L'héritage du romantisme (Moran)

« Entends-tu cet appel ? N'as-tu pas envie de suivre les nuages ? »

Quand il était encore un jeune enfant, Moran levait les yeux vers son père, voyait sa figure surplombant l'horizon et buvait ses mots sans les comprendre. Ils avaient l'habitude de jouer ensemble : ils prétendaient partir à l'aventure depuis leur repaire secret, écumant des bosquets d'herbes folles leur arrivant aux chevilles, fuyant les poules placides et récoltant des cailloux sans valeur.

« Entends-tu les vents du destin ? Sens-tu l'odeur des embruns portée d'un bout à l'autre des mers ? Ce sont les échos du romantisme. La poursuite de l'inconnu. »

Puis Moran grandit. Découvrit la réalité au-delà de sa vision étriquée d'enfant. Abandonna ses rêvasseries puériles. Sur une île au milieu d'un océan abandonné par sa propre divinité protectrice, on ne pouvait chasser des chimères telles que le romantisme. Les bateaux servaient à pécher, apprit Moran, pas à voguer vers l'horizon.

Son père, lui, ne fit rien de tout ça. Toujours, il fixait le large avec envie. Toujours, il s'imaginait à la proue de son propre vaisseau, bravant les flots derrière le fameux navire fantôme. Toujours, il rêvait de l'inatteignable romantisme. Toujours, il tournait son attention vers l'horizon et il ne lui en restait plus pour un fils qui n'était plus si facilement diverti.

Moran en vint à haïr ce repaire dans lequel il avait tant joué ; désormais, ce n'était plus que le lieu où son père disparaissait des journées entières. Il haït également la haute mer quand son père en revint d'un voyage hasardeux avec leur bateau de pêche brisé. Surtout, il haït son père.

Jusqu'à sa mort, Moran se souviendrait des disputes de ses parents, de la résignation dans les yeux de sa mère et de ses propres accusations, cruellement jetées à la face de son père, mais jamais celui-ci ne cessa de convoiter l'horizon. Ô comme Moran l'avait maudit.

Jamais autant, pourtant, que le jour où il partit définitivement.

Et cette haine contre son père, qu'il conservait jalousement quand même sa mère s'en détacha, tint son cœur fermement clos. Il cessa de rêver. Puis cessa de vouloir. Imperméable à tout idéal plus grand, Moran ne réalisa son malheur que lors du passage d'un enfant vêtu de vert sur l'île Molida.

L'étranger disait traquer le navire fantôme pour sauver son amie supposément à son bord, et recherchait pour cela un moyen de naviguer dans le brouillard au nord.

Une information dont son père disposerait pour une cause tout à fait romantique.

Sa réaction instinctive fut de l'envoyer paître, comme tous ceux qui lui rappelaient son père. Moran pensa amèrement que l'amie était déjà morte et que l'enfant mourrait certainement à son tour dans sa quête vouée à l'échec, comme son père avait probablement lui-même péri. L'enfant était opiniâtre cependant, et Moran décida qu'il pouvait le rejoindre dans les cimetières sous-marins ; il lui indiqua l'emplacement du repaire secret.

Et malgré tant d'apathie, Moran ressentit soudainement une envie profonde et puissante battant contre ses côtes en le regardant quitter la maison. L'envie inexplicable de suivre cet enfant, d'être cet enfant. De s'élancer dans ses pas et partir à la recherche de ce que la mer lui avait pris.

Moran était toujours en train d'essayer de faire la paix avec ce sentiment enterré trop longtemps quand, quelques heures plus tard, l'enfant revint avec deux journaux cornés et jaunis qu'il lui tendit sans explication avant de le remercier et reprendre son voyage. Les journaux étaient noircis de la plume de son père, contant ses rêves et ses regrets, et avant même de pouvoir s'en empêcher, Moran s'était plongé dans leur lecture.

Il eut l'impression de se réveiller d'une longue absence passée dans un endroit sans lumière, isolé du monde et des hommes, ainsi que de lui-même.

Et, les yeux noyés de larmes, Moran réalisa enfin deux choses. D'abord, qu'il avait haï si ardemment son père pas tant parce qu'il était parti que parce qu'il l'avait laissé derrière. Ensuite, qu'il l'entendait aussi, l'appel du romantisme.