Précédemment : La guerre entre monstres et chasseurs s'intensifie. Au vu des difficultés que connaissent les assassins humains à franchir les lignes défensives de la coalition, ils finissent par choisir d'employer des moyens radicaux, massacrant par dizaines alliés comme ennemis aux moyens de ruses peu louables. Ainsi, même au sein de la commission internationale, on finit par se poser des questions sur la moralité des actes opérés…
PDV Peri Gordon, seconde secrétaire de la DEA (troisième plus haute autorité de la DEA, juste après Thelonious Jaha et Célia Djövkick).
Que dire, après toutes ces heures ou nous travaillons, tous les trois ?
Les pupilles lourdes de sens, les cernes tout autant...
« Célia, tu sembles fatiguée. On devrait peut-être s'arrêter là ? »
Celle-ci me regarde, surprise.
« Je te remercie de ton inquiétude, Peri. Mais j'ai encore énormément de travail de toute manière. Et je tiens réellement à en terminer avec cette restructuration de budget, c'est nécessaire au bon fonctionnement de notre division. »
« Non, Célia. Ca suffit, je pense que nous avons compris, Costa et moi. Nous nous chargerons de l'implantation de ces nouvelles chambres en Russie, de la réforme du budget, et du reste. Toi, va te coucher. Tu ne nous seras d'aucune aide dans cet état quand nous aurons besoin de toi, autrement. »
Je me retourne vers Costa, notre troisième secrétaire, collègue et complice.
Célia a l'habitude de ne jamais prendre de décision importante pour notre division sans nous consulter d'abord, lui et moi. Nous en discutons parfois pendant des heures, et c'est seulement ensuite qu'elle prend sa décision. Mais aujourd'hui, notre réunion a duré beaucoup plus longtemps que prévue. Il est temps d'y mettre fin.
Costa me fait un hochement de tête en signe d'approbation. Il est d'accord avec moi.
Célia capitule.
« D'accord tous les deux. Je vais faire une pause. Mais s'il y a quoi que ce soit, vous n'hésitez pas à venir me chercher, d'acc-… »
La porte de la pièce claque aussitôt et un homme entre au pas de course, parlant d'une voix forte.
« Célia ! Vas-tu me dire ce qu'il se passe en France ? »
Thelonious !
Le père de Célia, et notre directeur.
A le voir, il n'a pas l'air fier de sa fille, en ce moment précis.
Célia observe son père sans curiosité.
Elle n'est pas surprise par sa question. Elle s'attendait à ce qu'il vienne la voir lui demander des comptes, visiblement.
Face à son énervement évident, elle reste sereine.
C'est un des principaux défauts de notre première secrétaire, mais aussi une de ses plus grandes qualités : sa forte tête.
Face à ce duel père-fille, plus proches d'une relation patron-employée dans le cas présent, Costa et moi décidons d'adopter le comportement qui s'avère le plus intelligent : ne rien dire, ne rien faire. Et laisser le père dévorer la fille toute crue.
« Tu vas m'expliquer ça, Célia ? » interroge Thelonious.
« Il s'est passé beaucoup de choses en France, père. Que veux-tu savoir en particulier ? »
Thelonious encaisse le ton calme et condescendant de sa fille, sans rien transparaitre de sa colère croissante.
Il s'approche de sa fille, jusqu'à coller son visage au sien, puis la dépasse pour aller s'asseoir sur un des canapés.
« Dans ce cas, tu vas me faire un plaisir de me raconter ce beaucoup de choses dont tu parles. Je veux tout savoir. »
Célia regarde son père s'installer et attendre qu'on lui rende des comptes.
Elle commence à parler.
« Chris, le responsable qui a été désigné pour la direction des troupes d'assassins en France, il n'a pas été à la hauteur. » dit-elle nonchalamment.
