N°28
PREMIÈRE PARTIE
Quatre ans plus tôt.
Locaux de la Mafia Portuaire. 21h04.
- Je te sens tendue, ma limace, fit Dazai en observant son partenaire du coin de l'œil.
- Tu crois ? Pourquoi ? J'aurais des raisons de l'être ?
Il s'agissait de questions rhétoriques. Chûya bouillonnait littéralement depuis leur retour de mission et cela s'était ressenti jusque dans la façon dont il avait enserré les poignets de sa moto le long de la route. Même arrivés aux quartiers de la Mafia, le petit roux ne décolérait pas, de quoi amuser son abruti de coéquipier, qui en profita grandement pour le taquiner.
- Allez, calme-toi, l'intima ce dernier. On a réussi et on est en vie, comme d'habitude.
- J'ai failli me faire massacrer par des complotistes russes très énervés, tout ça parce que Monsieur le Maquereau a préféré attendre que la bombe explose et menace de tous nous faire tuer, avant d'intervenir !
- C'était mon heure de gloire ! répliqua Dazai. Et j'ai toujours rêvé de faire ce genre d'entrée, avec les flammes singulières des explosions en arrière-plan. C'est kistch mais terriblement efficace.
- Pauvre taré. Personne ne t'a remarqué.
- Toi, tu m'as regardé ma limace. C'est tout ce qui compte.
Du haut de ses 18 ans et de ses 3 années passées aux côtés de Dazai, Chûya se sentit encore rougir face à ce genre de répliques toutes faites et complètement bateau. Il masqua sa gêne derrière un râle de mécontentement et reprit, plus énervé :
- Je me contre-fous que tu aies l'air classe durant nos missions ! Ne manque plus jamais de me faire tuer pour tes élans théâtraux ! C'est clair ?
- Dommage. J'avais prévu de te secourir telle une demoiselle en détresse pour notre prochaine mission.
- Essaye juste et je t'arrache le bras.
- Mais comment pourrais-je te serrer contre moi après ?
Pour appuyer ses paroles, Dazai glissa son bras gauche autour des épaules de Chûya et attira son dos contre son torse, forme de taquinerie que le roux prétendait toujours détester. Ce qui était bien loin de la vérité. Dazai n'aurait eu qu'à descendre légèrement sa main pour parvenir à hauteur du cœur de son partenaire et constater tout l'emballement avec lequel il battait. À ce stade de leur relation, c'était l'une des réactions que Chûya ne parvenait plus à contrôler, au même titre que son rougissement.
À bien y réfléchir cela faisait déjà près de 2 ans qu'il ressentait des choses pour Dazai, et seulement quelques mois qu'il avait réalisé qu'il s'agissait d'amour. Amnésique de ces 7 premières années de vie, Chûya ne se rappelait pas avoir connu d'affection, quelle que soit sa forme : familiale, amicale ou romantique. Mais il n'était pas naïf, ni ignorant au point de ne pas comprendre qu'il avait fini par tomber amoureux du maquereau suicidaire et insupportable qui lui servait de coéquipier.
Chaque jour, il l'agaçait un peu plus, et étonnamment, il ne l'en aimait pas moins. Au contraire. Et c'était bien là le genre de théorème qu'il ne comprendrait jamais. Dazai l'exaspérait au moins autant qu'il le faisait rêver. Mais plutôt mourir que de reconnaître ses sentiments. Il ne supporterait jamais de voir le dégoût ou la moquerie dans les yeux de Dazai, selon la façon dont il choisirait de réagir à sa déclaration, alors il préférait garder le secret, et se contentait de ces moments animés qui leur étaient propres et de petits plaisirs simples comme ...
- Ça te dirait un sandwich au crabe près du port ? osa-t-il proposer. Je crois que parmi tes tentatives de suicide, la noyade dans la baie n'a pas encore été expérimentée.
- Tu me connais bien ma limace. Mais j'ai déjà quelque chose de prévu.
À la déception de son refus, s'ajouta le froid délaissé par le bras de Dazai autour des épaules de ses épaules, tandis que le brun s'éloignait joyeusement de lui pour se diriger vers le centre-ville.
- Je vais boire un verre au Lupin avec Oda. Ça ne t'embête pas ?
