L'évasion (le prisonnier des pirates)

Le prisonnier se languissait, apeuré, terré dans un recoin de sa cellule puant la moisissure et le poisson avarié. Dans la pénombre de la grotte dans laquelle il était enfermé, il ne voyait que des murs en pierres, des barreaux de fer et des os blancs sur le sol en terre battue. Rien qui ne pouvait lui offrir le moindre réconfort.

Mort de faim, de soif, pourrissant dans ces galeries, finirait-il un squelette exposé aux yeux de futurs captifs ?

N'ayant jamais été le plus entreprenant des hommes, le prisonnier n'avait pas longtemps envisagé la possibilité de s'évader. Même si une intervention miraculeuse des déesses ouvrait la grille de sa cellule, il lui aurait ensuite fallu tenter sa chance dans des tunnels obscurs grouillant de monstres. Attendre de découvrir pourquoi les diablotins le gardaient vivant était tout aussi horrifiant à sa manière mais demandait moins de force morale et nourrissait moins d'espoirs vains.

Il s'y était presque résigné lorsqu'il vit une silhouette se découper dans la lumière émanant de l'entrée de la grotte, loin de l'autre côté d'un profond fossé. Immédiatement, le prisonnier fut pris d'un puissant désespoir de vivre et appela à l'aide de toute la puissance de sa voix éraillée. Son cri attira malheureusement l'attention de tous les diablotins des environs sur le nouvel arrivant, qui fut promptement assailli de force de projectiles.

Craignant qu'un des monstres le prît pour cible, par erreur ou par amusement, le prisonnier se recroquevilla dans le fond de sa cellule. Il entendait les bruits violents du combat, les cris, les chocs, les claquements de métal, les râles, et cela le terrifiait tant qu'il n'eut pas la présence d'esprit de se sentir désolé pour la personne attaquée par sa faute.

Il ne voulait simplement pas mourir.

Quand le vacarme cessa, il attendit encore quelques instants avant de relever la tête. Devant ses yeux ébahis s'étalaient des dizaines de cadavres percés chacun d'une flèche, et, entre eux, un enfant vêtu de vert circulait, récupérant celles qui étaient intactes.

« Tu es venu me sauver ? lança le prisonnier, avec un entrain qu'il n'avait pas ressenti depuis sa capture. J'ai eu si peur… »

L'enfant acquiesça énergiquement.

Et c'était chose étrange que de compter sur quelqu'un de si jeune pour le sortir d'un repaire de pirates, mais le prisonnier ne voyait pas d'autre choix. Il n'avait pas plus de courage qu'un autre, et moins de dextérité. Il se contenta donc de guider son sauveur vers le wagon minier par lequel il était arrivé pieds et poings liés et de garder la tête baissée une fois à l'intérieur pour ne pas déranger ses mouvements.

Malgré le nombre de diablotins à leurs trousses, l'enfant ne flanchait pas. Sur un wagon filant à toute allure au-dessus du vide, assailli de tout côté, il faisait chanter son arc comme un soldat aguerri. Le prisonnier n'osait pas risquer un œil par-dessus le rebord du wagon pour vérifier, mais il imaginait que chaque trait, ou presque, faisait mouche. S'il n'avait pas été aussi terrifié, le prisonnier aurait certainement été impressionné.

Bientôt, le chef des pirates fut la dernière chose se dressant entre eux et la liberté. C'était un géant à l'œil torve armé d'une masse plus grande que l'enfant, le genre que les héros de la garde n'approchaient pas sans bonne raison. Ce héros-là décocha flèche après flèche et vainquit le géant sans quitter le wagon.

Le prisonnier était libre, et encore mieux : vivant !

Libre de rentrer à Papousia, d'y retrouver la plus belle femme du village. De ne plus quitter ni l'un ni l'autre. Libre de vivre sa vie à son cœur content. C'en était si grisant qu'il oublia aussitôt toute l'angoisse, ne gardant avec lui de sa mésaventure que l'envie de profiter au plus de ce que lui donnerait le lendemain.

Et de raconter cette histoire à qui voudrait bien l'entendre, embellissant son rôle au passage.