« Ca je le savais déjà. Mais à ce que je sache, nous n'étions pas pressés que ces troupes atteignent la capitale française, non ? Ce que je veux savoir, c'est comment tu en es arrivée à faire exploser plus d'une vingtaine de chasseurs sans raison, Célia ? »
« J'ai simplement fait appel à la compréhension d'Edmund Sticks, le directeur de la DADT, la Division d'Armement et Développement Technologique. Il m'a prêté quelques-uns de ces anciens prototypes que nous utilisions autrefois : le dispositif d'implant dentaire indétectable qui, sur commande, peut provoquer l'explosion du porteur et de toutes personnes situées aux mètres alentours. »
Les yeux du chef suprême de la commission se font de plus en plus gros.
« Tu as… mais… Tu as tué des dizaines de chasseurs comme ça ? Et tu as trouvé des chasseurs prêts à se faire sauter pour toi ? Tu les a forcés ? »
« Certainement pas. J'ai acheté des mercenaires kamikazes, père. On en trouve facilement sur le net noir. »
Le net noir. C'est comme ça que Célia a l'habitude d'appeler le darknet.
Le problème, c'est qu'elle en parle trop naturellement pour son père, justement.
Le darknet, qu'on peut aisément qualifier d'internet de la criminalité, n'est pas un problème en soit. Même si certains membres de la commission internationale conçoivent encore mal qu'aujourd'hui nos agents emploient les réseaux fermés avec protocole d'anonymisation dont sont férus bon nombre de cybercriminels de ce monde, c'est une pratique courante qui n'est plus vraiment contestée aux hauts niveaux de notre organisation. Mais l'usage des mercenaires kamikazes est un autre débat.
Sur le darknet, on trouve de tout : des armes, des drogues, des œuvres d'art, des femmes, des enfants, et même des suicidaires.
On peut les trouver en naviguant sur certains sites illégaux, qui les proposent comme on proposerait n'importe quel autre produit licite. Seulement, les suicidaires volontaires qui vont se vendre d'eux-mêmes sur internet sont plus que rares. La plupart du temps, il faut le reconnaitre, il s'agit d'organisations criminelles qui enlèvent et reprogramment le cerveau des gens afin de leur faire obéir à tous les ordres de leurs maitres, les clients. Se suicider en fait partie.
En reconnaissant l'usage du net noir précité, Célia vient de reconnaitre devant son père avoir acheté consciemment des personnes innocentes privées de liberté et lobotomisées qu'elle aura faites ensuite exploser et tuer.
Célia a toujours eu une conception très personnelle de la moralité.
Thelonious regarde sa fille comme s'il avait affaire à un monstre sans cœur.
« L'explosion de ces mercenaires kamikazes a provoqué la mort de plusieurs autres chasseurs prisonniers. » rappelle le grand patron comme s'il voulait faire prendre conscience à sa fille des conséquences de son acte.
« C'est tout juste. » répond la première secrétaire.
« Tu ne regrettes pas ton geste ? » tente désespérément encore une fois Thelonious, aux bords d'être dégoûté et en même temps anéanti par la cruauté de son enfant.
« Je comprends que cela puisse te décevoir, père. Et ce que j'ai fait, je ne l'ai pas fait de gaieté de cœur. Mais je pense tout de même que c'était nécessaire. »
« Tous ces pauvres gens, qui ont volontairement répondu à ton appel pour libérer la France… » se désole notre chef, en posant une main sur son front.
« Ils savaient dans quoi ils s'engageaient. Lorsqu'ils choisissent de servir la cause sur le terrain, ils savent tous qu'il leur est possible de mourir à chaque instant. »
Sauf que normalement la mort est sensée leur venir de la main de nos ennemis, et non pas de la nôtre, Célia.
Elle doit sentir l'humeur de désapprobation de Costa et moi-même rejoindre celle du désolément de son père, puisqu'elle se tait brièvement et rejoint un siège, s'asseyant face au directeur.
Elle pose ensuite une main sur le genou paternel, comme si elle compatissait à sa peine.