Comme si Chûya pouvait répondre par la positive.
- Non. Je dois passer voir Tachihara de toute façon. Savoir comment se passe son intégration aux Lézards Noirs.
Dazai hocha la tête.
- Si Mori me cherche, dis-lui que je suis certainement ivre mort quelque part, commanda-t-il.
Il acheva sa demande d'un clin d'œil charmeur et délaissa Chûya devant les locaux de la Mafia. Seul. Et c'était bien là l'une des raisons pour laquelle il ne pourrait jamais avouer ses sentiments à son partenaire. Parce que, dans le cœur de Dazai, il était déjà devancé par quelqu'un, et de loin.
Oda Sakunosuke.
Bureau de Mori Ôgai. 21h33.
- Où est Dazai ? demanda le parrain en croisant ses doigts sur son bureau.
- Sûrement ivre mort quelque part.
Bon sang. Qu'est-ce qu'il avait encore à le défendre ? Il aurait dû le balancer sans une once de remord et dire la vérité pure et simple de son absence, à savoir qu'il préférait boire avec son meilleur ami et dieu seul sait quoi de plus intime, plutôt que de faire le rapport oral de leur mission commune à leur patron.
Enfin, dans les tous les cas, il finirait sans doute bel et bien ivre mort dans un coin de la ville, alors ce n'était pas tant un mensonge que cela ... De toutes façons, Mori connaissait suffisamment bien ses deux protégés pour savoir quand ils mentaient.
Il se contenta alors de hocher la tête, faussement convaincu.
- Tu sais Chûya, tu as le droit de réclamer à ce qu'il soit présent pour faire vos rapports. L'amour ne doit pas te faire tout accepter.
Le jeune adulte aurait pu s'étouffer avec sa propre langue, en entendant le parrain aborder ce genre de thématique avec lui. Lui qui pensait avoir réussi à se faire discret quant à ses sentiments pour Dazai.
Il s'apprêta à rétorquer mais les mots se coincèrent dans sa gorge et passées cinq secondes sans réplique, ni argument, Chûya comprit qu'il ne servait à rien d'essayer de se défendre. Il se contenta alors de soupirer et de se gratter nerveusement la nuque.
- Je n'ai pas véritablement envie de parler amour avec vous, dit-il simplement.
- Je suis plein de bons conseils, tu sais ?
- Je doute que quiconque de sensé ait envie de recevoir des leçons de romantisme de la part de son patron.
- Alors là, tu me vexes, répliqua le parrain. J'ai pourtant été le premier à remarquer votre potentiel.
- En tant que partenaires de travail. Ne vous faîtes pas plus entremetteurs que vous ne l'êtes, Mori.
Le plus âgé s'avoua vaincu, parfaitement conscient que l'entêtement de Chûya empêcherait ce dernier de voir la vérité en face et d'accepter pleinement ses sentiments.
- Le fait que seul un diamant puisse en polir un autre, c'est un fait universel. Pas une de mes répliques toutes faites pour jouer les poètes.
- Sans doute. Mais tous les diamants n'ont pas la même valeur.
Et une chose était certaine, Odasaku en avait beaucoup plus que lui, aux yeux de Dazai.
Mori accusa cette réponse avec la peine singulière d'un père qui découvre son fils en plein chagrin d'amour. Si on lui avait un jour dit qu'il se sentirait si concerné par la vie personnelle de ses recrues, il aurait sûrement explosé de rire. Mais il avait une tendresse toute particulière pour le Double Noir et leur relation toute particulière avait de quoi le divertir plus qu'il ne l'aurait imaginé.
- Pourquoi tu ne lui en parles pas ? demanda-t-il.
- Plutôt mourir que d'avouer à cette momie ambulante qu'il me plaît.
- Je ne parle pas de Dazai. Mais de Oda.
Chûya fronça les sourcils.
- Pourquoi est-ce que j'irai parler avec lui ?
- Parce que tu le vois comme rival ? rétorqua Mori comme une évidence.
- Il n'est pas question de rivalité. Ce serait le cas, si j'avais ne serait-ce qu'une maigre chance de l'emporter face à lui.
