Précédemment : La guerre va en s'intensifiant sur Belle-Ile. Les surprises, trahisons et retournements de situation se succèdent les uns à la suite des autres. A l'étranger, Célia Djövkick, vice-dirigeante suprême de la Commission Internationale, est tout à fait déterminée à remporter cette guerre. Ses manœuvres s'avérant fort peu scrupuleuses, elle se voit menacée par son père qui l'informe qu'elle aura à subir de terribles sanctions si elle ne se dépêche pas d'identifier le traitre dont elle affirme avoir deviné l'existence et de remporter la guerre en question…


PDV Denby Maol, directeur de la DIC (=Division Information Communication de la CILCFO).

La plupart des directeurs de la CIL occupent leurs fonctions liées à ce poste à plein temps. La charge de travail d'un directeur est, après tout, tellement énorme qu'il ne serait en principe pas possible de l'assumer s'il n'était exercé qu'à temps partiel, et ce bien que chaque division officielle de la CIL soit munie de plusieurs secrétaires pour seconder le directeur dans ces dits travaux.

Dans mon cas, cependant, le mot "à plein temps" prend un autre sens.

Directeur de la DIC, la Division Information Communication de la commission internationale, je travaille à ce poste pour environ douze heures par jour, en moyenne. Mais mon temps est aussi pris, en plus, par mon combat politique, car je suis aussi un membre leader du HGN, ou de son nom complet fir le haghaidh gluaiseachta nua, le premier parti politique réellement soucieux de l'avenir de notre chère patrie irlandaise. Le parti qui révolutionnera un jour, je l'espère, ce système politique pouilleux et inefficace qu'est notre actuel gouvernement pourrissant actuellement le cœur de nos nombreux concitoyens.

Mais bon, pour l'instant, avec ses 42 adhérents…

« Suzanne, veuillez annuler mes rendez-vous pour cet après-midi, je vous prie. Des obligations vont longuement m'occuper ailleurs. »

« Entendu, monsieur. J'annule aussi votre diner pour ce soir ? »

« …. »

A bien y réfléchir…

« Vous pouvez. Et je vous rappellerai pour vous tenir au courant de comment ce sera pour moi demain. Mais dans l'absolu, préparez-vous à devoir les annuler aussi. »

« Très bien, monsieur. C'est noté. »

Suzanne est mon assistante dans mon ambition politique. Cela fait maintenant quatre ans qu'elle a rejoint notre combat pour la libération de ce pays. J'avais quelques réunions pour préparer certains débats que nous pourrions organiser dans quelques écoles ou lycées des villes voisines, afin de recruter de nouveaux membres parmi la jeunesse, mais finalement, il faudra faire ça sans moi.

Car j'ai reçu un appel tout à l'heure.

En temps normal, j'aurais envoyé la personne se faire balader. C'est ce que j'aurais fait si c'eut été n'importe qui d'autre.

Mais parfois, un homme sage doit s'abstenir de proposer une balade à certaines de ses relations.

Des relations qui pourraient porter le nom de Célia Djövkick, par exemple.

Attention ! Je ne crains pas la fille Djvökick, certainement pas. Je ne serai même pas directeur, si c'était le cas. Il est indispensable pour mon travail que la DIC soit indépendante de la DEA.

Cependant, je connais bien la personnalité de la fille de notre grand patron. Et si je me laissais aller à l'ignorer alors qu'elle a besoin de moi, je sais d'avance qu'elle ne manquerait pas de me le rappeler un jour où moi irais la voir pour un souci du même genre.

Et entre membres importants de la CIL, quel mal y a-t-il à se rendre service, à l'occasion ?

Voilà pourquoi j'ai dû laisser tomber tous mes projets pour cet après-midi, et courir prendre ma voiture pour aller jusqu'à la chambre de la DIC qui se trouve à une vingtaine de kilomètres d'ici.

Trente minutes plus tard, j'étais déjà dans mes bureaux délégués, dans cette chambre, à boire mon café.

« … »

La secrétaire de la DEA devrait bientôt arriver.

En attendant, je pianote sur le clavier de mon ordinateur et fait défiler les dossiers du bureau.

Treize agents actuellement en poste dans cette chambre ? Et bien, ce n'est pas si mal.

Oh ? Mais au fait, peut-être vous demandez-vous ce qu'est une chambre, exactement.

Pour faire simple, une chambre, c'est un quartier de la division, ouverte en permanence aux agents membres de celle-ci pour qu'il puisse s'y rendre dès qu'ils le souhaitent. La commission a son quartier général à Sydney, en Australie. Mais chaque division a aussi son propre QG dans un pays donné. Pour autant, les agents de la commission devant souvent voyager d'un pays à l'autre pour effectuer leurs différents travaux -qu'ils soient agents de terrain ou de bureaux, d'ailleurs-, il est nécessaire qu'ils puissent retrouver des quartiers correspondant à leur division de rattachement dans n'importe quel pays qu'ils soient. Ainsi, chaque division possède, dans chaque pays, au moins un quartier semblable. C'est la "chambre" de la division. La chambre de la DIC en Irlande se trouve à Limerick. C'est là où je suis en ce moment.

Treize agents, donc… Il y a quand même un peu d'activité ici, alors, apparemment. Nous n'étions pas aussi nombreux, hier.

« … »

En tant que directeur, il m'est possible d'accéder à certains fichiers à accès restreints, comme celui que je parcours en ce moment, celui qui me permet de savoir le nombre exact d'agents de ma division se trouvant dans chacune des chambres de la DIC à travers le monde. Leur nombre, et leurs identités…

Tiens ? Sienne est ici ? Je croyais qu'elle se trouvait à Houston, au Texas ? C'était en tout cas le cas il y a encore une vingtaine d'heures.

Isbrea Sienne, trente-sept ans. La seconde secrétaire de notre division. Elle a rejoint la DIC il y a dix-huit ans, c'est-à-dire un an après son recrutement par la commission. Contrairement à la plupart des dirigeants actuels de la CIL, elle n'a hérité des connaissances de l'existence des monstres et de celle de notre organisation par aucun de ses proches ou parents.

