Je suis rentré directement à l'hôtel, hier soir, après avoir quitté Lexa et Nicole.

Dire que Lexa s'est arrangée pour que je puisse revoir Bellamy, que je n'ai pas revu depuis près de deux mois ! C'est cool de sa part.

J'étais tellement hystérique cette nuit que je n'ai pratiquement pas dormie. Et puis Lexa est venue me trouver ce matin, devant le Formule 1, mais elle m'a finalement laissé faire la grâce matinée quand elle a vu mon état de fatigue.

Je le répète au cas où : elle est cool ! Elle est tellement cool !

On a déjeuné ensemble tout à l'heure et nous sommes maintenant en train de faire la queue devant le centre George Pompidou, Beaubourg.

Je n'y suis jamais venu mais j'ai lu un commentaire d'un certain Jean Baudrillard, une fois : « Beaubourg est pour la première fois à l'échelle de la culture ce que l'hypermarché est à l'échelle de la marchandise. »

Mais bon, là, je dois dire que ça me gonfle un peu… J'en ai ma claque !

« Allons fait pas cette tête, Clarke, tu me fais regretter de t'avoir amenée avec moi. »

« Qu'est-ce que tu veux que je te dise ? Je déteste les files d'attente. Tu pouvais pas trouver un moyen pour qu'on y rentre plus facilement ? »

« Oh allez… Tu sais quoi, c'est toi qui décide où on va, d'accord ? Il y a plein d'exposition, je te laisse choisir. »

« D'accord, mais… T'es sûr que ça ne te dérange pas de m'amener ici ? Tu sais, moi, j'adore vraiment les œuvres artistiques, surtout françaises, mais je ne veux pas te forcer à m'emmener à un endroit qui ne t'intéresse pas. J'aurais pu aller au centre Pompidou toute seule, un jour de libre. »

« Tu rigoles ? C'est notre centre national d'art et de culture ! J'y viens chaque fois qu'une expo qui m'intéresse s'y déroule. Et puisque tu m'as dit que tu aimais l'art, je t'ai juste proposé de venir avec moi, je ne me force vraiment pas. »

« Ouai, bon ! Merci, alors… Mais toute cette queue, ça m'a chauffé, quand même, alors t'as pas intérêt à critiquer mes choix, compris ? »

Je regarde la liste des expositions du centre que je tiens dans la main.

« Tiens ? L'atelier de renaissance des œuvres musicales classiques… ça a l'air intéressant, t'en dis quoi ? »

« Tu me demandes mon avis ? Je croyais que je n'avais pas le droit de critiquer tes choix ? »

« Je te demande pas de critiquer, je te demande ton avis ! Viens, on y va. »

Nous prenons la direction de l'atelier en question.

« Qu'est-ce qui t'intéresse dans cet atelier, Clarke ? »

« Lui. ! »

Je lui montre un nom inscrit dans la liste des artistes représentés dans l'atelier.

« Maurice Ravel ? Je vois… Laisse-moi deviner, tu es gaga de son boléro, c'est ça ? »

Mais pourquoi est-ce que tout le monde ne jure que par ce stupide boléro ?

« Pas du tout, je n'aime pas les ostinatos ! Moi, c'est la pavane que j'adore ! C'est une pièce remplie de cérémonie et de gravité à la fois. Il y a une multitude d'émotions qui émanent de cette musique, quand on l'écoute. »

« Tu plaisantes ? Ravel lui-même n'aimait pas son œuvre ! Il l'a carrément dénigré ! »

« Je te parle de l'adaptation pour orchestre ! Et je t'interdis de dire du mal de la pavane ! »

« Oh, Ok… C'est juste que je ne m'imaginais pas du tout te voir danser sur ce genre de musique. »

Nous sommes dans la pièce où se déroule l'atelier. Je me dirige aussitôt vers l'espace consacré à mon compositeur français préféré et lance la lecture d'un CD à disposition, pour que nous puissions écouter le morceau que j'adule.