- Ce n'est pas parce tu crois que Dazai en pince pour lui que c'est forcément réciproque. Oda est avant tout son meilleur ami et s'il y a bien quelqu'un qui peut te parler de ce que ressent cette « momie ambulante » comme tu dis, c'est bien lui.
Le petit mafieux réfléchit quelques secondes à la question. Au fond, peut-être que Mori avait raison. Mais quelle humiliation se serait de se pointer devant Oda, alors qu'ils ne s'étaient jamais réellement parlé avant, pour discuter de Dazai.
Il grimaça et frissonna rien qu'à cette idée.
- L'amour ça craint ! déclara-t-il en tournant les talons pour sortir.
Perdu dans sa propre crise existentielle, il quitta la pièce sans même voir le parrain soupirer, et lever les yeux au ciel.
- Et le mariage, encore plus, répliqua-t-il dans le vide.
Le Lupin. 23h45.
Il avait fallu deux bonnes heures à Chûya, avant que celui-ci ne se décide à ravaler sa fierté, et à sortir des locaux de la Mafia pour rejoindre le Lupin. Il se doutait que Dazai s'y trouverait toujours puisqu'ils partageaient les mêmes quartiers et qu'il n'avait pas redonné signe de vie.
À moto, il ne mit que dix petites minutes à rejoindre le centre-ville et la ruelle sombre dans laquelle était dissimulé le bar chic et discret. C'était un lieu de rencontre clandestin et un soir de semaine, à près de minuit, il ne devait pas rester grand monde à l'intérieur, si ce n'est le barman et une grande perche suicidaire, accompagné d'un homme qui, malgré sa barbe mal taillée, gardait des allures de princes charmants.
Une fois au bout des marches, et comme il s'y attendait, il découvrit la salle pratiquement vide. Le serveur nettoyait les tables encore jonchées de bouteilles et de cendriers pleins, tandis qu'Odasaku terminait nonchalamment son verre de whiskey au bar, à côté d'un Dazai somnolant sur le comptoir.
Chûya soupira. Il se demandait souvent ce que ce maquereau pouvait bien avoir de si particulier pour l'avoir fait tomber amoureux. Il reporta son attention sur Oda, qui ne l'avait pas encore remarqué, et étudia tout ce qui, dans sa tête, faisait de cet homme quelqu'un de mieux que lui. Il était grand, avec un style décontracté mais efficace, des cheveux d'une couleur atypique et attrayante, une peau diaphane sans défaut et des yeux d'un bleu bien plus beau que le sien. Non ... Il ne pouvait clairement pas rivaliser avec ça. Aussi, cette conversation que Mori lui avait conseillée d'avoir n'avait aucunement lieu d'être.
Le petit roux serra les poings, abattu par sa défaite avant même qu'une bataille n'ait l'occasion de commencer et tourna les talons, prêt à partir. Mais alors il sentit une poigne se refermer doucement sur son épaule.
- Chûya ?
Bon sang. Même sa voix était classe.
Chûya s'efforça de sourire le plus sincèrement possible et se retourna pour faire face à Odasaku, à la recherche d'une excuse rapide pour justifier sa présence dans ce bar à une heure aussi tardive.
- Qu'est-ce que tu fais là ? demanda le plus grand en souriant. Tu cherchais Dazai ?
- Non, pas du tout.
Il avait répondu bien trop rapidement pour être crédible, mais sur le coup il ne s'en soucia pas et s'enfonça même davantage :
- J'avais juste soif.
Oda n'y cru pas une seule seconde et s'autorisa même un léger rire face à la gêne de Chûya. Il n'était pas aveugle, si Dazai était encore le seul à ne pas avoir compris que Chûya était amoureux de lui, ce n'était pas le cas du jeune homme capable de lire l'avenir.
Pour autant, il ne voulut pas se moquer et se contenta de hocher la tête.
- Je comprends, répondit-il simplement.
Pris au piège de cette conversation qu'Oda ne semblait pas vouloir quitter, Chûya s'efforça de renvoyer l'attention sur quelqu'un d'autre que lui. Il fit un signe de tête par-dessus la tête du plus grand, vers le maquereau desséché à moitié allongé sur le comptoir, derrière eux.
- Un véritable déchet, commenta-t-il d'un air hautain.
« Tu parles, se moqua sa conscience. Même quand il est comme ça, tu baves. »
La ferme.
