Une voie vers les dieux (Traucmahr)
Serviteur des dieux.
Serviteur des dieux.
Même après tout ce qu'il avait fait contre ces dieux, tous ses efforts pour s'affranchir de ce titre, après s'être dévoué à la résurrection du Roi Démon, c'était ainsi qu'on le désignait. Ce qu'il était condamné à être. Serviteur, marionnette, chair à canon. Quasi cadavre souillant de son sang les riches banquettes du train des dieux.
Traucmahr était désormais à la merci de ceux qu'il avait faits ses ennemis, lui puissant guerrier traîné plus bas que terre. S'accrocher à la lucidité lui demandait toute sa détermination et, dans ces quelques moments flottants d'éveil, il préférait encore s'abaisser à la facilité en feignant l'inconscience. Ainsi, il pouvait prétendre ignorer les soins dont l'entourait celle qu'il avait jadis trahie et les regards de commisération de l'enfant en vert et de la princesse fantôme qui pesaient lourd sur sa conscience.
Pourtant, quand ces derniers revinrent en fanfare du Temple des Sables avec l'Arc de Lumière, seulement pour apprendre que Bicelle ignorait où devait les mener la suite de leur quête, Traucmahr n'hésita pas à leur indiquer l'emplacement de la boussole capable de retrouver le Roi Démon dans son train.
S'il s'était interrogé sur sa motivation, il n'aurait probablement pas pu trancher entre velléités de vengeance à l'encontre de ceux qui s'étaient débarrassés de lui si sommairement et paiement de l'aide donnée par ceux qu'il avait blessés.
Néanmoins, il ne s'interrogea pas sur sa motivation, trop fasciné qu'il était par l'enfant en vert et la princesse fantôme.
Contre son gré, il était touché par la bonté naïve qu'ils avaient à son égard. Il avait trop longtemps haï la bienveillance paternaliste du reste de sa tribu pour pouvoir éprouver autre chose que du ressentiment à l'égard de celle dont Bicelle le couvait, mais eux étaient si naturels dans leurs bons sentiments qu'il était impossible de douter de leur sincérité. La princesse fantôme était plus intéressée par la récupération de son corps que par la rancune et l'enfant en vert…
L'enfant en vert était ce que Bicelle avait voulu faire de lui. Un cœur grand et vaillant, tout dévoué à la puissance sacrée. Un serviteur heureux de sa condition, content de n'utiliser son pouvoir que pour permettre les envies divines. À travers la vitre du train dans lequel il était confiné, Traucmahr le regarda disparaître dans le dédale de la Tour des Dieux avec une mélancolie écrasante.
« Il n'est pas trop tard, lui dit Bicelle.
– Je ne veux plus être un serviteur des dieux, trancha-t-il.
– Servir les dieux n'est pas plus que faire ce qui est juste, insista-t-elle. Tu as déjà fait volte-face. Pour le reste, Zelda et Link ouvrent le chemin, il suffit de leur emboîter le pas.
– Tu veux dire, la princesse pointe du doigt le chemin et l'autre s'y engouffre aveuglément. »
Bicelle ne répondit rien. Elle n'en avait pas besoin ; ils savaient tout d'eux reconnaître la mauvaise foi de sa protestation. Même pour lui qui ne les avait qu'à peine côtoyé, il était clair que la princesse fantôme et l'enfant en vert avançaient à deux de front et d'un commun accord.
Ainsi, ce ne fut pas pour eux qu'il proposa son assistance dans l'ultime combat contre le Roi Démon. La cause qui l'animait était simplement la même que la leur – arrêter Mallard et rendre son corps à la princesse. Ses raisons, du reste, étaient toute personnelles.
Traucmahr n'entretenait aucune illusion sur l'issue de la confrontation. Son corps était encore en lambeaux, son énergie fuyante ; toute contribution de sa part serait maigre et probablement fatale. Ce n'était pas suffisant pour le décourager. La mort ne lui avait pas fait peur jadis lorsqu'il ne poursuivait que son ambition, elle ne le faisait pas plus maintenant qu'il cherchait à réparer ses errements.
Quand il lui sembla que la princesse fantôme et l'enfant en vert étaient en difficulté, il força donc ses jambes vacillantes à le porter jusqu'à eux. Il se dressa entre Mallard et eux, les encouragea et, l'aigreur lui ayant aiguillonné le flanc pendant si longtemps enfin disparue, en mourut apaisé. Pas pour eux, pas vraiment, mais certainement grâce à eux.
