N°28

DEUXIÈME PARTIE

Quatre ans plus tôt.

Le Lupin. 21h22.

Chûya quitta le bar en trombe, son cœur brisé au bord des lèvres et ses maigres espoirs, piétinés. Bon sang ... Comment avait-il pu être aussi idiot pour se laisser berner par ses illusions ? Il savait dès le début qu'il ne ferait jamais le poids face à Odasaku. Pourtant, il avait choisi, naïf, de croire aux paroles de ce dernier et de croire qu'il avait peut-être une chance ... Même faible.

Mais à cet instant, même l'air frais de la nuit, d'ordinaire si relaxant, ne suffit pas à apaiser sa douleur, ni à effacer ce à quoi il venait d'assister. L'image de Dazai empoignant la nuque de son meilleur ami pour l'embrasser lui revenait en tête, en boucle, jusqu'à lui donner des nausées.

- Chûya, attends !

Le temps d'une folle seconde, il se plut à imaginer que c'était la voix de Dazai qui l'interpellait, qui lui commandait de ne plus bouger. Il aurait voulu l'entendre s'excuser, lui dire qu'en réalité c'était lui qu'il aimait, mais c'était sans doute trop demandé. Car c'était Oda qui lui courrait après pour le rattraper.

- Fous-moi la paix, réclama Chûya sans même se retourner.

- Non, s'il te plaît.

La main d'Odasaku se referma sur son bras et le petit roux dût se faire violence pour ne pas s'en dégager violemment. Il ne voulait pas paraître plus énervé qu'il ne l'était déjà, ni laisser ses émotions le submerger au point de réagir sous le coup de la douleur. Il n'en ressortait jamais rien de bon.

Il prit le temps d'inspirer pour se calmer un minimum et se retourna pour faire face à cet homme qui lui inspirait tant de sentiments contradictoires : admiration, jalousie, haine, respect, ... C'était un sacré bordel qui s'était formé dans son cœur comme dans sa tête. Et l'expression désolée sur le visage d'Oda, ne l'aida en rien à y remettre de l'ordre.

- Écoute, commença ce dernier, je ne comprends pas plus que toi ce qu'il s'est passé. Je te jure que je ne l'aurais jamais cru capable de réagir comme ça, j'étais persuadé que ...

- Eh bien visiblement tu t'es trompé. Et crois-moi, j'aurais préféré avoir tort, moi aussi.

- Je ne sais pas ce qui lui a pris, je t'assure. Ça ne concorde pas du tout avec tout ce dont il me parle depuis des semaines.

- Il faut se rendre à l'évidence dans ce cas : il nous a berné tous les deux.

Chûya dégagea doucement son bras de la prise d'Oda et renfonça son chapeau sur son crâne pour masquer un maximum son visage tiré par la déception.

- Je vous souhaite bien du bonheur à tous les deux, déclara-t-il amer.

- Je n'ai pas l'intention de sortir avec lui, répliqua Oda.

- Grand bien te fasse. Ça ne me concerne pas de toute façon.

Et sur ces mots, Chûya s'éloigna à grande vitesse, l'émotion de ces dernières minutes devenant de plus en plus difficile à contenir.

Odasaku, lui, resta ainsi, sur le trottoir, l'esprit complètement embué et dépassé par les évènements. Il ignorait ce qui avait bien pu amener Dazai à l'embrasser comme si de rien n'était, mais une chose était certaine, il ne comptait pas en rester là.

Lorsqu'il revint dans la salle principale du Lupin, la foule s'était encore épaissie et il eut du mal à rejoindre sa table, d'où Dazai n'avait pas bougé. Le jeune adulte suicidaire ne semblait nullement perturbé par la situation et se plaisait à faire passer le temps, en jouant avec le glaçon présent dans son verre presque vide.

Oda se rassit, déterminé, et soupira toute sa colère. Il était très rare qu'il se mette dans des états pareils, mais il connaissait son meilleur ami par cœur, et rien n'aurait pu justifier un tel comportement de sa part, qu'il soit capitaine de la Mafia ou pas.