Odasaku pivota légèrement pour constater le tableau assez original qu'offrait son meilleur ami et rit de la situation, d'autant plus lorsque les joues de Chûya étaient si rouges.
- Il a bu pas mal de verres ce soir, expliqua-t-il.
- Un chagrin d'amour à noyer ?
- Pas tout à fait, non.
Évidemment. Oda et Dazai passaient tout leur temps ensemble, cela signifiait bien quelque chose. Pourquoi est-ce que son abruti de partenaire se serait fait éconduire ? Odasaku s'était très certainement laissé charmer, lui aussi.
- Arrête de te prendre la tête.
Chûya releva vivement la tête, surpris par l'intervention de cet homme qui lui paraissait si supérieur en tout point.
- Comment ça ? demanda-t-il innocemment.
- Par rapport à Dazai. Tu te poses trop de questions.
- Je ne vois pas de quoi tu parles.
Odasaku ne put retenir un nouveau rire. Ils étaient décidément aussi aveugles l'un que l'autre, alors que le reste du monde aurait pu tout de suite deviner qu'ils étaient faits pour être ensemble.
Il jeta un nouveau coup d'œil à son camarade pour s'assurer qu'il soit toujours profondément endormi sur le bar, avant de se reconcentrer sur Chûya.
- En tant que meilleur ami de Dazai, je vais te confier mon point de vue. Je crois que tu lui plais.
Si le roux parvint à contenir le rire jaune coincé dans sa gorge, il ne réussit pas à masquer son manque total de confiance quant à ce qu'Oda pouvait lui dire.
- Et moi, en tant que partenaire de cette grande tige farfelu, je crois que tu délire complètement, rétorqua-t-il en croisant les bras sur sa poitrine dans un mécanisme d'auto-défense.
- Vous ne voyez vraiment rien, hein ? Ni toi, ni lui ?
- Ce que je vois, Oda, c'est qu'à chaque fin de mission, lorsque j'essaye d'attirer un minimum son attention en dehors du contexte professionnel, il n'est disponible que pour toi.
Chûya n'avait pas l'intention en premier lieu de balancer ainsi tout ce qu'il avait sur le cœur, mais mue par une volonté qui lui échappait complètement, sa langue se mit à déblatérer ses peines les unes après les autres.
- Il parle de toi comme de la personne la plus merveilleuse du monde, trouve toujours le temps de te voir même après une journée de travail acharné, et moi, au milieu de tout ça, je garde ce statut de collègue qui n'évolue pas et ça me rend dingue.
Oda encaissa chacun de ses ressentiments et l'écouta comme l'oreille attentive qu'il savait être pour ses amis proches comme pour ceux qui avaient simplement besoin de vider leur sac. Il se sentit touché par les mots de ce jeune homme de 18 ans, qu'il ne connaissait qu'à travers les récits que Dazai lui en faisaient. Et il eut presque envie de le taquiner sur cette idée incongrue qu'il avait eu en le voyant comme un rival, mais se retint par respect pour cette jalousie que Chûya ne devrait même ressentir.
- Peut-être que tu interprètes mal cet attachement qu'il a pour moi, proposa-t-il.
Cette phrase comportait de nombreux sous-entendus, mais un garçon jaloux comme l'était Chûya à cet instant, n'aurait jamais pu s'en rendre compte.
- Je ne suis pas idiot, rétorqua ce dernier.
- Vous l'êtes tous les deux bien plus que vous ne le croyez.
- Qu'est-ce que c'est supposé vouloir dire ?
Odasaku soupira. Rien n'y ferait de toute façon. Ils étaient tous les deux terriblement bornés et toutes les belles paroles du monde ne réussiraient pas à les faire réagir. Ce n'était clairement pas son délire de se mêler des histoires des autres, même de ses amis, mais à ce stade où il était considéré comme un élément perturbateur de leur relation, Oda se devait de faire quelque chose.
- Écoute, lança-t-il. Dès qu'il se réveillera, je vais proposer à Dazai de revenir ici prendre un verre demain soir, vers 21h. Il acceptera certainement. Je veux que tu t'arranges pour venir toi aussi, sans qu'il ne te remarque.
- Pourquoi faire ?