« Tu entends ça ? Tu dis que je ne pourrai pas danser là-dessus ? Alors, c'est que tu n'as aucune fibre artistique, c'est la représentation même de l'esprit classique des après-temps médiévaux d'Europe. Le lento tempo reflète avec splendeur et excellence la danse que méritait cette princesse hispanique et qu'elle n'aura malheureusement jamais pu avoir ! »

« Mouai… Si tu veux… »

« C'est pas ton truc, hein ? Alors c'est quoi ton genre ? »

« J'en ai pas ! »

« Bien sûr que si, me mens pas ! »

« Non, j'en ai pas ! »

« Menteuse ! T'es en train de me faire la même tête que moi, quand je ne voulais pas prendre le bébé de j'chai plus qui dans mes bras. Mais je l'ai fait ! Donc dis-moi, qu'est-ce que tu aimes, toi ? »

« Nolwenn Leroy… » me fait-elle tout timidement.

« Quoi ? »

« Nolwenn Leroy, j'ai dit ! »

« C'est qui, ça ? »

« Quoi ? Tu ne connais pas ? »

« Je viens de l'autre côté du monde, je te rappelle. En dehors des classiques, je connais pas. »

« Ba c'est du classique ! Elle chante de vieilles chansons traditionnelles qu'elle remixe ! »

« Ba ça m'étonne pas, ça, tiens. Avec un nom aussi pourri déjà… »

« Tu veux que je te frappe, Clarke ? »

« Euh… Nan mais c'est bien les chansons traditionnelles, aussi… »

« Oui, j'adore ! Nicole, quand elle était petite, elle adorait une chanson qui s'intitule Diego. Ca raconte la vie d'un homme emprisonné injustement. Elle disait qu'elle avait l'impression de vivre la même chose que lui. »

« Comment ça ? »

« Nicole et moi, on a toujours été amies… Elle me considérait même comme sa seule véritable amie ! Mais ses parents ne m'aimaient pas, ils ne la laissaient jamais venir me voir. Du coup, elle se sentait enfermée… »

« Drôle de chanson… Elle adorait ça, donc ? Et c'est de qui ? »

« La version qu'elle aimait, c'était Johny Halliday. »

« Et c'est qui ? »

« Tu crains, Clarke ! Faut te mettre à la page ! C'est un chanteur français, tiens ! Il a une voix géniale, en plus ! »

« Oh… Alors, tu dois l'aimer toi aussi… »

« Non, je trouve qu'il chante bien, mais j'aime pas trop le personnage. On dirait un clown ! »

Ah ah ! J'imagine le truc…

« Mais dis pas ça à Nicole, hein ! Elle était amoureuse de lui quand elle était petite ! »

Oh…

« Maintenant, elle aime plutôt les trucs du genre… la maladie d'amour, tu vois ? Surtout avec Michel Sardou. »

« Ca raconte quoi ? »

« En gros, que le sentiment amoureux est une force qui ravage les cœurs, et qu'on ne peut contrôler. C'est comme une maladie qui te prend et t'entraine, te ronge, et tu ne peux rien y faire. Personne ne peut rien y faire… »

« Elle écoute des trucs bizarres, Nicole… »

« Oui mais crois pas non plus qu'elle soit du genre à voir le monde tout en rose. C'est justement parce qu'elle sait que tout ça est trop beau pour être vrai qu'elle l'adore uniquement en chanson. Dans la réalité, ça se passe toujours autrement. Et souvent, c'est pire… »

« Donc toi, tu n'y crois pas ?.. »

« Je ne crois pas à quoi ? »

« Que tout le monde puisse s'aimer, que l'amour peut nous prendre à tout moment, et qu'on ne peut rien y faire… »

« Personne n'y croit, Clarke. »

« Mais… Ça serait cool pour toi, nan ? Imagine, des gens qui s'aimeraient sans faire partie de la même espèce… Genre, un humain… et peut-être un vampire, par exemple ? »

Lexa prend alors une moue attristée.