« Père, laisse-moi t'expliquer pourquoi j'ai fait ce choix, s'il-te-plait. Ensuite, tu décideras de si tu veux m'ôter la responsabilité de superviser l'évolution de cette guerre… »
Pour les trois secrétaires que sommes Célia, Costa et moi, qui sommes accoutumés à fréquenter le chef suprême de notre organisation, il n'est pas difficile de sentir les pulsions de colère et même de meurtre qui émanent de lui en ce moment.
Si Célia n'arrive pas à le convaincre, elle pourrait bien finir étranglée vivante.
« J'ai reçu un appel du responsable que nous avions désigné pour cette invasion en France il y a quelques heures » commence-t-elle, « Chris, puisque tu sais son nom, a dit dans son rapport qu'il avait envoyé successivement plusieurs troupes de chasseurs en éclaireurs, pour vérifier la voie avant d'envoyer le reste de ses hommes traverser l'île française jusqu'au port où les attendaient le contact de Benjamin Philippe. Ces troupes ne sont jamais parvenues à trouver le contact en question, vois-tu ? »
Costa relève aussitôt la tête, à ces derniers mots.
Le directeur prête une attention particulière à tout ce que dit sa première secrétaire.
« En fait, ils n'ont même jamais réussi à atteindre le port où ils étaient sensé le trouver. » rajoute la secrétaire, « malgré plus d'une vingtaine de chasseurs envoyés, et après près de 40 heures de recherches. »
Voyant que nous lui sommes tout attentif, elle n'hésite pas à continuer.
« D'après ce responsable, toutes les troupes envoyées devaient effectuer des rapports réguliers aux bateaux restés attendre aux bords des falaises, mais ces rapports n'étaient, à chaque fois, plus effectués après les premières heures passées sur l'île. »
« Viens-en au fait, Célia. » injoncte le directeur.
« C'est simple » observe la secrétaire, « j'en conclus que ces chasseurs se sont tous fait capturer. Ils ont été fait prisonniers. »
« Prisonniers ? Par qui ? » s'empresse de demander Costa.
« Par les monstres. C'est ce qu'a d'ailleurs affirmé une certaine Zoe Monroe, une de nos agents actuellement sur le terrain. D'après Chris, elle aurait fait partie du premier groupe d'éclaireur envoyé sur l'île. Elle aurait été assommée par un monstre ennemi, mais elle serait revenue à elle et aurait continué de jouer la carte de l'inconscience pour pouvoir s'échapper au moment où les monstres eurent baissé leur garde. D'après elle, les monstres auraient gardé sa camarade capturée comme prisonnière. Je pense que les monstres ont fait pareil avec la vingtaine d'autres chasseurs. »
« Vingt chasseurs gardés prisonniers ? C'est un petit peu gros, quand même, Célia. Les monstres n'ont jamais agi comme ça, auparavant. Ne penses-tu pas plutôt qu'ils les ont juste tué ? »
« Non, Peri. Ecoute, les monstres ont tué un membre de la troupe d'éclaireurs dont faisait partie l'agent Monroe. Ils étaient trois, mais ils en ont tué qu'un seul. D'après Monroe, ils préféraient en fait les garder vivants. C'est ce qu'aurait ordonné une sorte de chef à eux, là-bas, qu'il surnomment le commandant de la mort. »
Le commandant de la mort, rien que ça ?
« Et donc le commandant de la mort ne tue pas, mais il fait des prisonniers, c'est ça ? » raille presque Costa.
« C'est ce qu'il semble. » reprend Célia, « mais on est tous d'accord pour dire que capturer et garder prisonniers plus d'une vingtaine de chasseurs, c'est un peu beaucoup, non ? Personnellement, moi, j'en aurai gardé quelques-uns, les plus lâches, qui auront le plus de chances de parler, et j'aurais tué tous les autres. »
Cela va de soi.
