La reine saisit ma main et me tire jusque l'autre côté de la rue.

« Tu sais en faire ? »

Elle me désigne un tandem du doigt.

« Oui… pourquoi ? »

« Très bien. Tu passes devant, je monte derrière. »

Je la regarde, douteuse. Elle ne sait vraiment pas faire du vélo ?

Nous montons sur les selles. Sauf que si c'est moi qui dois conduire, je ne sais pas où aller…

« Tu me laisses conduire, ma reine, mais j'ignore où tu veux que l'on aille. »

« Je te dirai, avance. »

J'aime pas quand elle me parle comme ça ! Je fronce les sourcils, frustrée. Je peux de toute façon, elle ne voit rien vu que je suis devant.

« Avance droit, par contre… On dirait que tu veux rentrer dans les voitures, là. »

Mais qu'est-ce qu'elle me gonfle !

« Ma reine… Pourquoi ne pas conduire vous-même ? »

« Tu verras. »

« On doit aller loin ? Ca n'aurait pas été plus rapide, en moto ? »

« Je n'ai pas mon permis. »

Elle a 97 ans et elle a toujours pas passé son permis ?

« Il serait temps de le passer, là ! »

« Ah bon ? Pourquoi ? »

Sa voix est toute innocente quand elle me dit ça.

« Tu as presque 100 ans… C'est assez explicit, nan ? »

« Mais de quoi tu parles ? » Elle sursaute, ce qui me surprend et me fait faire un écart de côté.

« Wouaw ! Attention Clarke ! Tu veux notre mort ? Et pourquoi tu dis que j'ai cent ans ? Tu me trouves vieille ? »

Mais elle se fout de ma gueule, là ? Elle a pris un ton grave vexé en plus !

« Mais c'est toi qui m'as dit que tu en avais 97 ! »

Elle ne dit plus rien pendant un moment. A quoi pense-t-elle ?

Puis je la sens sursauter une nouvelle fois derrière moi.

« Clarke ! Avance droit, je t'ai dit !.. On tourne à droite ! »

« Tu n'as pas 97 ans, ma reine ? »

« Nan mais ça va pas ?! T'es pas bien ?! J'ai 24 ans, moi, je ne suis pas plus vieille que toi ! »

Hein ? Elle m'a menti ?

« Tu penses à la cathédrale ? Mais t'es vraiment pas futée, ma parole. Bien sûr que non, j'ai pas 100 ans. »

Mais attends… Parce que c'est moi qui dois me sentir honteuse dans l'histoire ?! Qui a menti à l'autre, hein ?

Elle est la seule à avoir menti, Clarke ? T'es une vampire, alors ?

Non mais elle est pas sensé le savoir !

« Mais ma reine, vous av-… »

« Tu crains, Clarke ! Je ne t'aurai jamais cru si naïve. J'ai pas 100 ans, et je ne suis pas pressée de les avoir ! C'est juste que… quand je t'ai vu l'autre fois, j'ai tout de suite compris que tu avais la tête dure et que tu serai du genre à me tenir tête. Alors je me suis vieilli, histoire que je sois légitimée sur toi au moins par mon expérience… et ça a marché mais de là ce que tu me crois, presqu'encore deux mois après, tu m'impressionnes ! »

Mais je vais la tuer !

« Clarke, la route ! Et on tourne à gauche après le feu. »

Elle m'a fait passer pour une grosse conne ! Putain !

« La route, Clarke ! La route ! » Elle hurle. De peur.

Maigre consolation. Il va vraiment falloir que je me venge !

SPLASHH

Un véhicule démarre au quart de tour au moment où le feu passe au vert et je me prends un gros jet d'eau quand il roule dans une flaque.

Je l'entends s'esclaffer derrière moi.

« C'est pour ça que je préfère toujours prendre la place de derrière. Bref, tourne à droite. »

Je dois la tuer !

Je suis tellement en rogne que je perds une nouvelle fois la route des yeux.

« Clarke ! »

Je la sens se pencher vers moi et s'accrocher à mon épaule.

« Regarde devant toi avant qu'on ne rejoigne le décor. »

« … »

Je me concentre sur la route. Je l'entends se racler la gorge.

