La reine et moi sommes seules. Elle se tient debout face à moi.
Elle plonge son regard dans les miens, comme s'il elle cherchait à voir à travers moi. J'avoue que c'est intimidant, dans le bon sens du terme ! Parce que si je la détestais pas autant, j'aurais déjà fait le premier pas. Seulement voilà, je la déteste !
Elle a le regard de plus en plus insistant. Cette fille a vraiment un truc avec moi..
Elle se tient le menton et s'écarte un peu de moi.
Tout à coup, elle semble sortir de sa réflexion.
« Quel âge as-tu ? »
« Euh… ba… 21 ans ? »
Elle ne m'a quand même pas maté tout ce temps juste pour me poser cette stupide question, quand même ?
Mais la reine a l'air vraiment choquée de ma réponse.
« Pour… de vrai ? »
« Ba oui pourquoi ? Je les fait pas ? »
Elle reste bouche bée. J'aimerais dire que ça lui donne un air con mais ce n'est pas le cas. Elle est vraiment belle. Ce qui m'énerve !
Et là, elle me sourit. La reine des suce-sangs me sourit. Et puis elle commence à rire. Elle est morte de rire. Elle est tellement morte de rire qu'elle s'effondre par terre, en larme. Elle se tient le ventre.
Sérieusement, je comprends pas cette fille.
J'attends qu'elle se calme un peu. Juste une chose, elle fait pas vraiment reine à ce moment-là. On ne dirait même plus la même fille que tout à l'heure, quand le préfet de Paris était encore avec nous.
Au bout d'un moment, elle finit par se ressaisir.
« Excuse-moi, Clarke. » Elle a l'air un peu honteuse de s'être lâchée devant moi, et me tend sa main pour que je l'aide à se relever. Je saisis la main qu'elle me tend et la ramène vers moi. On se tient toutes les deux debout maintenant. Je la tiens contre moi, une main serrant sa taille.
Je te vois venir Clarke… Calme tes ovaires, tout de suite, s'il-te-plait...
Mais bordel, c'est pas que je veux pas ! Mais regarde-là, c'est une déesse ! Une belle pétasse, mais une déesse! Elle me plait… En plus, elle n'a même pas l'air gênée dans mes bras.
Ba regarde la aussi. Elle est plutôt occupée à se foutre de ta gueule…
Hein? Attends, mais c'est vrai ça ! Elle n'est plus en train de rire, là ! Elle est en train de se moquer. De moi !
« J'en étais sûre ! » La reine a l'air fière d'elle. « Tu faisais une telle tête quand Gustus m'a baisé la main. T'avais l'air complètement attardée. Et puis le fait de me couper la parole… Tu n'es pas trop habituée aux anciennes étiquettes, hein ? »
Mes ovaires, je les prends et je les jette par la fenêtre parce que là mon conflit intérieur, c'est si je lui casse les pattes ou le crâne.
« Mais je suis étonnée que tu puisses être si bonne au combat en étant aussi jeune, Clarke. Tu es quelqu'un… de remarquable. »
Je sais même pas comment je dois le prendre. Mais là, un doute m'assaille.
« Ma reine, quel âge avez-vous ? »
« J'ai 97 ans. Quel âge me donnais-tu ? »
Putain ! La merde !
Elle me regarde, l'air le plus sérieux du monde.
Mais c'est vrai, ça ! J'avais complètement zappé le truc. L'espérance de vie des vampires n'a rien à voir avec la nôtre ! Putain, j'ai affaire à une mamie !
« Gustus a 203 ans, alors il a un peu de mal à se détacher des convenances qu'on attendait de lui dans sa jeunesse. Mais ne t'inquiète pas Clarke, je suis moins… rigoureuse côté tradition. »
203 ans ? Seigneur…
La reine a définitivement l'air sérieuse, maintenant.
« Crois-tu en Dieu, Clarke ? »
La question à laquelle je ne m'attendais pas du tout. Comment une Clarke vampire aurait répondu ? Si la reine fréquente les églises, elle doit un tantinet y croire elle-même.
« Oui, j'y crois. »
Aucune réaction. Est-ce que j'ai bien fait de répondre ça ?
On va voir, continue.