« Oui, c'est pour ça que ta supposition comme quoi ils garderaient autant de prisonniers en vie est difficile à croire, Célia. »
« Pourtant, je ne vois pas d'autres explications. D'après Chris, on n'a retrouvé aucun autre corps en dehors de l'agent Diggs, celui qui était dans la même équipe d'éclaireurs que l'agent Monroe. Les monstres avaient abandonné son cadavre sur place, ils auraient très probablement fait pareil avec leurs autres victimes, non ? Mais comme je vous l'ai dit, aucun autre corps retrouvé. De plus, tous les bateaux quittant le port de Sauzon pour rejoindre le continent sont très bien surveillés, alors les prisonniers n'ont certainement pas été transféré là-bas. »
« Donc... » demande le directeur.
« Comme je l'ai affirmé, père » conclue Célia, « les monstres ont fait en sorte de garder tous nos chasseurs prisonniers sur l'île, pendant tout ce temps. Sans en tuer aucun. »
« Bon, admettons. Ce que tu dis est peut-être possible, du coup. Mais comment tu expliques le reste, Célia ? » s'interroge Costa.
« Humm. Vous ne vous demandez pas pourquoi ils gardaient autant de prisonniers avec eux, vous ? »
Thelonious garde son regard pointé dans le vide.
Costa et moi fixons Célia, attendant qu'elle nous donne ses propres suppositions.
« C'est très curieux qu'ils cherchent à avoir autant de prisonniers chasseurs, mais ce qui est encore plus curieux, c'est la manière dont ils se comportent après les avoir capturé. »
Voyant qu'elle commence à nous perdre, mon amie s'explique.
« Ils ne font rien » dit-elle en écartant les bras, « absolument rien. Ils nous empêchent de poser un pied sur l'île, ils nous capturent quand on essaie, ils savent où se trouvent les autres chasseurs qui attendent sur les bateaux, et malgré tout… rien ! Ils ne tentent rien ! Les monstres les plus passifs au monde. »
« Euh, oui, c'est assez curieux… » remarque Costa.
« Un peu ? Beaucoup ! Attendez, en général, quand on capture des personnes du camp adverse, c'est pour les interroger, n'est-ce-pas ? Ces monstres ont probablement agit pour les même raisons, alors je me pose la question ? Pourquoi ne font-ils rien après les avoir capturé ? »
Je suis contrainte de hausser les épaules. Costa en fait de même.
« Deux possibilités, ou bien les prisonniers ont parlé, ou bien ils ne l'ont pas fait. Franchement, s'ils auraient parlé et que malgré tout les monstres n'auraient pas réagi, je n'aurais rien compris, mais visiblement, nos chasseurs ne leur ont rien dit. Ce qui me rassure assez, je dois dire. »
« Comment sais-tu qu'ils n'ont rien dit ? » demande tout à coup Thelonious.
Célia semble ravie d'avoir attirer l'attention de son père sur autre chose que le crime effroyable qu'elle a reconnu avoir commis plus tôt.
« J'ai piégé les monstres, tout simplement. Je leur ai fait croire qu'ils avaient pu mettre la main sur une communication que j'avais pu avoir avec Chris, en réduisant grandement le niveau de sécurité de cette communication, justement. Ca a bien marché, ils ont écouté notre discussion et ont entendu que quelques-uns de nos chasseurs étaient parti rejoindre notre contact directement au port de Sauzon. Au final, j'ai pu capturer plusieurs monstres, et même un adversaire de valeur : le major général des armées françaises. Le président français va subir un gros choc quand je l'appellerai au téléphone, tout à l'heure. »
Le directeur affiche un sourire embarrassé.
« Peu importe » reprend Célia, « donc on a des monstres qui capturent des chasseurs mais ne réagissent pas ensuite, mais par contre quand ils mettent la main sur une de nos communications, ils agissent aussitôt. Conclusion pour moi, les chasseurs n'ont tout simplement pas parler. »
Puis Célia se met à prendre, d'un coup, un ton bien plus sérieux.
« Peri, Costa… père… J'aurais aimé que tout ça n'arrive jamais, mais… »
Elle se met à réfléchir, confuse.
