Deux heures que j'ai rejoint Lexa sous l'arbre sous lequel elle s'était isolée, après que Bellamy m'ait laissé pour rentrer à l'hôtel. Deux heures sans que ni elle ni moi ne disions un seul mot.

Elle ne m'a rien dit. Pas de « dégage. ». Pas de « reste avec moi. » Je reste juste en espérant que ma présence serve à quelque chose.

Parce que j'ai besoin de savoir comment tu vas, Lexa…

Elle est assise, adossée contre un arbre. Les yeux dans le vague. Comme moi.

Silence.

C'est pas possible de me faire stresser comme ça !

Mes doigts se mettent à attraper les feuilles mortes qui s'envolent sous l'effet du vent. Et je les déchire. Les déchire. Cette feuille-là aussi, je la déchire !

Ce ver de terre, je l'écrabouille, ou je le presse ?

Mon pouce et mon index ont choisi pour moi.

Je le presse.

Hmm… Il a pas tenu longtemps…

C'est faible, un ver de terre.

Tiens, toi aussi, petit scarabée ! Je suis sûr que je t'écraserais très facilement.

Et voilà. Très facilement.

Pff…

J'ai le cafard…

Je ferme les yeux.

Il ne fait pas tellement froid…

Une petite brise quand même. Et quelques gouttes. Il pleut un peu.

J'aurais de la lessive à faire demain, moi.

Silence.

« Il va bien ? »

J'ouvre les yeux et me tourne vers la gauche.

« Bell ? » redemande Lexa.

« … »

« Oui. Enfin, non ! Il ne va toujours pas bien… mais mieux que tout à l'air, ouai… »

Lexa hoche la tête en signe d'approbation.

« Tant mieux. »

« … »

« C'est quelqu'un de fort. Pour tout ce qu'il a vécu aujourd'hui, avoir encore la tête sur les épaules… »

Elle dit ça assez amèrement.

La vérité, c'est que je me vois en train de cracher sur la tombe de Gustus, en ce moment. Mais je ne dirai pas ça à Lexa, je sais qu'elle tenait à lui.

Elle se replonge dans son mutisme.

Je porte l'audace au maximum pour oser tenter de l'en extirper.

J'ai besoin de savoir.

« Et toi, comment tu vas, Lexa ? »

« Bien. » dit-elle en laissant tomber son regard au sol.

« …. »

Insiste !

« Tu peux tout me dire, tu sais ? »

Elle hausse les épaules.

« On voulait lapider quelqu'un, j'ai ordonné qu'on en lacère à mort un autre à la place. » Elle pose son regard dans le mien. « Tu veux savoir si je regrette ? Ça ne changerait rien de toute façon. Gustus est mort. »

Elle replonge aussitôt ses yeux sur l'herbe du sol.

Les gouttes de pluie perlent un peu plus sur son front.

Elle renifle, ou quelque chose du genre, avant de s'essuyer les yeux de sa main.

« Et toi ? » me demande-t-elle sans que ne m'y attende.

« C'est pas moi qui viens de tuer un ami d'enfance… »

« Gustus n'était pas un ami d'enfance ! »

Je la regarde, étonnée.

« Ce n'était pas mon ami. C'était le… l'ami de ma mère. Pas le mien. Il m'obéissait, c'est tout. »

« Je suis quand même désolée que tu l'aies… qu'il soit mort. »

« Je suis fatiguée… »

Son visage se renferme.

« Fatiguée d'avoir à tuer. J'en ai marre… »

Mon cœur se serre.

Ma Lexa a l'air de commencer à craquer.

Je me sens craquer aussi.

Quel monde de merde…

Je sens sa main, jusque-là couchée au sol, se diriger lentement vers la mienne, et sa paume finalement recouvrir ma propre main.

Sa tête enfouie entre ses genoux.

« Je te demande pardon. »

Tu me demandes pardon ?

« Je ne veux pas que tu me voies comme ça, comme une tueuse. Je ne suis pas un monstre, pas moi. »

Des petites larmes chaudes coulent sur ses joues.

« Je ne veux plus tuer personne devant toi, Clarke. J'aimerai même ne jamais tuer. Mais pourquoi tout le monde s'acharne sur moi ? Pourquoi suis-je née reine et monstre ? J'aurai tellement voulu être humaine… Et ne rien savoir du monde des ténèbres. »

Elle déglutit.

Mon cœur se serre plus encore.

Parce que je sais qu'elle tuera encore. Elle y est obligée. Dans son monde, celui qui ne tue pas meurt. Seuls les forts survivent.