« J'y crois mais je ne crois pas que Dieu s'intéressent aux hommes. Pour moi, s'il vit là-haut, c'est qu'il ne s'intéresse qu'à ceux qui vivent avec lui, les anges. Nous, on vit sur Terre. Alors, j'y crois mais je ne le crains pas. »
Elle a l'air ravie de ma réponse. Alors ? J'ai bien répondu ?
« Je suis impressionnée, Clarke. Tu dois certainement être la seule de notre race à croire en lui, à ma connaissance… »
« Mais vous étiez à la messe, non ? Et je vous ai vu parler avec le prêtre tout à l'heure. Pourtant vous ne croyez pas ? »
« Non, je ne crois pas en lui. Mais je ne doute pas non plus de son existence. Qu'il existe ou non, m'est égal à vrai dire. Mais je m'intéresse beaucoup à la foi des croyants, c'est vrai. »
« Pourquoi, ma reine ? »
« Parce que je suis maudite, Clarke. »
Quoi, comment ça ?
« Je peux vivre des centaines d'année. Je pourrais même peut-être atteindre le millénaire, comme ma mère. A côté de ça, je vois les humains, qui eux ne peuvent même pas atteindre les cent ans… »
Et elle s'en plaint ?
« Mais c'est une chance ça, non ? »
« Non, c'est une malédiction. Les humains croient en la vie après la mort. Ils savent qu'ils ont une conduite à avoir, s'ils veulent aller au paradis. Mais nous… moi… Je n'aurais pas cette chance-là. C'est comme si Dieu savait que j'étais trop mauvaise, avant même de naitre… pour mériter d'aller au paradis. C'est pour ça que nous sommes condamnés à vivre un peu plus longtemps que les humains. Parce que Dieu ne veut pas que nous puissions vivre éternellement, il nous octroie seulement un petit sursis sur Terre. J'aimerais croire que je mérite plus que cela. »
Mais qu'est-ce qu'elle raconte…
« Je sais que de toute façon, quoi que je fasse, je finirais par mourir et disparaitre. Et tout le monde m'oubliera. Mais j'aimerais croire que je peux faire le bien comme les humains. »
« Nous sommes des monstres, ma reine. Nous ne savons pas faire le bien. »
Elle me regarde, outrée.
« Notre sang… ce que nous sommes… n'excuse rien, Clarke. Et je suis la reine. La pire de toute ! Mais je veux croire que je peux changer les choses. »
« Excuse-moi, mais je suis persuadé du contraire. Quand je vois ces humains, ils essaient de se faire passer pour de bonnes personnes… mais ils ne font même pas ce qu'ils disent. Alors, nous, comment pourrions-nous ? »
« Qui ne tente rien n'a rien Clarke. Et moi je ne cesserai jamais d'essayer. Quand je vois tous les monstres, qui d'une espèce à l'autre s'entretuent. Tu imagines si nous pouvions tous vivre ensemble ? Si nous pouvions arriver à faire la paix ? Ne faire plus qu'un seul et même groupe. Imagine un monde, ou ne ferait plus la différence entre vampire et zombie. Entre ogre et elfe. Entre faune et fantôme. »
« Je ne pense pas qu'une telle chose puisse exister, ma reine. »
« Les hommes faisaient la différence entre noir et blanc, autrefois. Entre juif et aryen. Et ils ne la font plus aujourd'hui ! Un jour, les monstres ne feront plus la différence entre eux non plus. J'enseigne à mes hommes à entretenir de bonnes relations avec chaque espèce. De sauver chaque vie en danger… et de montrer que les vampires sont prêts à se montrer comme un peuple accueillant. »
Je comprends maintenant… Atom avait annoncé aux sirènes que j'avais rencontrées que c'était des vampires qui les avaient sauvés. C'était pour ça…
« J'ai déjà plusieurs rois de différentes espèces de monstre qui rejoignent ma cause, tu sais ? » La reine a un air fier quand elle me dit ça. « Nous formons de plus en plus une vraie coalition… Même si d'autres se montrent très opposés à mes idéaux... Tu me trouves idéaliste, Clarke ? Moi je me qualifierai plutôt de visionnaire… »
Mais elle était carrément inconsciente, ou quoi ? Elle ne se rend pas compte du danger qu'elle est en train de créer autour d'elle ? Une coalition de monstre ! Mais la CIL ne laissera jamais passer ça ! Je comprenais maintenant pourquoi on me rabâchait constamment que notre mission était d'intérêt capital ! Une coalition de monstre était une idée complètement révolutionnaire, c'était une idée complétement folle ! C'était même surprenant que la mission n'était qu'une infiltration ! A ce stade-là, je connais plusieurs chefs haut placés de l'organisation qui auraient plutôt ordonné une mission d'assassinat !