« Ca ne me plait vraiment pas. Cette satanée reine des monstres a fait en sorte de bloquer toutes les frontières du pays français pendant des mois, à tel point qu'ils ne nous était même plus possible d'envoyer un seul de nos assassins là-bas. Elle a complètement prévu que nous allions attaquer par le biais de Belle-île-en-mer. Oui, après tout, ils capturaient déjà nos hommes alors que ceux-ci venaient à peine d'arriver. »
« … »
« Comment pouvait-elle savoir ? Comment pouvait-elle savoir que nous irions attaquer par cette île ? »
« Je n'en ai aucune idée. » soupire Costa.
Célia relève tout à coup la tête, reprenant ses esprits.
« Pff… Costa, mon ami, le monde n'est pas aussi beau que tu le crois, hein. »
Costa semble perdu dans les mots de notre première secrétaire.
« Célia, où veux-tu en venir, là ? » interroge Thelonious.
« Oh, père. Si les monstres n'ont pas attaqué cette fois nos navires, après avoir capturé tous ces chasseurs, c'est parce qu'ils avaient peur de manquer d'informations. »
« Hein ? » demandons-nous tous les trois en même temps.
« A chaque fois, à chaque fois ! » jure Célia, « ils avaient toujours un coup d'avance sur nous ! Ils savaient qu'on allait attaquer en France, donc ils ont pu bloquer les frontières ! Ils savaient qu'on allait attaquer par l'île, donc ils ont pu y faire amener leurs troupes avant, pour capturer nos hommes ! Et il y a deux ans, ils savaient pour Clarke, aussi ! »
Quoi ?
« Quoi ? » demande Costa.
« De quoi parles-tu, Célia ? » enchérit Thelonious.
« Qu'est-ce que les monstres savaient à propos de Clarke, au juste ? » rajouté-je à mon tour.
Clarke Griffin ! La fille de l'ancien meilleur ami du grand patron de la CIL.
La petite protégée de la plupart des membres éminents de la CIL. L'héroïne au caractère indomptable ! Un caractère de cochon, mais un cœur énorme, pour nous tous qui la considérons comme une membre de notre propre famille.
La seule agent de toute l'histoire de la CIL -et ça fait deux cent ans !- à n'avoir jamais échoué sur aucune de ses missions ! C'était tellement extraordinaire qu'après ses seize ans, on ne savait pas du tout comment évaluer son talent. On ne peut pas évaluer quelqu'un qui n'a jamais échouer, après tout, non ?
Dans le Haut Conseil, ça en avait surpris plus d'un. C'était si surprenant que quand il a fallu estimer son niveau, dans la case "expérience du terrain", de sa carte d'identification, on a du inventer un nouveau terme : "à confirmer". Oui, il aurait fallu qu'on la voit échouer au moins une fois, pour qu'on puisse savoir quelles sont ses limites, exactement !
« … »
Ce serait mentir de dire que Clarke a un caractère très agréable, elle a une personnalité insupportable. A 10 ans, elle se bagarrait déjà avec les gros bras de son quartier…
Mais en même temps nous l'adorons tous tellement, cette petite.
« Qu'est-ce que ces monstres savaient à propos de Clarke, Célia ? »
« Je… père, tu te souviens d'il y a deux ans, quand la vieille adjointe du maire de Paris était venue faire son rapport devant le Haut Conseil, pour nous prévenir que Clarke avait bien réussi à intégrer le royaume vampire, et qu'elle lui avait même sauvé la vie en falsifiant sa mort ? »
« Oui, bien sûr que je m'en souviens, pourquoi ? »
« Et bien… le rapport n'était pas tout à fait exact, il y avait une partie fausse, en fait. » avoue Célia, une boule dans la gorge.
« Fausse ? Un rapport faux devant le Haut Conseil ? C'est quoi cette histoire ? »
« Comment ce rapport pouvait-il être faux, Célia ? Est-ce que ça veut dire que cette adjointe aurait menti ? » s'inquiète Costa.
« Oui, mais ce n'est pas sa faute ! C'est moi qui lui ai ordonné de le faire. »
Costa et moi sommes au comble de l'incompréhension.
Thelonious fronce encore plus les sourcils.