« Il faut qu'on parle, Clarke. Parce que ce qui s'est passé il y a deux jours, ce n'était pas rien. »

« Je sais… »

« Non, tu ne sais rien ! J'étais contente de toi, au début, quand Anya m'a dit comment tu te débrouillais. J'ai même été ravie lorsqu'elle m'a dit qu'elle t'estimait assez digne de confiance pour te donner ta propre équipe. Alors qu'est-ce qu'il s'est passé là-bas ? »

« Ca a… dérapé… »

« Dérapé ? C'est le mot que tu utilises pour expliquer ce qui s'est passé ? C'est comme ça que tu vas expliquer à cette jeune fille de six ans que le débris d'une vitre murale de la grande arche a fini logé dans son œil et qu'elle restera maintenant aveugle pour le restant de ses jours ? C'est ce que tu vas dire à la femme de ce tourisme vietnamien, qui, à peine arrivé le premier jour en France pour visiter Paris, se retrouve avec une femme complètement nue lui tomber pile dessus depuis près de 90 mètres de hauteur et qu'il en est mort sur le coup ? Et qu'est-ce que tu vas dire à ces deux pauvres pompiers volontaires venus bravement arrêter le feu que tu as laissé naitre dans la cuisine ? Ils pensaient que c'était juste un feu mineur, et tout à coup il s'est accru… ils ont brûlé vifs, Clarke ! Et je ne te parle même pas des nymphes que tu as massacrées ! Sept sur neuf, Clarke ! Tu en as tué sept sur neuf ! Tu voulais battre un record personnel, ou quoi ? J'attends des explications ! »

Mais ! Mais ! Qu'est-ce c'est que cette histoire ? Je me souviens avoir failli étrangler celle qui avait insulté Jasper, mais je suis certaine d'avoir relâché mon emprise à temps pour qu'elle survive ! Et après, ce sont les nymphes qui se sont acharnés sur moi, je n'ai tué personne ! C'est quoi cette histoire ?!

« J'attends Clarke ! Tu m'as vraiment déçue sur ce coup-là ! Comment tu as pu me faire ça ? Sérieusement, si je n'avais pas d'intérêt pour toi… Si je n'avais pas les bonnes relations… Tu sais où tu serais en ce moment, si je n'étais pas intervenue pour te sortir de là ? »

J'ai une grosse boule au cœur. Pourquoi est-ce que tout le monde m'accuse comme ça ? Il s'est vraiment passé quelque chose que je ne sais pas à la grande arche ?

« Une bonne fois pour toute, je t'ais dit de regarder la route ! » Elle me hurle aux oreilles et il me semble que je commence à entendre des larmes dans sa voix. « Tu n'as pas la moindre idée d'à quel point j'ai pu m'inquiéter pour Jasper et toi ! Et toi, tout ce que tu trouves à faire pendant ce temps, c'est faire la peau à tout ce qui bouge ?! Quand Anya m'a appelé pour me prévenir que tu t'étais fait arrêter, j'ai quitté mon lit, en pleine nuit, et rédiger une lettre anonyme que j'ai envoyé à tous les grands journaux du pays, pour faire revendiquer cette attaque par un groupe de militants activistes luttant contre l'exploitation excessive de l'environnement. Sauf que j'ai vu les infos ce matin, et tous ces crétins ont compris que c'était toi la chef des activistes, alors que ma lettre était sensée te disculper. Alors, j'ai couru directement chez le procureur de la République lui toucher deux mots pour qu'il fasse abandonner les charges contre toi et qu'il demande au juge de signer ta lettre de libération. J'ai même dû faire libérer ce crétin de Boris en même temps, alors que je le déteste ! Et ce stupide sourire que j'ai dû me forcer à lui faire… Et toi, au lieu de me dire simplement merci, tu lui laisses te baiser la main ?! Tu sais ce que ça veut dire au moins ? C'est un signe de respect ! Et de soumission ! Tu tues tout le monde et tu te fais des fans, c'est ça ? Et je t'aie dis de regarder la route, il me semble ! »

Arrête d'hurler dans mes oreilles ! A ce rythme-là, j'aurai perdu l'ouïe d'ici ce soir. Et puis c'est pas toi qui devrai chialer, là. C'est pas ta réputation qui s'est retrouvée foutue cette semaine.

« Le procureur, c'est un vampire, lui aussi ? »

« Un loup-garou. Il fait partie de la coalition. Et pourquoi tu me parles de lui d'abord ? La route ! La r-… »

BAMM

On heurte une voiture.

Je tombe au sol et m'écorche le genou. La reine est propulsée un peu plus loin et s'étale dans l'eau boueuse du caniveau. Elle se relève, sale et puante. Une dame un peu enrobée sort de la voiture et remarque la reine.

« Mon dieu ! Vous êtes blessée ? »

« Me touchez pas ! » lui hurle la reine avant de repousser la parisienne. Celle-ci le prend assez mal mais préfère ne pas insister. Puis elle se tourne et nous remarque, la bosse sur sa portière arrière et moi. Elle est rouge de colère.

« Qu'avez-vous fait ? »

« Madame, je suis profondément confuse, je vous prie de b-… »

Elle me gifle violemment.

« Savez-vous combien m'a coûté cette voiture ? Non, vous n'en avez aucune idée, comme tous les délinquants de votre espèce. » Elle empoigne ma main. « Vous allez venir au poste de police avec moi. »

Je suis sur le point de la cogner quand la reine s'approche de nous.