Elle était à l'origine, si je me souviens bien, une simple éleveuse agricole, vivant paisiblement sur les terres australiennes. A l'âge de seize ans, elle rencontra un jeune émissaire égyptien, un fils d'ambassadeur qui était venu visiter des fermes agricoles en tant que touriste. Elle en tomba amoureuse et décida de quitter la campagne pour la ville. A Sydney, elle intégra une petite école locale de management, pas chère, dans l'espoir d'obtenir les compétences nécessaires pour travailler un jour aux côtés, ou pour l'homme qu'elle aimait.

Un espoir vain, normalement. Mais elle fut si déterminée qu'elle parvint à obtenir des résultats largement satisfaisants. En tout cas assez pour se faire remarquer par quelques agents de la CIL, qui devaient travailler au QG principal de la commission, à Sydney. Ils se mirent dans la tête de la recruter, et même si Sienne ne savait évidemment pas dans quoi elle s'embarquait à ce moment-là, elle accepta assez facilement une fois qu'elle eut compris qu'évoluer dans de simples petites entreprises locales ne lui permettrait jamais d'atteindre son ambition amoureuse. A dix-huit ans, elle fut diplômée par la CIL en tant qu'excellent élément de direction, ce qui lui permit de choisir elle-même la division de la CIL dans laquelle elle voudrait pouvoir servir.

Je crois qu'elle choisit la DIC du fait que notre division était évidemment la plus apte à rassembler des informations mais aussi pour la nécessaire facilité de mobilité de ses membres. Quoi qu'il en soit, grâce à nos ressources, elle retrouva facilement son homme huit mois plus tard, et l'épousa encore quatre ans après.

J'ai fait sa connaissance personnelle il y a près de onze années, date où elle devenait troisième secrétaire de la DIC, sur recommandation de plusieurs amis de la directrice de notre division de l'époque. Elle était sympathique. Pas très bavarde, mais attentionnée, compréhensive, et surtout douée dans son travail. Malgré toutes les difficultés qu'elle a pu subir par la suite dans sa vie personnelle, elle a toujours su rester forte. Même quand son fils a… Oui, la vie n'est pas tendre avec tout le monde, malheureusement. Elle s'efforçait de ne pas montrer sa peine, face aux relations avec son mari qui se détérioraient, les deux travaillant tous les deux plus de quinze heures par jour chaque jour et à deux endroits de la planète complètement séparés, et surtout à son unique fils, frappé de mutation génétique d'une laideur repoussante depuis sa naissance.

Il y a seulement que son comportement a beaucoup changé il y a environ trois ans de cela. Elle ne parlait pratiquement plus à personne depuis ce jour, affichant sur son visage un air d'affliction mêlé à un vain espoir insensé. Elle s'est mise à s'isoler de plus en plus de ses collègues de la division. Je le regrette bien, c'est certain.

Quoi qu'il en soit, il est incontestable de dire qu'elle est toujours l'un des meilleurs atouts de notre division aujourd'hui, et il ne me viendrait jamais à l'idée de tenter de m'en débarrasser. Pas elle, si malheureuse avec la vie, et pourtant si compétente et efficace dans son travail au sein de la CIL.

« … »

"Tu radotes, à compatir autant pour tes secrétaires comme ça." dirait sûrement ma compagne, la première secrétaire de notre division.

Un mince sourire se dessine sur mon visage.

Oui, sans doute…

« Je vous dérange ? »

« … »

L'instant de surprise passé, je me mets à dévisager la personne qui se tient devant moi et m'avait posé cette question.

Célia Djövkick.

Avais-je donc laissé la porte de mon bureau ouverte ?

« Si c'est le cas, j'en suis désolée. Mais je suis assez pressée, alors… »

« Non, non, mademoiselle Djvökick, c'est bon. Vous pouvez entrer, je vous en prie. Et expliquez-moi pourquoi vous teniez absolument à me voir. »

La susnommée entre, et se positionne d'un ton affermi.

« Avant toutes choses, j'aimerais commencer par vous demander quelque chose d'extrêmement audacieux, directeur Maol. »

« … »

Je lui fais signe de poursuivre.

« En tant que directeur de la DIC, vos prérogatives au niveau d'information et de communication de la CIL sont énormes. » commence-t-elle.

« C'est tout à fait normal. » l'interrompé-je, « Ma division a non seulement pour fonction de contrôler les échanges d'information circulant à l'extérieur de la commission, mais aussi les communications y circulant à l'intérieur. A l'extérieur, nous nous devons de surveiller, pour ne pas dire espionner, toutes les informations quelles qu'elles soient : médias, réseaux sociaux, échanges d'informations secrètes entre gouvernements et le reste dans le monde entier pour veiller à ce que personne ne découvre l'existence des monstres ou la nôtre, et pouvoir les détourner et les contrer par rumeurs et propagandes divers au besoin. En interne, nous devons nous assurer du bon fonctionnement permanent de tous nos outils de communication utilisés par chacun de nos agents, de l'hyper-sécurité dont ils bénéficient pour être certain qu'ils ne puissent pas être interceptés par des personnes tierces à l'organisation, de l'intégrité de l'usage qui ai fait de ces outils, et de bien d'autres choses encore. Je sais que beaucoup considèrent la DEA comme la division la plus importante de la CIL, mais de mon point de vu, ce titre devrait être accordé à ma division et non à la vôtre. »

La première secrétaire ne semble pas vouloir répondre à ma provocation.

« Oui, peut-être bien. D'ailleurs, je dois vous demander de m'excuser, j'ai récemment laissé croire aux monstres que nous combattons actuellement en France, qu'ils avaient pu intercepter une des conversations que j'avais pu avoir avec Chris, le responsable sur place. Mais grâce à cela, j'ai pu les piéger et tuer plusieurs d'entre eux. Par ailleurs, si mon plan se met correctement en place, les monstres de l'hexagone tomberont bientôt par millier, et nous parviendrons alors à reprendre contact physique avec Benjamin Philippe qui attend toujours nos chasseurs sur place. »

Oh ?

