÉ SUR NOUS ! J'AURAIS ...
Et alors il comprit. Il s'interrompit brusquement, le cœur meurtri et de nouvelles larmes aux bords des yeux. Comment n'avait-il pu pas y penser ... ?
Utiliser son pouvoir ...
Effacer ...
C'était là tout ce qui faisait le don de Dazai. S'il l'avait lâché, c'était parce que, sans ça, « La déchéance d'un homme » aurait annihilé les capacités surnaturelles de Chûya. Même à travers ses vêtements, le simple contact du détective contre lui l'aurait empêché d'user de son don et ils auraient achevé leur chute comme n'importe quels humains lambdas, sans aucune chance de survie.
Dazai l'avait lâché pour lui offrir un maximum de chance de s'en sortir, au détriment de sa propre vie. Ce n'était pas une protection.
C'était un sacrifice.
Rapidement Dazai sentit les mains de Chûya autour de lui se remettre à trembler douloureusement et les perles salées qui dévalaient ses joues, s'écoulèrent sur son propre visage. Le voir pleurer le déchirait littéralement de l'intérieur, bien plus que ne le faisait au sens propre, le morceau de branche inséré dans son torse. Encore plus en sachant que c'était à cause de lui que le mafieux était malheureux. Mais c'était aussi grâce à lui qu'il était en vie et qu'il avait encore le luxe exutoire de pleurer.
Rien que pour ça, il se sentit plus léger.
Il mit ses dernières maigres forces physiques dans ses bras pour pouvoir porter sa main au visage humide et tiré par la douleur de son petit porte-chapeau. Ce geste était aussi bien là pour essuyer ses larmes que pour le rassurer. En vain.
- Pourquoi ? Pourquoi est-ce que tu te serais sacrifié pour moi ? osa demander Chûya à travers ses dents serrées.
- Parce que je ne suis qu'un abruti de maquereau suicidaire ? répliqua Dazai.
- Tu n'avais pas le droit de prendre cette décision pour moi !
- Ça n'avait rien d'un choix. J'ai su que je mourrais pour toi à l'instant même où nous avons vaincu Rimbaud ensemble. C'est un fait inévitable que j'ai accepté et dont je suis même fier aujourd'hui. Malgré tout ce que les autres peuvent penser de notre relation chaotique.
Il sentit Chûya presser davantage sa joue contre la paume de Dazai, détruit de constater que son coéquipier avait vécu les huit dernières années de sa vie en étant convaincu d'une telle fatalité.
- Crois-en le suicidaire que j'ai toujours été, je n'aurais pas pu rêver meilleure mort que celle qui aura permis de te sauver.
Non, Chûya ne pouvait pas l'entendre et encore moins s'y résoudre. Il avait encore bien trop besoin de lui : de son sourire charmeur insupportable, de ses tactiques infaillibles, de ses blagues salaces, de ses imitations foireuses et plus encore ... Il n'était pas prêt à le perdre. Pas alors qu'il prenait enfin conscience de toute la place qu'il avait dans sa vie et dans son cœur.
Mais horriblement ironique, c'est précisément à cet instant où Chûya réalisa tout ce qu'il ressentait pour Dazai, que la vie décida d'abandonner le détective, ne laissant derrière elle qu'un visage creusé, au regard vide.
Le mafieux sentit la main de son partenaire se détacher de sa joue pour retomber le long de son corps inerte.
- Non ... Non, non, non, Dazai, ne déconne pas, réveille-toi !
Mais seul le silence lui répondit, ce qui accentua davantage son malheur.
Le Double Noir venait de perdre l'un de ses membres, une réalité inacceptable pour Chûya qui continua d'appeler son ami d'une voix éraillée et douloureuse, et dont le désespoir n'atteindrait jamais personne au milieu de cette forêt.
- Dazai, reviens ! Dazai ! Dazai !
Infirmerie des Détectives Armés. 09h11.
- Dazai !