« J'aimerais, Clarke. Sincèrement. Mais je ne me fais pas d'illusion. La société façonne chacun de nous dans la méfiance et le rejet d'autrui. Non, je me rends bien compte que pour un humain, éprouver ce genre de sentiment vis-à-vis d'un vampire serait aussi repoussant et méprisant que le ressentir pour un chien ou une vipère. Je veux une paix entre les peuples, oui, mais ça n'ira jamais plus loin. »

« Et ba dis donc, je ne m'attendais pas à ça de toi. On manque de foi, ma reine ? Il faut aller davantage à l'église, dans ce cas. »

Elle me donne un coup de coude, amusée.

« Ah oui ? Fais attention, je vais finir par croire que tu es encore plus idéaliste que moi, tu sais ? »

« Olala, ça risque pas ! Si un chien vient me faire la cour un jour, je te jure qu'il va s'en pre-… »

« Qu'il ne lui arrivera rien de fâcheux ! Car tu ne lui feras rien, n'est-ce pas ? Laisse ces pauvres animaux là où ils sont, tu veux ! »

« Ouai, du moment qu'ils s'y trouvent bien prof-… »

« Rolala… Tu veux bien te taire, un peu ? T'es fatigante, à la fin. »

« … »

Mais j'ai envie de parler, moi !

« Dis, Clarke, on peut aller ailleurs ? Ce n'est pas trop mon type, Ravel… »

« Tu veux aller où ? »

« T'as choisi, maintenant à moi. Je veux aller à la peinture ! »

Nous nous rendons aux espaces réservés aux œuvres picturales et devons bien y passer quelques heures avant que Lexa ne vienne subitement s'arrêter devant un tableau.

« Ah voilà ! Viens Clarke ! Tu connais ce tableau ? »

Je regarde les inscriptions gravées, identifiant l'œuvre.

« Numa Pompilius et la nymphe Egérie, de Nicolas Poussin ? Non, je ne connais pas. »

« Pour être honnête avec toi, Clarke, je ne t'ai pas seulement amené ici parce que je sais que tu aimes l'art en général. Ce que je vais te dire vas t'ennuyer, j'en ai conscience, mais je tiens vraiment à ce que tu comprennes ce que j'attends de toi. Maintenant, regarde ce tableau et dis-moi ce que tu y vois. »

« Une femme nue à gauche, assise contre un arbre… Un homme… habillé, tiens ?.. et qui a une couronne sur la tête, en train de parler à la femme... Et puis un autre type derrière en train de jouer de la flûte. »

« Et qu'est-ce que ça t'évoques ? »

C'est sensé m'évoquer quelque chose ?

Voyons…

Ah, merde ! Je vois où elle veut en venir…

« Euh… Je suppose que le gars avec la couronne évoque un roi. Et le roi, ça peut être toi… Sauf qu'en fait, c'est moi, nan ? Quand j'étais avec ces nymphes ? Enfin, je suppose, vu que la femme est nue. »

« Hmm, oui oui, bien vu. Je le voyais pas comme ça mais t'as raison. L'homme avec la couronne sur la tête, c'est Pompilius, le roi de Rome entre 715 et 673 av. J-C. Et effectivement, comme tu l'as dit, c'est aussi moi. Sauf que ce n'est pas moi en personne, mais toi, car c'est toi qui est partie rencontré la nymphe. Egérie est une sage, qui conseillait les rois sur les moyens d'obtenir la justice et la paix, selon le mythe. Et ce tableau représente Pompilius en train d'écouter ses conseils. C'est ce qu'Anya et moi voulions que tu fasses, Clarke. Tu devais rencontrer ces nymphes, et négocier avec elle. Pour la paix ! Tu n'étais pas sensé te battre, et encore moins les tuer. »

« Tu as raison, Lexa, je m'en fous de ce que tu me racontes là. Et excuse-moi, mais je t'ai déjà dit que je ne me souviens de rien de ce qui s'est passé ! Tu ne peux pas m'en vouloir pour ça ! »