« Et bien, ce sont de bonnes nouvelles finalement, si tout se passe en France comme vous le voulez. Mais il n'y a vraiment que les monstres pour croire que nous laisserions nos communications être interceptées aussi facilement »

« Et bien je suis quelque peu soulagée » souffle la première secrétaire.

Je la regarde sans comprendre.

« J'avais soupçonné, fut un temps, que certains agents de la CIL étant en poste en France avaient pu rejoindre les rangs de l'ennemi dans cette guerre que nous nous livrons avec les monstres » explique-t-elle, « mais ça ne doit pas être le cas, autrement ils ne seraient pas tomber dans le panneau, et les aurait prévenu. »

J-… Je…

« Des agents français travaillant pour l'ennemi ? Vraiment ? »

Elle hoche la tête.

« C'est une plaisanterie ? » demandé-je sous le goût de l'amertume.

Qui pourrait faire ça ? Nous travaillons tous pour la préservation de l'espèce humaine, après tout !

« Malheureusement non. Je mets de côté l'idée de débusquer de quelconques traitres en France, mais en débusquer ailleurs est bien possible. Je peux même vous le prouver, si vous voulez bien m'aider un peu. »

« … »

« … »

« Je n'apprécie vraiment pas cette discussion, mademoiselle Djövkick. »

« Je ne l'apprécie pas non plus, mais nous ne faisons pas toujours ce que nous voulons, directeur Maol. Si tel était le cas, vous ne seriez pas dans ce bureau, celui de cette chambre de la DIC, mais plutôt dans celui de votre petit parti politique, n'est-ce-pas ? »

« … »

« Je ne tiens pas à me disputer avec vous, encore une fois. Mais j'insiste, il se passe des choses actuellement dans cette organisation que nous devons corriger rapidement, monsieur le directeur. Et je suis venu solliciter votre aide d'urgence pour cela. »

« Bon, bon, allez-y je vous écoute. De quoi avez-vous besoin pour m'apporter cette preuve de quelconques traitres, alors ? »

« Pour cela, vous allez temporairement devoir me donner un accès illimité à toutes les communications vers l'extérieur des agents hautement placés de la Commission Internationale. »

« Excusez-moi ?! »

Elle est insensée !

« Pour qui vous prenez-vous, Célia ? Vous pensez être qui pour que je vous donne quelque chose de pareil ? Êtes-vous folle à lier ? Rien que faire ce que vous me demandez serait de la trahison en soit ! Et vous voulez espionner les agents les plus haut placés de l'organisation ?! Même-moi n'oserait jamais faire ça ! Même en consultant les cinq secrétaires de notre division, et en ayant eu leur approbation à tous, je n'oserais pas faire quelque chose de pareil » m'exclamé-je en appelant d'un doigt posé sur un bouton de mon bureau ma seconde secrétaire, actuellement présente dans ces locaux, pour qu'elle vienne me rejoindre, « vous êtes inconsciente ? Je ne sais pas. Mais dangereuse, certainement ! Sortez de mon bureau, je ne veux plus vous voir ! Immédiatement ! »

Je ne peux m'empêcher d'hurler. Qu'est-ce que c'est que cette histoire ?

Un accès illimité aux communications des hauts placés dirigées vers l'extérieur ? Elle veut certainement dire par là qu'elle veut pouvoir connaitre toutes les communications échangées par les agents en question, soit l'ensemble des directeurs, mais aussi tous les secrétaires de toutes les divisions officielles de la CIL. Et si elles parlent des communications extérieures, ça veut dire qu'elle ne s'intéresse pas aux communications internes, entre agents, mais les communications entre ces agents haut placés et des personnes tierces à la CIL, donc aussi et surtout leurs communications privées !

C'est de la pure démence ! Comment pourrais-je laisser cette gamine espionner librement chacun des membres du Haut Conseil, et plus encore ?

C'est d'une absurdité totale.

« Mademoiselle Djövkick, je vous ai dit de sortir de mon bureau ! Veuillez le faire tout de suite, ou bien je ne me priverai pas de faire preuve de violence envers vous ! »

« Le grand patron a aussi eu cette réaction quand je l'ai informé de mon idée de vous faire cette demande. » remarque-t-elle.

« Le directeur Jaha est un homme sensé ! » dis-je, « contrairement à vous. »

« Mais après avoir bien réfléchi, il a compris que le problème auquel nous faisions face en valait peut-être la peine. Alors je reformule ma demande, directeur Maol : j'aim-… »

« Vous êtes parvenu à convaincre votre père ? » fais-je ébahi, « soit, mais au final je suis le seul à pouvoir vous donner un tel pouvoir, celui d'espionner les communications privées de tous les membres éminents de la CIL. Dont votre père fait partie, dont vous faites partie, dont je fais partie, et dont ma femme fait aussi partie ! Et ma réponse est non. Donc veuillez dégager ! »

Mais mademoiselle Djövkick ne bouge pas d'un poil.

« Directeur Maol, pensez-vous que je viendrais vous voir et vous demander quelque chose de ce genre sans en mesurer la portée ? Si je vous fais cette demande, ce n'est pas pour moi, mais pour toutes les vies que nous avons entre nos mains, celle de ces centaines de nos agents qui risquent leur vie en ce moment pour nous, pour notre cause, en France. Nous sommes responsables d'eux. Ce que je veux dire, c'est que s'ils étaient en danger, et que nous avions le moyen de les sauver, ne serait-ce pas mal agir que de se retenir de le faire, quand bien même cela nous en couterait un peu ? »

« Excusez-moi, de quoi parlez-vous, exactement ? »

« Je ne veux rien dire d'autre que ce que je vous explique actuellement. Les assassins que nous avons envoyé en France, et c'est le Haut Conseil qui a pris cette décision je vous le rappelle, donc la majeure partie des agents dont je vous demande le droit de surveiller, sont en danger parce qu'un traitre renseigne l'ennemi sur nos manœuvres. Et en laissant agir le traitre à sa guise, et communiquer avec l'ennemi comme il l'entend, ce sont ces hommes et femmes que nous avons laissé partir là-bas que nous mettons en danger, car les monstres ne manqueront pas de finir par tous les tuer s'ils bénéficient de toutes les informations dont ils ont besoin. Alors si nous tenons vraiment à la vie de nos agents là-bas, ne devrions nous pas accepter de perdre une partie du secret de nos communications même privées, si cela nous permettait d'identifier le traitre et ainsi protéger nos agents ? Ne pensez-vous pas que ce petit sacrifice de nos intimités respectives en vaille la peine ? »

« Pardonnez-moi, Célia, mais je ne vois pas en quoi requérir à la consultation de toutes les communications privées de nos membres haut placés serviraient à identifier un quelconque traitre. De plus, je croyais que vous ne pensiez plus qu'il pouvait y en avoir puisque vos monstres ont sottement cru qu'ils avaient pu intercepter vos communications avec ce prétendu Chris. »

« C'est parce que le traitre en question est très probablement membre du Haut Conseil, monsieur le directeur. »

Plait-il ?!