Chûya se réveilla en sursaut, le corps en sueur et le cœur prêt à exploser dans sa poitrine. Le visage sans vie de son coéquipier l'obsédait, au point où il eut du mal à prendre conscience de ce qui l'entourait, de l'endroit où il se trouvait.
Des draps blanc immaculé, un parfum aseptisé, des néons à la lumière beaucoup trop vive. Il était dans une infirmerie. Elle ne ressemblait pas à celle de la Mafia et pour s'y être retrouvé déjà une ou deux fois, il réalisa qu'il s'agissait de celle de l'Agence.
Alors ils avaient fini par le retrouver. Il ne se souvenait de rien après que Dazai ait complètement perdu connaissance dans ses bras. Chûya avait dû s'évanouir sous le choc ou la fatigue, ou peut-être la douleur toujours bien présente dans ses côtes bien qu'elle ne soit rien face à l'idée d'avoir perdu Dazai.
Il arracha les fils de ses perfusions sans se soucier du liquide qui s'écoulait désormais sur le sol et se leva, en ignorant le simple pantalon qu'il portait et le bandage qui recouvrait une partie de son torse. Il fallait qu'il sorte d'ici, qu'il sache où ils avaient emmené Dazai. Il avait besoin de le voir, de l'aider. Il n'était peut-être pas trop tard.
Ce sont les paroles désespérées qu'il se répéta en boucle en traversant les couloirs d'un pas tremblant jusqu'aux bureaux de l'Agence. Il en ouvrit la porte, déjà épuisé par ce peu d'effort, près à réclamer des réponses à ses questions.
Des interrogations qui moururent étouffées au fond de sa gorge lorsqu'il aperçut la silhouette de Dazai, nonchalamment assis sur son bureau, les jambes croisées et le sourire aux lèvres. Qu'est-ce que c'était que ce bordel ?
Le détective entendit la porte s'ouvrir à la volée et tourna vivement la tête, son rictus d'autant plus large en découvrant la présence de son partenaire dans l'encadrement.
- Aah ma limace ! Content de te voir éveillé !
Vivant ... Dazai était vivant, en chair et en os devant lui, pourtant Chûya restait méfiant. Qui sait si les médicaments qu'on avait dus lui administrés ne lui causaient pas des hallucinations douteuses ? Même s'il avait terriblement envie d'y croire, il fallait qu'il en ait le cœur net.
Ses jambes le portèrent instinctivement jusqu'à son partenaire dont il empoigna le col, avant de plaquer ses lèvres sur les siennes, dans un acte pur et désespérément. Il fallait qu'il s'assure de sa présence, de sa réalité et son subconscient avait jugé cette technique comme étant la plus fiable. Intérieurement, c'était sûrement quelque chose dont il avait envie depuis des années déjà et que la crainte d'être séparé par la mort, avait renforcé.
Et passées les trois secondes de surprise, Dazai glissa ses bras autour du corps de son petit coéquipier et répondit à son baiser. Le cœur meurtri de Chûya se baigna d'une chaleur douce et réparatrice. Il était là, bien vivant et mieux encore, il le serrait dans ses bras avec une force qui avait tout pour le rassurer.
Peu importait ce qu'il s'était passé quelques heures plus tôt, le regard intrigué des détectives sur eux, le fait que les jambes tremblantes de Chûya menaçaient de le lâcher, ils étaient dans une bulle où rien ne pouvait les atteindre.
Pour reprendre son souffle, le mafieux se détacha à contre cœur, sans s'éloigner pour autant de son double qui souriait fièrement, front contre front.
- Eh bien ma limace, tu devrais tomber dans les pommes plus souvent, le taquina-t-il en resserrant sa prise autour de sa taille.
- Fiche-toi de moi. J'ai eu la peur de ma vie, j'ai bien cru que je t'avais perdu pour toujours.
- Comment ça ?
- Je t'appelai encore et encore mais tu ne me répondais plus, expliqua Chûya d'une voix tremblante. Comment est-ce que tu peux t'afficher aussi pimpant alors que tu étais en bien pire état que moi ?