Une fois qu'il fut réinstallé, Dazai releva son visage vers lui et arbora un sourire atrocement faux sur son visage. S'il était doué pour jouer la comédie d'ordinaire, ce n'était absolument plus le cas dès que cela l'atteignait personnellement.

- Enfin, Oda ! fit-il faussement soulagé. J'ai bien cru que mon baiser t'avait fait peur au point de me laisser en plan.

- À quoi est-ce que tu joues, bordel ?

- Oh, tu ne crois pas que c'est un peu tôt pour notre première dispute de couple.

- Il n'a jamais été question de couple ! répliqua Odasaku en plaquant violemment sa main sur la table. Et tu comptes véritablement faire l'innocent avec moi ? Tu vas me faire croire que tu ne m'as pas vu courir après Chûya, il y a cinq minutes ?

Ce fut presque indécelable mais Oda ne manqua de remarquer le changement de lueur dans les yeux de son ami. Il avait beau vouloir paraître espiègle et insensible, son regard légèrement fuyant et la façon dont ses épaules se contractèrent, en dire bien plus qu'il ne l'aurait voulu.

- Ma limace était ici ? relance-t-il innocemment. Je n'avais pas remarqué.

- Tu veux bien arrêter de te ficher de moi ? C'est insultant.

- Qu'attends-tu que je te dise, Oda ?

- Merde, Dazai ! Cela fait des mois que tu me parles pratiquement tous les soirs de ce que tu ressens pour Chûya ! De tes sentiments naissants, de ton envie de le protéger, de tes rêves d'évasion, ... Je t'ai vu évoluer d'un simple « je crois qu'il me plaît » à « je suis dingue de lui. » Alors, bon sang, dis-moi ce qui a coincé.

L'intéressé resta silencieux plusieurs secondes, à la recherche d'une justification plausible qui, au fond, n'existait pas. Qu'aurait-il bien pu répondre de crédible à tout cela ? Et à Odasaku en plus ? Même le mensonge le mieux travaillé du monde ne serait jamais passé aux oreilles de son meilleur ami.

Dazai avait effectivement passé ces derniers mois à constater l'évolution de ce qu'il ressentait pour Chûya, jusqu'à parvenir à quelque chose qu'il n'avait jamais connu auparavant, malgré ses quelques expériences en matière d'amour. Il ne vivait plus que pour ces missions qu'ils partageaient à deux, ces quelques disputes sans fondement qui alimentaient leur dynamique improbable et ces moments de complicité, assez rares, certes, mais qui valait tout l'or du monde aux yeux de ce capitaine de la Mafia, réputé aussi farfelu que meurtrier.

Il soupira, épuisé d'avance d'avoir à reconnaître ses torts.

- Ça ne fonctionnera jamais entre nous, déclara-t-il.

- Ravi de voir qu'on s'entend sur ce point, répliqua Oda, soulagé.

- Non, je voulais dire entre Chûya et moi.

Le plus grand aurait volontiers jeté son propre verre à la figure de son ami, s'il n'était pas déjà vide. Il lui avait fallu une petite quantité bien dosée de whiskey, avant de se lancer dans son faux jeu de charme sur Dazai. Pourtant, il aurait bien voulu lui balancer quelque chose qui lui aurait éclaircit les idées.

- Tous les deux, vous me rendez complètement fou, lâcha-t-il entre ses dents.

- L'amour, ça craint.

- Non, l'amour ça peut s'avérer très simples, pour peu qu'on veuille bien cesser de jouer les têtes de mules et avouer ses sentiments à l'autre.

- Pour me prendre le râteau de ma vie ? explicita Dazai. Non, merci.

- Mais merde, même si c'était le cas, tu ne t'es jamais soucié de ce genre de choses ! Tu es Dazai Osamu, tu as toujours su te relever d'une tentative de séduction ratée.

- Mais là, c'est différent. Parce que ... Parce que ...