« Je soupçonnais à l'origine que des traitres pouvaient se cacher sur le territoire de l'hexagone comme au sein du Haut Conseil. J'ai écarté la première idée, mais pas la seconde. »

« Vous cherchez des traitres partout. N'abusez-vous pas un peu sur la théorie du complot, mademoiselle Djövkick ? »

« …. »

« … »

« Non. »

Je me passe la main sur le front.

Quelle histoire…

« Très probablement. C'est ce que vous avez dit, non ? "Le traitre est très probablement membre du Haut Conseil." Vous pensez que je vais vous laisser avoir accès aux communications privées des membres les plus puissants de la commission sur de simples conjonctures ? »

« Rien n'est jamais certain, c'est pourquoi j'ai utilisé ces mots-là, mais pour ma part j'en suis tout à fait certaine. »

C'est facile à dire, ça !

« Puis-je savoir ce qui vous fait tant croire qu'il puisse exister un traitre parmi les haut membres de l'organisation, exactement ? »

« … »

« … »

« Vous faites partie des suspects, alors comment le pourrais-je ? »

C'est une blague ?!

« Oh et donc… »

« Mais mon père a reçu les explications que vous me demandez, Maol. Et il a été convaincu. »

« … »

Thelonious est tout sauf quelqu'un qui prendrait des décisions aussi graves à la légère. S'il a été convaincu, il doit vraiment y avoir quelque chose…

Je scrute la première secrétaire de la DEA du regard. Elle ne bouge pas d'un poil.

Je saisis mon téléphone et appelle sur-le-champ son directeur.

Quelques secondes plus tard, il décroche.

« Directeur Jaha. Le directeur Maol à l'appareil. J'ai actuellement votre première secrétaire dans mes bureaux qui m-… »

« Faites comme vous l'entendez, monsieur Maol. »

Tût Tût Tût

Il m'a raccroché au nez…

Bon. Comme je l'entends ? Très clairement, il se doutait que j'allais l'appeler et il savait pourquoi. Pour autant, il ne m'a pas demandé de faveur particulière concernant la demande de sa fille.

Il semble qu'il y ait vraiment une chance qu'on trouve un espion parmi les hauts placés du Haut Conseil, alors ?

Mais il veut tout de même me laisser décider par moi-même…

Bien…

« Bon, mais en admettant que j'admette qu'une telle chose soit nécessaire » dis-je en me retournant vers la jeune Djövkick devant moi, « et alors ce serait seulement par considération pour les vies de nos agents en France en l'admettant, et bien que comptez-vous faire une fois ce que vous me demandez entre vos mains, exactement ? »

« Je consulterai toutes ces données et tâcherai de trouver notre ennemi, cet espion, avec ça. Si cela peut vous rassurer, je serai la seule à consulter les enregistrements, et ne les utiliserai que pendant la trentaine d'heures à venir. »

Je la regarde attentivement, méfiant. Pourquoi faire autant d'effort à mettre la main sur les échanges privés des agents de l'organisation, si c'est pour se limiter autant dans leur usage ?

« Pour être honnête, le directeur Jaha a été très clair dans les investigations que je pourrai mener dans toute cette affaire. Je dispose de deux jours maximum pour trouver le traitre en question. Et également conclure cette guerre en France… »

J'en reste pantois.

Je comprends mieux l'attitude du directeur Jaha. Il n'a pas du tout l'intention d'aider sa fille…

Elle doit avoir ravaler pas mal de fierté en m'avouant cela. Et elle n'a absolument aucune chance de trouver notre traitre en si peu de temps sans l'aide de la DIC. D'autant plus qu'elle a dû avoir cet avertissement hier, quand elle se trouvait encore aux Etats-Unis.

Dans ce cas, ça peut être intéressant pour moi de l'aider pendant qu'elle est dans cette situation désespérée. Encore plus si c'est pour aider la CIL à trouver cet éventuel traitre. Elle aura une dette tellement immense envers moi qu'elle ne pourra plus rien me refuser par la suite. Ce serait définitivement faire d'une pierre deux coups.

Dans ce cas, mieux vaut accepter.

« Soit, soit… Je vais vous donner ces enregistrements. Mais seulement par égard pour nos hommes, en France, c'est entendu ? »

« Je vous en remercie. »

Je soupçonne la libérer d'un poids.

Je me rassied à mon bureau, et génère un registre nouveau dans lequel je regroupe les communications des directeurs et secrétaires de toutes les divisions officielles de la CIL dirigées vers l'extérieur ces dernières années. Je lui attribue un code spécial d'accès temporaire et inscrit ensuite le nom du registre et le code correspondant sur une feuille de papier.

Je donne la feuille à la jeune Djövkick.

« Voilà, c'est fait. Vous avez ce que vous vouliez. Aurevoir, alors, je suppose ? »

« En fait, non, si vous le permettez, j'aurais autre chose à vous demand-… »

TOC TOC TOC

Elle se tait aussitôt, regardant la porte fermée derrière elle.

Je lui fais signe pour lui demander si elle veut bien l'ouvrir.

Lorsqu'elle ouvre, c'est ma seconde secrétaire qui apparait.

« Secrétaire Isbrea. » accueille la secrétaire de la DEA.