- Ça, tu en le sauras qu'en venant.
Locaux de la Mafia Portuaire. 13h46.
- Alors, tu comptes y aller ? demanda Tachihara.
Du haut de ses 15 ans qu'il avait eu la semaine passée, le jeune Lézard Noir se croyait un peu tout permis, officiellement gradé par Mori et Hirotsu auprès de la branche la plus criminelle de la Mafia.
Mais malgré ton côté un peu immature, il savait être à l'écoute des autres et été aussi impulsif que Chûya. C'était sûrement la raison pour laquelle ils s'entendaient bien.
- Je n'en sais rien, répondit-il.
- Tu abuses ! À ta place, j'irais !
- Pourquoi faire ? Pour regarder l'abruti dont je suis amoureux flirter en direct avec Monsieur Parfait ? Non, merci.
- Tu ne fais aucun effort. Tu veux sortir avec lui, oui ou non ?
Le terme « sortir » n'avait même jamais effleurer l'esprit de Chûya. Il lui était tellement inimaginable que ses sentiments soient réciproques, qu'il n'avait jamais oser rêver d'un avenir romantique avec Dazai. L'idée lui paraissait aussi agréable qu'incongrue.
Il grimaça.
- Tu peux éviter de dire ça comme ça ? commanda-t-il à Tachihara.
- Bon sang, j'ai employé le terme le plus courant qui soit. Et ce n'est là que le concept de base. Je ne te parle pas encore de tout ce que les couples sont censés pratiquer pour entretenir la flamme, tu risquerais d'être choqué.
- Je ne suis pas stupide non plus !
- Non, mais tu manques cruellement d'imagination, rétorqua le plus jeune dans un clin d'œil. Est-ce que tu as déjà ne serait-ce qu'embrasser quelqu'un ?
Bordel, il n'était pas prêt à avoir ce genre de conversation et encore moins avec quelqu'un d'aussi détaché et fouineur que Tachihara. Mais quitte à parler, mieux valait le faire avec le substitut d'un ami fidèle et agaçant, que d'un père lourd et protecteur comme pouvait paraître Mori lorsque l'envie lui prenait.
Il soupira bruyamment.
- Yuan, une fille membre des Brebis, répondit-il. C'était i ans, quelques mois avant que je n'intègre la Mafia. On avait 14 ans, c'était maladroit, sorti de nulle part et totalement expérimental. Je n'étais même pas amoureux d'elle.
- Je vois. Ça ne nous aide pas beaucoup. Dazai est réputé pour avoir un sacré palmarès, alors je te laisse imaginer tout ton retard.
- Je ne tiens pas particulièrement à ce qu'on me rappelle qu'un maquereau suicidaire a davantage d'expérience que moi.
Tachihara soupira à son tour en constatant tout le travail qu'ils avaient devant eux. Dans la tête d'un adolescent confiant et dragueur invétéré comme il l'était, même à son âge, le nombre de conquête était importante pour prétendre avoir une chance de séduire l'être aimé. Il était encore trop jeune pour réaliser que cela n'avait pas la moindre importance. Et qu'expérience ou non, si Dazai partageait les sentiments de Chûya, il se ficherait bien de savoir combien de personnes il aurait embrassé avant lui.
Le jeune Lézard Noir engloutit un peu sa boisson aromatisée à la menthe et se posta devant Chûya, les bras écartés comme une invitation.
- Vas-y, je suis prêt, déclara-t-il.
- Je peux savoir ce que tu fais, exactement ? demanda Chûya, septique.
- Je t'offre ma personne.
Chûya émit un haut-le-coeur exagéré.
- Sans façon.
- Tu préfères t'entraîner avec Akutagawa peut-être ? Tu sais qu'avec Dazai comme mentor, il irait tout lui rapporter dans la seconde et, sorti de sa bouche, ça serait considéré comme une agression.
- Bordel, ne me parle pas d'Akutagawa pour ce genre de truc.
Tachihara laissa retomber ses bras le long de son corps, défaitiste.
- Oh allez ! Il te faut gagner en compétences ! Tu ne voudrais pas décevoir Dazai lors de votre premier baiser ?
- Il ne sera jamais question de ce genre de choses entre Dazai et moi, je te l'ai déjà dit.