Il s'interrompit. Il ignorait comment décrire ce qu'il avait sur le cœur, ce qui lui oppressait la poitrine depuis ce jour où le Double Noir avait vaincu Rimbaud.

- Parce que c'est lui ? proposa Oda.

Oui. Tout simplement. Son meilleur ami avait toujours eu le don de trouver les mots, quand lui n'y parvenait pas. Alors Dazai se contenta de hocher la tête.

Face à la détresse évidente de son cadet, Odasaku s'apaisa un peu et se renfonça dans sa chaise, avant de reprendre d'un ton plus calme.

- Je ne fais pas ça pour t'embêter, ni pour me mêler d'affaires qui ne me regardent pas, expliqua-t-il. Si je fais ça, c'est simplement parce que je sais que vous perdez un temps fou, tous les deux. Il y a bien longtemps que vous devriez être ensemble, mais vous êtes tellement têtus, qu'aucun ne veut reconnaître la possibilité que ses sentiments soient réciproques.

Il passa une main sur sa barbe de trois jours et hésita une seconde avant de lui avouer toute la vérité.

- Si j'ai fait semblant de vouloir te séduire ce soir, c'était parce que je pensais que tu me repousserais, reprit-il. J'avais demandé à Chûya de venir pour qu'il puisse t'entendre me recaler, et parler de ton amour pour lui. Mais comme l'abruti que tu sais être parfois, tu as joué les réceptifs. Pourquoi ? Je sais parfaitement que tu ne ressens rien pour moi.

- C'est vrai. Mais ni toi, ni lui, n'êtes très discrets. Et je le connais beaucoup trop bien pour ne pas remarquer sa présence dans une pièce.

- Donc ... tu savais qu'il était là ?

- Bien sûr que je le savais.

- Alors qu'est-ce qui t'a pris de m'embrasser ? C'était une manière de jouer pour toi ? Tu voulais le faire souffrir ou quoi ?

- Oh, crois-moi, je doute qu'il ait souffert de me voir avec toi, rétorqua Dazai en croisant les bras sur sa poitrine.

Odasaku fronça les sourcils, plus très sûr de comprendre où son meilleur ami voulait en venir.

- Comment ça ? l'interrogea-t-il.

- Chûya sort déjà avec quelqu'un.


Locaux de la Mafia Portuaire. 12h05.

- Mais non ?!

Chûya leva les yeux au ciel face aux yeux écarquillés de Tachihara, contraste direct avec sa bouche pleine de son sandwich et plissée en rictus.

- Vas-y, lança le plus vieux. Je sens que tu meurs d'envie d'exploser de rire.

Et le Lézard Noir ne se fit pas prier. L'histoire que son ami venait de lui conter était tellement improbable que malgré le dégoût évident qu'en ressentait Chûya, il ne put que s'en amuser. Si bien qu'il manqua de s'étouffer plusieurs fois.

- Désolé, s'excusa-t-il entre deux rires. Mais c'est vraiment dingue. Dazai et Oda ? Sérieusement ?

- Puisque je te le dis. Je les ai vus comme je te vois en ce moment. Cet abruti de maquereau l'a embrassé comme si le reste du monde n'avait aucune importance.

Constatant toute la douleur contenue dans les yeux de son collègue, Tachihara s'efforça de reprendre son calme et termina le morceau de sandwich qui lui restait pour ne plus risquer de s'étrangler avec.

- Écoute, c'est complètement absurde, déclara-t-il en souriant. Je suis peut-être plus jeune que vous, mais je comprends tout autant de choses et j'ai bien vu que Dazai n'avait d'yeux que pour toi. Le fait qu'il réponde aux fausses avances d'Oda n'a pas le moindre sens.

- Pourtant c'est ce qu'il s'est passé.

- Il y a forcément une explication logique.

- Ah oui ? Et laquelle ?

Malheureusement, Tachihara eut beau retourner la situation dans tous les sens, aucune réponse censée ne lui vint à l'esprit. Et puis, aux vues de l'état d'entêtement dans lequel se trouvait Chûya, il était évident que rien ne le ferait changer d'avis. Comme toujours ...