Sienne jette un regard vers celle qui vient de lui ouvrir.

« Secrétaire Djövkick, je suis surprise de vous voir ici. »

« J'étais venue rendre visite au directeur pour quelques petites affaires. N'y prenez pas garde. »

« Ce n'était pas mon intention. »

Elle se retourne ensuite vers moi.

« Denby, tu voulais me voir ? »

Ah oui, effectivement. Mais ce n'est plus la peine…

Je viens de vendre les correspondances privées de tous les directeurs et secrétaires de la CIL à mademoiselle Djövkick pour m'assurer qu'elle ai une dette de valeur envers moi.

Disons que je n'aurai plus besoin de ton aide pour la faire sortir de mon bureau.

« Oui, je voulais savoir comment tu allais. Tu étais au Texas hier encore, il me semble. »

« J'en suis revenue. Il y a un problème avec ça ? »

Heu ?

« Non, non… aucun, bien évidemment. »

Elle semble assez froide, aujourd'hui.

Qu'est-ce qui ne va pas ?

« Le Texas ? J'en viens aussi, justement. » remarque la secrétaire de la DEA.

« Oh ? Une coïncidence… » répond Sienne.

« Oui, sans doute. »

Sienne regarde mademoiselle Djövkick d'un air méfiant.

Ces deux-là n'ont jamais su s'entendre. Remarque, la fille Djövkick ne sait pas s'entendre avec grand monde.

Je n'apprécierai vraiment pas qu'elle vienne mettre de la discorde dans ma division. Isbrea Sienne est un bon élément et une excellente conseillère, et je n'ai pas envie qu'elle finisse par prendre du déplaisir à venir travailler ici chaque matin.

« Tu n'as plus besoin de moi ? J'ai du travail qui m'attend, sinon… » m'interroge ma secrétaire.

« Ah oui, non ! Merci ! Désolé de t'avoir dérangé pour rien ! »

Elle hoche la tête et se prépare à retraverser la porte quand la fille du grand patron la retient.

« Oh, attendez ! Un instant ! »

Nous l'observons tous deux, curieux.

« Qu'y a-t-il ? »

« Ah oui, c'est vrai que vous vouliez encore me demander une chose avant de repartir » constaté-je à l'adresse de l'agent de la DEA, « qu'était-ce donc ? ».

« C'est à propos de la guerre en France… »

Sienne observe l'autre femme de la pièce, tout à coup plus intéressée.

« Cette fameuse guerre où vous avez réussi à piéger les monstres en leur faisant croire qu'ils avaient pu mettre la main sur une de nos communications ? Celle-là même que votre père vous a imposé de remporter en moins de quarante-huit heures ? »

« Vous en connaissez d'autres ? » me répond-elle frustrée.

« Je vous écoute. »

« J'aimerais pouvoir entrer en contact avec la DSFI. »

« Pour ? »

« Leur demander de rejoindre la bataille sur l'île. Nos troupes là-bas seront nettement renforcés si des chasseurs d'élite se rendent sur place. »

« Oui, mais… la DEA peut très bien rentrer en contact avec les agents de la DSFI sans passer par notre division. Pourquoi voulez faire appel à nous ? » lui demandé-je en nous désignant, Sienne et moi.

« Evidemment. Mais je ne pourrais rentrer immédiatement en contact avec ces agents qu'individuellement. J'ai besoin de m'adresser à tous ceux qui sont susceptibles de se rendre sur l'île dès maintenant. Ca irait bien plus vite si je pouvais simplement laisser un message sur leur réseau. »

« Vous voulez laisser un post leur demandant de rejoindre le combat que vous faites sur Belle-Ile-en-mer ? » interroge ma secrétaire.

« C'est cela. Vous pourriez faire cela pour moi ? La guerre sera bien plus rapidement remportée avec leur aide… »

Je reste sans voix.

La guerre en France est si dure que ça pour que cette fille réclame l'aide de la division de combattants d'élite de notre commission ? J'ai du mal à le croire ! Ne serait-elle pas en train de détourner ses pouvoirs pour s'assurer de répondre aux exigences de son père, par hasard ?

« Si ce n'est que ça, je peux m'en occuper. »

Mademoiselle Djövkick et moi regardons Sienne, qui vient de parler, ébahis.

Elle ?!

Faire appel à la DSFI ?

La seconde secrétaire de la DIC est l'incarnation même de l'intégrité.

La guerre en France est une simple guerre de pouvoir. S'attaquer à la reine vampire qui réside là-bas n'a pas d'autre intérêt que celui de ne plus la laisser contrôler les institutions françaises comme elle le faisait jusqu'ici.

A l'inverse, la DSFI est une force d'éradication, de destruction quasi-massive. Envoyer des agents là-bas revient à dire qu'on souhaite tout éliminer.

Ce n'était pas le but de cette guerre, il me semble. Sienne devrait le savoir.

Cela m'étonne. D'autant plus qu'elle n'apprécie pas la fille de Thelonious. Elle ne devrait pas chercher à l'aider ainsi…

« Je posterai une demande à votre nom, sur leur réseau. Vous pouvez être tranquille. » réaffirme la seconde secrétaire de ma division.

« Bien, euh… merci… » répond un Djövkick étonnée et non habituée à tant de gentillesse de la part de Sienne.

« Denby. » me dit Sienne en se tournant vers moi, « tu devrais appeler ta femme pour lui dire que tu rentres à la maison. Tu as l'air un peu épuisé. Il y a des cernes partout sur ton visage. »

Ça se voit autant ?

Elle regarde Djövkick, attendant que celle-ci la confirme.

Celle-ci approuve de la tête.

Ohh… Je travaille vraiment trop.

Mais qu'est-ce que je ne ferais pas pour mon Irlande natale ? Le HGN demande vraiment beaucoup d'investissement…

« Tu… Tu pourras… »

« Oui, évidemment. » me rassure Sienne, « je m'occupe d'assurer la permanence de la direction en ton absence, ne t'inquiète pas. Toi, prends un ou deux jours de congé, il n'y a pas de soucis. »

Merci, Sienne.