« Il y deux ans » explique Célia, « l'adjointe m'avait fait son rapport avant de le faire devant le Haut Conseil. Et dans la version qu'elle m'avait donné, la vraie donc, il y a quelque chose que je lui ai volontairement demander d'omettre dans celui qu'elle a fait au Haut Conseil par la suite…. »
« Mais quoi donc ? »
Célia nous observe avec prudence, réfléchissant aux mots à employer.
« La reine savait déjà que Clarke allait venir en France pour espionner la CIL… »
Thelonious, Costa et moi en restons sans voix.
« Comment est-ce possible ? »
« Et bien » explique Célia, « d'après ce que je sais, la reine avait reçu comme information que nous, la CIL, avions découvert son intention d'unir de nombreux clans de monstres, et que nous avions décidé d'envoyer des chasseurs pour l'en empêcher. Seulement, la reine pensait que les deux chasseurs que nous enverrions viendraient deux jours plus tard qu'ils ne sont venus en réalité. »
Thelonious semble subir un coup fatal sur le coup, mais Costa et moi ne le remarquons pas, trop perdus par les explications de Célia.
« Je reformule » reprend Célia, « la reine savait que nous voulions l'espionner pour découvrir ses secrets et l'empêcher de créer son association de clans de monstres, et elle savait que nos deux chasseurs devaient venir en France, mais ses infos lui disaient que les chasseurs viendraient un certain jour alors qu'en réalité Clarke et l'agent Blake sont venus en France deux jours plus tôt. En résumé leur reine savait nos plans depuis le début à l'exception d'une erreur sur le jour d'arrivée en France de nos deux chasseurs. »
« Et bien, c'est curieux qu'elle aie pu en découvrir autant, mais au final ça nous avantage si elle s'est trompée de jour, non ? » supposé-je.
« Non. » corrige le directeur, « c'est catastrophique, au contraire. »
Costa et moi perdons le fil.
Quoi, comment ça catastrophique ? Que la reine aie découvert que nous allions envoyer deux espions est choquant, c'est vrai mais…
« En réalité, Clarke et le jeune Bellamy Blake devaient bien arriver deux jours plus tard, en France… »
COMMENT ?
Leur reine avait donc prédit aussi le bon jour de l'arrivée de Clarke, à la base ?!
Je vois Costa suer à grosses gouttes, à côté de moi.
Comment a fait cette reine pour prédire toutes ces choses à l'avance ?!
« En fait » annonce Célia, « à l'origine, le chasseur que nous avions prévu d'envoyer en France devait y aller en mission d'assassinat. Il devait tuer la reine vampire, et non pas juste l'espionner. C'est moi qui avait décidé de cela, et j'avais fixé l'arrivée en France à une certaine date. Le Haut Conseil avait approuvé mon projet, bien sûr, mais ensuite Abby Griffin m'avait demandé à ce que ce soit sa fille qui s'en charge. J'avais estimé le niveau de difficulté de la mission comme nécessitant les capacités d'un grade S, et du coup Abby y avait vu l'opportunité de mettre Clarke à l'épreuve pour voir si elle était réellement digne de rejoindre les rangs de l'élite malgré ses 21 ans, puisque celle-ci harcelait sa mère pour qu'on lui donne des missions "de son niveau". »
« Quand Abby a fait cette proposition à Célia » continue Thelonious, « Célia a voulu refuser au début. Elle jugeait que Clarke n'était pas prête pour une mission de ce niveau, que c'était trop dangereux. Mais j'ai rassuré Abby, je lui ai dit qu'on aurait qu'à envoyer Clarke en tant qu'espionne, et non pas en tant qu'assassin. Qu'après tout ça pouvait encore être intéressant de récupérer davantage d'informations plutôt que de tuer tout de suite la reine vampire. Célia était contre ce projet, mais au final j'ai pris la décision. Ce serait donc Clarke qui allait aller là-bas, avec un vieil ami à elle pour qu'elle ne se sente pas trop seule et abandonnée vu la dangerosité de la mission et surtout le fait que nous ne pourrions pas l'aider en cas de pépin. De plus, nous avons décidé de modifier le jour où elle partirait, et nous avons fait en sorte qu'elle parte là-bas deux jours plus tôt. Comme c'était très rapide, nous n'avons pas pris le temps de vraiment reconsulter le Haut Conseil par rapport à cette décision. Au final, seuls quelques membres du Haut Conseil étaient au courant de ces changements. »
Oh, seigneur…
Mes oreilles sont-elles en train d'halluciner ?