- Bon, je reconnais que là, tout de suite, il n'y a rien qui me vient, avoua-t-il.

- Parce qu'il n'y en a pas. J'ai toujours su qu'Oda était celui qu'il fallait à Dazai et j'ai eu raison. Malgré tout ce que vous avez pu m'en dire, les uns, les autres.

- Tu as essayé d'en parler avec lui ?

- Parler de quoi ? Du fait qu'il soit amoureux d'un autre ? Je n'en ai pas spécialement envie, vois-tu ...

- Mais cela permettrait au moins de mettre les choses au clair, propos Tachihara.

- Tout est très clair. Ne t'en fais pas pour ça.

Le plus jeune savait parfaitement qu'il ne servait à rien d'insister, même s'il aurait bien aimé pour que son ami comprenne une bonne fois pour toute qu'il était sûrement dans le faux. Alors il se contenta de hocher la tête, dans un sourire pincé.

- Et pour les missions ? osa-t-il demander.

- Quoi « les missions » ?

- Eh bien, toute cette histoire, ça ne risque pas d'altérer le Double Noir ?

Chûya prit le temps d'y réfléchir quelques secondes, et soupira, défaitiste, avant de répondre :

- J'ai toujours travaillé avec lui dans l'idée que mes sentiments ne seraient jamais réciproques. Maintenant, j'en ai juste la certitude. Ça ne changera rien à nos méthodes de travail.

- Tant mieux, résonna la voix de Mori derrière lui.

Tachihara releva vivement la tête vers leur patron respectif, tandis que Chûya se retournait.

- Parce que j'ai une mission pour le Double Noir.


Immeuble abandonné de Yokohama. 22h48.

- Je n'en reviens pas ... C'est quoi cette mauvaise blague ? marmonna Chûya.

Il examina la « planque » que Mori leur avait prévu et qui se situait dans un quartier réputé désert, si l'on omettait les quelques malfrats qui venaient y faire leur trafic. Le parrain leur avait commandé, à lui et à Dazai, de se rendre précisément dans l'un des bâtiments vides de ce quartier pour y surveiller les agissements d'un revendeur de drogues qui, soi-disant, poserait quelques soucis aux marchandages de la Mafia.

L'endroit ressemblait à un appartement délabré et non meublé, mais avait l'avantage de donner une vue imprenable sur les angles stratégiques de la rue, là où se tramait la majorité des échanges.

« Une vue » ... Comme s'ils n'avaient pas mieux à faire que de jouer les observateurs. Ils étaient le Double Noir, enfin ! Ils avaient démantelé des réseaux, piller des organisations luxueuses, pénétrer des zones réputées imprenables, tuer des criminels recherchés à l'international, ... Jamais leur patron n'aurait dû les affilier à quelques chose d'aussi ... simple.

- Je vais tuer, Mori, déclara Chûya à la perspective désastreuse de cette soirée.

- Je te le déconseille, ma limace. Ça voudrait dire que tu deviendrais parrain à ton tour et je doute que quiconque s'accorde à être sous les ordres d'un plus petit qu'eux.

- Va te faire voir.

Le roux n'y avait même pas mis le ton colérique qui rendait ses insultes si singulières : mêlées de rage et de frustration. Il n'avait absolument pas le cœur à se disputer avec Dazai. Tout ce qu'il voulait c'était se caler contre un mur, les yeux perdus à travers la fenêtre et attendre que leur homme daigne se montrer.

Il laissa tomber leur sac rempli d'armes et d'objets en tout genre dédiés tout particulièrement à l'observation, et s'agenouilla pour fouiller à l'intérieur. Il sentit sans mal la chaleur significative du corps de Dazai derrière lui. L'abruti alla jusqu'à laisser retomber paresseusement sa tête sur son dos.

- Je te sens tendu mon petit porte-chapeau.

- Dégage de là, commanda Chûya en donnant un petit coup d'épaule.