Bon Dieu… Comment la reine pouvait elle penser un seul instant que ses projets arriveraient à leur terme ?
« Ma reine… Les chasseurs… Ils ne laisseront jamais passer ça. »
« Je sais… »
Je sens que c'est le moment de piéger la reine. Elle défend des idées de paix et d'amour depuis tout à l'heure, mais je sais qu'au fond, elle est comme les autres…
« Ces humains, les chasseurs… Ils ne nous laisseront jamais tranquille. Vous avez raison ma reine, vos idées sont justes. C'est pour ça qu'avant de les réaliser, il faut se débarrasser de tous ceux qui pourront s'opposer à nous ! »
A ses mots, je vois la reine, se tourner vers moi. Elle est dans une colère immense. J'ai l'impression quelle va me tuer…
Je me prépare à contrer son attaque…
Soudainement, elle se dirige vers moi à une vitesse fulgurante et me gifle d'une force phénoménale. Je suis propulsée à plus de 12 mètres en arrière, et m'écrase contre un des murs du bâtiment. Je sens le mur légèrement se fissurer derrière moi. Putain, ce que j'ai mal au dos ! Je m'écroule au sol, face contre terre. La reine s'avance. Elle est debout, devant moi, une fureur dans le regard.
« Clarke, je te hais. Tu es exactement le genre de personne qui me révulse. Dès que je t'ai vu à côté de Gustus, j'ai su que tu ne pourrais jamais me comprendre. Sérieusement ? Tuer tous les chasseurs ? C'est seulement parce qu'il y a des monstres dans ton genre, dans ce monde, que celui-ci va si mal. C'est comme ça que naissent les extrémistes ! Oui, j'ai ordonné l'assassinat du chasseur de la mairie. Parce que je me suis renseigné sur les deux chasseurs que la CIL avait prévu d'envoyer. L'un des deux, surtout est un agent ultra expérimenté, qui malgré son jeune âge avait un taux exceptionnel de 100% de réussite sur l'ensemble de ses missions. Un agent déterminé, puissant, et extrêmement dangereux. Et je savais que si je laissais venir ces agents jusqu'à Paris, je n'aurai jamais pu les convaincre à partager mes espoirs, et qu'ils auraient tôt ou tard fini par tuer des centaines de gens de mon peuple. Alors oui, je n'ai pas eu le choix, parce que j'ai pensé préférer tuer un chasseur plutôt que deux. Je savais que si leur contact mourrait avant de transmettre les ordres, les deux chasseurs ne pourraient jamais me retrouver. Alors oui, j'ai ordonné cet assassinat. Et sache que c'était l'une des décisions les plus difficiles à prendre de toute ma vie. »
« … »
« Je te déteste, Clarke. Mais malgré tout ça, comme je te l'ai dit, il y a des monstres qui ne partagent pas mes idéaux, et qui veulent me détruire. Anya dirige les troupes qui doivent combattre ces monstres-là. Tu les rejoindras, c'est un ordre. Adieu. »
Elle quitte la pièce, me laissant seule, pitoyable, toujours par terre. Elle semblait meurtrie. Mes propos avaient dû vraiment la blesser. Mais qu'importe.
Je n'aie pas réussi à te piéger cette fois-là, mais je te jure qu'un jour j'y arriverai ! Tu ne m'auras pas ! Je sais que tu n'es pas différente. Ceux qui font ce genre de discours sont toujours les pires. Des menteurs. Je dévoilerai ton vrai visage, et je te détruirai !
Attends… Non… C'est quoi cette blague ? J'arrive pas à me relever ! Merde ! Elle m'a cassé le dos ! Avec une gifle !
C'est quoi ce monstre ?!