- Mais de quoi est-ce que tu parles ?
Chûya se figea sous le regard étonnamment perplexe de Dazai. Il était sérieux ? Il ne se souvenait de rien ? Ou alors peut-être que ...
- Tu ... La falaise, la chute à moto, la branche dans ton abdomen ... Tu ne te rappelles pas ... ?
En guise de réponse, son ancien collègue porta le dos de sa main à son front.
- Yosano, je crois que tu n'as pas complètement résorbé le traumatisme de mon petit porte-chapeau. Il délire encore.
- Je vais très bien, décréta Chûya en balayant la main de Dazai.
L'énervement du mafieux eut de quoi faire rire le détective qui le serra un peu plus dans ses bras.
- Ma limace, je ne sais pas ce que tu crois avoir vu ou vécu mais Kunikida et moi, nous t'avons retrouvé inconscient aux abords de la forêt de Segami Shimin No Mori, hier soir. Le parrain m'avait appelé alors que je revenais d'une affaire en centre-ville pour me prévenir que tu étais partie en mission trois heures plus tôt et que tu n'avais pas donné de nouvelles. Il savait parfaitement qu'en me donnant les grandes lignes de ce qu'il t'avait commandé, je serai le plus à même de te retrouver.
Il marqua une pause et sourit à l'attention de son petit partenaire.
- Étant donné que je te connais par cœur.
Chûya se rappela alors des évènements de la veille sous un autre angle. Il s'était bel et bien lancé à la poursuite de Mesei Goto, un détenteur de pouvoirs à la tête d'un trafic d'armes et qui était sur la liste noire de la Mafia depuis près de 10 ans. Cet homme était déjà l'une des cibles du Double Noir alors que lui et Dazai le formaient encore. À l'époque, ils s'étaient même jurés de le retrouver ensemble. L'inconscient de Chûya avait dû se confondre dans cette promesse au point de réarranger la vérité, après qu'il soit tombé de la falaise. Seul.
Il aurait voulu que Dazai soit avec lui, et alors qu'il était dans le coma, c'est ce qui l'avait poussé à rêver avoir vécu tout cela avec son ancien coéquipier.
- Je te manque donc à ce point ? ajouta Dazai.
Chûya se sentit rougir, humilié par sa propre conscience qui se jouait de son amour secret pour ce maquereau suicidaire et par ses instincts incontrôlables qui l'avaient poussé à l'embrasser devant tous ces collègues.
Du coin de l'œil, il put voir les visages gênés d'Atsushi et de Tanizaki, ceux neutres de Yosano et de Ranpo, celui jugeur de Kunikida et celui émerveillé de Kenji. Et merde ...
- Alors ce n'était qu'un cauchemar ... ? voulut-il s'assurer.
- Je crois bien, répondit Dazai.
- Oh bon sang ...
Il se détacha vivement des bras du détective, le cœur battant à tout rompre et le visage incroyablement rouge de honte.
- Désolé, je ... Pardonne-moi d'avoir abusé de ton pouvoir, Yosano, et de votre temps, Kunikida. Je vous assure que vous n'aurez plus à vous retrouver dans une telle situation à cause de moi.
- Ce n'est rien, lui répondit la jeune médecin.
- C'est notre devoir de venir en aide à la population, ajouta simplement Kunikida.
Chûya osa ensuite se tourner vers Dazai, qui le fixait l'air aussi fier par son baiser que confus par son soudain éloignement.
- Quant à toi, je t'en conjure, oublie ce qu'il vient de se passer, le pria-t-il.
Et sans attendre la réponse de son ancien coéquipier, le mafieux repartit dans le couloir à vive allure, dans l'objectif de reprendre ses affaires et de rentrer à la Mafia le plus vite possible.
Dazai l'observa jouer les fugitifs, un large sourire sur le visage.
- Tu peux toujours rêver, ma limace.