- Pourquoi es-tu si méchant avec moi ?

- Fous-moi la paix. Je doute qu'Oda apprécie de te voir câliner un autre homme.

Il n'avait pas prévu d'en parler. Depuis la veille, il essayait même de ne plus y penser, mais c'était clairement plus fort que lui. Chûya avait besoin d'extérioriser sa douleur sur le principal responsable. Cela signait peut-être la fin du Double Noir et de leur « amitié » par la même occasion, mais dans tous les cas, et contrairement à ce qu'il avait assuré à Tachihara, il ne se sentait pas capable de faire comme si de ne rien n'était.

Il s'en rendait d'autant plus compte à cet instant, alors qu'il était seul avec Dazai dans ce qui devait être l'endroit le moins romantique du monde, tout en gardant l'irrépressible envie de l'embrasser.

Le petit roux sentit son partenaire se figer, signe que sa remarque avait fait mouche. Il s'attendit à ce que Dazai rit de sa jalousie mal placée, ou l'envoie balader en lui rappelant que ce n'était pas ses affaires. Mais à la place, il se redressa lentement en soupirant et fit dévier la conversation.

- Je suis au courant, tu sais.

Ce fut au tour de Chûya de se paralyser. Son cœur s'emballa et il préféra demeurer dans le déni, en se tournant vers lui, un sourire sarcastique sur les lèvres.

- Au courant de quoi ?

- Que tu es amoureux.

Bon, voilà qui était fait. Chûya se sentit néanmoins un peu vexé de savoir qu'Oda avait tout répété au maquereau. Il se serait attendu à un peu plus discrétion de la part du devin, mais Dazai restait son meilleur ami. Pas étonnant qu'il le privilégie.

- Je vois, répliqua-t-il simplement.

- J'aurais bien aimé que tu m'en parles, avoua le brun.

- Pourquoi faire ? Ça n'aurait rien changé, je me trompe ?

- On est partenaires ! Je croyais qu'on ne se cachait rien !

- Partenaires de travail, Dazai ! Rien de plus !

Le plus grand se sentit terriblement blessé de cette réflexion. Après toutes ces années passées côte à côte, il se serait attendu à davantage de considération. Visiblement, il avait eu tort. Mais comme à chaque fois qu'il souffrait, il préféra le masquer et s'efforça de rester neutre et impénétrable.

Mais Chûya remarqua sans mal la contrariété de son coéquipier, et décida de pousser la conversation un peu plus loin. Quitte à se faire encore plus mal.

- Qu'est-ce que ça t'a fait quand tu l'as su ? demanda-t-il.

- Honnêtement ? Ça m'a dégoûté.

« Dégoûté » ... Dazai n'aurait pas pu utiliser de mot plus blessant que celui-ci pour décrire sa réaction, après avoir appris que Chûya était amoureux de lui. S'il s'était toujours attendu à être repoussé, il n'aurait jamais imaginé que ce serait à ce point. Sans aucune prise de gants, ni mise en forme, c'était tout ce qu'il avait de plus limpide. L'idée que Chûya l'aime au sens romantique du terme le révulsait.

Le plus petit s'obligea à ravaler le nœud qui lui obstruait la gorge.

- Wouah ... Ça a le mérite d'être clair ...

- Tu t'attendais à quoi ? relança Dazai. À ce que je saute au plafond ?

- Non, pas du tout. Mais de là à paraître aussi ... écœuré ?

- Désolé de te décevoir. Je ne contrôle pas ce que je ressens.

- Je constate.

Dans une telle ambiance, la nuit risquait d'être terriblement longue. Chûya n'était pas certain de pouvoir supporter de rester une seconde de plus dans cette pièce qui, bien que vide en majorité, lui paraissait terriblement étouffante.

- Je préférerais pouvoir m'en réjouir, je t'assure, mais je n'y arrive, relança Dazai.

- Stop. C'est bon.