- Ce que tu peux être têtu parfois !
Et alors, sans crier gare, Tachihara passa le bras par-dessus la table en bois des docks sur laquelle ils prenaient leur repas et empoigna le col de Chûya pour l'encourager à se pencher. Avant même que le membre du Double Noir n'ait le temps de réagir, son collègue plaqua sa bouche contre la sienne.
Cela ne dura que deux brèves secondes, avant que Chûya ne se recule en grimaçant tout son dégoût, avant de s'essuyer la bouche.
- C'est moi qui pourrais parler d'agression, espèce de cinglé, lui fit-il remarquer.
Mais poussé par la réflexion après ce premier contact, Tachihara n'entendit même pas son ami se plaindre et étudia les effets de ce baiser forcé.
- C'était moyen, quoi qu'acceptable, déclara-t-il. Même il va falloir faire mieux si tu comptes séduire quelqu'un comme Dazai.
- Va te faire voir !
Le Lupin. 21h09.
Après toute une journée censée être de repos, à essayer d'échapper aux leçons de romantisme soudainement imposées par ce crétin de Tachihara, Chûya avait fini par se laisser tenter et c'était rendu au Lupin, à l'heure prévue par Odasaku. Quitte à s'être fait embrasser de force, mieux valait rentabiliser la chose en se donnant une chance, même minime, de séduire Dazai.
Il ignorait qu'elle était le plan d'Oda en le faisant venir ici en cachette, mais il ne perdait rien à se glisser dans le bar, si ce n'est une vingtaine de dollars à noyer dans l'alcool.
Il arriva quelques minutes en retard pour s'assurer que Dazai serait déjà là et repéra tout de suite les deux amis au fond de la pièce. Il s'installa quelques tables plus loin, assez pour pouvoir les observer et entendre sans être repéré, dans le dos de Dazai et face à Odasaku. Il se commanda une bouteille de Pétrus. Il allait en avoir besoin s'il devait passer sa soirée à regarder l'homme qu'il aimait draguer un autre.
Oda le remarqua sans peine mais n'arbora aucune réaction qui aurait mis la puce à l'oreille de son meilleur ami, lancé dans une conversation profonde sur l'importance d'essayer les explosifs comme méthode de suicide. Odasaku se racla la gorge et prit un air étonnamment charmeur :
- Parler de la mort à un premier rendez-vous, c'est assez inhabituel, non ? déclara-t-il.
Chûya se redressa en même temps que Dazai. Il avait bien entendu ? Il avait dit « rendez-vous » ? À quoi jouait ce type ? Il n'était pas réputé machiavélique, c'était même quelqu'un de bien, de trop bien, pour la Mafia, alors il n'aurait pas été jusqu'à demander à Chûya de venir juste pour le narguer et profiter de ses privilèges de meilleur ami juste sous son nez ? Si ?
Odasaku vit sans mal toute la perplexité dans le regard du petit roux et le rassura d'un léger signe de tête. Le genre qui semblait vouloir dire « Fais-moi confiance. » Et ne voulant pas paraître encore plus jaloux et peu confiant qu'il ne l'était déjà, Chûya ravala son angoisse et se cala davantage au creux de sa chaise. Il attendit, le cœur battant, que Dazai réagisse.
- Un rendez-vous ? répéta son partenaire du Double Noir. Serait-ce un rencard ?
- Ça te gênerait ? Ton cœur est-il déjà pris ?
Chûya comprit alors. Oda était persuadé que Dazai ressentait quelque chose pour son partenaire, et il tentait de le lui faire avouer en la présence de Chûya pour que ce dernier le comprenne enfin. Il flirtait avec lui pour que Dazai le repousse et reconnaisse enfin haut et fort son amour pour le petit roux et pour personne d'autre.
Mais alors, le suicidaire se redressa légèrement, et à l'image de Tachihara un peu plus tôt dans l'après-midi, se pencha en travers de la table, le sourire aux lèvres.
- J'ai cru que tu ne te déciderais jamais à faire le premier pas, dit Dazai.
Et la seconde suivante, au plus grand malheur de Chûya et au plus grand étonnement de Oda, Dazai déposa ses lèvres sur celles de son meilleur ami.
À suivre ...
