Ultime volonté (Kaji)

Protège Astrid.

Ce fut son premier instinct quand les monstres débarquèrent de nulle part, nombreux, coordonnés, mus par une volonté supérieure.

Protège Astrid.

Au fond d'un sous-sol, derrière une lourde porte qui ne s'ouvrait que pour lui, il la cacha de leurs assaillants. Astrid était une voyante, Astrid était importante. Elle avait prédit la fin du règne du navire fantôme et elle pourrait aider celui qui l'amènerait. Oui, Astrid devait survivre. Lui…

Lui était son assistant, dévoué jusqu'à la mort s'il le fallait.

Il protégerait Astrid.

Quand les monstres envahirent la maison, il s'offrit en appât pour les distraire de la porte close du sous-sol. Enfermée dans une pièce sans issue, Astrid ne pourrait sortir si sa maison était la proie des serviteurs de Bellum. Elle ne pourrait sortir de toute façon si personne ne résolvait l'énigme de la porte, mais Kaji, dans sa panique, ne pensait pas aussi loin. Non, la tâche qui l'obnubilait n'avait pour l'instant qu'une seule étape.

Protège Astrid.

Alors il courut hors de la maison. À toutes jambes, évitant comme il le pouvait les attaques des bêtes maléfiques. Tant que leur soif de sang maligne était dirigée contre lui, alors elles laisseraient Astrid en paix, et le plus loin il pouvait les attirer, le plus loin elles seraient de celle qu'il n'aspirait qu'à protéger.

Poursuivi, il continua à courir. Blessé, il continua à courir. Essoufflé, il continua à courir.

Touché fatalement, il fit encore un pas.

Protège Astrid.

Lorsqu'il s'effondra mort, sa volonté ne disparut pas. Au contraire, elle ancra son âme à sa dépouille, lui permettant de résister à l'appel des limbes. Kaji observa les monstres mutiler son cadavre sans penser à rien d'autre qu'à la voyante derrière sa porte condamnée. Rapidement, ils furent satisfaits du tas d'os qu'ils laissaient derrière eux et repartirent en direction du village. Kaji s'élança à leur suite, seulement pour être violemment retenu par une force invisible qui le liait au lieu de sa mort.

Alors il se lamenta. Mort et immobile, comment pouvait-il protéger Astrid des forces maléfiques de Bellum ?

Et comme pour appuyer son impuissance, l'île du Feu trembla et son volcan se réveilla dans un grondement menaçant.

Il put se passer un jour, une année ou un siècle, car, sevré du flux du temps, un mort ne peut le ressentir, et toujours Kaji priait le Roi des Mers d'étendre une main salvatrice vers Astrid enfermée, Astrid qu'il avait abandonnée bien malgré lui. Les regrets lui pesaient – les regrets et cette tâche cruellement inachevée.

Le Roi des Mers ne répondit pas à ses prières. Un enfant en vert le fit.

Ignorant les avertissements du volcan, cet enfant avait trouvé, au-dessus de ses os à l'extrémité est de l'île, sa conscience encore vive.

« Dis-nous comment faire sortir Astrid de la pièce du sous-sol, demanda la fée qui l'accompagnait. Link a vaincu les monstres qui montaient la garde, mais nous n'arrivons pas à ouvrir la porte. »

L'enfant en vert n'avait pas fui. Face aux monstres de Bellum, son cœur et son épée n'avaient pas flanché. Lui pourrait protéger Astrid. Et, loin d'être envahi par la honte ou jalousie, Kaji ne ressentit qu'une reconnaissance pure et puissante pour cet enfant qui pourrait accomplir l'ultime volonté qui le liait encore au monde des vivants.

Astrid sauve, rien d'autre n'importait.

Il leur expliqua l'énigme à résoudre, puis les regarda partir ; l'enfant résolu, lui serein. Le pouvoir extralucide de Kaji était peut-être risible en comparaison de celui d'Astrid, mais la détermination et l'habilité de cet enfant sorti de nulle part lui étaient clairs.

Sans surprise il revint, avec la preuve de sa réussite : Astrid libérée marchant à ses côtés.

« Oh, Kaji, pria-t-elle. Je porterai ton sacrifice toute ma vie et serai certaine de l'honorer chaque jour. Repose en paix : ma gratitude et celle du monde t'accompagnent. »

Se sentant déjà libéré de l'ancre qui le retenait à ses os, Kaji ne put lui répondre. Avant de traverser le voile de la mort vers les limbes, il n'eut que le temps d'adresser sa propre gratitude, silencieuse et éternelle, à l'enfant en vert.