Le roux referma douloureusement ses mains sur le cuir de son pantalon et baissa la tête pour être sûr que son partenaire ne voit pas ses yeux voilés d'eau. Il se releva vivement, le souffle court. Il suffoquait.

- Il faut que je sorte, déclara-t-il en passant aux côtés de Dazai.

Mais bien évidemment, le brun ne se contenta pas de cette fin de conversation, bien trop abrupte pour lui et lui empoigna le bras pour l'empêcher d'avancer.

- Si tu assumes un minimum, tu ne peux pas fuir comme ça, lui dit-il.

- Assumer ? Mais assumer quoi ? Tu crois que j'ai choisi de ressentir ça ? Que j'ai voulu souffrir comme ça ?

- Souffrir ? s'étonna Dazai. Tu plaisantes, j'espère ? Ce n'est pas toi qui vis avec le poids d'un amour non réciproque sur le cœur.

- Bien sûr que si ! C'est toi qui files le parfait amour, je te rappelle.

- Et Tachihara, alors ?

- Et Oda ?

Ils se regardèrent tous les deux, l'air complètement perdu et perplexe quant à ces deux derniers noms qu'ils avaient balancés à l'unisson, sans véritable cohérence avec ce dont ils croyaient parler, respectivement.

- Quoi ? reprit Chûya le premier. Attends, pourquoi est-ce que tu parles de Tachihara ?

- Tu te fiches de moi ? Vous sortez bien ensemble, non ?

- Moi et Tachihara ? Mais ça ne va pas ! Qu'est-ce qui t'a mis ça en tête ?

- Arrête, je vous aie vu vous embrasser.

Et alors, tout s'imbriqua dans l'esprit de Chûya. Il se rappela le fameux midi de la veille où son abruti de collègue avait voulu l'aider à gagner en expérience en l'embrassant par surprise. « Je t'offre ma personne » avait-il dit. Mas quel crétin.

À ce souvenir et alors qu'il réalisait tout le grotesque du quiproquo, le manipulateur de gravité se mit à rire de bon cœur, à la fois amusé et soulagé de la situation.

- Ce n'est pas du tout ce que tu crois, parvint-il à dire à Dazai.

- Je ne vois pas comment j'aurais pu me tromper, répondit ce dernier, légèrement perdu. Je n'ai pourtant pas rêvé ...

- Non, mais ce baiser ne voulait rien dire. C'était juste pour ...

Il s'interrompit en réalisant ce qu'il était sur le point de dire et toute la gêne que cela pourrait lui causer. Mais c'était sans compter Dazai qui n'avait aucunement l'intention de le laisser s'en tirer.

- Pour quoi ? l'encouragea-t-il à poursuivre.

- Rien du tout. Oublie.

- Tu sais que je suis bien plus borné que toi et que j'arriverai à te faire cracher le morceau que tu le veuilles ou non ?

C'était la pure vérité. Même Chûya devait le reconnaître. Il était toujours celui qui cédait en premier et quitte à craquer, autant qu'il le fasse de son plein gré.

Le petit inspira profondément et s'arma de courage pour oser répondre.

- Pour, disons, m'entraîner, avoua-t-il.

- T'entraîner ?

- Oui, je ... Je n'ai pas ce qu'on pourrait appeler, une grande expérience en matière d'amour et Tachihara m'a assuré qu'avec ton palmarès, je risquais de faire pâle figure à côté si jamais il s'avérait que tu ... que tu ... ressentes la même chose que moi.

Dazai cligna plusieurs fois des yeux comme pour réussir à assimiler ce que Chûya venait de lui dire.

- En d'autres termes, il m'a proposé de l'embrasser pour faire état de mes compétences et m'aider à ne pas ... me ridiculiser devant toi, expliqua le roux.

Son partenaire l'observa longuement et Chûya attendit, plus ou moins préparé, à ce que celui-ci lui rit au nez. Pourtant, Dazai resta étrangement silencieux et son aîné se sentit obligé de briser la glace en rajoutant :

- Tachihara m'a pris par surprise, je ne voulais pas rentrer dans son jeu, mais il m'y a un peu forcé, reprit-il. Il n'y a eu qu'un baiser et c'était complètement stupide et ...