Et à l'heure actuelle, j'aiderais Lexa à tuer n'importe qui pour être certaine qu'elle continue à vivre.

Et je tuerai moi-même celui s'en prendra à Lexa !

Mes poings se ferment machinalement pendant que je suis en train de penser à toutes les souffrances que je serai capable d'infliger à celui qui ferait du mal à ma Lexa. Je le tuerai !

« Clarke ? »

« Hmm ? »

« Tu as eu une longue journée… Tu ne veux pas rentrer te reposer ? »

Je la regarde, s'inquiéter réellement pour moi.

« Non. Je préfère rester avec toi et être sûre que tu ailles bien. »

« Je vais bien, Clarke. »

« Moi aussi. Alors je peux rester veiller sur toi. » insisté-je.

Je décèle une joie germée dans ses yeux.

J'enlace mes doigts aux siens.

« Je ne te quitte pas. »

Elle me sourit de plus en plus heureuse.

« Moi non plus. »

Je me détesterai toujours pour m'être endormie à ce moment-là.

J'avais dû faire un effort considérable pour être restée éveillé jusque-là, mais à présent, j'étais beaucoup trop exténuée. Et rien n'aurait pu m'empêcher de fermer l'œil pour de bon. J'étais maintenant tout à fait endormie, et de ce qui suit, je n'en saurai jamais rien.

Une dizaine de minutes s'écoulent.

Lexa, assise dos contre l'arbre. Moi, endormie. Le vent, et la pluie.

Et ces putins d'insectes autour de nous.

Quelqu'un arrive.

Anya apparait derrière les arbres. Elle avance tranquillement et s'approche.

Lexa lève la tête et la fixe sans rien dire.

Anya ne dit rien non plus, et s'assied finalement contre un arbre, face à Lexa, une jambe perpendiculaire à l'autre.

Je serai éveillée, je dirais que ces deux filles-là sont les maitres du silence.

« Elle dort pour de bon ? » demande Anya en me désignant, moi, la tête reposée sur les jambes allongées de Lexa.

Lexa acquiesce.

« Sûr ? » insiste Anya.

« Clarke a un fort tempérament et marche toujours à deux cent à l'heure. Je n'entendrai pas son cœur battre à un rythme si régulier si elle n'était pas vraiment endormie. »

Anya repose le dos de sa tête contre l'écorce de l'arbre derrière elle, plus sereine.

Et le silence revient, cette fois-ci vite effacé.

« Tu l'as tué. » constate simplement Anya.

Lexa lève la tête vers Anya.

« Personne ne s'attendait à ce que tu décides ça, tu sais ? Pas même moi. »

« Il m'a trahi. J'ai agi en conséquence. »

« Ce n'est pas pour ça que tu l'as tué. »

Lexa ricane légèrement.

« Tu ne l'as jamais aimé. »

« C'est lui qui ne m'a jamais aimé. » corrige Anya.

« Gustus et toi étiez comme chien et chat. »

« … »

« Il ne t'embêtera plus, comme ça. »

« Je n'ai jamais compris ce qu'il avait contre moi. »

« Tu devrais me remercier. » sourit Lexa.

« Dans tes rêves. Et il n'est pas près d'avoir fini de m'en faire voir, contrairement à ce que tu crois. Il a fallu que les humains en fassent leur préfet. Je ne pouvais pas simplement faire disparaitre son corps. »

« Tu t'en es occupée ? »

La commandante des troupes de lutte acquiesce.

« J'ai arrangé ce qui restait de lui pour que ça passe pour un racket ayant mal tourné dans les vieilles rues. Les légistes tomberont dans le panneau, mais j'ai encore du travail à faire, si je veux pouvoir tromper également l'œil aguerri des chasseurs. ».

« Merci… »

« Et bien, j'ai finis par prendre l'habitude de passer après toi, je crois. Qu'est-ce que ce serait si je n'étais pas aussi prudente que toi ? »

« Mais je suis prudente… »

Anya soupire.

« Tu l'aurais été si tu avais puni Gustus sans le tuer. T'es pas ta mère, Lexa. Tu réfléchis, toi ! »

« Ma mère n'aurait pas tué Gustus. »

« Ah bon ?! Je t'ai connu, elle avait déjà disparu, mais de ce que j'ai entendu, je la croyais assez cruelle pour ça. »

« Elle aurait peut-être pu le tuer, mais pas pour ce genre de traitrise-là. Même s'il m'a désobéi, il pensait toujours bien faire après tout. Je crois que ma mère l'aimait suffisamment pour le pardonner. »

« Oh… »