J'observe Costa à côté de moi.
Non, visiblement, il a bien entendu la même chose que moi.
Donc il y a deux ans de ça, une réunion du Haut Conseil a décidé d'envoyer un chasseur un certain jour, mais Abigail et Thelonious ont changé d'avis au dernier moment, et sans vraiment avertir le Haut Conseil ils ont décidé que ce serait finalement Clarke qui partirait, et ce avec deux jours d'avance !
C'est… C'est…
« Nom de dieu ! » s'écrie Costa.
« Ca veut dire que les informations de la reine étaient à jour sur la réunion du Haut Conseil ! Et quand la décision a été modifiée sans que le Haut Conseil n'en soit avertie, la reine n'en a pas eu l'info ! »
« Mais… mais… »
Mon cœur tremble à l'excès.
C'est invraisemblable, j'y crois pas…
Tout prend un nouveau sens, maintenant !
Célia disait que les monstres savaient tout depuis le début, et c'était vrai ! Ils attendaient nos hommes à Belle-île-en-mer pour les capturer, et c'était normal : c'est pendant une réunion du Haut Conseil que l'invasion par Belle-île a été décidée. Pour les frontières, même chose, ces derniers mois, les membres du Haut Conseil n'arrêtaient pas d'envisager l'invasion de la France par nos chasseurs. Et même il y a deux ans, ils étaient au courant pour Clarke…
« Vous comprenez, maintenant ? » demande Célia, « Ils ont toujours eu un coup d'avance sur nous. S'ils capturaient nos chasseurs sur l'île sans agir après, c'est parce qu'ils ne pouvaient pas. Nos chasseurs ont refusé de leur donner des informations, et de plus, ils n'avaient plus d'informations émanant du Haut Conseil, puisque l'évolution de cette guerre était gérée par moi seule et pas par le Conseil. Donc sans nouvelles informations valables, ils ne voulaient pas prendre le risque d'attaquer. »
« Mais c'est pire que catastrophique, ça ! » s'époumone Costa.
« Pendant deux ans, peut-être même plus, qui sait, les monstres avaient accès aux décisions prises par le Haut Conseil, j'y crois pas ! »
Thelonious semble bouillir de rage.
Il y a de quoi ! Si ça devait se savoir dans les cercles inférieurs de la CIL, ça serait une crise majeure pour notre organisation !
Comment faire face à nos millions d'agents à travers le monde, s'ils savaient que depuis des années les hautes sphères hiérarchiques de l'organisation se faisaient espionner sans même le savoir ?
« Les rendez-vous et réunions du Haut Conseil sont trop bien protégées, impossible que les monstres aient pu les espionner. » dit Célia, « il ne reste donc qu'une conclusion possible. Un des membres du Haut Conseil assite aux réunions et répète ensuite ce qui a été décidé à la reine et à ses alliés en France. »
Impossible !
Impossible !
Impossible !
Un traitre au sein de la CIL ! Pas un simple traitre, mais un parmi les plus hauts et les plus importants des membres.
Il existe des dizaines de millions d'agents de la CIL à travers le monde. Mais il n'y a que 16 divisions en tout.
Le Haut Conseil ne peut avoir pour membre que chacun des directeurs, ou à défaut alors, les premiers secrétaires de chaque division de la CIL. Il n'y a donc que 32 personnes à travers le monde qui soient autorisées à siéger au Haut Conseil. Même moi, l'une de plus importantes membres de la CIL puisque la seconde secrétaire de la DEA, n'ai pourtant pas le droit d'en faire partie.