Mais Dazai ne lui laissa pas l'occasion de terminer ses explications qu'il prit son visage en coupe, avant de plaquer sa bouche sur la sienne. Complètement pris au dépourvu une nouvelle fois, Chûya se mit à paniquer, ne sachant pas comment réagir. Il se mit à réfléchir à vive allure à ce qu'il avait pu voir, entendre ou même lire sur le sujet pour ne pas ruiner ce moment dont il rêvait depuis si longtemps. Mais toutes les techniques et bons conseils du monde n'avaient rien à faire dans un instant pareil.

Après deux petites secondes de paralysie, Chûya prit conscience de tout le naturel de ce baiser. Comme si les lèvres de Dazai avaient été façonnées pour les siennes. Leurs bouches se murent lentement, curieuses, mais avec instinct, l'une contre l'autre, comme s'ils avaient fait ça toute leur vie. Cela ne ressemblait en rien à celui, expérimental qu'il avait partagé avec Yuan, ou celui, totalement impromptu de Tachihara. Les mains de Dazai sur son cou, son parfum qui semblait l'enivrer par tous les pores de sa peau, ses mèches brunes qui lui chatouillaient le visage, sa langue brûlante qui taquinait la sienne, tous ses petits détails avaient de quoi rendre ce premier baiser incroyable.

Si bien que lorsque qu'ils se séparèrent, Chûya ne put retenir une moue, déçue que cela n'ait pas duré plus longtemps. Mais le sourire de Dazai eut vite fait de lui remonter le moral.

- Crois-moi, tu n'as rien à envier à ceux qui ont des années d'expérience derrière eux, lui assura le brun en déposant son front contre le sien.

- Arrête de te moquer de moi, rétorqua Chûya en tournant la tête.

- Et toi arrête d'être aussi adorable.

- Je ne suis pas adorable !

Dazai ne put s'empêcher de rire légèrement face au caractère toujours aussi grincheux de son partenaire, même dans un cadre romantique. Il voulait le faire rougir davantage, le déstabiliser au point de l'en faire bafouiller, de le faire complètement sien. Depuis le temps qu'il en rêvait.

Il le regarda droit dans les yeux pour lui faire part de toute sa sincérité.

- Je meurs d'envie de te ré-embrasser, avoua-t-il.

Dieu seul sait que Chûya se serait volontiers laissé faire sans rechigner, mais il y avait quelque chose qu'il devait régler avant ça.

- Mais ... et Odasaku ? osa-t-il demander.

- Il n'y a rien de ce genre entre Oda et moi, lui assura Dazai. Il est mon meilleur ami, rien de plus, je te le jure.

- Mais, je vous ai vu vous embrasser aussi. Au Lupin.

Cela coûtait énormément au plus grand de reconnaître combien il avait agi de manière stupide et enfantine, mais s'il voulait rassurer Chûya, il n'avait pas vraiment d'autre choix que d'assumer sa bêtise.

- C'était une erreur calculée, avoua-t-il. J'étais incroyablement contrarié de t'avoir vu avec Tachihara, alors, lorsque je t'ai vu rentré dans le Lupin, je me suis dit qu'il était hors de question que tu me vois aussi mal en point à cause de ça. J'ai été idiot et égoïste. Et j'ai saisi l'opportunité que me donnait Oda avec ses fausses techniques de charmes pour faire comme si tout allait bien. Je ne voulais pas que tu me voies désespéré alors j'ai juste ... fait le con. Comme toujours ...

Vu sous cet angle, les choses paraissaient si logiques, bien que mal amenées, que Chûya se sentit d'autant plus bête d'y avoir cru une seule seconde.

- Donc ... Tu n'as jamais rien ressenti pour Oda, autre que de l'amitié ?

