Le courage du capitaine (Linebeck)

Dans le bar du port de Melka se déroulait un spectacle familier. Linebeck, une chopine à la main, vantait ses exploits merveilleux à une assemblée un peu trop ivre pour contester la véracité de ses dires. Il avait, contait-il, vogué au-delà des cartes, bravé des tempêtes titanesques, exploré des temples antiques, amassé des trésors innombrables, vaincu ici un serpent de mer, repoussé là une armada de pirates assoiffés de sang. Et dans l'ambiance sombre et collante, mais pourtant chaleureuse, d'une salle entière cherchant l'aventure au fond de leur verre, Linebeck croyait à ses propres histoires.

Au plus charitable, on pouvait dire qu'il était un marin accompli et un aventurier raté. Linebeck avait certes arpenté les mers depuis sa prime jeunesse, mais tout bravache qu'il était au port, le moindre danger réveillait sa profonde couardise. Dur d'être un héros intrépide quand on laissait ses passagers au bon vouloir de pirates pour se cacher dans la cale, quand on virait de bord dès qu'un bruit inquiétant perçait le brouillard, quand la moindre difficulté était un obstacle trop insurmontable.

Il retournait pourtant inlassablement à la mer. Pour survivre et pour vivre, à bord d'un navire nommé d'après lui, il s'essayait inexorablement à l'aventure et échouait lamentablement à chaque fois.

Comme beaucoup, Linebeck avait des rêves plus larges que son courage et des désirs plus grands que sa détermination.

En quittant le bar, Linebeck se sentit l'âme d'un héros. Ses oreilles résonnaient encore des louanges qu'il avait lui-même chantées et il se décida capable d'un exploit de légende. Il commencerait par le vieux temple qui surplombait l'île Melka. Jadis érigé en l'honneur du Roi des Mers, c'était désormais un lieu abandonné, grouillant de spectres, d'où les quelques inconscients qui s'y risquaient revenaient rarement. Il y trouverait sans doute un artefact magique ou, mieux, un trésor. Quelque chose qui ferait de lui un homme riche, reconnu, révéré, victorieux, fier.

Linebeck, galvanisé par ses rêves de gloire, se rendit au temple. Son fronton gris et gravé de symboles mystiques dégageait une aura inquiétante, qui refroidit d'autant son ardeur. L'entrée, tapissée de cadavres, faillit le faire s'en retourner la queue entre les jambes. Tremblant, avançant avec de lents pas prudents, il pénétra dans l'antre du temple.

Pour se retrouver piégé au premier croisement.

Et voilà qu'arrive, accompagné par une luciole irritante, un enfant en vert, avec une épée à la main et – oh, les déesses font bien les choses – du courage et de la détermination à revendre.

Sauvé puis entraîné par l'enfant, Linebeck largua les amarres pour une vraie aventure. Des mers inconnues et hostiles, des îles vierges, des espèces variées, des dangers derrière chaque vague. Il se cacha derrière l'enfant, derrière son épée qui ne vacillait pas, derrière sa témérité. L'enfant chargeait et explorait pendant que Linebeck attendait à son bateau que les richesses lui tombassent dessus. L'enfant bataillait le mal pendant que Linebeck se terrait dans un recoin hors de vue. Et toujours la luciole le narguait.

Mais l'enfant avançait, alors Linebeck le suivait.

Jusqu'aux entrailles du navire fantôme, jusqu'à un affrontement avec Bellum. Et face à cet être maléfique qui avait fait plier le Roi des Mers lui-même, alors que tout le courage et la détermination de l'enfant ne pouvaient le défaire de l'étreinte de son tentacule, Linebeck découvrit sa propre bravoure.

C'était une chose fragile et tremblante. Un instinct hésitant que celui de saisir l'épée tombée au sol et la brandir face à un démon. Mais si l'enfant ne le pouvait, n'était-ce pas à lui de le faire ? Son bateau détruit, son héros immobilisé, il lui fallait se dresser face à l'ennemi, même pour ne porter qu'un coup. Même si c'était dangereux. Surtout si c'était dangereux. Link avait besoin de son aide pour vaincre Bellum.

Ce courage trouvé ne le déserta pas quand tout fût fait et dit. Plutôt que les trésors qu'il avait initialement désirés, c'était cela, le fruit de sa participation à l'épopée contre Bellum. Une nouvelle flamme pour guider son bateau ressuscité sur les eaux d'un monde nouveau. Une flamme offerte de bon cœur par un enfant vêtu de vert.