« Bon, je vais vous laisser. » annonce la personne extérieure à notre division, « merci encore, secrétaire Isbrea. Pour la DSFI. »

« Il n'y a pas de problème. »

Et les deux femmes quittent mon bureau.

« … »

Mon café est froid.

Peu importe. D'ici deux heures, je suis au lit de toute façon.

Moi (11 :53) : Chérie, je rentre à la maison.

J'envoie le message à ma femme et range mon portable dans ma sacoche avec le reste des documents. J'éteins le poste informatique et récupère ma veste.

Je ferme mon bureau.

Trois jours d'affilée que je ne devais pas avoir eu de vrais nuits de sommeil.

Quoi que. Il est midi, en fait.

Je quitte les bureaux de la chambre et rejoins le parking.

Je suis sur le point de monter dans ma voiture quand quelqu'un apparait dans mon rétroviseur.

Je me tourne aussitôt.

« Mademoiselle Djövkick ? » fais-je étonné.

« Directeur Maol. » répond-elle d'un ton très sérieux, « où est votre secrétaire ? ».

« Ma secrétaire ? Ma femme ? Elle est à la maison. Mais pourquoi ? »

« Non. L'autre ! Madame Isbrea ! »

Je la regarde sans comprendre mais désigne néanmoins les étages de la chambre du doigt.

« Elle est encore à l'intérieur ? » me demande-t-elle comme pour s'assurer de bien comprendre.

Evidemment. Nous sommes en pleine journée.

Elle ne va pas quitter le travail à cette heure-ci !

Elle me tire par la main et se dirige vers la chambre de la DIC.

« Hé ! Oh ! Mademoiselle Djövkick ! Je peux savoir ce que vous faites ? »

« Appelez votre secrétaire. Tout de suite ! » m'ordonne-t-elle.

Je n'y crois pas !

Cette folle se croit vraiment tout permis.

Evidemment que je vais appeler Sienne.

Pour qu'elle m'aide à vous virer à coup de pieds !

Nous sommes déjà dans les escaliers de la chambre, en train de remonter les étages.

« Sienne. Tu es à la chambre ? Où es-tu ? » demandé-je au téléphone.

« Troisième étage, salle des photocopieuses. Il y a un problème ? Tu devrais rentrer chez toi dormir, Denby. »

La secrétaire de la DEA m'arrache le portable des mains et le ferme.

Elle me demande :

« Où est-elle ? »

« Salle des machines d'impression… »

Elle m'interroge du regard.

« Troisième étage. » précisé-je pour qu'elle puisse mieux la localiser, « et vous seriez priée de lâcher mon bras, s'il-vous-plait. »

Elle le lâche immédiatement.

« Votre secrétaire est le traitre que je cherchais. » dit-elle en même temps.

QUOI ?!

Nous arrivons au troisième étage.

Mais je ne sors pas des escaliers.

C'est une blague ?

Non. C'est quoi ce cirque ?

Je ne comprends plus rien.

« Vous venez oui ou non ? » s'impatiente-elle.

« Isbrea… Sienne… Une traitre ? »

Voyant que je ne bouge pas, elle me reprend par le bras et pénètre la salle des photocopieuses.

Trois femmes sont à l'intérieur : Sienne, ainsi que deux employées quelconques.

« Sortez, s'il-vous-plait. » demande la fille de la DEA.

Les deux femmes sortent aussitôt.

Sienne fronce les sourcils, se demandant pourquoi nous venions de faire sortir les deux personnes avec qui elle discutait.

« Mademoiselle Djövkick ? Vous n'étiez pas encore partie ? »

« J'étais partie, en effet. J'étais en route pour l'aéroport, figurez-vous. »

« … »

« Vous n'avez pas honte ? » prononce avec colère la fille de Thelonious.

Sienne l'observe sans comprendre.

« Dire que vous êtes une membre éminente de notre commission. Et vous avez osé faire ça ? »

Sienne semble de plus en plus perplexe.

« "Ca ?", qu'est-ce que "ça ?" Denby, qu'est-ce qu'il se passe ? »

« Je… je n'en sais rien, Sienne, je te l'avoue. » admettais-je.

La secrétaire folle sort alors une tablette de la DADT de sous sa veste.

La Tab18-3, le dernier modèle conçu par les bureaux technologiques d'Edmund Sticks. Des tablettes tactiles ultra-connectées et tout aussi sécurisées que le directeur a produit pour chaque membre du Haut Conseil de la commission.

La mienne est à la maison…

Mademoiselle Djövkick me montre l'écran de son modèle.

Je reste penaud une seconde.

« Vous avez déjà activé le code ? » fais-je, confus.

« Une trentaine d'heures, je vous l'ai dit. Je n'avais pas de temps à perdre. »

« Mais… »

« Regardez. » me coupe-t-elle.

Je regarde ce qu'elle cherche à me montrer sur son écran.

Je reste circonspect devant ce que je vois.

Non…

Mais… pourquoi ?!

« C'est clair pour vous, maintenant ? » me demande-t-elle.

Mais…

Je regarde Sienne, incrédule.

Celle-ci ne semble pas du tout comprendre ce qu'il se passe.

Mais qu'est-ce qu'elle a fait ?

« Il y a un problème ? » nous demande Sienne.

Mais pourquoi, Sienne ? Pourquoi ?!

Célia Djövkick observe ma secrétaire avec mépris.

« Oui. Un problème qui porte votre nom, assurément. »

« Pardon ? »

« J'imaginais qu'il y ai un traitre parmi les membres importants de notre organisation. Je pensais qu'il s'agissait de quelqu'un du Haut Conseil, puisque les monstres en France semblaient connaitre des informations que seul un membre du Haut Conseil pouvait connaitre mais… un secrétaire de la DIC… c'est tout à fait logique, finalement ! Votre division est au centre de toutes les communications entrantes ou sortantes de la CIL, et votre statut de secrétaire vous donne un accès privilégié à ces communications. Sans même être membre du Haut Conseil vous pouviez donc tout de même avoir accès aux contenus des séances… »

Sienne pâlit et recule d'un pas à l'entente de ces mots.