Et un de ces 32 membres-là, qui sont encore plus hauts nommés que moi, est un traitre qui renseigne l'ennemi ?!
« … »
« … »
Quelle énormité ! Leur reine doit bien rire à avoir en face d'elle des gens aussi abrutis que nous. Nous n'avions rien vu !
Mais qui est-elle ?
Qui est cette reine vampire, cette Lexa, pour être parvenue à détourner et ramener à sa cause une des plus éminentes figures de notre organisation ?
Et surtout, qui est ce traitre ?!
« Un truc, pareil, c'est sans précédent. » soupire Thelonious.
« Oui, père. Mais j'avais déjà imaginé cela quand l'adjointe m'avait fait son rapport. Après tout, que la reine aie pu se tromper aussi peu faiblement sur l'arrivée de Clarke, ça ne pouvait pas être une coïncidence, mais j'espérais vraiment à l'époque, que je me trompais et qu'il n'y avait pas de traitres parmi les membres du Haut Conseil. C'est pour ça que je ne t'ai rien dit, et que j'ai demandé à l'adjointe de taire que la reine avait failli découvert que Clarke allait venir en France. Je te demande pardon. Et aussi pour ces vingt et quelques chasseurs que j'ai tué, je sais que… mais j'étais tellement perturbée… ces monstres nous ont eu pendant tellement longtemps, il fallait qu'on reprenne le contrôle sur eux… »
« … »
Célia joue la fille dévastée qui a fait sauter ces suicidaires innocents sous le choc d'avoir découvert un traitre parmi les membres du Haut Conseil, mais je sais qu'elle ne fait que jouer la comédie.
Célia est extrêmement intelligente. Elle est froide, calme, calculatrice. C'est une stratège de génie. Humainement, elle est tout le contraire d'une "personne au grand cœur" ou bien "fragile d'esprit".
Mais pour la CIL, elle est un atout imparable, implacable.
Je sais bien qu'elle se fiche d'avoir tué tous ces gens, ou même d'avoir volé le droit de vivre de ces pauvres suicidaires achetés sur internet.
Mais elle se sert admirablement bien des prouesses qu'elle vient de faire en découvrant un traitre dans la commission pour nous pousser à oublier ses crimes.
« Tu prétends avoir trouver un traitre, mais au final tu ne nous apportes, rien Célia. Nous n'avons toujours pas l'identité de ce misérable, et pour moi-même pas la certitude qu'il existe vraiment. »
Rappel à l'ordre !
Thelonious Jaha, lui aussi, connait très bien sa fille et sait qu'elle joue la comédie.
« Tu as 48 heures pour trouver ce traitre et nous faire gagner cette guerre en France, Célia. Autrement, c'est toi que je considérerai comme le traitre dont tu parles et me pousse à maudire, et je te punirai comme tel. »
Célia pâlit.
« … »
Elle pensait utiliser sa découverte du traitre pour faire oublier à son père l'acte qu'elle avait commis, mais maintenant elle se retrouve à devoir mener une enquête en interne, et une guerre à l'extérieur en même temps, à des milliers de kilomètres de là où elle se trouve en ce moment.
Et en deux jours à peine.
« Père… » commence-t-elle à supplier.
Mais le fameux père est déjà debout. Il pose un regard sévère sur Costa et moi, n'en dédie aucun à sa propre fille, et quitte la pièce.
A suivre…
NA: Pour les followers, si vous recevez un mail prévenant un nouveau chapitre, mais que vous constatez que vous avez déjà lu celui-ci, c'est que le chapitre ajouté a été introduit entre des chapitres précédents. En l'occurrence, l'actuel chapitre (61) est l'ancien chapitre (60). Donc le chapitre rajouté à lire est le nouveau chapitre 60. Je les ai juste changer de place, parce que d'un point de vu chronologique, j'ai pensé que c'était mieux de raconter les évènements dans un ordre comme celui-ci (alors que je pensais que c'était mieux de les raconter dans un autre ordre avant). Désolé de l'éventuelle gêne occasionnée.
