PDV Clarke.
2 jours.
Cela fait deux jours que je fuis dans tout Paris. Je fuis ce que je suis, ce que j'ai toujours été.
Il y a deux jours, j'étais devant un petit garçon. Qui me haïssait. Il était seul, il avait perdu son père, une fille l'avait tué devant ses yeux. Et je n'avais pas voulu qu'il la haïsse. Je ne voulais pas non plus qu'il passe sa vie à souffrir de l'absence de son père.
Du moins c'était les excuses que je me donnais pour justifier ce que j'ai voulu faire ce jour-là. Parce que quand je me suis approché de lui, j'étais sur le point de le tuer.
J'étais à deux doigts… D'abaisser ma main, et de briser ce crâne. Le crâne d'un enfant.
Sans aucune émotion. Sans aucun remord. Juste parce que je le trouvai pitoyable, dans sa haine innocente.
Moi, j'ai tué toute ma vie. A son âge, j'avais déjà conscience de ce qu'était un assassinat. Et ce gosse n'était pas un assassin.
Cet enfant, j'ai vu dans son regard, qu'il était encore trop faible pour ça. S'il aurait dû me tuer, ou tuer Lexa un jour, il en aurait souffert. C'est plus simple quand on ne ressent rien. J'ai appris, autrefois, à voir les monstres simplement comme des cibles, des unités à liquider. Pas des vies. Et quand on ne voit pas sa cible comme une vie, c'est beaucoup plus tolérable de tuer. J'en ai souffert, un peu, au début. Mais ma mère m'a appris à taire cette appréhension.
Elle m'a appris ce qu'était le mode guerrier.
Mais quand j'étais sur le point de tuer cet enfant, j'ai pensé à Lexa. Je la voyais à côté de moi, en colère contre moi. Me hurler dessus, me dire que je la peinai, que ce que j'avais fait était mal et que je l'avais rendue triste. Et puis après elle me pardonnait bien sûr, elle me pardonne toujours. Mais moi, je ne me serai pas pardonné. Que Lexa qui se déteste pour ce qu'elle est, soit plus capable que moi de retenir sa main contre son ennemi, en particulier quand c'est un enfant…
Je ne sais pas si j'ai eu honte de moi ce jour-là, ou que j'ai eu peur de ce que je me suis rendu compte de l'horreur de qui j'étais, d'avoir juste osé penser tuer ce gosse… N'empêche, j'ai fui. J'ai paniqué, j'ai lâché le bout de roche dans ma main, et je suis parti en courant.
Suite à ça, je n'avais plus envie de voir personne que je connaissais. Je voulais en particulier éviter Lexa, je crois. Je ne suis pas rentré à l'hôtel. J'ai juste passé mes nuits dehors.
J'ai zoné, si on peut dire. J'ai marché.
Au parc du Luxembourg, j'ai rencontré la mère Sepeur. Avec son mari et puis le petit Nathan. Ils sont adorables, en famille… Nathan a grandi, un peu. Ça fait un moment qu'il accepte que je le prenne dans mes bras. La maman m'offre une glace à chaque fois, car elle sait que je vais rarement au parc avec de l'argent sur moi.
Quand je les ai croisés, avant-hier, au parc du Luxembourg, Nathan m'a accueilli en rigolant, tout joyeux. Le papa m'a fait un franc-sourire. La maman m'a offert la glace habituelle. On a discuté. De tout, principalement. De Lexa, accessoirement.
Au jardin des Tuileries, j'ai rencontré le petit Jonas. Il s'est acheté un nouveau skateboard. Il a réussi ses examens, à l'école. Il était tout fier de lui quand il m'a dit ça. On a parlé de tout le stress qu'il avait eu quand il révisait, chez lui principalement. Et de Lexa qui passait l'encourager quand elle en avait le temps, accessoirement.
Au parc Montsouris, je suis tombé sur les sœurs Binett. Elles promenaient leurs trois chiens, au bord de l'eau. On a discuté sur comment avançait leur nouveau projet, celui d'inventer un cerf-volant téléguidé, principalement. De comment Lexa se débrouillait pour qu'elles puissent le présenter à Paris Expo quand leur prototype serait fin prêt, accessoirement.
…
C'est simple. Ma vie à Paris commence et se termine par Lexa.
J'ai passé deux jours à fuir, et elle a passé deux jours à être à côté de moi, même si elle ne le savait pas.
Hier soir, j'étais dans un bar, à cuver mon dégoût de moi-même. J'ai bu peut-être un peu plus que de raison. Je ne m'en souviens plus vraiment non plus, à vrai dire.
Cette nuit, je dormais dans les rues de Paris. Je dormais ? J'essayais, plutôt, car je n'y arrivai pas.
Je ne dirai pas que je déprimai, je dirai juste que j'ai passé deux jours à penser que je n'étais pas, que je n'étais peut-être plus depuis un certain temps déjà, maitre de ma propre vie.
Quand est-ce que j'en suis venu au point où je peux aujourd'hui tuer un gosse sans même en avoir honte ? Que le meurtre ne vienne pas d'un choix, qui vienne de moi, parce que je pense que l'élimination soit vitale, qu'un intérêt supérieur soit en jeu ? Depuis quand est-ce que mon envie de tuer, tout simplement, sans raison, est passé avant le devoir et la raison ? Pourquoi ai-je vraiment tué ces nymphes ? Pourquoi ai-je voulu tuer ce gosse ?
Quand suis-je devenu une personne comme ça ? Et pourquoi est-ce que Lexa arrive à faire preuve de plus de moral que moi ?
Pourquoi Lexa est-elle meilleure que moi ?
…
Je n'ai pas vraiment dormi cette nuit. Je n'attendais qu'une chose. Que l'église ouvre.
Aujourd'hui, je veux me confesser.