- Bien sûr que non. Tu peux même le lui demander. Je ne cesse de lui parler de toi depuis des mois, c'est sûrement pour ça qu'il a essayé d'arranger le coup entre nous. Il doit en avoir marre de m'entendre radoter sur les nuances de tes yeux, ta manie de glisser tes doigts dans tes cheveux, la petite tâche de naissance que tu as derrière l'oreille, le fait que tu fredonnes le matin sans même t'en rendre compte, le ...

Chûya se sentait minuscule à entendre la façon dont Dazai parlait de ces petites choses que même lui ignorait et encore plus en voyant la tendresse évidente dans son regard. Comment avait-il pu douter ? Jamais Dazai n'avait regardé Odasaku comme ça. C'était quelque chose qui lui était réservé et qui fit plisser ses lèvres en un sourire, sans même qu'il ne s'en rende compte.

Et à voir l'air béat sur le visage de son partenaire, Dazai cessa son discours pour ne plus dire que l'essentiel :

- Chûya Nakahara, je suis fou amoureux de vous.

Face à une telle déclaration, ce fut au tour du petit roux de prendre l'initiative. Alors il passa ses bras autour du cou de Dazai et se mit sur la pointe des pieds pour pouvoir atteindre cette bouche dont il était déjà accro. Il voulait passer le reste de sa vie ainsi. Dans les bras d'un maquereau suicidaire, à l'embrasser comme si c'était la fin du monde.

Et ils l'auraient peut-être fait, si le portable de Chûya n'avait pas sonné au beau milieu de leur échange. Dazai ne put se retenir de lancer une réplique bien salée.

- Si c'est Tachihara, je te jure que je le tue.

- Non, répliqua le roux en riant. C'est Mori.

- Encore pire, se plaignit le plus grand.

Dazai s'apprêta à faire fi de ce coup de fil et à poursuivre ses baisers malgré tout, mais Chûya plaqua son index sur sa bouche pour le retenir. Puis il décrocha.

- Allô ?

- Alors ? demanda le parrain. Ça avance ?

Merde. La mission. Ils avaient complètement oublié la réelle raison de leur présence ici. Ce qui était bien le comble pour le soi-disant duo le plus dangereux de la Pègre. D'ordinaire, même après dix minutes, ils auraient au moins réuni quelques informations. Ce qui n'était pas du tout le cas. Mori allait les massacrer.

- Eh bien, c'est-à-dire que ... il n'y a eu aucun mouvement suspect donc ...

- Mais pas ça, idiot ! Je parle de toi et de Dazai.

Sans avoir l'appareil à l'oreille, le brun entendit parfaitement la réplique de leur patron et échangea un regard intrigué avec Chûya.

- Comment ça ? demanda-t-il.

Puis, avant même que Mori réponde, le plus petit comprit.

- Attendez, il n'y a jamais eu de malfrat à surveiller, pas vrai ?

- Bien sûr que non, répliqua le parrain. C'était la seule excuse qui vous aurait obligé à vous retrouver dans la même pièce. Cloîtrés entre quatre murs, je me suis dit que vous seriez bien forcés de discuter.

- Donc tout ça, cette mascarade, c'était pour qu'on se parle, Dazai et moi ?

- Ça a fonctionné, non ?

Le nouveau couple se regarda, forcé d'admettre que Mori les avait bien eus sur ce coup.

- Remerciez Tachihara et Odasaku, c'est eux qui ont eu l'idée, déclara le parrain avant de raccrocher.

Laissés sur cette simple information, Chûya et Dazai restèrent figés, assimilant doucement combien leurs amis les avaient manipulés pour qu'ils puissent en arriver là. Ils auraient dû être en colère, ou au moins se sentir contrariés, mais il n'en était rien. Bien au contraire.

Mori avait raison.

- Bon ... Eh bien, on devrait rentrer, proposa le roux.

- On pourrait, oui, reprit Dazai en resserrant sa prise autour de la taille de son partenaire. Ou on pourrait rattraper le temps qu'on a perdu à être deux grands têtus ?

Comment dire non ? Les remerciements attendraient.