« Si tu me dis que tu ne te souviens pas, je te crois. Mais alors promets-moi de faire attention, maintenant. Chaque meurtre que tu fais, chaque crime que tu commets, c'est mettre mes projets en péril, tu comprends. Est-ce que tu peux me promettre, Clarke ? »

Ba c'est pas comme si j'avais le choix, j'ai aucun intérêt à tuer pour tuer, moi non plus…

« Je te promets. »

« Merci. J'y tiens beaucoup, tu sais ? A mon idée d'unir tous les peuples de monstre, je veux dire. Et peut-être qu'un jour, les humains aussi rejoindront notre projet d'union des peuples… »

« C'est pour Nicole que tu fais ça ? C'est parce que tu es une vampire que ses parents ne t'ont pas accepter ? »

« Non, ce n'est pas pour Nicole, c'est pour moi. Et ce n'est pas parce que je suis une vampire que ses parents ne m'ont pas accepté… Enfin, c'est plus compliqué… Mais oui, j'aimerai bien qu'ils puissent m'accepter pour ce que je suis, un jour. Nicole a compromis ses liens familiaux pour moi. Ils lui ont demandé de choisir entre eux et moi, elle a choisi. Elle est ce que j'ai de plus précieux, et je donnerai tout ce que j'ai pour elle. Y compris ma vie. »

Je sens mon cœur se serrer à l'intérieur de moi.

Pourquoi ? Pourquoi m'avoir dit ça, lexa ?

Décidemment, je suis complètement fatigué. Je vais de plus en plus mal…

« Tout va bien, Clarke ? Tu fais une tête bizarre ? »

« Oui, oui. Ça va… »

Non, ça ne va pas du tout ! Je ne me sens pas bien.

« Tu as l'air épuisé. Il serait temps de partir. »

« Non, attends, je… je peux tenir le coup… »

« Ne dis pas n'importe quoi, tu sues ! Prend ma main, on y va ! »

Je saisis la main qu'elle me tend et la suit sans même lever la tête pour voir où nous allons.

Elle s'arrête devant un arrêt de bus.

« Ton hôtel est dans deux arrêts. Ça ira pour toi ? »

« Oui. Je crois… »

« Tu es sûre ? Parce que je peux y aller avec toi, s'il y a besoin… »

« Ça ira. »

« Bien. Bonne soirée, alors. J'espère quand même que tu pourras profiter du congé de ton ami. »

« Bye » lui fais-je toute fatiguée.

La vérité, c'est que je ne sais pas moi-même ce que j'ai. Je sais juste que je ne me sens vraiment pas bien. Et que pour l'instant, je ne veux pas avoir Lexa à côté de moi.

Je monte dans le bus et m'assoit sur un siège. Le chauffeur commence à démarrer.

Pourquoi ? Pourquoi, Lexa ?

Pourquoi m'avoir dit que tu tenais à ce point à Nicole ? Je suis ton ennemie, ma mission c'est de trouver tes points faibles. Et un jour, on m'ordonnera de te tuer !

Que tu tenais tant à Nicole, c'était ton secret… Et tu me l'as dit ! Maintenant, je sais comment t'atteindre, te détruire. Sauf que j'aurai aimé ne jamais le savoir !

Quand j'aurai livré ces informations à la CIL, qu'ils sauront que tu serais prête à tout perdre, et mourir, pour une humaine…

Je… je pourrai détruire ta coalition. Et te détruire toi…

Tu n'aurais pas dû me faire confiance.

Avec le flot d'angoisse qui me submerge, mes dernières forces m'échappent, et je m'écroule à terre. Mes yeux s'éteignent, et j'ai seulement le temps d'entendre quelques sons d'inquiétude des passagers du bus, à peine plus audible pour moi que ne le seraient des murmures.

« Elle a perdu conscience ! »

« On dirait qu'elle a dû mal à respirer ! C'est une crise d'angoisse ! »

« Où est son portable ? Trouvez le dernier contact ! »

« Je l'ai ! Il y a écrit D.C.C ! Qu'est-ce que c'est ? »

« Peu importe ! Appelez ce numéro ! »