« Je ne vois pas de quoi vous parlez… »

« Sienne ! Pourquoi as-tu fait ça ? » demandé-je, désemparé, « à peine mademoiselle Djövkick te demande-t-elle de contacter les agents de la DSFI pour les envoyer sur l'île que tu délivres déjà cette information sur un serveur inconnu ! Qui récupère les informations sur ce serveur ? Il ne fait pas partie de ceux que la DIC recense. Tu trahis vraiment des informations pour les donner à l'ennemi ? »

Sienne nous dévisage, la secrétaire de la DEA et moi.

« Tu… Vous avez mis mes correspondances sur surveillance ? »

« Bien sûr que non. Le directeur Maol a bien trop confiance en chacun de ses secrétaires. Il n'aurait jamais fait ça. » intervient Célia Djövkick.

« Mais, alors… »

« C'est tout le monde qui a été mis sur surveillance, sans exception. Et nous avons bien fait, apparemment… »

« C'est… vous ne pouvez pas ! »

« Je ne peux pas ? Je ne peux pas quoi, dites-moi ?! Découvrir que quelqu'un à un poste si élevé de la commission puisse nous trahir ? Que vous puissiez compromettre à ce point notre organisation ? Vous pouvez être fière de vous ! Grâce à vous, nous passons pour des amateurs aux yeux des monstres. Vous nous avez humilié ! Et vous avez mis la vie de nos agents sur le terrain en danger, en plus de cela ! »

« Vous… »

Sienne recule encore, s'éloignant d'une Djövkick en furie.

« Vous êtes une honte ! Evidemment que ça vous plait bien de m'aider. Vous allez demander à la DSFI d'aller se battre pour moi sur l'île ? Quelle blague ! Vous allez plutôt vous précipitez dans les bras de cette reine vampire comme la trainée que vous êtes, et tout lui raconter sur nos plans pour l'éradiquer, c'est ça ? »

Sienne devient furieuse à ces mots.

Elle jette ses dossiers au sol et hurle à son assaillante.

« Vous.. ! Vous êtes immonde ! Vous ne savez même pas ce que je fais ! Pourquoi je fais cela ! Vous croyez que le monde est aussi beau pour tout le monde comme il l'est pour vous ? Vous vous prenez pour qui, vous qui avez toujours tout eu et considéré la vie des autres comme des outils pour vous ? Vous croyez que cela m'amuse de devoir dire ce que je sais à l'ennemi ? Vous êtes qui pour me parler comme cela ?! »

« Celle qui dirige un empire ! Alors que vous vous n'êtes rien ! Rien ! Si ce n'est une misérable traitre ! Une pauvre paysanne sortie de son trou parce qu'elle avait deux trois compétences par ci par là dans la gestion d'une entreprise. Et vous avez tout gâcher avec votre merde ! Vous n'auriez jamais dû quitter l'Australie. Regardez ce que vous avez fait ! »

Les deux femmes s'insultent à n'en plus finir, concentrant le souffle de leurs poumons dans cette ribambelle d'invectives.

« Mesdames ! »

Je tente d'intervenir entre leurs hurlements et leurs offuscations.

« Mesdames ! »

Je vais devenir sourd à ce rythme-là.

« Mesdames ! Silence ! »

Elles finissent par se taire, mais mademoiselle Djövkick continue de regarder son adversaire avec un profond mépris dans le regard tandis que celle-ci l'observe, blême de rage et de sentiments d'injustice.

« Sienne… Explique-moi. Pourquoi t'être allié avec leur reine ? » demandé-je.

Je ne peux pas croire qu'elle ai pu me trahir sans raison. Sienne est quelqu'un que j'aurais toujours placé au-dessus de tout soupçon. Elle est quelqu'un d'extraordinairement fidèle et loyale. Son esprit maternel fait qu'elle aurait toujours fait n'importe quoi pour son fils. Et par extension, pour l'ensemble de l'humanité.

Elle n'a aucun intérêt à nous trahir !

Est-ce qu'elle a été menacée ?

Mais comment de simples monstres pourraient-ils menacer une personne aussi puissante dans l'organisation que l'est ma seconde secrétaire ?

Ca n'a pas de sens…

« Sienne… »

« Je suis désolé, Denby. Je ne peux pas… »

« Vous parlerez que vous le vouliez ou non. » intervient la première secrétaire, « Si vous ne le faites pas volontairement, je ferai en sorte que vous finissiez devant les membres de la famille Bolton. Vous n'êtes pas une fine connaisseuse de ces gens-là puisque vous n'appartenez à aucune famille de la CIL., vous ne l'avez rejoint qu'il y a une vingtaine d'années. Mais je vous assure qu'ils sont doués pour faire parler même les plus coriaces, sous leurs interrogatoires… »

Je jette un œil surpris à la secrétaire.

Elle ne va pas faire torturer ma seconde, celle-là !

« Je ne vous le permets pas ! »

« Elle a trahi la commission, directeur Maol. Vous ne pouvez pas la protéger. Je demanderai au directeur Jaha de lui préparer une sanction qu'elle mérite. Quand les membres du Haut Conseil sauront ce qu'ils ont perdu par sa faute, il n'y aura personne pour la soutenir. Vous tenez vraiment à vous mettre à dos tous les autres membres ? Juste pour elle ? »

Je sers le poing.

Comment peut-on avoir si peu de cœur ? J'ai travaillé avec Sienne pendant des années.

Il y a définitivement quelque chose qui cloche, dans cette histoire !

« Vous pouvez faire de moi ce que vous voulez. Mais ne reprochez rien au directeur. Ni à la DIC dans son ensemble. Je suis la seule à avoir trahi la CIL. » exige Sienne.

Célia Djövkick rigole.

« Parce que vous croyez que je ne ferai pas mener d'enquête ? »

Evidemment qu'elle va le faire.

« Vous passerez aux mains des Bolton, croyez-moi. Et cela semble ne pas vous faire peur alors laissez-moi vous prévenir que vous ne serez pas les seuls à y passer. Votre mari, Isbrea Osias y passera également. Attendez, vous êtes en instance de divorc, si je me souviens bien ? Alors peut-être que ça ne vous fait ni chaud ni froid. Qu'en est-il de votre fils, dans ce cas ? Le pauvre… Avec toutes les misères qu'il vit déjà au quotidien… »

Sienne semble ulcérée.