« Sainte mère de Dieu ! » La dame se bouche le nez.

Moi je n'ose pas, mais c'est vrai que l'odeur que la reine dégage à présent n'est pas agréable du tout.

« Excusez-moi, ma jeune amie, mais il conviendrait que vous partiez vous refaire une hygiène. Voici de quoi prendre les transports si vous n'av-… »

« Vous n'êtes pas mon amie, c'est elle mon amie. » La reine me désigne du doigt. « Et vous allez la lâcher tout de suite ! »

« Oh, alors vous êtes compères ? Les jeunes d'aujourd'hui sont vraim-… »

« J't'emmerde ! »

Le hurlement de la reine prend une ampleur phénoménale. Plusieurs véhicules garés sur les trente mètres font résonner leurs antivols. Plusieurs vitres se brisent. Et je vois plusieurs passants se jeter à terre, croyant à une attaque… Moi la première. La parisienne, elle, est scotchée à sa voiture.

« Monstre. » dit-elle en s'adressant à la reine.

Celle-ci se tourne vers moi et je la vois pleurer à nouveau, entre rage et désespoir. Elle cache son visage derrière et sa main, essayant en même temps de réunir ses larmes, et je la vois courir rentrer dans un immeuble. Je reste perplexe. La parisienne pose ses yeux sur moi.

« Vous enfoncez ma voiture, et vous ne vous excusez même pas c'est une attitude honteuse. Quant à elle, elle dégage une odeur pestilentielle, et se permet de m-… »

Je me lève et brise le genou de la grosse vache. Elle hurle. Je la traine alors au sol et la laisse dans l'eau sale, là où était tombée la reine.

« Vous êtes encore plus monstrueuse. » Lui dis-je avant de rejoindre la pleurnicheuse.

Je rentre dans l'immeuble et trouve la reine devant une porte d'un appartement, assise sur les marches de l'escalier. Elle ne pleure plus mais ses yeux sont rouges et son maquillage s'est répandu partout sur son visage. Elle a attrapé le hoquet. Pourtant, malgré tout ça, je la trouve encore belle.

Je m'assois à côté d'elle et pose une main sur son épaule, faisant fi de l'odeur.

Ne nous voilons pas la face, je ne l'apprécie toujours pas et je la trouve un peu trop sensible. Après tout, j'ai déjà connu pire dans ma vie, sans pour autant m'effondrer dans un tel état. Il n'empêche que je reste humaine, et à ce titre, je suis capable de prendre en pitié un être qui se sent victime de la vie.

« Tu me hais, Clarke ? »

Oui, peut-être un peu moins qu'avant, mais beaucoup quand même.

« Non. Je vous admire, majesté. Et puis vous êtes ma reine, je n'oserai jamais éprouver de tels sentiments envers vous. »

Elle se met à rire.

Honnêtement, cette fille m'impressionne. Son humeur change tellement vite. Si on ne faisait pas attention à son visage, on oublierait presqu'elle était en train de se considérée comme une martyre, il y a encore quelque secondes.

« Menteuse. » Elle me sourit. « Tu es la vampire la plus effrontée que je n'aie jamais vu. Tu te fiches pas mal que je sois ta souveraine, n'est-ce pas ? »

Je souris. Parce que oui, j'en ai rien à foutre.

« Mais je savais que tu ne m'attirerais que des problèmes de toute façon, tu sais ? poursuit-elle. « Pourtant, je me suis fait le défi de te supporter. »

« Je ferai en sorte que vous le perdiez, ce pari. » lui fais-je, amusée.

« Je peux faire en sorte de ne pas le perdre sans venir te libérer à chaque fois de prison, tu sais ? Donc évite de trop te défouler quand même. Et puis pourquoi tu commences à me vouvoyer ? Appelle-moi Lexa. »

Je reste bouche bée.

« Vous ne me détestez pas, ma reine ? »

« Je ne t'ai jamais détesté. Oublie ce que j'ai dit à Notre Dame, je peux dire beaucoup de choses sans les penser, sous le coup de la colère. Et s'il te plait, arrête de me vouvoyer. »

« D'accord, mais à une condition. »

Elle me regarde, curieuse.

« Il faut que tu te changes, parce que tu sens vraiment fort, là. »

Je fais mine d'être dégoûtée de l'odeur et, elle, fait mine d'être vexée. Mais aucune de nous n'est sincère.

« J'ai une amie qui habite, pas loin, je peux me changer chez elle. »

« Pour le tandem, je suis désolée mais il est cassé. Il faudra marcher. »

Elle secoue sa main, signe que ça n'a pas d'importance.

« Pas grave, ce n'était pas le mien. »

Mais quelle voleuse !