Les échos de la jeunesse (Nico)

Nico mit une touche finale à ce panneau de son kamishibai. La scène devant ses yeux, limitée par cette petite plaquette de bois, ne semblait pas faire complètement justice à l'héroïsme de Link, la pugnacité de Tetra et la légende de leur vie. Mais peut-être n'était-ce que la lentille du temps qui déformait leurs exploits et les faisait paraître plus grandioses à un vieillard. Dans ses souvenirs, la mer était si vaste ! Ses habitants si dangereux ! Et ses amis si vivants…

Son bras avait été plus sûr également à cette époque bénie, mais depuis que Tetra avait fondé ce nouveau royaume, ce n'avait plus été si important. Des terres prospères n'ont pas besoin d'épées pour les défendre. Et pourtant, dans la quiétude de son petit village, Nico regrettait les épreuves surmontées sur la grande mer inconnue. Il regrettait les ordres de son capitaine, criés depuis les haubans, comme il regrettait la bravoure de Link, silencieuse mais constante, et les boutades de ses autres compagnons.

Ses réminiscences furent interrompues par le retour du jeune garçon qui l'appelait papy. De la suie s'étalait de ses doigts à ses cheveux et de l'huile tachait ses manches retroussées, trahissant une longue journée de travaux pratiques sur la locomotive de Gasto. Il raconta avec enthousiasme les concepts mécaniques qu'il avait appris, divertissant Nico pendant qu'il préparait le repas.

Il était bien loin l'enfant traumatisé qui était arrivé de nulle part à Prokis plusieurs années plus tôt, les vêtements en guenille et une ombre dans les yeux. Sans un sou, sans parents, sans même un nom. À cette époque-là, Nico croulait encore sous le poids d'être le dernier survivant de l'équipage de Tetra après la mort récente de Mocco. Il avait regardé l'enfant, ses cheveux blonds salis par la terre, ses pieds cornés de lieues parcourues sans chaussures, ses mains calleuses, son visage sur lequel planait le souvenir d'un drame et il avait pensé qu'il n'avait pas dû présenter une allure bien différente à Tetra le jour où elle lui avait offert une place dans son équipage. Alors Nico n'avait pas hésité : il avait recueilli le petit réfugié sous son propre toit, comme un membre de sa famille.

Gasto s'était rendu au château pour s'enquérir auprès de ses anciens supérieurs du conflit qui leur avait amené quelqu'un si jeune ; il était revenu bredouille. L'enfant venait de trop loin, bien au-delà de la zone d'influence de la nouvelle Hyrule, et lui-même ne parlait pas de ce qu'il avait fui.

En ces temps, il parlait peu en général. Ce ne fut seulement une année plus tard que Nico eut acquis la certitude que l'enfant ne se souvenait pas de son nom ou ne souhaitait plus l'utiliser et qu'il avait décidé de lui en trouver un autre.

Un autre nom tout trouvé.

Car plus l'ombre dans les yeux de l'enfant s'estompait, plus Nico revoyait en lui la détermination, le courage et le dévouement de son ami de jadis. Ce petit, il l'avait pressenti très tôt, s'embarquerait un jour sur les voies ferrées du royaume pour y vivre une aventure et il s'arrêterait probablement en chemin pour sauver la veuve et l'orphelin, juste comme il escaladait les palmiers et en ramenait ses fruits à la petite Rei affamée, juste comme il prenait soin des tâches domestiques dangereuses pour ses vieux os.

Et Nico se trouvait moins endeuillé, moins nostalgique, de savoir que Link reprendrait l'oriflamme de l'aventure pour le mener aux quatre coins du royaume. Les pirates de Tetra n'étaient plus, mais les grandes épopées demeuraient et la jeunesse ne mettait pas moins d'enthousiasme à les vivre.

« Tu seras bientôt prêt à devenir un conducteur toi-même, » affirma-t-il à Link.

Il pensa à son carnet à tampon qu'il n'avait jamais eu l'occasion de remplir, car l'appel de la mer avait toujours été plus fort que celui de la terre. Le temps l'avait trop affaibli pour qu'il pût accompagner l'enfant dans ses voyages, mais, dans son grand âge, une odyssée par procuration était tout le contentement dont il avait besoin.