Elle jette un regard meurtrier à celle qui vient de menacer son fils, prête à la tuer.

Puis, elle se ressaisit et abandonne tout esprit de lutte.

Elle se tourne vers moi et je vois une larme de regret et de défaite surgir sur son visage.

« Je suis désolée, Denby. Tellement désolée… Mais je n'avais pas le choix… »

Mademoiselle Djövkick et moi fronçons les sourcils.

Pas le choix ? Il y a donc bien quelque que chose qui explique sa trahison ?

« Quoi, Sienne ? Qu'est-ce que t'as fait cette reine vampire pour t'obliger à nous trahir ? »

Sienne recule encore, et se retrouve acculée contre le mur. Juste à côté d'elle se trouve la fenêtre qui aère la pièce.

« Je suis désolée. Seul le sang-pur pourra sauver ce monde. » prononce ma secrétaire.

Comment ? Que signifie ceci ?

Et, sans prévenir et sans même que nous ayons le temps de réagir, elle se précipite et passe à travers la fenêtre, disparaissant de nos vues.

Quoi ?

Sienne ?!

Je me précipite jusqu'à la fenêtre et regarde en contre-bas.

Mon Dieu ! Sienne !

« Ahh ! » hurlent des passants sur les trottoirs.

Mademoiselle Djövkick me rejoint et voit à son tour, dans la rue, le corps écrasé de ma secrétaire.

Du sang s'étale sur la chaussée.

Les chaussures d'une passante en sont déjà imprégnées.

Les riverains en contre-bas relèvent la tête et nous aperçoivent tous les deux, ainsi que la fenêtre du troisième étage depuis laquelle Sienne a basculé.

La secrétaire de la DEA et moi reculons aussitôt pour ne pas attirer davantage l'attention sur nous.

Je place ma main devant ma bouche, écœuré.

« Elle est morte… » remarqué-je.

« Elle a préféré se suicider plutôt que nous révéler ses informations. » constate ma collègue, contrariée.

« … »

Elle était vivante il y a encore un instant.

Et là, elle est morte ?

Son corps s'est écrasé au sol ! Seigneur…

Je m'assied afin de mieux encaisser le choc.

Sienne est morte.

Je ne sais pas comment me retenir de pleurer à ce moment.

Dix ans.

Plus de dix ans de collaboration entre elle et moi.

Et elle est morte comme ça, tout d'un coup.

Nous l'avons poussée au suicide…

« Elle n'était probablement pas la seule traitre. » songe la fille de Thelonious, « Si cette reine vampire a pu retourner une des nôtre, elle a pu en retourner plusieurs. Je vais poursuivre la consultation des communications privées avec le code que vous m'avez donné, et je demanderai à ce qu'une enquête soit diligentée contre votre direction, directeur Maol. Je vous suggère de trouver quelqu'un pour assurer votre intérim en attendant que les résultats de l'enquête soient apportés à la DEA. Pas votre femme, évidemment… Elle et vous serez tous les deux suspectés de vous être rendus complices de la secrétaire Isbrea. »

« … »

« Directeur Maol ? »

« Oui, je comprends… »

« Bien. »

Sienne est morte…

« Vous ne tenez pas à savoir pour quelle raison elle a pu agir comme elle l'a fait ? » la questionné-je.

« Vous dîtes ? »

« Vous ne voulez pas savoir ce qui l'a poussé à nous trahir ? »

« Et bien nous ne le saurons probablement jamais. Son secret meurt avec elle… »

« … »

Sienne…

Comment je vais annoncer cela aux autres secrétaires, moi ?

Et pour ton Zoran, je n'ose même pas imaginer quelle tragédie ce sera pour lui.

Mademoiselle Djövkick s'approche de moi et se penche à la hauteur de mon visage.

« Monsieur le directeur. Après ce que vous venez de voir, vous pensez toujours que la menace française ne vaille pas la peine d'être prise au sérieux ? »

Cette reine a réussi à pousser l'une de mes plus proches partenaires à me trahir. Potentiellement depuis des années !

Et je n'ai rien vu venir…

« Non. Cette reine est définitivement trop dangereuse. »

Elle grimace comme si je venais d'admettre une évidence qu'elle avait déjà comprise depuis fort longtemps.

« Que voulez-vous ? » lui demandé-je.

« Faites pour moi ce que votre secrétaire n'a pas pu faire. »

Je vois. Elle aura gagné au final.

« Très bien. Je vais envoyer ce message à la DSFI, comme vous le souhaitiez. Tous les chasseurs d'élite que je contacterai seront appelés à aller rejoindre cette guerre en France. »

Une avalanche de grades S et plus sur une petite île française… Voilà ce que je m'apprête à causer.

« Excellent. » se réjouit la fille du grand patron, « il est temps que la guerre sur cette île prenne fin. »

Sienne…

Je n'arrive pas à m'en remettre !

La secrétaire se rapproche de la porte, prête à quitter la salle des photocopieuses.

Elle se retourne subitement.

« "Seul le sang-pur pourra sauver ce monde." Cela ressemble étrangement à une prophétie. » suggère-t-elle, « Vous savez ce qu'elle entendait par-là ? ».

Je fais un signe de négation de la tête.

Il semble que j'en savais peu sur elle, finalement.

« Humm… Je ne sais pas quoi en penser. » dit-elle soucieuse.

« … »

« Bon. Vous m'avez été d'une grande aide, en tout cas. Merci et aurevoir, directeur Maol. »


A suivre…

Et encore une fois, je ne tiens pas mes promesses. Mais cette fois-ci c'est pour publier plus tôt.

Pour rappel au cas où, dans la série The 100, Sienne est la mère de Zoran, le garçon mal formé de naissance à cause des radiations, que Thelonious rencontre quand il descend sur Terre au cours de la saison 2. Et son père, c'est Osias, évidemment.

Allez, petite prédiction: un autre chapitre sort avant la fin de semaine!