« Enfin, pardonner… Ma mère avait sa propre signification du mot pardon. Si Gustus l'aurait trahi elle, comme elle m'aurait trahi moi… voyons… » Lexa baisse les yeux vers mon corps et passe sa main sur mon bras découvert pour le réchauffer du froid, « elle aurait amené Gustus en place publique. Elle l'aurait fait souffrir, beaucoup… longtemps. Elle lui aurait fait mal, dénigré… elle l'aurait humilié, ça c'est sûr. Maman détestait tellement les traitres ! Elle se serait débrouillée pour le détruire socialement et psychologiquement. Jusqu'à ce que Gustus se sente encore plus misérable, pitoyable, plus méprisable et abject encore que les excréments d'un humain. Elle l'aurait humilié suffisamment pour que tous ses proches et alliés eux-mêmes le voient comme un déchet et finissent par le mépriser. Ensuite… je pense qu'elle l'aurait tout simplement banni de Paris, privé de tout. Sans avoir accès à la Cour royale, ni à elle, ni à nous, Octavia Andréanne et moi, ni à aucun noble. Plus aucun vampire n'aurait eu le droit de l'approcher, encore moins de le recueillir ou de l'aider, le condamnant à vivre tel un mendiant, parmi les humains. Personne n'aurait eu le droit de l'aider, mais n'importe qui aurait eu le droit de s'en prendre à lui. Gustus n'aurait plus aucune protection, ma mère l'aurait renié, alors il deviendrait la proie de tous les ennemis du peuple vampire ou de ma mère. Tous ceux qui le voudraient pourraient le capturer, le torturer, le massacrer ou n'importe quoi comme ils le voudraient. Et je crois qu'après six ou sept bons mois comme ça, si Gustus avait pu survivre, qu'il n'était pas encore mort après avoir vécu un enfer sans nom, ma mère aurait pu bien avoir envie de le faire revenir auprès d'elle et de le rétablir dans ses fonctions. Il serait redevenu entièrement comme avant, mais avec l'honneur et la fierté en moins. Et il aurait appris que sans ma mère, il n'est rien. Et plus jamais, plus jamais, il n'aurait eu le courage ou l'envie de lui désobéir. Je crois qu'elle aurait agi comme ça, parce que maman aimait vraiment Gustus. Mais je doute qu'elle l'aurait tué. »

« …. »

Lexa regarde Anya d'un air curieux.

« Pourquoi ton cœur bat aussi vite, Anya ? »

« Je… je… »

Anya avait transpiré tout le long de l'hypothèse qu'avait faite Lexa. Parce qu'elle trouvait l'ancienne reine vampire tout simplement trop horrible pour avoir eu le droit d'exister.

« Dis-moi, Lexa, elle en avait beaucoup, d'ennemis, ta mère ? »

« Oh non, pratiquement pas en fait. Les autres peuples vampires avaient bien trop peur d'elle. Maman n'avait pas vraiment l'habitude qu'on lui désobéisse. Même de la part des races ennemies du peuple vampire. C'est pour ça qu'elle aurait vraiment été très peinée si Gustus aurait osé lui faire ça. Mais je ne l'ai jamais vu faire. »

« C'est… c'est… »

« Moi, je suis trop gentille, disait Gustus. Je ne sais même pas pourquoi c'est moi qu'il a choisit de servir quand maman a disparu, et pourquoi pas mes deux sœurs. Peut-être qu'il ne voulait juste pas quitter la France, vu que c'est moi qui en aie hérité. Mais d'après lui, la main ferme du royaume s'est relâchée avec moi, et c'est pour ça que plein de nouveaux ennemis que n'avait pas ma mère seraient apparus. Mais, moi, je serai incapable d'être comme ma mère... »

« Et c'est pour ça que tu tiens à ce que je dirige des troupes pour contenir ceux qui s'opposent à ta façon de gouverner et à ta coalition. »

« Je sais pas ce que je serai sans toi, Anya… »

« Une reine morte, je dirais. Depuis longtemps assassinée par ses ennemis. Mais je te l'ai dit, à force de passer derrière toi, j'ai finis par me faire la main. »

Anya repose ses yeux moi. Elle sourit de tristesse avant de regarder à nouveau Lexa.

« C'est pour elle que tu as tué Gustus, Lexa. Tu sais à quel point elle tient à son ami Bellamy. Et tu sais qu'elle aurait énormément souffert de voir son ami rester dans cet état pitoyable trop longtemps.

Lexa regarde Anya sans rien dire.

« Tu n'as pas tué Gustus parce qu'il t'a trahi. Tu l'as fait pour venger Bellamy, parce que tu voulais soulager Clarke de la peine qu'elle avait. »

Lexa plante son regard dans le sol, commençant à éprouver des remords.

« Tu penses avoir fait le bon choix ? » demande Anya.

« Elle souffre, Anya ! Elle souffre terriblement. Tu sais que c'est difficile pour elle ? J'ai toujours voulu l'aider, en la faisant s'amuser, parler avec des gens, découvrir plein de nouvelles choses… Elle a passé sa vie à chasser et tuer… On craint les chasseurs, Anya, mais ils souffrent, eux aussi ! Clarke ne mérite pas ça, je veux qu'elle est mieux. Bien sûr que non je ne voulais pas tuer Gustus ! Je l'aimais ! »

« Mais tu l'aimes encore plus elle… »

« … »

« Lexa… tu le sais, pourtant… »

Lexa sourit. Mais c'est un sourire de résolution.

« Elle causera ma perte… »

Anya baisse le regard, compatissant pour son amie.

« Si tu n'es pas capable de la tuer pour te protéger de ça, tu devrais au moins t'éloigner d'elle. Ne la laisse pas rester aussi proche de toi. »

« Mais je ne peux pas. Tu sais à quoi je pense, Anya, chaque fois que je suis seule dans ma chambre, et que je n'ai rien à faire ? Je pense à elle ! Et quand je sais qu'elle est chez elle, au Formule 1 ? Je ne suis pas en train de me demander quel plan elle prépare pour me piéger, détruire la coalition que je construis, ou encore de quelle manière elle choisira de s'y prendre pour me livrer à ses chefs à Houston. La seule chose à laquelle je pense quand je pense à Clarke, c'est si elle va bien. Si elle arrive à dormir. Et à sourire. Et à s'amuser. Je me torture en craignant qu'elle souffre, qu'elle est des problèmes. Depuis qu'elle est venue à Paris, elle a été arrêtée par la police, elle s'est évanouie, elle… Elle a failli mourir, Anya ! J'ai besoin de savoir qu'elle va bien ! Tu me demandes de m'éloigner d'elle mais comment je ferais pour la protéger, pour veiller sur elle, sinan ? »

« … »

Lexa pâlit.

« Je ne peux pas me séparer d'elle, Anya. J'en suis incapable. »

« Tu es prête à mettre ta vie en jeu pour être sûre qu'elle aille bien ? »

« Clarke ne mourra pas tant que je serai vivante, Anya. » dit Lexa avait une détermination écrasante dans le regard.

« Ok… Je me plie à ton choix, alors. Et si tu dois en souffrir, si ton choix doit te causer du tort, je serai là, derrière toi. Comme d'habitude. Je ferai en sorte que ta décision ne se retourne pas contre toi, et le jour où tu sembleras faillir, je serai là pour te tenir les épaules et t'aider à te relever, pour que tu restes debout. »

« Il faudra que je pense à augmenter le nombre de mes ennemis, si ça m'aide à me faire des alliés aussi fiable que toi. » plaisante tout à coup Lexa.

« J'ai qu'une vie, Lexa. Je mourrai pour ta gloire, d'accord, mais une fois que je serai morte, tu seras seule, alors tâche de rester leste quand même. » sourit Anya.

Le vent se met à souffler de plus en plus fort.

« J'ai un peu froid. » lâche Lexa.

« Tu devrais rentrer. Moi, je vais rejoindre mes hommes. »

« Tu vas pas dormir ? »

« Je te l'ai dis, qu'il m'en ferait baver même après sa mort, ce Gustus. »

Lexa sourit.

Anya s'apprête à partir mais se ravise.

« Puisque tu as décidé de ne pas te débarrasser de Clarke, ne la laisse pas en périphérie de notre organisation. Jusqu'ici, tu t'es contentée de lui faire connaitre le minimum sur nous, mais il est temps maintenant de lui faire entièrement confiance. Qu'elle voit enfin à quoi ressemble ta coalition, Lexa. »

« Je ne te suis pas ? »

« Le sommet inter-monstre, prévu dans deux semaines. Vu qu'on ne peut pas être tout à fait certain que la CIL se fasse avoir par le boulot que je fais sur le cadavre du préfet de Paris, on l'a avancé à dans quatre jours, avec comme objet principal de se préparer définitivement à un affrontement direct en leurs chasseurs et nos monstres. Nous entrons en guerre, Lexa. Et si tu le veux bien, j'aimerais que la commandante de la mort participe à ce sommet. »

« La commandante de la mort ? »

« Le nom que les prolétaires lui ont donné. Ils l'admirent autant que nos nobles la craignent. »

Lexa pose avec estime et fierté son regard sur moi.

« Oui, Anya. Je le veux bien. »